‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 36 sur 39 · LIS DAKGEHS DE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

LIS DAKGEHS DE LA MUSIQUE

parcouru tous ses membres, qu'elle s'était sentie faible et près de succomber, et qu'enfin elle avait involontairement laissé échapper ces mots :

« — Demain , au jardin : j'y serai !

u Le lendemain , en effet , elle descendit au jardin ; la lune s'était retirée, et les ombres étaient épaisses comme celles que le prophète réserve aux méchants. Après quelques minutes d'attente elle entendit un bruit de pas , puis une main saisit la sienne , deux lèvres ardentes se posèrent sur son front ; mais , au même instant , des hommes armés accoururent , on la saisit , on l'emporta évanouie ; et, quand elle revint à elle , elle se trouva dans une salle éclairée par une seule lampe devant son époux furieux.

« — Madame, dit le vizir, je ne me répandrai pas en reproches inutiles ; mais ma dignité outragée demande une vengeance éclatante. Votre première peine sera de connaître l'indigne amant auquel vous m'avez sacrifié. Paraissez donc , ajouta-t-il, vous que la prineessa Jusana a préféré à son époux , et que votre vue lui tienne lieu desi'eproches que je lui épargne.

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u En même temps une tapisserie se sou> leva; et entre deux eunuques parut un petit homme laid, rachitique et bossu , nain difforme qu'on employait aux plus vils usages de la maison. La princesse s'évanouit, une seconde fois à cet aspect , tandis que le nain baissait la tête d'un air confus qui le rendait plus affreux encore.

u Lorsque la princesse fut revenue de son second évanouissement, le vizir reprit ainsi :

«c — Vous pensez bien que ma vengeance n'est pas encore satisfaite, je veux que votre châtiment soit exemplaire, et que vous n'ayez même pas le pouvoir de vous plaindre.

(( Alors' il fit signe à deux muets qui saisirent l'infortunée princesse et lui arrachèrent la langue.

«( Voilà comment la princesse Jusana est devenue muette. »

Cette seconde histoire était encore plus ter> rible que la première ; aussi le calife avait-il paru s'y intéresser vivement. Quant à Giaffar, il se rappelait trop bien le dernier avertissement de son maître pour oser se permettre le plus insignifiant commentaire ; aussi laissa- Ml le narrateur reprendre paisiblement Je

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cours de son récit, après avoir préalablement averti ses auditeurs par ces mots sacramentels :

HISTOXllfi 9B LA VHOlBltMB BAMS BEVBTTS.

« L'histoire de la plus jeune des trois sœurs étant encore plus extraordinaire que celle de ses deux atnées, je vous recommande la discrétion et le silence : la moindre réflexion pourrait troubler le fil de mon récit, et j'ai besoin de toute mon attention pour le dérouler avec ordre.

<c Je ne vous donnerai aucun détail sur l'enfance de la princesse Emnéh , je ne pourrais que répéter ce que j'ai dit précédenmient. La princesse Ëmnèh était en tout semblable à ses sœurs, si ce n'est peut-être qu'on lui trouvait encore plus d'agrément dans la voix. Mais il est nécessaire que vous soyez instruits d'une particularité de son caractère. Soit indépendance d'esprit, soit pressentiment , elle témoigna toujours une antipathie très-prononcée pour le mariage. Déjà plusieurs princes riches et brillants s'étaient proposés; mais elle les avait tous rejetés, et à chaque nou-

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irelle proposition elle ne cessait de répéter qu'elle voulait être libre et ne jamais quitter la cour de son père. Ses jours s'écoulaient donc dans le calme et l'insouciance ; comme l'oiseau qui chante et dort sur la branche, elle vivait insoucieuse , répandant sa vie et son âme en chansons. Son père lui-même semblait avoir consenti à ce parti pris de célibat, et ne contrariait en rien la liberté de ses actions. Elle allait et venait à sa guise, sortait du palais quand il lui plaisait, et faisait de longues promenades sans qu'on se permit aucune question à ce sujet. Or, un jour qu'elle s'était avancée plus loin que de coutume, elle arriva à la lisière d'un bois de cyprès qu'elle n'avait pas encore rencontré dans sa route , et , séduite par la fraîcheur de l'ombre et le chant des oiseaux, elle s'y aventura sans trop savoir où le sentier qu'elle prenait devait la conduire. A peu près à la moitié du bois, fatiguée de sa route, elle s'assit sur le gazon ; les cyprès formaient au-dessus de sa tête un dême de verdure impénétrable aux rayons du soleil, et comme si les oiseaux eussent voulu respecter son repos, ils se turent tous à la fois. La princesse Emnèh goûtait avec dé-

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lices les charmes de ce calme improvisé, lorsqu'elle entendit au-dessus d'elle une petite voix semblable à la voix d'un enfant qui di» sait :

<c — Oh ! si la princesse Emnèh voulait !

« Ces paroles l'ëtonnèrent. Elle regarda autour d'elle, et ne vit rien. Elle crut alors que ses oreilles l'avaient trompée, car très-certainement il n'y avait personne prés d'elle; mais la même voix reprit quelques instants après :

« — Oh ! si la princesse Emnèh voulait !

(( Cette fois il n'y avait plus à douter. La VOIX paraissait venir d'en haut en ligne perpendiculaire ; elle se leva et se mit à considérer attentivement le cyprès au pied duquel elle s'était assise. C'était un arbre séculaire , dont la feuillage somJbre et touffu , arrondi en cercle , ressemblait à un large éventail ; mais ses rameaux restaient immobiles, pas un souffle n'agitait ses frondaisons dentelées. Cette aventure commençait à l'inquiéter vivement. Quelqu'un l'avait-il suivie? Et que pouvaient signifier ces mots qui semblaient expliquer un doute et un désir : Si la princesse Emnèh voulait! Dans quel but la mystérieuse voix invoquait-elle son intercession?

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Y avait-il quelque infortune à secourir, quelque injustice à réparer? A la fin et à force d'attention, elle aperçut dans Tombre qui couronnait Farbre une sorte de rayonnement fugitif, semblable à l'éclair qu'une moucbe cantharide lance en se jouant dans les herbes d'un marécage; puis la vision devint plus distincte ; elle vit un bec d'oiseau effilé , un cou irisé , changeant comme la couleur d'un prisme, et deux ailes repliées sur le plus joli petit corps d'oiseau-mouche qu'on pût imaginer. Mais , le moyen d'attribuer à cet oiseau les paroles qu'elle venait d'entendre ; sa surprise augmentait en même temps que son incertitude. Ce qui l'étonna plus encore ce fut de voir que l'oiseau , avançant la tète , semblait la regarder fixement d'un air d'humilité, de douleur et de prière : en. même temps, elle entendit une troisième fois les mêmes paroles qu'elle avait entendues :

„ — Oh! si la princesse Emnèh voulait !

«< La princesse fit alors signe à l'oiseau de s'approcher, sans espérer pourtant de se faire comprendre. Mais, au premier avertissement , l'oiseau-mottche vint en sautillant se

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poser sur son épaule ; puis il se plaça de luimême dans sa main comme pour y chercher des caresses ; la princesse le baisa , et il parut tout triomphant. Au fait , jamais on n'avait vu physionomie d'oiseau-mouche plus prévenante et plus avisée.

«( — £gt-il donc possible, 6 mon charmant petit oiseau , dit la princesse en continuant à le caresser, que vous ayez le don de la parole? Est-ce vous qui tout à l'heure m'avez adressé une prière? S'il en est ainsi , répondez-moi.

« — Grande princesse , dit l'oiseau-mouche,. c'est bien moi qui vous ai parlé, et je ne pouvais espérer un plus grand bonheur que de vous rencontrer, car je sais que vous ête& aussi bonne que belle , et que le malheur n'a Jamais réclamé vainement votre appui.

u La princesse était de plus en plus émerveillée ; parmi tous les prétendants à sa main^ aucun ne lui avait jamais parlé d'une façon aussi galante que cet oiseau extraordinaire. U continua de la sorte :

« — Vous êtes étonnée de m'entendre , mais apprenez que la forme sous laquelle vous me voyez n'est pas la mienne : je suis la vie-

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