LIS DEUX FATS
— Tu vas à Saint-Pétersbourg , di^il, cela n'est pas naturel. Les frimas du Nord ne te vont pas ; il faut que tu aies éprouvé quelque grave malheur. Allons , conte-moi tout. Bah ! ne sois pas plus mystérieux que tous les personnages de romans , qui ne demandent pas mieux que de dire à tous venants leurs aventures. Voyons , pourquoi quittes-tu Paris ? Parle donc.
— Tu veux savoir , dit Alfred de ITstorade d'un ton caverneux , le secret de ma vie?
— Tu vois bien que c'est un drame , dit le comte ; tu x)arles comme on parle à l'Ambigu.
— Pis que cela , mon cher.
— Quoi donc?
— Une comédie , et une comédie où j'ai le personnage ridicule. Écoute , comment voulais-tu aller à Saint-Pétersbourg ?
— Par le bateau à vapeur de Hambourg , comme un bourgeois qui veut vivre d'économie.
— Tu viendras avec moi dans ma chaise de poste , et en route je te raconterai mon histoire. Est-ce convenu?
— Convenu. Maintenant veux-tu fumer une cigarette ?
24 J ACQUIS PATHU.
Les deux amis se mirent alors à aspirer simultanément des bouffées d'un tabac parfumé, en gardant le silence le plus absolu .
Quand minuit sonna , tous deux se retirèrent pour gagner leur chambre à coucher respective.
— A demain , dit Alfred à son ami.
Le lendemain , nous devons le dire pour rhonneur de nos deux héros , malgré les préoccupations graves qui les agitaient , ils déjeunèrent assez copieusement : Alfred de l'Estorade fit sans doute un effort sur luimême. Nous disons ceci pour prévenir nos lecteurs contre les idées par trop mélodramatiques qui pourraient leur venir. Nous les prions de croire qu'il ne sera question , dans ce récit, ni d'empoisonnement, ni d'inceste, ni de parricide , ni d'aucune de ces choses de mauvais goût qui depuis quelque temps envahissent la littérature.
ÎI
LB ftéciT.
Le lendemain, après le déjeuner, le diplomate s'emprisonna de nouveau dans son cercle de fourrure ; de son côté , le comte de Temy s'établit aussi ccmimodément que possible dans son costume de voyage ; ils s'assirent tous deux dans une bonne voiture bien chaude, plongèrent leur pied dans une chancelière , et quand le postillon eut touché ses chevaux et crié : En route !
— Commence, dit le comte. Le diplomate commença ainsi :
— Tu partages , cher , un préjugé assez généralement répandu, à savoir , que la fortune est la source de tous les bonheurs , et l'argent Tunique dieu de ce monde qui n'a pas de dieu. Tu crois qu'avec mes cinquante mille livres de rente je n'ai qu'à parler pour satisfaire tous mes désirs , que je domine toutes les femmes dans un salon comme tous les postillons sur la grand'route. Hélas ! c'est sans doute une consolation que le ciel a voulu donner aux misérables, de penser que l'amour n'est pas toujours le prix de l'argent, et que pour dix cœurs qui se vendent , il y en a dix au moins qui se donnent ; les plus flétris se vendent et se donnent à la fois.
On ne comprend pas assez le malheur d'être riche. Quand on est pauvre, et qu'une petite fille vient vous dire : Je vous aime , on la croit tout d'abord , on se laisse aller naturellement à cette douce réalité qui vous caresse; il n'y a pas matière à doute , le don est nécessairement volontaire, on n'aime pas par intérêt un honune qui n'a rien ; ceci me parait une des vérités les plus incontestables qu'on ait
LE HiCIT. S7
jamais démontrées. Mais quand on est riche , mon Dieu , sais-tu ce qui arrive? on ne croit plus à rien , ni à la probité des hommes , ni à Tamour des femmes ; dans chaque douce pa* rôle, l'homme riche voit un piège tendu à sa bonne foi , ime embuscade contre sa fortune ; la jeune fille la plus honnête et la plus candide devient pour lui une coquette de sangfroid, une spéculatrice éhontée , qui bâtit ses espérances de fortune sur les faiblesses des hommes , comme les agioteurs de la bourse sur les péripéties de Fasphalte ou les actions des chemins de fer. Dans les moment du laisser aller le plus enivrant , on se défie de soimême et des autres ; une voix mystérieuse et terrible nous jette sans cesse au cœur comme un remords ce misérable refrain : Tu es riche ; on porte la main à sa bourse comme pour la défendre des voleurs, on se met en garde contre toutes les émotions naïves , on devient sec , égoïste , matérialiste à froid ; on arrive à ne plus regarder une femme que comme un cheval qui a son tarif, ses qualités appréciables à l'œil , ses vices redhibitoires, et quand on ne l'a payée que son prix , on dit : J'ai fait un bon marché. Alors , tout bonheur cesse ,
^ JACQUES PATRD.
toute illusion s'en va , on est jaloux du premier venu qui passe dans la rue avec une redingote déchirée. On calcule d'avance le prix que doit vous coûter un baiser , un moment d'abandon , une tresse de cheveux qui se dénoue ; c'est un horrible supplice que celui-là ! On souffre quand on est trompé , et encore plus quand on ne l'est 'pas, car le malheur s'augmente alors du malheur de celle qui s'est donnée à vous et qu'on insulte, qu'on calomnie dans ses affections les plus pures et les plus désintéressées.
— Est-ce ce malheur là , dit le comte de Temy, qui t'envoie en exil? En ce cas tu manques de logique et d'énergie ; car si tes cinquante mille livres de rente te gênent, tu n'as qu'à parler, et je te déclare qu'il se trouvera bien des gens pour te débarrasser de ton fardeau, même au risque d'être supplicié comme tu as pu l'être.
— Ce malheur-là , reprit Alfred de l'Estorade, a pu être le mien pendant une époque de ma vie , mais ce n'est pas lui qui cause mon départ. Voici d'où vient mon malheur réel : d'une part, j'ai trop de fortune pour croire jamais à l'amour désintéressé d'une pauvre
il RÉCIT. 19
fille ; d'autre part, j'en ai trop peu pour pou* voir payer tous meg caprices et satisfaire tous mes désirs. Les positions intermédiaires sont toujours mauvaises; je voudrais être riche comiae un roi ou gueux comme un bohémien. Avec une fortune bâtarde, je n'ai ni les jouis* fiances du satrape qui s'endort bercé par les chants voluptueux de ses odalisques , ni ie bonheur du lazzarone qui partage avec sa maîtresse son plat de macaroni. Je n'ai pas assez de volupté pour oublier l'amour, pas assez d'amour pour m'empêcber de regretter les voluptés qui me manquent.
Le comte de Terny hocha la tète en regardant du coin de l'œil son interlocuteur, comme s'il eût voulu dire : £h ! que diable ferais-Cn, mon bon ami, avec tes formes grêles, ta voix enrouée, ta poitrine délicate, d'une douzaine d'odalisques circassiennes, aux épaules rebondies ! Ce torrent de voluptés que tu réclama inonderait ta poitrioe et la briserait ; pauvre fou qui veut avaler un fleuve, et qui peut k peine boire un verre d'eau !
Bu reste, les réfles^ions mentales du comte peuvent s'adresser à beauiîoup de nos jeunes gmis. C'est une pitié que d'entendre tous ces
30 JACQUES PATRC.
pauvres petits êtres, qui vont à midi se chauffer au soleil sur le perron du Café de Paris, réclamer en énergumènes tous les plaisirs, toutes les jouissances, toutes les voluptés licites et illicites que promet la débauche ; des enfants de cinq pieds , mon Dieu ! qui ont à peine le souffle, qu'une paysanne de la Beauce renverserait d*un coup de poing; des embryons tout pâles et tout chétifs , empaquetés dans un corset , de crainte , sans doute, que leurs épaules ne se disloquent à Tair faute d'appui; des pygmées ridicules qu'un verre de vin rend malades, et qui , pour avoir bu un jour une bouteille de vin de Champagne à leur diner, s'en vont répétant pendant un mois : C'est une belle chose que l'ivresse !
— De sorte que, dit le comte de Terny tout haut cette fois , tu te trouves placé entre un double écueil, torturé également par les deux tranchants d'un dilemme fatal , trop ou trop peu. Hélas! n'est-ce pas le sort de l'homme : trop par son origine, trop peu par sa faute , se souvenant toujours et espérant toujours? Pascal a dit , je crois , quelque chose d'à peu près semblable : misère de roi dépossédé. Pour moi, si je me livre jamais, ce dont Dieu
LE HiClT. 31
me garde ! à la littérature dramatique, je ferai très-certainement un drame intitulé : le malheur d'être riche.
Alfred de lllstorade avait tiré d'une des eavités pratiquées dans son paletot, un flacon de sels anglais qu'il respirait silencieusement.
— Eh bien ! dit le comte, à quand la suite? Le diplomate remit alors son flacon dans sa
poche, et reprit ainsi , sans digression préliminaire.
— Tu as connu madame de Vas Goncellos, toi ; tu l'as vue quelquefois dans sa loge aux Italiens , je n'ai donc pas besoin de te dire si elle était belle : certes , jamais femme n'a trôné aux Bouffes d'une façon plus éclatante ; jamais Rubini n'a été applaudi par de plus beUes mains ; jamais les cheveux de mademoiselle Julia Grisi n'ont pâli devant des cheveux plus noirs et plus veloutés. Te la rappelles-tu , un jour de représentation à bénéfice? Elle avait une robe de srelours blanc épingle, décoUetée sur la poitrine, et garnie d'une angleterre de six pouces qui retombait sur une gorge tout espagnole ; ses cheveux, lissés en bandeau des deux côtés du front, dessinaient
39 JACQUES PATKD.
harmom^usemant Fovale du visage , et Éliraient ressortir la couleur irréprochable de deux sourcils pleins de promesses. Toutes les femmes, ce jour-là, étaient caparaçonnées conune des chevaux de corbillard , des plumes se balançaient sur leurs têtes , des diamants brillaient à leur front, chaque cheveu avait sa perle; on pouvait se croire, en les regardant, dans la boutique d'un orfèvre hollandais. Elle seule, elle, madame de Vas Concellos , ne portait pour toute coiffure qu'un camélia blanc, et pourtant, entre toutes ces femmes étincelantes, elle étincelait comme un astre au milieu de ses satellites.
Un sourire moqueur erra ^ur les lèvres du comte de Terny.
•^ Tu me permettras de te fi^re observer dit-il, que cette dernière comparaison est passablement usée ; quel est le po^e qui n'ait comparé sa maillasse au soleU, et Dieu sait à quelles femimes ce malheureux soleil a été quelquefois comparé ! t
— Misérable, dit te diplomate avec un mélange de colère véritable et d'abandon calculé, me laisseras-tu continuer à mon aise et sans éplndber mes comparaisons? Écoute
LB RtaT. 33
et tais-toi , voilà tout ce que je te demande.
— Une dernière question, reprit le comte, et je me tais. Je parie que c'est la robe de velours blanc et le camélia dans les cheveux qui t'ont séduit?
— £t quand cela serait, répondit le diplomate, on reproche à tort à la littérature actuelle de se faire couturière et d'habiller avec trop de soin les femmes qu'elle met en scène ; le costume n'a-t-il pas une immense influence sur nos goûts, sur nos amours, sur nos passions? Oseras-tu contester que telle fenune qui nous enivre en robe bleue, nous ennuierait en robe noire? N'est-ce pas quelquefois la couleur d'un ruban , la pose d'une fleur, qui nous séduit et nous captive? 11 y a tel homme qui n'aimera jamais qu'une robe blanche, tel autre qu'une mantille noire garnie de dentelles ; celui-ci est amoureux d'un iMTodeqnin de satin turc, celui-là d'une pantoufle rose fourrée d'hermine. Les femmes sont un thème que la toilette varie à l'infini , et souvent les variations ont plus d'importance que le fond. Toi, par exemple, je t'ai vu faire la cour à une jeune femme très-bien placée dans le monde, et qui s'habille admirable-
34 JACQU18 PàTIC.
ment bien, madame de Sombrune; veux-tu que je te dise ce que c'est que cette femme-là, un manche à balai , perché sur une pincette. Il n'y a ni chair, ni muscles, ni os , et de plus elle est, ne te mets pas en colère, bossue, mais radicalement bossue, comme une femme qu'on traite depuis deux ans à l'établissement orthopédique de Ghaillot.
Le comte de Temy réprima un mouvement de dépit, et se contenta de demander avec sang-froid :
— Qui t'a dit cela?
— Sa couturière.
— Mon très-cher, reprit le comte, je te prie d'observer que si nous allons toujours de ce train-là, nous arriverons à Sain^Pétersbourg, que ton histoire ne sera pas finie. C'est un plaidoyer en faveur de monsieur de Balzac que tu viens de faire.
— Oui, et je maintiens que tous ceux qui prétendent reproduire les accidents du cœur humain, ne doivent pas rougir d'aller demander des renseignements dans les ateliers de couture ; rie qui voudra de cette observation, et la trouve niaise, tant pis pour les faits , si les faits sont niais. Du reste , ces réflexions ne
LB itCIT. 85
peuvent pas s'adresser à madame de Vas Concellos, c*est une femme celle-là qui domine sa parure, et que sa parure ne domine jamais ; elle est assez belle pour se passer de toi» lette.
Quoi qu'il en soit, nous sommes donc au Théâtre-Italien , le public écoutant les roulades de son ténor favori, il signer Rubini ; moi, les yeux fixés sur la loge de ma belle dame, et n'écoutant rien, ne voyant rien qu'elle. Pendant l'entr'acte tous les regards se fixèrent sur elle conune les miens, et je ne puis dire alors ce qui se passa en moi : j'étais jaloux de tous ces hommes qui avaient le droit de la contempler comme moi, d'admirer comme moi l'éclat de ses cheveux , les tons chauds et vivaces de sa carnation, la chute de ses épaules, la cambrure de sa taille, les mouvements de sa main agaçant le rebord de la loge avec un certain mouvement d'impatience. Pourtant, malgré ma préoccupation, il y eut un moment où je sentis dans le côté droit comme un coup de bâton vigoureusement appliqué ; mais je me dois la justice de dire que je ne me retournai même pas, je ne perdis pas une seconde de l'extase oii jVtais
36 JACQD18 PATRU.
plongé. Un instant après , nouveau coup de bâton dans le côté droit, plus prononcé, plus violent que le premier. Cette fois, je levai le bras avec colère, comme pour repousser énergiquement une agression dont je ne cherchais pas même à deviner la cause ni Fauteur. Une troisième fois, une nouvelle douleur plus vive que les deux autres me fit tressaillir. Je doute qu'un saint, élevé jusqu'au septième ciel, eût pu résister à une sensation pareille coup sur coup répétée. Je im retournai, et j'aperçus à ma droite Un grand jeune homme assez mal mis, habit bleu râpé boutonné jusqu'au menton, et qui, par son attitude et ses gestes, ressemblait bien à la plus extraordinaire création d'Hofimann. Il avait un genou posé sur la banquette, la tète et le cou tendus vers la loge de madame de Vas Goncellos, et à chaque instant tout son corps soubresautait comme le corps d'un épileptique. Ses cheveux noirs se dressaient à pic sur sa tête, et de grosses gouttes de sueur découlaient le long de son visage. Chaque fois qu'une convulsion le prenait, je l'entendais répéter d'une voix cassée et comme en dedans :
— Qu'elle est belle!
Ll BtCIT. S7
C'était lui qui, à trois reprises, m*avaii si vigoureusement labouré les côtes :
— Monsieur, lui dis-je, quelque soit votre degré d'admiration , ce n*est pas , je crois , une raison suffisante pour assassiner vos voisins ; j'ai le corps sensible , monsieur.
— Qu'elle est belle ! reprit-il sans tourner la tète , sans me regarder , sans m*avoir entendu.
Cette étrange monomanie avait vaincu la mienne ; d'ailleurs mon anour-propre était en jeu , et, pour un instant, je cessai de penser à madame de Vas Concellos.
Monsieur , repri&je en le tirant par le bras et en accentuant plus fortement ma voix, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire que votre coude me gène singulièrement , et que je ne sais pas fait pour vous servir de plastron.
Cette fois-ci il se retourna , mais sans m'avoir entendu ; car fixant sur moi un œil sans regard :
— N'estr-ce pas , monsieur , dit-il , qu'elle est bien belle?
£n le voyant , je le reconnus : c'était un de mes camarades de collège ; il se nommait Jacques Patru. Pour lui , ma vue ne lui avait
JACQI'RS PATRII. 1. i
produit aucune impression ; il s'était retourné de nouveau vers madame de Vas Goncellos , et recommençait ses bonds épileptiques , ses exclamations frémissantes et aussi ses coudoiements d'énerguméne. J'avais le côté droit contusionné.
Ici le narrateur reprit son flacon de sels et le respira de nouveau , comme si le souvenir de ses anciennes douleurs les eût renouve-
— Je vous avoue , mon cher diplomate , dit le comte de Tern y , que je ne vous croyais pas un si grand faiseur de romans; votre Jacques Patru est posé d'une façon excentrique , qui doit intéresser singulièrement en sa faveur toutes les âmes sensibles. Depuis que vous avez prononcé son nom , ce n'est plus vous qui êtes le héros de l'histoire , c'est lui.
— Écoute la suite, dit Alfred ; et il reprit :
— J'avoue que quand le second acte de Don Juan fut fini , j'éprouvai un vif mouvement de satisfaction. Je montai lestement au corridor des premières loges , afin de voir sortir madame de Vas Goncellos , et de lui dérober , s'il était possible , un regard au passage. £n arrivant près de sa loge , je fus vio-
LE BÉCIT. S9
lemment heurté par un honuue qui se précipitait comme un furieux. Quel était cet honune? tu Tas déjà deviné , Jacques Patru. Après quelques minutes d'attente, la loge s'ouvrit , madame de Vas Goncellos passa auprès de moi et me salua.
— Tu la connais donc? interrompit le comte.
— Xu verras. Tout heureux du regard qu'elle m'avait accordé, j'étais étourdi, comme ivre, lorsque j'entendis derrière moi une voix aiguë et stridente , comme le cri d'un chat qui s'étrangle , qui glapissait ces mots :
— Qu'elle est belle !
C'était encore Jacques Patru. Cette fois je le regardai en face , d'un air furieux et bien déterminé à subir les dernières conséquences de l'impertinence que je croyais lui faire. Hais lui me prit le bras , et m'entrainant à sa suite avec une force dont je ne pus me rendre compte :
— Vous êtes mon ami , vous me comprendrez. N'est-ce pas que cette femme est belle à bouleverser les sens , à faire perdre la raison? N'est-ce jpas que Dieu n'a pas dans son paradis des anges plus beaux qu'elle ? Si vous
40 JACQltS PATRU.
en doutez , monsieur, je serai obligé de vous en demander raison, nous nous liattrons... Savez-Yous que si un homme était aimé d'une pareille femme , il pourrait devenir illustre et glorieux entre tous les honunes ; il deviendrait un grand poëte , un grand musicien , il aurait des idées d'un autre monde , que les hommes ne peuvent pas avoir. L'amour d'une pareille femme au cœur , c'est un garant d'immortalité , c'est une auréole de génie au front !
Il s'arrêta , comme essoufflé par la longue exclamation qu'il venait de faire , et puis , d'une voix haletante et étouffée, il répéta son refrain avec une légère variante :
— Oh ! elle est bien belle !
Pendant ce temps , j'étais toujours cloué à son bras ^ il marchait vite , j'étais obligé de marcher vite. Nous étions sur les boulevards; un air frais nous fouettait le visage , et des billes de grésil rebondissaient sur mon paletot. Tout à coup Jacques Patru s'arrêta, et me repoussant fortement du bras :
— Biais , au fait , qui êtes-vous? je ne vous connais pas. Allez-vous-en ; je n'ai pas besoin de vous.
LE BÉUT. 41
Les symptômes de folie étaient évidents ; la figure de Jacques était tonte bouleversée ; ses regards brillaient d'un feu sombre et m'envoyaient la menace. J'eus pitié de lui, et voulus essayer de le ramener à un état plus tranquille.
— Comment ! tu ne me reconnais pas , mon pauvre Jacques? lui dis-je. Tu as oublié ton ancien camarade de classe , ton ami , Alfred del'Ëstorade?
Il passa la main sur son front, comme pour en écarter un souvenir dominateurqui absorbait toute sa raison ; puis , peu à peu ses traits s'affaissèrent, ses muscles se détendirent , sa figure , d'incandescente qu'elle était, devint pâle. Il secoua le baut de son cotps comme un bomme éveillé en sursaut , et qui rappelle à lui sa présence d'esprit encore mal affisrmie, puis, il me tendit la main et me dit :
— Tiens , c'est toi ! Bonjour.
Je pressai la main qu'il me tendait , et ne répondis pas. Lui , il garda quelque temps le silence; puis il me reprit le bras, et de l'accent d'un désœuvré qui cherche à tuer le (emps :
— Tu te promènes? dît-il.
43 JACQUES PATID.
— Oui ; et toi ?
— Où sommes-nous?
— Nous sommes rue Neuve-Vivienne , en face du concert...
— Sale établissement , dit-il avec plus d'énergie que je ne lui en aurais supposé , on n'y a jamais fait que de la détestable musique. Du reste , vois-tu , la musique est morte ; M. Musard et la contredanse Font tuée. Ces gens-là ne travaillent que pour les jambes ; pour le cœur , ils ne s'en soucient pas plus que d'un verre de piquette après diner. Il n'y a au monde qu'un seul endroit où l'on fasse de la musique, le Conservatoire.
— Et les Italiens, observai-je.
— Pouah ! fit-il avec un singulier accent dô mépris, ce sont des vielles mal organisées, ces gens-là ; j'aime mieux un flageolet de village que M. Rubini ; voilà-t-il pas un beau mérite de lancer une note dans l'espace, et de la tenir pendant deux minutes pour la faire pleuvoir en cascades de trilles? Ce n'est pas là chanter, vois-tu ! Un enfant qui se gargarise produira le même effet. Tu vois bien Don Juany j'aimerais mieux l'entendre chanter par un magister de village qui saurait le
Vt BtCIT. 45
plain-chant, que par ton Rubini, qui substitue je ne sais quelles fioritures aux mélodies si bien écrites par Mozart. Qu*on me donne la partition avec deuxcbandelles9et,en la lisant, j'éprouverai plus de plaisir qu'à l'entendre écorcher par tous ces chanteurs qui diffament Mozart, et le défigurent en le façonnant à leur manière. Pauvres gens, qui s'avisent d'encadrer dans une garniture de coquillages un diamant royal !
— Allons, allons, mon cher, dis-je en essayant de calmer l'exaltation qui le reprenait, tu y mets de l'exagération ; tu ne méprises pas si fort les Italiens, car aujourd'hui même tu y étais.
— Conunent sais-tu cela? me dit-il en me pinçant le bras avec véhémence.
— Parbleu je t'y ai vu, et si bien que tu m'as donné pendant plus d'une demi-heure d'énormes coups de coude dans les côtes.
A ces mots il partit d'un grand éclat de rire, naïf et joyeux comme celui d'un enfant qui vient de faire une niche.
— Vraiment, vraiment! répétait-il ; oh la bonne plaisanterie !
Je le regardais rire avec le plus grand sang-
44 jacquis patbu.
froid du inonde, mais non pas sans étonnement. Tout à coup son hilarité s'arrêta, comme une machine dont les ressorts craquent, il re^ prît son air sérieux et grave, mêlé d'exaltation au dedans :
— Aujourd'hui, dit-il, c'est différent; c'était beau, c'était sublime !
> — £t Rubini a bien chanté, n'est-ce pas? -^ Admirablement.
— £t mademoiselle Grisi, sur le corps de son père assassiné, a poussé des cris du plus haut pathétique?
— l)u plus haut pathétique, répéta-t-il.
— £t Lablache, comme toujours, a crié à faire trembler les vitres ?
n ne me répondit pas cette fois, son regard avait de nouveau une expression fixe.
— De qui me parles-tu, dit-il ?
— De Rubini, de Grisi, de Lablache.
Il se mit à rire, mais cette fois d'un me étouffé^ et répondit :
— Je ne les ai pas entendus.
— Mais tu me disais que Rubini avait bien chanté, que Grisi...
— Oui, c'était beau, c'était sublime, c'était magnifique !
LK BtClT. 45
Et se penchant à mon oreîUe, il me souffla ces mots :
— L'as-tu vue, elle?
— Madame de Vas Goncellos?
— Qui, madame de Vas Goncellos?
— Cette dame en robe de velours blanc. Tu Taimes donc bien?«
En ce moment il se dégagea de mon bras, et me serrant le cou entre ses deux pouces :
— Qui t'a dit cela , cria-t-il , malheureux ! tu m'as dérobé mon secret.
Tout en me dégageant doucement de ses deux mains qui m'étreignaient, j'essayai de le calmer par de douces paroles, moitié pour lui, moitié pour moi. J'avais pitié... et peur.
— Allons, mon ami Jacques, ne suis-je pas ton camarade? si j'ai ton secret , je le garderai.
D se calma , et m'entrainant à sa suite :
— Je veux tout t'avouer , dit-il ; oui , je Taime comme jamais on n'a aimé ; avec elle , vois-tu , avec son amour , je sens que j'irais loin , bien loin ; sans elle je mourrais inconnu, sans avoir rien fait. Tu parles de musique , moi aussi , je suis musicien , non pas à la façon de tous les ménétriers de bastringue
46 JACQUES PATBC.
qui font des âaltarelles à faire danser les ours et les Auvergnats , maïs à la façon de Weber , de Mozart , de Beethoven, de Gluck, quatre grands musiciens ceux-là, etles seuls. Quand je me frappe le front , vois-tu , je sens qu'il y a là quelque chose , je sens que Tharmonie veut s'en échapper et qu'elle me dévore ; mais sans eUe , je ne puis rien ! oh ! si elle voulait !
— Et où l'as-tu vue? lui demandai-je.
— Mon histoire , reprit-il d'un accent trèsnaturel cette fois, est semblable à peu près à celle d'un homme raisonnable, et la plus simple et la plus commune de toutes les histoires. Je l'ai rencontrée une première fois aux Tuileries, par une journée de printemps, quand les marronniers commencent à reverdir , quand le soleil commence à rayonner.
— Comment était-elle mise ?
J'avais voulu appliquer là ma théorie sur l'influence des toilettes , j'avoue que sa réponse était faite pour me déconcerter.
— Je ne sais pas, dit-il naïvement ; tout ce que je sais, c'est que ce jour-là je la suivis tant que je pus la voir; elle monta dans un équipage à deux chevaux , et je courus pour
LE ItCIT. 47
la suivre aussi vite que les chevaux ; malheureusement Fhaleine me manqua trop tôt , je tombai épuisé dans un fossé des Champs-Elysées , et j'y restai jusqu'au soir. Il y a huit jours , je l'ai revue dans son équipage , l'équipage s'arrêta à la porte du théâtre Italien, j'entrai au théâtre ; depuis ce jour-là , je suis retourné deux fois au théâtre , deux fois elle y était; hier j'ai loué une stalle â l'année, et je l'ai payée en vendant tous mes habits,tous mes meubles , voire un piano , que j'aimais bien, pourtant ; mais n'importe , j'ai une staUe aux Italiens. Je sais bien , vois-tu , ce que les gens raisonnables vont me dire : je suis employé dans un bureau , je gagne douze cents francs par an, c'est la misère, cela ; eh bien , je mangerai du pain sec , je boirai de l'eau , je n'y tiens pas, moi; je coucherai par terre si on veut, qu'est-ce que ça me fait? j'ai une stalle!
Je ne pourrais te dire l'accent qu'il donna à ces dernières paroles : il y avait en lui â la fois tant de bonhomie et d'exaltation , tant de laisser aller d'enfant et de fièvre d'artiste ; sa voix accentuait si merveilleusement toutes ces trivialités de la misère qu'il venait de me
48 JAGQVE8 PATRD.
raconter , que , malgré moi , les larmes m*en vinrent aux yeux ; sur ma parole d'honneur , j'ai pleuré.
— A propos , reprit-il après un instant de silence , tu la connais donc , toi? Dis^moi son nom , je te le demande à genoux.
— Elle se nomme madame de Vas Goncellos, comme j'ai déjà eu l'honneur de te le dire.
— Oh ! dit*il , ce n'est pas un nom musical; elle doit avoir un autre nom ; dis-moi son nom d'enfant.
Je ne pouvais répondre à ce qu'il me demandait , attendu que j'ignorais moi-même le nom d'enfant de madame de Vas Goncellos; il me secoua le bras d'un air furieux , et me cria : Tu refuses de me le dire ?
Ma foi , j'eus encore peur ; je crus sentir de nouveau l'empreinte de ses deux mains sur mon cou , et je répondis à tout hasard :
— Elle se nomme Emilie.
Ma réponse parut le satisfaire ; il se calma et ne me fit plus de questions. Tout ce que j'avais vu de sa passion , ou, si tu l'aimes mieux, de sa monomanie, me faisait pitié. Je voulus essayer de l'arracher à ses folles illusions , et je lui' racontai l'histoire de madame
Il BiCIT. 49
de Vas Goncellos , à peu près comme je vais te la raconter à toi-même.
Le comte de Terny avait écouté tout ce qui précède en silence ; mais cette fois l'occasion de placer une ou plusieurs observations se trouvait trop belle pour qu'il la laissât volontairement échapper.
— Prends haleine , dit-il au diplomate, tu racontes comme un ange , et je te déclare un des plus habiles narrateurs que j'aie jamais entendus. Ton n^nsieur me parait le fou le mieux conditionné qu'il soit possible d'imaginer ; votre reconnaissance amenée par d'énormes coups de coude dans ton côté est tout à fait dramatique. Madame de Vas Goncellos , d'une autre part, a un attrait mystérieux qui doit singulièrement captiver l'attention des femmes malades. Quant à toi , tu me parais jouer jusqu'à présent un rôle parfaitement secondaire, et je m'en afflige , car j'attendais mieux de toi. Maintenant mets en tète de ton récit : Madame de Vas Goncellos, et continue.
— Qu'il soit fait selon ta volonté , je mets «n gros caractères , à la tète de mon récit :
MADABIS SE VAS G0HGSLL08.
et je commence :
50 JACQUES PATRD.
Je ne saurais pas te dire positivement, à la manière des romanciers du dix-huitième siècle, qui prenaient leurs héroïnes au berceau, en quelle année , quel jour , et à quelle heure précise madame de Vas Goncellos est née. Quoique je la connaisse , et qu'avant la rencontre aux Italiens que je viens de te dire, j'aie déjà été admis à l'honneur de me présenter chez elle , les renseignements que j'ai sur son compte sont très-vagues et très-peu positifs. L'ami qui me conduisit chez elle pour la première fois ne la connaissait pas autrement que comme une femme parfaitement belle , menant grand train , excellant dans cette science qui atteste très-certainement d'éminentes facultés , la science de dépenser son argent.
Parmi les gens riches, vois-tu, il y a la même différence que parmi les gens nobles. On a beau faire, la distinction des races est encore une réalité : on ne confond pas encore un duc de l'empire avec un marquis de l'OEil-de- Bœuf ; de même dans la manière de laisser tomber son argent ou de le jeter avec retentissement , il y a une différence sensible , qui trace une ligne profonde de démarcation en-