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time d'une méchante fée et de ses enchantements. J'étais autrefois une jeune princesse comme vous , comme vous on vantait mes talents à la cour du roi mon père , et surtout on admirait ma voix et la facilité avec laquelle j'exécutais les morceaux de chant les plus difficiles. Ces éloges m'avaient rendue un peu fière ; je ne croyais pas qu'il y eût au monde une musicienne comparable à moi.
Hélas ! je suis bien cruellement punie de mes folles bouffées d'orgueil. Un soir je me promenais dans le jardin de mon père , lorsque je me sentis saisir par des mains invisibles et enlever dans les airs. Je ne sais combien dura ce trajet aérien. A la fin , je touchai la terre, et me trouvai à la porte d'une espèce de caverne qui s'ouvrait d'elle-même et qu'il était impossible d'apercevoir à plus de deux pas de distance. On me fit descendre un grand nom-, bre de marches , et je me trouvai dans une grande salle remplie d'une multitude d'oiseaux de différentes espèces qui , à ma vue , semblèrent pousser des cris de douleur. J'attendis dans cette salle quelques instants , au bout desquels une grande femme vint à mol d'un air furieux , et me dit : Insensée, pour-<
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quoi es-lu fière de les talents , pourquoi t'es tu abandonnée à l'orgueil? Apprends le sort qui f attend. Ces oiseaux que tu vois ont tous été des princesses comme toi , comme toi la vanité les a perdues. Fais-nous donc entendre cette voix dont tu parais si fière : dis-nous tes chansons les plus belles, je chanterai après toi. Et retiens bien ceci : Si les fées , mes sœurs, qui nous jugeront, déclarent que tu m'as vaincue dans la lutte , tu seras libre , et de plus tu pourras rendre à tous ces oiseaux leur liberté et leur forme naturelle. Si , au contraire , tu es jugée inférieure à moi,, je serai maltresse de ta destinée , et tu partageras le sort des princesses orgueilleuses qui t'ont précédée dans ces lieux. A peine avait-elle fini de parler, que cinq dames vêtues pompeusement , et suivies de cinq esclaves noirs, entrèrent dans la salle et prirent place sur des sièges qu'on avait préparés pour elles , et la plus âgée des cinq m'ordonna de commencer.
« J'étais si interdite, si troublée , que ma langue s'attacha à mon palais , et je ne pus proférer que quelques sons inarticulés. La fée chanta à son tour, je ne l'entendis pas :
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mais les cinq dames qui nous écoutaient déclarèrent à l'unanimité que j'étais vaincue. Aussitôt ma rivale s'approcha de mol, leva ses mains sur mon front, et prononça des paroles que je ne compris pas ; puis , me frappant sur la joue de ses cinq doigts :
« — Deviens oiseau-mouche, dltrcUe.
« Aussitôt la métamorphose s'opéra, et j'allai rejoindre en gémissant tous les pauvres oiseaux qui, comme moi, avaient été victimes des fureurs de la méchante fée.
(c Yoîlà un an que je suis dans cet état , et depuis, plusieurs princesses emplumées sont venues partager mon sort. Aussi, gémissonsnous toute la journée et demandons-nous au ciel de nous envoyer la mort. Ce matin , au moment où un esclave entrait, j'ai trouvé moyen de me glisser à travers l'étroite ouverture de la porte , et je me suis trouvée dans ce bois. J'étais libre ; mais que faire de ma liberté ! Sous ma nouvelle forme, que pouvais-je devenir? Je me résignais à mourir quand je vous ai aperçue. J'avais tant de fois entendu détailler vos charmes qu'il m'a été facile de vous reconnaître , et voilà comment je vous ai appelée par votre nom.
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u Ce récit, oomme vous devez bien le penser, surprit fort la princesse Emnèh.
« — Et que voulez-vous que je fasse en votre faveur? demanda-t-elle à Foiseau.
« — Je connais votre réputation , répondit celui-ci , et je sais qu'il n'y a que vous au monde qui puissiez surpasser la méchante fée dans son art. Si vous voulez, princesse, il ne tient qu'à vous de changer la destinée de plus de cent jeunes filles et de les rendre au bonheur. Si la renommée ne m'a pas trompée, vous êtes sensible au malheur ; j'espère donc . que vous vous laisserez attendrir par mes prières, et surtout si je vous assure que votre triomphe est certain.
4( La princesse Emnèh était, en effet , fort attendrie ; de plus, son amour-propre lui faisait facilement croire qu'elle réussirait. Elle suivit donc l'oiseau-mouche qui volait doucement devant elle , en l'encourageant de temps en temps. Lorsqu'elle fut arrivée à une espèce de rotonde, entourée d'arbres touffus, l'oiseau s'arrêta, et lui montrant une porte cachée par les. buissons et les arbres :
« - Entrez, dit-elle, et ne craignez rien,
« La princesse descendit donc les marches
de l'escalier, et se troava dans la salle rem* plie d'oiseaux. Un esclave noir vint à elle, et lui demanda ce qu'elle voulait et comment elle s'était introduite dans ces lieux.
«c — Allez dire à votre maîtresse, ditËmnèh avec courage, que je viens délivrer toutes les victimes de sa méchanceté , et que je la défie dans l'art du chant.
« Tous les oiseaux , en entendant ces généreuses paroles, applaudirent des ailes et de la voix ; pourtant ils n'espéraient pas trop que leur malheur allait cesser. Un moment après que l'esclave était sorti , la fée parut : elle avait l'œil hagard et furieux.
« — Qui es-tu , dit-elle à Ëmnèh, toi qui, sans attendre mon défi , viens me porter le tien?
u — Je me nomme Ëmnèh, dit la prin-
« A ce nom tou3 les oiseaux applaudirent de nouveau et plus bruyamment. La fée perdit un peu de son assurance ; cependant elle fit avertir les cinq fées qui composaient le tribunal, de venir aussitôt. Quand celles-ci furent assises, la princesse Ëmnèh commença à chanter. Son chant était si pur, sa voix si
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légère et si harmonieuse , elle connaissait si bien toutes les ressources de son art, que les. cinq fées elles-mêmes en étaient dans le ra^ vissement. Lorsque la méchante fée voulut chantera son tour, les sons s'arrêtèrent dans son gosier, et elle ne fit entendre qu'un murmure inintelligible semblable au râle d'un mourant. Les cinq juges furent donc obligées de déclarer que la princesse Ëmnèh était yictorieuse. La fée vaincue pâlit et se troubla, et au même instant il se fit un grand bruit; tous les oiseaux reprenaient leur forme primitive et criaient : Vive la princesse Ëmnèh t La fureur delà fée ne connaissait plus de bornes , elle fit signe à deux esclaves noirs qui saisirent Ëmnèh, la renversèrent et lui arrachèrent la langue avant qu'aucune des jeunes filles qu^elle venait de rendre au bonheur pût lui porter secours.
ic Voilà comment la princesse Ëmnèh est devenue muette. »
Après que le narrateur eut terminé son récit, le calife Haroun-al-Raschid garda quelque temps le silence ; il ne pouvait revenir de sa surprise, et l'histoire des princesses changées en oiseaux l'avait surtout fort émer-
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veillé. Cependant il crut devoir faire quelques observations aux trois dames.
— Mesdames, dit-il, je vois par votre histoire que Tamour de la musique vous a déjà causé de grands malheurs ; mais ne craignezvous pas de vous en attirer de nouveaux en vous livrant à une joie profane le saint jour <iu bairam, et ne savez-vous pas que vous êtes en flagrant délit?
— Ces trois dames le savent, dit Thomme de confiance qui se chargeait d'être leur interprète en toutes choses, moi-même je les en ai averties ; mais que voulez-vous, maintenant qu'elles ne peuvent plus chanter, elles n'ont de plaisir qu'à jouer de quelque instrument, et je suis persuadé qu'elles mourraient si elles passaient un jour sans faire de la musique.
Haroun-al-Raschid ne comprenait pas trop une passion poussée à un pareil excès ; cependant il se sentait disposé à l'indulgence et n'insista plus. Pendant ce temps , la plus jeune des trois princesses faisait des signes à l'interprète, et le calife en demanda l'explication.
— La princesse demande, dit rciui-ci, si
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VOUS voulez accepter un sorbet aux ananas, ou un verre de la liqueur des Canaries, car elle pense que la route a dû vous fatiguer ; et elle vous jouera ensuite un air de sa conohposition.
Il y avait, en effet , des sorbets et du vin sur la table, mais le calife refusa Tune et l'autre chose, seulement il répondit qu'il au* rait du plaisir à entendre la princesse Emnèh.
Celle-ci prit alors une gazla, et se mit à jouer un air si gai et si réjouissant , que le calife ne pouvait s'empêcher de marquer la mesure en penchant la tète de droite à gauche. €e que voyant Giaffar, il se mit à sauter doucement en cadence sur le coussin où il était assis.
L'air fini, le calife, qui s'était beaucoup diverti, fit les plus gracieux compliments à la musicienne, qui, pour l'en remercier, comr mença un autre air véritablement entraînant : c'était une sorte d'air à boire, et l'on eût cm entendre l'entre-choquement des verres et le murmure du vin coulant à flots.
£n même temps les deux soeurs d'Ëmnèh prirent chacune un verre, et le prés^itèrent au calife et à son vizir :
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— Ma foi, dit le calife comme étourdi, que Mahomet me le pardonne l-Et il vida son verre à petites goi^ées : Giaffar avala le sien d'un seul trait.
Le premier pas était fait, et il n'y avait plus à s'en dédire ; aussi le calife priMl bravement son parti. On boit un second verre, puis un autre. Du bairam, plus mot. D'ailleurs, la pantomime des trois aimables dames était si intelligible et si expressive qu'elle suppléait presque à la parole. Giaffar, heureux de voir son maître devenu subitement si aimable, se livrait à sa gaieté et débitait en riant des maximes très-peu orthodoxes. Il eut même l'audace de demander à la princesse Jusana qu'à son tour elle leur jouât un air. CeUe-ci ne se fit pas prier, et exécuta sur-lechaïQp un air de danse, mais si fou, si désordonné, si étourdissant, que le calife se sentit presque enlever de son coussin, et que Giaffar « debout, frappait en bondissant le parquet de ses pieds. Enfin la musique devint si com-* municative que le câlife et son vizir prirent, l'un la princesse Amina, l'autre la princesse Emnèh par la main, et tous quatre se mirent à danser. Giaffar faisait les pas les plus ré*
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jaoissaals du monde, et exécutait les cabrioles les plus compromettantes; jamais on n'ràt reconnu en lui le grave vizir du plus grand des califes. Gomme il avait le ventre assez prépondérant, il suait, soufflait et se démenait en tous sens, si bien que la gravité du calife n^ put tenir, et qu'il se jeta en riant sur un coussin, pendant que Giaffar continuait i sauter comme un ballon. A la fin cependant il s'arrêta, et d'une voix altérée demanda à boire. On se rassit donc et on but de nouveau. La plus charmante liberté s'établissait entre les six convives, et la princesse Amina prit à son tour l'instrument, et préluda sans avoir été priée.
L'air qu'elle joua ne ressemblait pas aux trois précédents, c'était une mélodie douce et tendre qui devait singuli^ment disposer le cœur à l'amour. Les yeux du calife se remplirent d'une douce langueur, et ceux de Giaffar devinrent brillants comme des escarboucles. Le calife était parfois sans façon ; il prit galamment la main de la jeune £mnéh et la baisa, tandis que Giaffar disait des galanteries à la belle Jusana, e^ loi récitait en enti^ un poème arabe composé en l'honneur
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des femmes, ces roses du parterre de la vie. Tout allait le mieux du monde. Mais tout à coup on entendit à la porte de la maison un bruit d'armes; les trois princesses se sauvèrent aussitôt tout effrayées, le calife les suivit avec l'homme de confiance. Giaffar restait seul ; le bruit se rapprochait, il perdit la tête, et ne trouva d'autre moyen que de se cacher sous la table.
Yoici d'où venait tout ce trouble. Une pa< trouiUe avait entendu le bruit des voix et de l'instrument, et les soldats tiraient leur sabre du fourreau, tandis que leur chef demandait au nom du oadi qu'on lui ouvrit. Voyant qu'on ne lui répondait pas, il prit le parti d'enfoncer la porte, et enu*a suivi de quatre soldats dans la salle où Giaffar était caché. N'apercevant personne, ils s'arrêtèrent étonnés, et ils allaient probablement passer outre, si un des soldats ne se fût avisé de regarder sous la table, et n'y eût aperçu Giaffar tremblant de frayeur.
Le soldat prit le grand vizir par l'oreille, et l'attira violemment à lui.
-^ Que Ms-tu là? lui demanda le chef de la patrouille; ignores-tu qu'on célèbre le
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bairam? Où sont tes compagnons? réponds. Et il accompagnait ces paroles de furieuses gourmades qui faisaient faire au vizir d'horribles grimaces, ^
])ans la crainte de dénoncer son seigneur et maitre, Giaffar ne répondait pas, et se contentait de jeter à la dérobée un regard suppliant vers la porte par laquelle le calife avait disparu.
— Réponds donc , reprenait le chef de la patrouille, situ ne veux pas que je te fasse appliquer la bastonnade , en à-compte sur la peine qui te revient.
Giaffar ne savait que faire et tremblait de tous ses membres. A la fin le calife reparut , et dit quelques mots au chef de la patrouille, qui se retira suivi de ses quatre soldats. Le jour commençait à poindre , et le calife jugea à propos de retourner à Bagdad. Chemin faisant il dit à Giaffar :
— Je ne croyais pas, vizir, que la musique pût entraîner de si graves inconvénients. Un jour comme celui-ci , nous avons bu du vin , dansé et fait l'amour.
— C'est vrai, dit Gialfôr d'un ton piteusement repentant.