‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 6 sur 39 · LE RÉCIT · texte numérisé non relu

LE RÉCIT

tredeux individus également opulents et libéraux. Madame de Vas Goncellos avait au suprême degré cet instinct de la dépense sans affectation et sans faste , ce goût des choses les plus recherchées, qui parait tout ordinaire tant il est facile et naturel. Il semblait que cette femme eût à sa disposition un trésor inépuisable , tant elle caressait ses caprices et les satisfaisait royalement. Sa toilette portait l'empreinte de cette magnificence dont nos femmes de la banque n'ont aucune idée, c'est-à-dire la richesse unie au laisser aller. Quoique parfois elle portât des robes d'un prix excessif , elle n'était pas gênée par elles, elle ne s'en occupait pas; et, en montant en voiture, vous l'eussiez vue s'asseoir naturellement , comme une ouvrière qui ne craint pas de fripper sa robe de tous les jours. Dans les magasins où elle allait , ses emplettes étaient bientôt faites; elle ne demandait jamais le prix d'une chose, et disait seulement : Portez cela chez moi. Et puis, signe caractéristique des gens bien nés, sa vie intérieure était aussi opulente et luxueuse que sa vie extérieure : on voyait bien que cette femme s'inquiétail peu de savoir si on la regardait ; elle vivait sa

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vie propre, elle obéissait à la loi de sa nature, se laissait aller au courant de ses désirs ; comme d'autres naissent blondes ou brunes , elle était née millionnaire. Tout ce qu'on raconte de plus fantastiquement éblouissant en fait de fantaisie féminine, elle en était le ré* sumé et comme le symbole. Semblable à Cléopàtre, elle eût volontiers fait dissoudre une perle dans un verre, pour avoir seulement le plaisir de dépenser un million en une seconde. Les dépenses, pour elle, n'étaient pas un moyen, c'était un but ; mieux encore, une nécessité organique.

Je vais te citer un trait qui la peindra mieux que toutes mes paroles. La première fois que je la vis , c'était cbez un bijoutier du Palais- Royal où je marchandais une bague. Depuis un quart d'heure , le bijoutier et moi , nous nous tenions à une différence de vingt francs, et aucun de nous ne voulait céder à l'autre. Madame de Vas Goncellos entra, et sa présence suspendit un instant notre discussion. Elle montra du doigt un magnifique collier de diamants qui brillait an travers des carreaux de la montre, et, d'un ton dont je ne pourrais te rendre le sans façon :

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— Combien cela? demanda-l-elle.

Le bijoutier parut étourdi de cette demande ainsi jetée à Fimproviste. Le coUier dont il s'agit était la plus belle pièce de son magasin ; une de ces valeurs longtemps inertes, qui n'ont presqiae jamais cours dans le commerce, et dont la vente marque comme un événement signalé. Le bijoutier ne répondit donc pas d'abord ; mais , prenant le collier, il le remit à madame de Vas Goncellos, en lui faisant observer que tous les diamants, d'une grosseur médiocre d'ailleurs, étaient de Feau la plus pure , et que pas un n'était taché ; puis il fit remarquer l'élégance et la solidité de la monture, la légèreté de la croix, qui pendait enchâssée dans un encadrement d'or mat. Je remarquai que ces détails paraissaient intéresser assez peu madame de Vas Goncellos. Pendant que le Injoutier se livrait à ces digressions qui lui paraissaient nécessaires, un petit bâillement â peine dissimulé trahit Fennui qu'elle en éprouvait.

— Je vous demande , dit-elle , le prix de cela.

Le bijoutier, cette fois, ne crut pas devoir ajouter de nouveaux détails à ceux qu'il avait

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déjà donnés , et se contenta de répondre en rougissant, comme si le prix exorbitant qu'il allait dire l'eût effrayé d'avance pour la belle acheteuse :

— Quatre-vingt mille francs.

— Vous porterez cela chez moi , dit madame de Vas Goncellos ; et en même temps elle lui remit sa carte de visite , lustrée et brillante.

Le bijoutier balbutia quelques mots ; il ne s'attendait guère à voir accepter si facilement le prix qu'il demandait. Les acheteurs avaient l'habitude de le débattre avec lui ; moi-même j'en étais une preuve assez convaincante. Gomme il était à moitié honnête, et qu'il avait fait son collier quatre-vingt mille francs, sous la réserve d'être marchandé, l'acquiescement subit de madame de Vas Goncellos l'effraya et lui causa presque un remords.

— Madame, lui dit-il, peut-être trouverezvous mon prix un peu cher ; mais ,- si vous vouliez prendre la peine de marchander, j'en diminuerais sans doute la totalité de cinq mille francs, de dix mille francs au besoin.

Madame de Vas Goncellos fît une petite moue dédaigneuse ; et, regardant le bijoutier

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avec un de ces airs de tête superbes que je n'ai jamais connus qu'à elle, et que je remarquai alors pour la première fois :

— Gardez votre collier, monsieur, dit-elle, je n'en veux plus.

Elle sortit, laissant le bijoutier douloureusement ébahi.

Cette femme avait été blessée qu'on la crût capable de marchander ; elle avait considéré comme une insulte la remise de dix mille francs que le bijoutier avait voulu lui faire. Pour moi, j'étais non moins stupéfait. Cette beauté si puissante, si dominatrice, et si délicate à la fois ; cette taille souple, ces mouvements d'une dignité sans égale, ces façons de reine, qui laisse tomber l'or hors de sa main sans le compter , et s'indigne qu'on veuille fermer ses doigts ouverts pour le répandre, tout cela me paraissait d'un effet neuf et piquant. Dans notre vie parisienne, en effet, si mesquine et si bornée, nous ne sommes pas habitués à ces grands types de prodigalité dont la régence a emporté avec elle les dernières traces. Chez nous, on compte ce qu'on donne, on écrit sur un livre de dépense tout ce qu'on a payé dans la journée : les romans

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de miss Henriette Martineau ont mis Fécono- Hiie domestique à la mode.

Pourtant le bijoutier gagna quelcpie chose à l'apparition de cette belle et grande dame, qui ressemblait à mes yeux au génie delà dissipation personnifié : je n'osai plus marchander la bague dont j'avais envie,, et je la payai cent écus , au moment où le bijoutier aDait me l'accorder pour 280 francs.

Depuis ce temps , je cherchai madame de Vas Goncellos dans les promenades , dans les spectacles ; mais le difficile était de faire connaissance avec elle. J'y parvins pourtant. Dans sa maison, remarquable d'ailleurs par un luxe dont je ne m'étais jamais fait l'idée , je rencontrai plusieurs hommes de la plus haute distinction, des jeunes gens riches et titrés, pleins de cette aristocratie dans les manières, qui , à notre époque de nivellement , est encore une exception ; des étrangers chargés de tous les honneurs qui peuvent flatter la vanité humaine. Mais , pour des femmes, je n'en vis jamais une. Comme madame de Staël, comme madame Roland , elle présidait seule à cette réunion d'hommes choisis , réchauffant d'un regard la conversation lorsqu'elle venait à

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languir; parlant peu, mais avec tant d*à propos, que sa parole retentissait encore long* temps après qu'elle avait parlé. Tous les hommes qui rentouraient la traitaient avec le pins profond respect. On n'osait même pas la flatter et lui dire qu'elle était belle, ce qui est pentrétre le plus grand témoignage de crainte respectueuse qu'on puisse donner à une femme.

Bans cette société, je passai presque ina*perçu. Madame de Vas Goncellos s'occupait de tout le monde en général , de personne en particulier. Elle me montrait de la politesse, mais rien de plus ; et j'avais beau vouloir mettre en usage ces petits manèges, ces agréables et savantes combinaisons que les roués d'un siècle transmettent éternellement aux roués du siècle suivant, elle semblait ne pas se douter de mes secrètes intentions , et , comme font les grosses mouches, elle rompait d'un coup d'aile les toiles d'araignée que j'avais si habilement tendues sur son passage. Par, élévation d'esprit ou par insouciance, certaines femmes échappent avec la plus merveilleuse facilité aux manœuvres de la séduction. Était-elle au rang des unes ou des au-

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très? je ne sais pas encore. Du reste , voici tout ce que j'appris sur ses antécédents : elle avait été la maîtresse en titre d*un des plus riches souverains de l'Europe; lequel? on ne le disait pas. Seulement quelques-uns de ceux qui la connaissaient plus particulièrement parlaient avec enthousiasme du train qu'elle avait mené, de l'argent qu'elle avait englouti. Dans le temps de sa gloire , disait-on , elle avait été jusqu'à dépenser un million et demi par an. De là lui était venue cette habitude de jeter l'argent sans le compter, qu'elle conservait encore, en dépit des changements qui s'étaient opérés dans sa situation.

Voici à peu près comment je racontai à Jacques Patru l'histoire de madame de Vas Goncellos, et voici , je m'en souviens, ce que j'ajoutai :

Quinze cent mille francs par an, cela donne cent vingt-cinq mille francs par mois; cent vingt-cinq mille francs par mois produisent un revenu de quatre mille cent cinquante et quelques francs par jour. Or , tu vois , mon pauvre Jacques, qu'il te faudrait à peu près quatre années de tes revenus pour payer la dépense d'une seule de ses journées.

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Pendant tout mon récit, Jacques ne m'avait pas interrompu ; sa figure seule avait exprimé les diverses émotions qui s'étaient succédé dans son âme. A cette dernière observation, il ne répondit pas encore immédiatement. U se mit à rire aux éclats , d'un rire aigre et sauvage; et, quand son rire fut un peu calmé, il s'écria, en syncopant chaque mot, comme un malade dans le paroxysme de la fièvre :>

— C'est vrai au moins, cela ; ce compte est juste : quinze cent mille francs par an font bien quatre mille cent cinquante et quelques francs par jour , et quatre fois douze cents francs en font quatre mille huit cents.

Et il se reprit à rire d'une façon plus discordante encore que la première fois.

— Ah ! elle a été la maîtresse d'un roi ! Ah ! c'«st une femme qui foule des millions aux pieds ! Tant mieux , je lui en donnerai , moi.

— Sur tes économies? lui demandai-je, ne pouvant résister au plaisir de faire une mauvaise plaisanterie.

Il baissa la tête tristement , appuya sur sa main son front brûlant, et dit en soupirant :

— C'est vrai !

Puis tout à coup, se frappant le front vivement , et me quittant le bras :

— Adieu, dit-il , j'ai mon idée.

J'avais aussi la mienne.

LA MAHSARDE.

Ici , nous sommes obligés d'interrompre le récit 4e l'Ëstorade : tant qu'un autre que lui a été mis en scène, nous avons pu le laisser parler sans crainte, mais en lui permettant de continuer, nous craindrions qu'il n'altérât la vérité des faits. C'est chose impossible à un homme d'oublier sa vanité blessée et ses passions mécontentes, en racontant une histoire qui le touche. Dans notre bouche les faits

sont sans doute les mêmes , mais nous nous réservons le droit de les présenter à notre façon, sous leur point de vue véritable, et si, dans le cours de ce récit, Alfred de FEstorade se montre ridicule ou odieux, nous n'aurons pas pour lui les mêmes ménagements qu'il eût été obligé d'avoir pour lui-même. Nous le laisserons donc continuer son récit à sa manière , et nous le continuerons à la nôtre. L'exposition est faite , les personnages vous sont connus , vous les avez vus parler, agir, passer devant vous; maintenant le drame commence, et, de notre autorité privée, nous nous constituons dramaturge. Pourtant nous ne voudrions pas que ce dernier mot vous induisit trop complètement en erreur ; cette sorte d'intérêt grossier qui résulte de l'accumulation des faits et d'une série de combinaisons matérielles ne nous a jamais convenu. Ceci posé , et , toutes réserves faites , nous commençons à notre tour.

Alfred de l'Estorade avait son idée , et la voici : depuis quelque temps il avait étudié plus attentivement et de plus près la vie de madame de Vas Concellos; il l'avait, pour ainsi dire, espionnée dans son intérieur et en

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déshabillé. Or, le résultat de ses observations et de ses inductions diverses était celui-ci : que sous le masque de splendeur éblouissant qu'elle affichait, madame de Vas Goncellos cachait une gène qui croissait de jour en jour, et consumait pièce à pièce les débris encore éblouissants de sa fortune d'autrefois ; d'autre part , il était revenu à notre diplomate , sans aucune certitude précise pourtant , que la belle et noble dame était tourmentée par de nombreux créanciers, et qu'elle faisait chaque jour un pas de plus sur cette pente glissante qui conduit les femmes à la misère. Au demeurant, cette conclusion était facile à tirer : quelle qu'eût été la munificence posthume de ses amours royales, on ne pouvait pas supposer qu'elle pût constamment suffire^ satisfaire un goût de dépense aussi prodigieusement développé. De quelque couleur que la rupture fût parée , la rupture n'existait pas moins ; comme il arrive à toutes les royautés déchues , la liste civile de madame de Vas Concellos avait dû déchoir avec elle : pour nous servir du langage d'Alfred, elle se trouvait en disponibilité , et chacun sait que le traitement des gens en disponibilité est ré-

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duit au moins de moitié , si ce n*est des trois quarts.

Appliqué aux femmes , ce principe devait avoir une extension plus grande encore : donc , il était impossible qu'en continuant à vivre aussi largement que par le passé , madame de Vas Goncellos ne fit de larges brèches au capital qu'elle avait en propre, et ne le réduisît bientôt à néant. Cette conviction donnait de l'assurance à Alfred ; il s'enorgueillissait dans ses 50,000 livres de rente , qui d'abord , et en face d'un instinct de dépense aussi colossal , lui avait paru si misérable. Gomme l'abbé de Bernis , il conunençait à dire avec une impudence bien entière, bien complète : J'attendrai. L'amour extravagant de Jacques Patru, ou plutôt son inconcevable monomanie, n'était pas un motif suffisant pour l'arrêter dans ses prétentions , il en riait maintenant. Chaque soir il calculait avec bonheur ce que le jour qui venait de s'écouler avait dû ôter encore à la fortune croulante de madame de Vas Concellos ; il marquait dans son esprit le terme prochain de sa chute à elle , et de la réalisation de ses espérances à lui.

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Alfred de l'Estorade était un parvenu , le deqai précédait son nom n'était rien moins qu'un véritable titre nobiliaire : son père, je crois , avait été tapissier : donc, comme tous les parvenus, il était sec, froid , égoïste, ne manquant pas d'esprit, mais de cet esprit qui distingue les hommes de notre époque , sans charme , sans vie; comme tous les parvenus encore, il avait une haute idée de sa fortune, et s'y établissait avec orgueil. L'habitude des conquêtes faciles lui avait donné une trèsmauvaise opinion des femmes, et, par contre, une excellente opinion de lui-même. C'était déjà beaucoup qu'à l'égard de madame de Vas Goncellos il se contentât de dire : J'attendrai ; de toute autre il aurait dit : Elle m'attendra. Non pas pourtant qu'il ne se sentit pris d'un amour violent et véritable ; mais l'amour, quoi qu'on en dise , ne transforme pas toutes les natures ; ce n'est pas un habit universel , qui va à toutes les tailles , et qui façonne de la même manière toutes les figures ; on aime comme on est , le pédant avec son pédantisme , le sot avec sa sottise , le fat avec sa fatuité , le parvenu avec son orgneil de valet endimanché.

fiO JACQUES PATKU.

Devant madame de Vas Concellos , Alfred était ébloui, écrasé, vaincu, il s'oubliait ^ elie absente, il reprenait possession de sa personnalité , et se livrait alors à ces petits calculs que nous avons reproduits plus haut. La misère de cette femme était pour lui un marchepied ; il s'en servait pour se grandir, il ruinait madame de Vas Concellos et la rapetissait à plaisir pour la mettre à son niveau ; je crois même qu'il la marchandait. A mesure que ses espérances prenaient du corps , il rétrécissait le cercle qu'il avait tracé autour de cette si belle et, bientôt, si malheureuse femme , au moins à ce qu'il croyait. Déjà il avait obtenu le droit de lui rendre visite seul, et sans introducteur obligé; ses visites , d'abord rares , devenaient de plus en plus fréquentes. Un jour enfin , l'occasion lui parut si favorable pour livrer un assaut décisif à cette forteresse déjà minée souterrainement , qu'il y succomba.

Madame de Vas Concellos était seule, dans un petit boudoir bleu , à demi éclairé et parfumé doucement. Sa noble figure se dessinait dans le pénombre comme une de ces têtes à la Vélasquez empreintes de mélancolie et de

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force à la fois. Alfred de l'Ëstorade se faisait aimable , se pavanait dans les gentillesses de son esprit ; la conversation était montée sur lin ton presque familier ; tout allait le mieux du monde, à ce qu'il paraissait ; seulement il s'étonnait encore que cette femme le tint ainsi, malgré loi, à distance ; il se sentait cloué sur son fauteuil sans oser bouger. Au milieu de la conversation, la porte du boudoir s'ouvrit, un honune grossièrement vêtu, la figure commune, se présenta hardiment devant madame de Vas Goncellos, et lui demanda le payement d'un, mémoire qui lui était dû.

Ce moment fut pour Alfred un moment de joie inespéré, sa proie lui était livrée.

— Je n'ai pas d'argent, dit madame de Vas Goncellos en plaçant négligemment sa tête sur le coussin du divan où elle était assise ; vous reviendrez.

Le créancier ne se tint pas pour battu ; c'était la troisième fois qu'il revenait ainsi , son mémoire à la main, et pour la troisième fois on voulait réconduire ! 11 était citoyen français, connaissait ses droits, et il saurait disaitil, se faire rendre justice.

—Insolent! murmura madame de Vas Goncellos.

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— Tout ce qu'il vous plaira , madame, dit le marchand avec cette impudence du boutiquier parisien qui ne doute de rien, et que les flatteries des journaux ont habitué à se regarder comme un persomiage important.

Mais voici mon mémoire, et je tiens à ce qu'il soit payé aujourd'hui même. J'ai détaillé article par article ce qu'on me doit , et si madame veut jeter les yeux sur cette note, elle verra que je ne lui demande pas plus qu'il ne m'est dû.

Madame de Vas Goncellos repoussa de la main la note que le marchand lui présentait.

— Vous reviendrez, répéta-t-elle avec un léger accent de dépit ; et à combien se monte le total de votre note ?

— A vingt mille francs, dit le marchand. En voici le détail :

Pour avoir tendu la chambre de madame en satin blanc, avec franges et liserets d'argent. . . . ci. 6,000 f.

Pour six fauteuils, dits à la Voltaire, garnis en crin première qualité, et recouverts en toile de Perse, quinze cents francs ci. 1,500

Pour avoir tendu une alcôve avec flè-

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ches , écussons, annoires, en gros de Naples blanc, deux mille cinq

cents francs ci. 2,500

Pour couvre-pieds en point d'Angleterre, dix mille francs. . .ci. 10,000

— Assez, assez, murmura madame de Vas Concellosqui avait écouté les détails du marchand les yeux fermés, la figure pâle, les lèvres amèrement contractées ; ne voyez- vous pas que vous me faites mal , monsieur? c'est un guet-apens, c'est un meurtre ; encore une fois, vous reviendrez.

— Je ne reviendai pas, madame, répondit Tobstiné brocanteur. Je resterai ici jusqu'à ce qu'il vous plaise de me solder, ou alors , j'emporterai ma marchandise : je ne connais que cela, l'argent ou les meubles.

Cette scène prenait un air de gravité véritablement alarmant. Madame de Vas Goncellos rougissait et pâlissait successivement ; les mouvements irréguliers de sa poitrine trahissaient le dépit et la douleur qu'elle éprouvait. Elle ressemblait à une reine insultée dans son palais en l'absence de ses gentilshommes. Alfred de rastorade triomphait, il crut que le moment était venu d'interposer

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rautorité de sa parole entre la grossièreté du manant et la faiblesse orgueilleuse de la grande dame.

—Monsieur, dit-il d'un ton qu'il voulait rendre digne , ne voyez-vous pas que votre résistance est déplacée? Madame vous dit de revenir, vous reviendrez.

— Est-ce vous qui payez les dettes de'madame? dit le marchand. Non, alors je n'ai pas affaire à vous, de quoi vous mélez-vous?

— Je vous ordonne de sortir, dit Alfred. Le marchand se prit à sourire : c'était un

gros gaillard vigoureux et trapu , qui ne put s'empêcher de comparer le ton hautain de celui qui parlait avec ses formes grêles et son apparence d'enfant.

— Tout beau, mon gentilhomme, dit-il; prenez garde de vous donner un enrouement à crier de la sorte. Vous m'ordonnez de sortir ; moi , je vous ordonne de vous taire.

£t il s'établit sur un fauteuil en serrant les poings :

Madame de Vas Goncellos sonna, deux domestiques entrèrent.

— Voulez-vous , dit-elle en désignant le marchand , reconduire monsieur?

LA HAHSAHDE. 71

— On ne me reconduira pas, cria celui-ci.

— On vous emportera, dit un des deux domestiques en le saisissant par les jambes, tandis que l'autre lui étreignait les bras.

—Je me plaindrai au procureur du roi.

La porte du boudoir se referma et Ton n'entendit plus rien.

n se fit un instant de silence.

Madame de Vas Goncellos eut de la peine à se remettre de son agitation.

— Et ne pouvoir pas payer ce misérable ! dit-elle ; tant d'humiliation pour une misère !

— Si madame voulait accepter mes services , dit Alfred en minaudant , je serais heureux de lui être agréable.

— Vous avez 20,000 francs? dit-elle vivement en tendant la main comme un enfant qui demande un bonbon à sa mère. Donnezles-moi.

— Je ne les ai pas là , dit Alfred , mais je passerai chez mon banquier et chez mon notaire , j'ai tout lieu d'espérer qu'avant huit jours l'affaire pourra s'arranger.

— Un banquier , un notaire , huit jours ; mais c'est tout de suite que je veux 20,000 f.

— J'irai trouver ce rustre , dit Alfred , je

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lui parlerai , il attendra. Quant à moi, j'estime que ce jour est un des plus beaux de ma vie. Alfr^ était radieux , il se croyait sûr de cette femme , le service qu'il lui promettait paraissait immense à ses yeux , c'était une prodigalité de roi. L'assurance qui lui avait manqué jusque-là lui vint tout à coup , il s'approcha de madame de Vas Concellos , il lui prit la main. Celle-ci le regarda fixement conmie si elle eût voulu sonder les derniers replis de son âme.

— Que me voulez-vous? dit«lle.

Alfred quitta la main qu'il tenait et baissa les yeux sous ce regard.

— En vérité !... repritelle en modulant ce mot avec une puissance d'ironie indescrip tible , à laquelle l'ironie de son sourire ajoutait encore.

' Alfred balbutia quelques phrases sans suite, il était interdit , décontenancé , atterré.

Sans cesser de sourire, madame de Vas Concellos sonna une seconde fois. Cette fois-ci, une femme de chambre parut; madame de Vas Concellos se leva , prit dans une armoire à glace un châle soigneusement plié,. et s'adressant â la femme de chambre :

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— Lucie , dit-elle , vous n'avez pas de châle pour cet hiver , prenez celui-ci , je ne veux pas que vous ayez froid aux épaules.

— Un cachemire des Indes! dît la femme de chambre confuse et rougissant.

— Prenez toujours.

La femme de chambre sortit.

— Monsieur , dit madame de Vas Goncellos en se tournant vers Alfred , il faut que je sois bien pauvre pour être si peu généreuse. Ce cachemire ne m'a coûté que trois mille francs.

Sur l'esprit d'Alfred qui , malgré ses pré* tentions à l'élévation des idées et à l'ampleur des habitudes , n'avait pas moins conservé les traditions roturières de son origine, cette leçon , tombant de si haut , produisit immédiatement un effet violent. Devant cette femme, Il se retrouva de nouveau petit et misérable ; cette prodigalité dont il venait d'être le témoin l'effrayait et l'écrasait ; cette femme lui paraissait une folle ou une reine. Il fut un mois sans se présenter de nouveau chez madame de Vas Concellos ; ses désirs s'étaient changés en instincts de vengeance, son amourpropre froissé appelait de tous ses vœux une

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revanche éclatante , il voulait rendre humi* liation pour humiliation , blessure pour blessure , et recherchait incessamment par quel côté il aurait prise sur son orgueilleuse adversaire.

— Un jour qu'il se promenait au hasard , portant toujours sa cicatrice au dedans de lui, un homme le heurta violemment , au point que le contre-coup fit tomber son chapeau qui roula dans la poussière.

— Butor! murmura Alfred.

— J'ai crié gare , dit l'homme; tant pis pour ceux qui ne se dérangent pas.

— Imbécile!

Un éclat de rire aigu et bruyant comme le cri d'une lime qui mord les dents d'une scie accueillit cette dernière exclamation ; Alfred, qui venait de ramasser son chapeau, fixa enfin les yeux sur le malencontreux auteur de cette catastrophe , et il reconnut son ancien camarade de collège Jacques Patru.

— Parbleu , dit-il en souriant avec un reste de dépit, c'est une fatalité ; il parait, mon cher , que toutes nos reconnaissances doivent s'opérer par gestes. La première fois, c'est ton coude qui m'a valu ta rencontre,

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cette fois-ci c'est ta poitrine , et certes Tune D'est pas plus douce que l'autre.

Un grand changement s'étaiit opéré dans Jacques Patru ; sa figure , déjà pâle et maigre quand nous l'avons vu la première fois , s'était amaigrie encore et tirée ; les pommettes de ses joues s'allongeaient de chaque côté ; son front , dégarni de cheveux , laissait voir à découvert des rides précoces , sillons que tracent la pensée ou la misère ; ses yeux, encadrés dans un cercle noir , accusaient de longues veilles et de douloureuses insomnies ; son regard avait quelque chose de vacillant et de louche comme la lueur incertaine d'une lampe qui s'éteint; sa mise aussi était en rapport avec cet extérieur quasi monastique ; elle en était venue aux derniers confins de l'indigence : un chapeau gris à poil ras , à re' bords rétrécis , s'emboîtait à peine sur le dessus de la tète , et ressemblait à une de ces coiffures indiennes tressées en jonc et noircies par le soleil ; son habit bleu , râpé et blanchi sur toutes les coutures , regrettait deux ou trois boutons absents, et un maigre pantalon de nankin , retenu sous la botte par deux longues ficelles en guise de dessous de

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pied, donnait à ce costume un cachet de délabrement presque impossible à décrire. Il portait sous le bras un carton vert à moitié recouvert, et s'harmonisant par ses déchirures avec l'étrange individu qui le portait ; une mauvaise cravate noire roulée autour du cou complétait cet ensemble de joueur ruiné ou de professeur d'écriture à la retraite*

Alfred de l'Estorade , un peu remis de sa commotion , détailla avec la sagacité d'un homme du monde , habitué à juger ses semblables selon leur mise , tous ces diagnostics de détresse incurable , et , pour ainsi parler , de phthisie Intérieure «

— Que diable es-tu donc devenu? demanda-t-il à Jacques en promenant son regard de l'extrémité du chapeau à la pointe des bottes; et où vas-tu dans un pareil accoutrement?

— Silence , dit Jacques Patru en lui saisissant le bras violemment. J'ai mon idée , silence!

Celui-ci le regarda de nouveau d'un air moitié ironique, moitié compatissant, et hocha silencieusement la tête comme pour dire ; Décidément l'esprit n'y est plus.

hK XAIT8ABBB. 77

— Je n*ai pas une minute à perdre, reprit Jacques, mes moments sont comptés. Adieu. Tai mon idée. Adieu !

£t il se mit à fuir roide et droit ccmime une maciiine locomotive, au risque de renverser tous les passants qui venaient à sa rencontre.

Cette fuite précipitée , ces quelques mots entrecoupés et prononcés d'une voix sourde , cette figure marquée au cachet de la folie, cette apparence de délabrement , tout cela excita la curiosité du diplomate; il s'était amusé souvent à voir au bois de Boulogne deux chevaux aurais lancés au galop et luttant de vitesse ; il lui parut que la folie d'un homme comme Jacques Patru était bien chose aussi curieuse à examiner qu'une course de chevaux. C'était un spectacle comme un autre; et dans un temps où tout devient spectacle, la curiosité n'y regarde pas de si près. Il se jeta dans un cabriolet précipitamment , et dit vivement au cocher en lui montrant de loin Jacques Patru qui filait le long des maisons :

— - Suis cet homme.

La course fut longue. On était dans la rue

78 JACQDES PATRU.

Vivienne ; Jacques Patru tourna lestement à gauche , traversa la place des Victoires, et là sa vitesse redoubla ; débarrassé des angles , qui jusque-là avaient obstrué son passage au tournant des rues, il suivit avec persévérance une ligne droite qui, commençant à la rue des Fossés-Montmartre, aboutissait à la rue Neuve- Saînt-Eustache.

— Notre maître, si c'est une joute, il faut le dire, observa le cocher, mais j'ai bien peur que vous ne perdiez le pari ; mon cheval est déjà éreinté, et notre homme court comme un lièvre qui entend les chiens à ses trousses.

— Suis toujours, disait Alfred.

Le cocher fouetta son cheval, et on traversa ainsi la rue Neuve-St.-Eustache, la rue Bourbon-Villeneuve et la rue Sainte-Apolline.

Arrivé dans la rue St.-Martin, Jacques Patru enfila lestement la rue du Grenier-St.-Lazare, tourna à droite, puis à droite encore, et s'échappa dans une petite rue obscure en plein soleil, espèce de ruban placé entre deux rangées de hautes maisons enfumées.

— Arrête , dit Alfred au cocher en plongeant son regard dans l'étroite ruelle.

Le cheval renâclait et tremblait sur ses

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membres comme un cheval poussif , des flots de sueur inondaient ses flancs, son œil abattu et morne dénonçait sa fatigue , il était visiblement au bout de ses efforts ; un pas de plus, et c'était fait de lui.

— Je puis vous certifier, dit le cocher en ouvrant le tablier du cabriolet , que je n'ai jamais vu un coureur pareil à celui que vous vaiez de me montrer, il rendrait des points a tous les chevaux de place de la ville de Paris.

Alfred, en entrant dans la rue que nous avons indiquée, jeta un coup d'œil sur sa toilette, comme s'il se fût étonné, lui le fashionable, de se trouver perdu dans une pareille contrée. Figurez-vous un élégant du monde parisien se trouvant tout à coup transporté , en toilette de bal, au milieu d'un désert, la tète encore pleine des sons harmonieux de Twchestre, le cœur encore gonflé de ces mille impressions que le parfum des fleurs et l'aspect des femmes nous jettent en passant.

Les maisons de la rue étaient alignées comme des factionnaires, et toutes avaient la même teinte, toutes se confondaient dans la

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même uniformité obscure ; le long des hautes murailles se dessinaient d'étage en étage d'étroites lucarnes garnies de barreaux de fer comme les fenêtres d'une prison. Ici le soleil et l'aîr n'avaient jamais dû pénétrer ; une immobilité de plomb pesait sur cette ruelle qui ressemblait à un ravin ; tout était mort, silencieux ; quoiqu'on fut en plein jour, on n'entendait aucun bruit, si ce n'est par intervalle la mesure d'un air populaire qu'un ouvrier sifflait d'une voix éreintée.

£n contemplant un pareil spectacle, le diplomate éprouva un instant de frayeur et de resserrement, un instant il oublia Jacques Patru et ses velléités de curiosité pour ne plus songer qu'à cet ensemble de misères ,. abréf^ de toutes les misères humaines. D avait lu quelquefois dans les romans la description de certains quartiers obscurs et malsains; mais toujours à côté de l'omise brillait un rayon de soleil , auprès du désespoir l'espérance montrait un coin de sa figure souriante et gracieuse : c'était une petite fenêtre encadrée par des volubilis, une giroflée étalant sa chevelure d'or dans un pot de grès , un brin d'herbe, un peu de mousse sur les toits.

quelque chose enfin de vivifiant comme la figure épanouie d'une jeune fille ou le sourire d'un vieillard ; mais dans cette rue, rien, pas une branche d'arbre, pas un atome de soleil, ni nature, ni homme, rien que le silence et le froid*

— Voici, se dit Alfred de l'Ëstorade, en regardant une à une toutes les maisons de la rue, un singulier spectacle, et que peut-être beaucoup de Parisiens ignorent; mais pourquoi diable ce Jacques Patru a-t-il été se loger là, et non ailleurs? Il a son idée , parbleu je voudrais bien savoir quelle peut être l'idée d'un homme qui porte des dessous de pieds de ficelles, et loge dans une pareille rue? Et pas un concierge pour demander sa demeure, pas un signe qui puisse vous guider, toutes les maisons se ressemblent, toutes les fenêtres sont étroites , toutes les vitres jaunes , et pas une figure derrière ces vitres.

Il se décida pourtant à courir les hasards d'une aventure que ses antécédents lui faisaient trouver romanesque ; il n'était pas fâché d'avoir à raconter à ses amis les détails de sa pérégrination aventureuse, et comme quoi il avait découvert dans Paris un pays complète-

ment ignoré des géographes. Il s'enfonça donc intrépidement dans une petite allée à porte bâtarde ; mais, après avoir fait dix pas, il fut obligé de s'arrêter, la nuit était complète , il n'y voyait rien. Alors il se rappela le cri de hélage des bateliers sur la Seine, et se mit à crier :

— Holà hé, de la maison? Holà hé? vien« dra-t-on quand j'appelle ?

Personne ne répondit; seulement, dans les étages supérieurs, une voix d'homme enrouée et fausse continua après son appel un refrain qui lui arriva à l'oreille, comme un murmure à peine perceptible.

— n chante , dit Alfred en souriant ; que le diable soit de ces Parisiens , enfermez-les au fond d'un puits, et la première chose qu'ils songeront à faire, c'est de chanter.

n se décida, cette réflexion faite, à avancer de nouveau en tâtonnant, et en essuyant des deux côtés, avec ses gants blancs, l'humidité qui suintait le long des murs. A la fin il sentit sous ses doigts une corde à puits qui servait de rampe, et son pied heurta la première marche de l'escalier.

— Je suis plus heureux que je ne comp-

Là HAIfSABDE. 8S

tais, pensa-t-il , je ne croyais trouver qu'une échelle. Pourquoi Jacques Patm habite-l»il nne pareille caverne !

Airivé an premier étage, il s'arrêta devant une petite porte , enfoncée et presque dissimulée par deux marches extérieures, qui semblait conduire plutôt à une cave qu'à une chambre habitée ; il prêta l'oreille et finit par entendre une espèce de frémissement sourd « comme serait celui d'une araignée filant sa toile. II frappa à la porte ; un pas lent retentit sur les carreaux, et sans qu'il eût rien pu distinguer, la porte tourna sur ses gonds, et une voix de femme, enrouée comme celle du chanteur (car l'enrouement paraissait être le signe caractéristique de tous les habitants de cette maison), lui jeta ces mots en même temps qu'un petit souffle asthmatique effleura sa figure :

-— Qui est là, et que voulez-vous?

— Je voudrais d'aboFd une lanterne , dit Alfred de l'Ëstorade en riant à demi , est-il possible qu'à midi vous restiez chez vous sans lumière ?

Cette plaisanterie ne réussit pas au diplomate, et la porte se referma violemment sur

84 JA000E8 rATBV.

lui sans lui laisser le temps de parlementer plus longuement.

— Madame , madame , au nom du ciel , répondez à mes questions.

Pas de réponse.

— Ne voyez-vous pas que je suis égaré, perdu dans un labyrinthe inextricable !

Rien.

— Connaissez-vous Jacques Patru?

Un léger bruit se fit entendre de nouveau dans la chambre , et la même voix qui avait déjà murmuré quelques mots , reprit ainsi la parole :

— Quand on fait des questions , au moins faut-il les faire poliment, que demandezvous , voyons ?

— Je demande si vous connaissez un jeune homme appelé Jacques Patru !

— Qu'est-ce qu'il fait?

— D doit être employé, dit Alfred, à moins qu'il ne soit musicien.

— Connais pas. Attendez pourtant , il y a au cinquième étage un pauvre diable qui m'a demandé hier un peu de lumière pour monter chez lui ; si c'est celui-là que vous cherchez, tâchez de venir un peu à son aide.

LA MAlfSAKDK. S6

eâr il en a bien besoin , le pauvre ehérubin t

— Porle-t-il un habit bleu blanchi sur les coutures, un chapeau gris , et , en guise de dessous de pieds , de longues ficelles tressées qui ressemblent à des cadenettes de hussard?

— C'est bien cela , dit la vieille femme , montez au cinquième, et si vous avez une pièce de vingt sous, donnez-la-lui.

Alfred de FËstorade monta encore quatre étages , et se trouva sur un palier à peine éclairé par un rayon de clarté douteuse qui s'échappait par l'ouverture d'une porte entrebâillée. Sans frapper , sans appeler cette fois , il poussa la porte , et aperçut auprès d'une petite lucarne , garnie de papier presque noir en guise de carreaux , un homme travaillant sur ses genoux , la tète penchée sur un volumineux cahier de papier à musique, qu'il remplissait de «otm et de hlamhes avec un incroyable acharnement. Bans la chambre, on n'apercevait aucun meuble , ni lit , ni secrétaire, ni chaise autre que celle sur laquelle rhalntast de cette mansarde était assis. Seulement, dans le fond, en regard de la fenêtre, une petite table en bois , noircie et enfumée,

86 J/LCQOSS P/ITHV.

se dressait sur des étais inégaux , dont quelques bourres de papier rétablissaient l'égalité.

Au bruit que fit le diplomate en entrant, Jacques Patru, car c'était lui ne retourna même pas la tête , et le fashionable, à Taspect d'une misère aussi caractérisée , éprouva un sentiment de pitié qui domina un instant tous ses autres sentiments, même celui de la curiosité; il se représenta son ancien camarade privé d'air , de lumière , de nourriture peutêtre , se calcinant entre quatre étroites murailles sans papier, sous les plombs du toit; dans rété respirant par bouffées une chaleur malsaine comme dans les cachots de Venise; dans l'hiver, nu , grelottant , sans feu , sans habits presque, et obligé de noircir du papier et de s'échauffer les doigts en écrivant. Il s'avança d'un pas pour voir la figure de Jacques, et la retrouva la même qu'il l'avait vue , toutefois avec les différences que lui prêtaient les combinaisons du jour. Ce qui dominait en elle 9 c'était une apparence de macération intime , de jeûne monastique et enthousiaste , de réclusion fiévreuse et tourmentée. Le long de S(es joues des rides descendaient comme

LA MA1I8ABDK. S7

sur la peau d'un vieillard; ses petits yeux fauves avaient contracté , probablement par suite d'un travail modéré , une habitude de clignotement qui ressemblait à un tic. Devant lui, sur le rebord de la lucarne , était étalé un cahier de musique sur lequel il jetait continuellement les yeux pour en copier les notes, car à peine si , dans cette chambre nue et obscure, la lumière du jour arrivait assez pour lui en donner la facilité, n avait fallu que ses yeux s'accoutumassent par degrés à percer les ombres , à deviner le jour perdu dans un crépuscule factice. Il risquait certainement de devenir aveugle avant un an.

Vn SOLITAIRE DAHS PAftIS.

Alfred de FËstorade contemplait ce singulier spectacle, et cherchait plutôt à retenir son souffle et à dissimuler sa présence qu'à interrompre le travail de Jacques Patru. Peutêtre sa présence produirait-elle sur celui-ci un mauvaiseffét? quipouvait savoir où pourraient aller les écarts d'imagination d'un pareil homme? Alfred se souvenait des bourrades du Théâftre-Italien et des doigts nerveux du co-

90 J/ICQVES PATRO.

piste de musique imprimés sur son cou. Jacques ne bougeait pas. Les deux pieds haussés sur les barreaux de sa chaise, afin de se faire une espèce de pupitre de ses genoux, il écorchait le papier obstinément, et l'on n'entendait que le bruit des deux becs de sa plume qui criaient aigrement. Par quel hasard en était-il donc venu à cette extrémité? comment d'une existence de commis à 1200 fir. avait-il passé à une existence si laborieusement stérile , si fatalement empreinte d'un cachet de misère?

Un quart d'heure se passa ainsi ; Jacques , qui pendant ce temps n'avait pas fait un mouvement et restait accroupi conune un magot de porcelaine , se redressa brusquement , laissa tomber ses pieds sur le plancher , posa le papier à musique sur le rebord de la croisée qui lui servait de console, et se trouva debout, en respirant,de l'air de satisfaction d'un enfant qui vient de finir un pensum ; mais soit que l'attitude penchée qu'il avait conservée si longtemps eût brisé et endolori ses membres, soit que la tension trop soutenue des nerfs ophthalmiques eût produit chez lui un éblouissement passager, il fut obligé de se rasseoir, en

en SOUTAIRB DAHS P4RI8. tfl

portant la main à ses yeux comme un homme qui va tomber.

-^ Oh ! mon Dieu ! murmura-t-il avec un accent douloureux, ne pouvez-vous donc pas m'envoyer un air pur pour me rendre les yeux meilleurs ? voulez-vous donc m'empècher d'exécuter ma résolution et me prendre le bonheur que je me ménage ?

n y avait à gauche en entrant une poutre en forme d'arceau, qui étayait le plafond, mansardé d'ailleurs et dont le plâtre , entamé par l'humidité , laissait voir des lattes pendantes et mal jointes; Alfred s'était caché derrière cette poutre , et n'osait pas faire un mouveinent , mais il écoutait avec une sorte d'anxiété croissante les paroles énigmatiques de Jacques : du reste , depuis leur première entrevue, la voix du pauvre copiste s'était considérablement altérée ; on eût dit, tant elle était enrouée , que les sons s'échappaient de sa poitrine, comme à travers un crible en lambeaux ; c'était quelque chose d'étouffé et d'aigu à la fois, de sourd et de retentissant; c'était comme le son d'une petite dariiiette se détachant de temps en temps sur les notes voilées d'un ophicléide.

Jacques se leva une seconde fois, el s'avança d'un pas mesuré et solennel vers la petite taUe qui occupait le fond de la chambre. A peine le jour arrivait-il jusque-là , et Fd^scurité en cet endroit était presque complète. Pourtant KEstoradele vit s'agenouiller et baisser la tète eomme un homme qui prie. Devant quelle image , visible ou invisible , s'agenouillait-U ainsi ? Où était le symbole de cette croyance , amour ou religion, qui se produisait d'une fse çcm si enthousiaste ! Alfred de l'Ëstorade , en allongeant le cou pour mieux saisir les objets à travers l'obscurité , s'adressa plusieurs fois de pareilles questions ; mais le corps de Jacques intereq)tait la lumière entre lui et le mur ; il fut obligé de s'en tenir à des inductions morales sur l'objet de œ culte inconcevable. Était-il donc possible que l'idée de madame de Vas Concellos bouleversât à ce point la tête du pauvre diable ? Le peu de raison qui lui restait encore par intervalle, lors de leur première entrevue, avait-il disparu? Jacques Patru l'employé , le mélomane , Famoureux, était-il décidément et incurablement fou?

La voix de celui-ci se fit entendre de nou-

un 80LITAIKS DAHS PAEI8. M

veau, en s'éleTanl par degrés comme les. sons d'un orgae qui prélude :

— N'est-ce pas, disait-il, que ta m'aimeras an jour, et que tu me tiendras compte de Famour que j'ai pour toi? N'est-ce pas que tu voudras bien me dire en me souriant et en me tendant la main : « Travaille, Jacques, deviens on grand musicien , un grand artiste ; » et je le deviendrai quand tu me le diras, je le deviendrai parce que je le suis , parce que je n'ai besoin que d'un mot, d'une étincelle pour éveiller en moi Tbarmonie qui dort dans monàme,

— Fou, pensait Alfred tristement, fou à n'en plus douter !

Jacques Patru dressa subitement les oreilles comme un cheval qui entend un bruit inconnu, et s'arrêta pour en connaître la signification.

— Hein ! que me voulez-vous? vous êtes criarde , vous êtes fausse , vous me déchires les oreilles, laissez-moi donc !

Et il portait ses deux mains à son front , ainsi qu'un enfant qui est poursuivi par des abeilles et qui cherche à se débarrasser de leurs morsures.

94 JACQUS8 PATRU.

Pais, avec une profonde tristesse, il laissa retomber sa tète sur sa poitrine :

— Oh! dit-il c'est un dur métier que je fais là! Depuis quatre moië, toujours copier de la musique, toujours avoir devant les yeux des noires et des blanches y des croches y des doubles croches y des dièses y des Mmob, c'est quelque chose d'horrible ; aussi quand je me repose, mon repos est troublé , les notes que j'ai reproduites ont l'air de prendre un corps, je les entends bourdonner à mes oreilles et crier d'une voix discordante ; elles se déguisent en mélodies de toute nature, je les vois qui s'agitent devant moi , qui s'entrelacent , qui se mêlent sans s'accorder jamais, en confondant tous les tons; c'est un chaos. Encore, encore, tiens, les voilà!

Il se leva, debout, l'œil fixe, et mit les deux doigts de chaque côté dans ses oreilles , pour échapper à l'affireux concert que son imagination créait.

— J'ai beau me boucher les oreilles, je les entends toujours, les voilà quis'entre-croisent maintenant , et qui dansent autour de moi ; voulez-vous finir votre ronde infernale? attendez, je vais vous mettre en foite.

Clf SOLITAIRE DANS PARIS. 05

En disant cela , il se redressa ainsi qu'un adepte des sciences occultes qui s*appréte à faire une évocation ; et, en étendant les bras devant lui, il répéta par trois fois ce mot :

Emilie, Emilie, Emilie !

Puis sa figure se rasséréna , son front se dégagea des nuages qui l'obscurcissaient , ses membres semblèrent s'assouplir, un demisourire glissa sur ses lèvres comme un rayon de soleil sur un rameau desséché, et il se mit adiré d'un air de triomphe :

—Je savais bien, moi, que je les chasserais!

Alors, en signe de reconnaissance, il s'agenouilla de nouveau devant la petite table où Alfred l'avait vu, et murmura quelques paroles indistinctes qu'il était naturel de prendre pour des paroles de remercîments. Puis il tourna peu à peu la tôte de gauche à droite , lentement et conune en mesure ; on eût dit que sa tête cette fois obéissait à un magnétisme musical qui réveillait toute son attention et absorbait toutes ses facultés ; sa figure s'épanouissait par degrés, passant par toutes les phases du plaisir , écoutant avec délire le crescendo qui éclatait en ce moment dans l'orchestre de son cer^'eau.

M JA0QVI8 PATBO.

— A la bonne heure, dit-il, voilà do chant, voilà des mélodies ! Oh ! les douces voix qui proclament notre bonheur! comme ces hautbois soupirent doucement, comme cette petite flûte gazouiUe et sautille , comme ces violoncelles expriment bien le bonheur ; le bonheur, image grave et qui doit avoir au moins une larme dans les yeux.

n se leva de nouveau et promena sa main de droite JT gauche comme un chef d'orchestre qui conduit ses musiciens à la baguette ; tantôt, avec une impatience nerveuse, il semblait presser la mesure et saccader le mouvement ; tantôt il arrondissait doucement Tavant-bras, le corps en avant , la tète penchée , comme s'il eût voulu, par son attitude même, exprimer le dessein de quelque modulation mélancolique et sévère ; tout à coup il s'arrêta , pour réfléchir un moment et dit à voix

— Chut ! la toici, c'est elle !

Et alors du ton d'un amoureux qui déploie devant sa bien^iimée toutes les caresses et toutes les séductions de son langage :

— Emilie , dit-il , je suis riche maintenant , je ne suis plus le pauvre jeune homme que

ON 80LITAIIB l>AR8 PARIS. 07

VOUS avez connu autrefois , j'ai des diamants à mettre dans vos beaux cheveux , j'ai des robes magnifiques à vous donner, des cachemires d'Orient à faire envie aux reines; venez avec moi, venez : je vous conduirai dans mon palais, un palais magnifique que j'ai (ait construire au bord d'une rivière , dans un pays délicieux , où l'air est parfumé , où les gazons sont toujours verts, où le ciel est toujours bleu ; vous marcherez sur des tapis de fleurs , vous aurez des esclaves à vos ordres , des forêts d'orangers vous apporteront le tribut de leurs émanations; vous prendrez des bains dans des salles de marbre éclairées d'en haut par un jour mystérieux , les bengalis chanteront sous votre fenêtre et les oiseaux de paradis viendront becqueter le bout de vos ongles rosés; vous jouirez de toutes les délices, de tout le bonheur de la terre, et moi je ne demanderai en échange que ce que vous voudrez bien me donner , un peu de votre cœur pour prix ^e tout le mien.

Après cette longue tirade, débitée d'un ton emphatique et convaincu , il s'arrêta , et peu à peu, les images de bonheur qui semblaient avoir passé successivement sur sa figure, s'é-

98 JiLCQOBS PATRU.

loignèrent comme une troupe d'oiseaux que le vent disperse; sa figure redevint calme et presque triste, il passa la main sur son front, et, comme un honune qui s'éveille, il dit :

-—J'ai rêvé. Est-ce que je suis fou?

Cette fois sa voix était redevenue naturelle et simple ; il se trouvait dans l'intervalle qui sépare les moments lucides des moments de folie, et sentait «confusément, au reste d'émotion qui l'agitait , à l'excitation fébrile de ses nerfs qui survivait au délire même, que son esprit venait de s'abimer en extravagantes visions.

— Travaillons, dit-il, j'ai perdu du temps.

Et il se rassit sur sa chaise dans la même position où nous l'avons déjà vu, le cahier de musique sur les genoux, et de nouveau il en parcourt les lignes avec une incroyable opiniâtreté. Or, pour expliquer à nos lecteurs les différentes scènes que nous venons d'indiquer, il est nécessaire de revenir quelque peu sur le passé, et de décrire physiologiquement les symptômes et les accidents divers de cette étrange maladie dont nous connaissons les effets maintenant.

Le lendemain même du jour où Jacques

vu 80LITAIBE DANS >ARIS. 09

Patni avait rencontré Alfred delTstorade, et s'était enfui en disant : — J'ai mon idée l il avait quitté la petite chambre modeste , mais propre, qu'il occupait dans le haut de la rue des Martyrs , et vendu le peu de meubles et d'habits qui lui appartenaient; son mobilier se composait à peu près ainsi qu'il suit : une couchette , deux matelas , une commode, un secrétaire et quel(|ues chaises, dont il se défit pour la somme de cent écus. Il chercha alors une rue bien étroite, bien obscure, où le prix des locations fût presque réduit à rien.

Une fois établi, il s'était présenté chez tous les chefs d'orchestre de Paris, leur demandant de la musique à copier, et, depuis ce moment, il avait travaillé sans relâche, ne sortant qu'une demi-heure par jour pour aller reporter l'ouvrage fait et solliciter de l'ouvrage à faire. De sa vie matérielle, il s'en occupait peu; ses habits tombaient en lambeaux ; et , avec un petit pain de deux sous arrosé d'un verre d'eau , il passait sa journée tout entière. Par suite de ce travail excessif et de ces privations continuelles , le sang s'était rapidement porté au cerveau , comme il arrive dans les congestions cérébrales , ses

100 #1GQUI8 PATIV.

artères battaient avec violence, ses tempes se gonflaient, sa figure, tantôt devenait pâle et livide, tantôt ardente et pourprée. Peu à peu l'exaltation naturelle de son esprit s'était convertie en une fièvre intense qui paralysait sa raison et troublait la lucidité déjà altérée de ses pensées. Sauf quelques moments ou la mémoire et le sentiment réel de la vie lui revenaient, il vivait dans uùe atmosphère de nuages et de ténèbres ; dans certains instants de fetigue , les notes qu'il copiait prenaient une voix et presque une figure, tantôt se groupant en un chant ricaneur, tantôt s'isolant en longues (usées chromatiques ; il entendait à la fois tous les timbres d'un orchestre discordant , le cri déchirant des violons, les ronflements de la basse, les sons fôlés de la clarinette, et alors ses membres tremblaient, la sueur lui coulait du visage, ses veines semblaient prêtes à se rompre et à • livrer passage au sang qui bouillonnait dans ses vaisseaux ; mais il n'en persistait pas moins dans sa résolution, et sa folie s'accroissait de son opiniâtreté.

Quelquefois, le soir, lorsque le dos penché à la clarté d'une maigre chandelle qui pro-

vif SOLITAIAS »AlfS PAHIS. 101

jetait sur les murs ses teintes blafiirdes , il prolongeait son travail du jour, il avait d'étranges visions : c'étaient mille tableaux bî« zarres et confus qui se succédaient comme dans un kaléidoscope; les hommes et le» <^oses prenaient dans son esprit des couleur» fimtastiqueset des proportions surnaturelles ; d'autres fois il poursuivait quelque gracieuse mâodie qu'il était toujours prés d'atteindre et qu'il n'atteignait jamais. Tantôt il voyait devant lui un palais étincelant de dorures et de clartés, des jardins superbes , des cascades diamantées , des fleurs et des oiseaux d'un autre monde ; puis , au moment où il mettait le pied sur le seuil de cette terre promise , de cette irritante cbimère, le palais s'écroulait : cascades , fleurs , ombrages , tout disparaissait, et les oiseaux s'emrolaient en sifflant.

Au fond de tout cela, son amour pour madame de Vas Concellos demeurait fixe et immuable; il était devenu avare comme un vieux père qui amasse une dot pour sa fille. A mesure que le t^mps se passait, son besoin de privations et la forée qu'il lui fallait pour les supporter semblaient s'augmenter ; le cer-

109 JAC0VB8 PATtO.

cle de ses jours allait, pour ainsi dire, en se rétrécissant, et il sortait encore moins souvent que de coutume, non pas que la honte de se montrer en public dans un état de délabrement trop remarquable fût devenue moins perceptible pour lui, mais il rêvait un accroissement de travail, et s'y livrait avec une én«^ gie extraordinaire.

Le seul accident véritablement remarquable de cette existence en dehors de tontes les combinaisons et de toutes les hypothèses, fut celui que nous allons raconter :

Un jour, en passant sur le boulevard devant l'étalage d'un marchand de gravures, il aperçut une Sainte-Thérèse, et cette vue le frappa subitement ; il s'arrêta, contemplant dans une extase muette les traits de la sainte ; il resta une demi-heure environ, pensif et silencieux, devant cette image. Soit réalité, soit caprice de son imagination frappée , il avait cru reconnaître dans la gravure quelques-uns des traits de madame de Vas Goncellos. Au bout d'une demi-heure, il se dressa sur ses talons, selon son habitude , et portant vivement la main à sa poché , il entra dans la boutique du marchand.

vif 80LITAIBB DANS PARIS. 105

— Combien vendez-vous cette gravure?

dit'il.

— Quarante sous , monsieur.

n fit un mouvement de Favant-bras comme pour tirer la monnaie qu'on lui demandait ; mais , au même instant , une idée fatale lui traversa l'esprit, sa main retomba, il balbutia quelques mots d'excuse et sortit de la boutique sans emporter la gravure. Le lendemain , il revint encore devant l'étalage , et , cette fois , sa contemplation prit le caractère d'une attention plus sérieuse et d'une vérir table analyse ; il semblait vouloir décalquer dans son esprit les lignes qu'il apercevait sur le papier , il prenait ses mesures du regard, se gravait dans la mémoire les effets d'ombre et de lumière , les contours de la face , l'eneerclure des yeux , les méplats des tempes et de la bouche ; le surlendemain il fit de même, et ainsi pendant huit jours.

Alors , dans sa chambre , enfermé à clef, contrairement à ses habitudes, avec ce sérieux des fous qui , pour les gens sensés , est le spectacle le plus affligeant du monde , il se livra à ce qu'il appelait sa grande œuvre. Il pétrît longuement dans ses doigts de la mie

t(M JACOVBS PATAIT.

de pain, et composa , tant bien que mai, une figure qui , dans sa conviction , devait ressembler à la Sainte-Thérèse et, par contrecoup, à madame de Vas Goncellos. £n vérité, (fêtait quelque chose d'informe , un pitoyable jouet d'enfant.

Une fois d'idole créée , il la plaça debout sur une petite table du f(Hid , et chaque jour il s'agenouillait devant elle , tantôt lui adressant des prières comme à une sainte , la traitant avec tout le respect mystique d'un disciple de Jansénius ; tantôt lui parlant le langage caressant d'un amant idolâtre. Bans ses moments de délire , il s'imaginait voir la figurine s'agiter, lui tendre les bras, l'appeler, et alors c'étaient des élans convulsifs , des pleurs de joie , des exclamations de bonheur ; pour celle qu'il aimait, il inventait les noms les plus doux 9 les caresses de mots les plus bizarrement amoureuses. Puis , l'accès passé, il se sentait redevenir faible, de grosses gouttes de sueur coulaient le long de ses joues , et il se disait , comme Alfred de l'Estorade venait de lui entendre dire :

— J'ai rêvé , est-ce que je suis fou ?

un 801ITAIKB ùknS 9KUS, 105

n se remettait à travaUler, et le lendemain il recommençait.

Au fond , c'était une idée fixe qui le dévorait , une de ces idées qui grandissent de jour en jour et bourdonnent dans un cerveau malade au point de le faire éclater ; c'était Famour poussé jusqu'à la monomanie , et , par suite des &tigues du corps , devenu sem< blable à une lésion organique.

La scène dont Alfred de FEstorade avait été témoin était le résultat quotidien de cette maladie que nous venons d'exposer et de décrire aussi fidèlement que possible ; il en était ressorti , pour le diplomate , cette conviction douloureuse et inévitable d'ailleurs , que la folie de Jacques Patru avait pris des développements incurables. Il le regarda quelque temps encore en silence , toujours caché derrière la solive qui lui servait d'abri , et se demanda s'il était sage d'intervenir dans une pareille situation.

Pourtant , et quoique l'égoïsme fût le fond de son caractère , il se reprocha intérieurement ce mouvement de lâcheté. Si Jacques Patru était misérable , n'était-ce pas un devoir de venir à son secours? Or , pour lui , la

106 JACQUES PATIU.

misère de Jacques Patru était avérée ; ses discours incohérents et vagues ne lui avaient pas même donné les lumières insuffisantes que notre récit vient de donner au lecteur , il s'en tenait aux propos de la vieille femme du premier étage : Si vous avez une pièce de 20 sous, donnez-la-lui , car il en a grandement besoin. U avança donc la tète au niveau de Fangle que la poutre formait au-dessus de lui , et d'une voix douce et amicale prononça ce mot :

— Jacques.

Celui-ci tourna vivement la tète.

— Ne te mets pas en colère , continua Alfred , qui se rappelait toujours les habitudes gesticulatrices de son camarade , je viens ici en ami.

— Je n'ai pas le temps de t'entendre , dit Jacques en se remettant à son ouvrage, va-t'en.

— Mais , mon ami , ne repousse donc pas ainsi l'intérêt que je te porte.

— Je n'ai pas besoin de toi , dit Jacques; sais-tu copier la musique? fais-moi un rôle, veux-tu ?

—Mon pauvre Jacques, dit Alfred, voyons,

un SOLITAIRE OARS PARIS. 107

écoute-moi. Il se passe en toi quelque chose d'extraordinaire , tu souffres , confie-moi tes souffrances.

— Va-t'en au diable , dit Jacques continuant toujours à écrire.

— Pourquoi t'enfermer comme un hibou loin du soleil ? si c'est de l'argent qui te manque, n'as-tu pas des amis? veux-tu de l'argent? parle.

A cette dernière question, Jacques se leva en ricanant de l'air victorieux d'un enfant qui se prépare à faire une surprise à sa mère, il prit Alfred de FËstorade par la main , le tira silencieusement avec lui jusqu'à l'autre extrémité de la chambre , se baissa , prit une boite en bois blanc , et faisant résonner victorieusement un grand nombre de pièees de monnaie de toutes sortes , confondues pêlemêle dans l'intérieur de la boite :

— Vois-tu, dit-il, il y a 1000 franes là dedans.

— Et que veux-tu faire de ces 1000 fr.?

— J'ai mon idée, répondit Jacques mystérieusement.

— Tu es un homme étrange avec ton idée! dit Alfred. Et quelle est ton idée?

108 JAG0UE8 FATRU.

— Tu veux la savoir? c'est pour me la voler peutrètre ; veux-tu t'en aller, voleur !

Alfred crut encore sentir en ce moment l'empreinte des doigts osseux de Jacques Patru ; par prudence il ne jugea pas à propos de se faire réitérer Tavertissement, et se retira précipitamment.

— Dans un an, lui cria Jacques Patni, j'aurai 1,500 écus, voilà mon idée. .

Une fois descendu dans la rue , Alfred eut besoin de respirer pour se remettre un peu de l'étonnement et de Fespèce de terreur qu'il venait d'éprouver. La folie est pour les hommes une chose terrible, même quand elle est douce et mélancolique ; on s'apitoie sur le lit d'un malade, on est épouvanté devant la loge d'un feu. Peut-être est-ce à ce sentiment qu'il faut attribuer l'usage des Orientaux de considérer les fous comme des êtres privilégiés de Dieu; la folie nous semble le renversement de toutes les lois naturelles, et alors nous nous rappelons instinctivement que celui-là seul qui peut tout créer, peut aussi tout détruire.

Cependant Alfred de l'Ëstorade ne se tint pas précisément pour battu, il retourna chez

on SOUTAIIB BAfrS »AII8. lOtf

Jacques Patra, et toi^ours il le trouva le même , e'étaient les mêmes privatuNis , le même travail excessif et sans bornes, la même irritation d'esprit et de corps , la faim et le délire combinés.

Un jour, il s'avisa d'y mener un médedn, mais dès que Jacques Patm aperçvt un étranger dans sa chamftre, il devint furieux, et l'introducteur, par mesure de sûreté ,. fut obligé de prendre la fiiite arvee celui qu'il avait introduit.

Cette situat&Mi se prolonge» huit mois% Alfred avait prb le ps^ti' dé r^Mmcev à une cure qui lui paraissait désormais impossible, lorsqu'un joor H rencontra Jacques Patru sur le boulevard, niaî& Jacqufes Patru meta* morphosé. Sa figure était reposée et oalme, et respirait ce sentiment de saitisâbetlon q&'on éprouve, lorsqu'après un long labeur on rentre dans le désœuvrement ; sans être re* cherchée, sa mise était propre, l'habit noir qu'il portait dessinait assez élégamment sa taille ; la chrysalide semblait avoir brisé sa coque pour devenir papillon. Ce fut Jacques Patru lui-même qui, cette fois, aborda le diplomate :

JACQUES PATRr. 1. 10

110 JACQUI8 PÂTKV.

— J'ai 1,500 écus, dit-U en lui parlant avec cet aplomb des monomanes qui suppriment toutes les circonstances de lieux et de temps.

— £t qu'en veux-tu faire? demanda. Alfred.

— Ne m'as-tu pas dit qu'il fallait à madame de Vas Goncellos 1 ,500 écus à dépenser par jour?

A cette question inattendue, Alfred de l'Estorade eut peine à contenir le besoin de rire qui lui vint ; pourtant il se contint, et du ton le plus sérieux qu'il put prendre :

— Eh bien? dit-il.

— Eh bien, j'ai mon idée : un jour! je le sais , rien qu'un jour ! mais n'importe , c'est assez!

-^ Et après, demanda Alfred, que feras-tu ?

— Bame ! dit Jacques, c'est tout simple, je mourrai !

LE bAvB BÉALISé.

Les dernières paroles de Jacques Patru : Dame! après je mourrai j contenaient une résolution si énergique qu'elles frappèrent Tes* prit d'Alfred de lllstorade. Ainsi la monomanie de Jacques Patru n'était point apaisée, comme sa métamorphose semblait l'indiquer d'abord. Ainsi, après avoir allumé dans sa tète une inconcevable ardeur au travail, après l'avoir aidé à supporter les plus terribles

112 JACQUES PATRV.

épreuves, et à dompter pendant un an les atroces souffrances de la faim et du froid, son exaltation amoureuse, parvenue à son dernier période, pouvait lui faire jouer son avenir en un jour. Avoir son amour ou mourir, tel était le but qu'il s'était proposé. Mais comment devalMl atteindre ce but? Comment, avec la misérable somme d'argent qu'il avait si péniblement amassée , espérait-il séduire madame de Vas Goncellos ? C'était une pâle et éphémère fusée qui voulait lutter de clarté avec le soleil. De pareilles réflexions amenèrent Alfred de l'Ëstorade à conclure que Jacques Patru était définitivement fou; et alors le diplomate se retrouva. Toujours dépité de la leçon injurieuse qu'il avait reçue , il crut enfin entrevoir l'occasion de se venger. D combina longtemps à part lui de petits moyens fort peu ingénieux au fond, mais qu'il crut ravissants. U évoqua tous ces souvenirs de rouerie galante qui ont passé des romans de Crébillon Sis aux arie di bramtra des Frontins d'opéra-conûque; il rejeta les uns, adopta les autres, et en vint enfin, après deux heures de flatterie intime, à s'arréto à un plan qu'il déclara suUime et d'une exquise originalité.

■JumiMw^.wnjiji iiu I

LE itVB RfiALUÉ. 115

Tout fier de ce triomphe où lui seul avait vaincu et où lui-même s'était courcmné, bercé encore par les songes enchanteurs de l*am(Mirpropre, Alfred de l'Ëstorade voulut immédiatement mettre à exécution son magnifique projet. Avant tout, il lui fallait Jacqu^ Patru : c'était là l'auxiliaire qu'il vcmlut employer, c'était raiiié qu'il devait trahir. Pendant huit jours, il le chercha par tout Paris. £n vain était-il retourné dans la mansarde où il l'avait découvert autrefois ; en vain avait-il fait sentinelle des heures entières dans la rue étroite et triste que Jacques avait si longtemps habitée ; en vain 8'était4l enquis de lui , avec la plus grande politesse celte fois , auprès de la vieille fileuse qui croyait Jacques si misérable : il y avait un mois que Jacques n'était revenu , avait^Ue r^ondu; elle pensait qu'il était mort de misère au coin de quelque borne. Alfred commençait à désespérer. Le filet si bien ourdi , où il devait prendre madame de Vas Goncellos , se romprait-il à la première maille? Fallait-il renoncer à une intrigue si bien inventée, à une victoire si flatteuse? Cette crainte tourmentait déjà le plus fin et le plus habile des diplomates, lorsque le hasard,

qui seul l'avait servi jusqu'alors, vint encore une fois à son secours.

Un soir que, pour la dixième fois peut-être, il faisait le guet sur le boulevard des Italiens, ne regardant , contrairement à son habitude, que les hommes, suivant à la course ceux qui passaient rapidement, interrogeant chaque ami qu'il rencontrait , et leur donnant le signalement de Patru, même sans espérer qu'on eût remarqué celui qu'il désirait si vivement, son attention fut tout à coup arrêtée par le galop rapide d'un cabriolet. A peine Alfred avait-il eu le temps de braquer son lorgnon sur la voiture qui brûlait le pavé, et pourtant il lui avait semblé reconnaître Jacques Patru dans cette voiture. Notre diplomate ne perdit point une minute à délibérer ; il partit, et ce fut à son tour à courir dans Paris. Heureusement pour le frêle et maladif jeune homme, la course ne fut pas longue. Vers le milieu de la rue Laffitte, le cabriolet s'arrêta, et Patru en descendit, tout morose et tout abattu, aussi triste qu'un malheureux qui renonce à sa dernière espérance. Alfred de l'Ëstorade , essoufflé et haletant, l'aborda tout à coup :

LE BtVB RÉALISi. 115

— Et ton idée? dit^l en supprimant les phrases intermédiaires qui servent d'ordinaire à amener les interrogations.

— Mon idée? Elle est nulle , impraticable, répondit Patru.

— Gomment ! tu ne songes plus à madame de Vas Concellos ? Tu perds de gaieté de cœur les profits de ton sacrifice? Tu refuses de poursuivre l'accomplissement de tes rêves?

— Hélas ! je me suis trompé , dit Jacques Patru' en sanglotant ; j'^i cru qu'après un an de souffrance et de macérations , la porte du bonheur me serait ouverte ; j'ai cru que , moi aussi , je pourrais atteindre à la félicité céleste. Insensé que je fus ! mon ange a détourné les yeux de moi ; il m'abandonne. Je n'ai plus qu'à mourir!

Alfred de l'Estorade , à ces derniers mots , comprit que la folie da Jacques Patru était plus intense que jamais ; aussi reprit^il avec triomphe :

— Eh bien, je veux te sauver, moi ; ce que tes efforts n'ont pu faire, je le ferai : je te mènerai chez elle.

— Oh ! merci ! s'écria Jacques en saisissant les deux mains d'Alfred de l'Estorade ; puis il

116 MOQUIS PATBU.

ajouta arec une effusion croissante : Va , ne crois pas que je sois indigne de paraître de* vaut elle ! Voilà deux ans que je ne pense qu'à die ; pour elle, j'ai affronté les mépris du monde ; pour elle, j*ai bravé toutes les UnrtQres de l'esprit et du corps ; pour eiie, je me suis condamné à la solitude, au jeûne, à la prière. £t puis, quand je suis sorti de cette tombe où je m'étais enfermé avant le temps ; quand, plein de joie et d'espérance , j'ai voulu lui apporter mon oœur, purifié de toute idée qui n'était pas eUe, je n'ai pu ni l'atteindre ni la voir presque. Tout à l'heure encore je la poursuivais, et elle m'a échappé!

Alfred semblait ému par l'expression vraie et poignante de la douleur de Jacques; il garda quelques instants le silence, et enfin, répétant la promesse qu'il lui avait déjà faite:

— Consde-toi , dit-il , je te mènerai cher madame de Vas Goncellos. Mais que voulaistu faire, continua-t-il d'un ton plus dégagé, des quinze cents écus que tu as gagnés si laborieusement?

— Que sais-je ! répondit Patru avec plus de calme ; j'avais fait un beau songe. Je vou-

LE RtVE RÉALISÉ. 117

laîs lui offirir une fête où j'aurais appelé i mon aide toutes les merveilles de la terre : les parfums de rOrient et les arts de rOecideut; les fleurs, les perles , t'harmoiiie des oiseaux , la danse des femmes; toutes les beautés d'ici* lias, je les aurais jetées p^e-mèle à ses pieds ; amour, imnliettr, richesse, j'aïuais tout dé* pensé en un jour !

— Pauvre fou, avec quîaze cents écus!

pensa Alfred ; et il reprit, en serrant la main de Jacques : Espère donc maintenant; cette fôte, tu la dcmneras, et j'en s^ai Tordonnateur.

Le lendemain de oette entrevue, Alfred de l'Estorade présenta Jacques Patru à madame de Vas Goncellos. Jacques Patru fut reçu par madame de Vas Concellos avec grâce et dignité, et accueilli avec un grand empresse* ment et une sorte de re^[)ect par tous ceux qui étaient présents à oette réception. Un murmure apprc^tif s'était échappé des di* vers groupes qui remplissaient l'appartement, au moment où Jacques Patru avait apparu dans le salon ; on s'était levé à son entrée ; tous ceux devant lesquels il était passé s'étalait inclinés comme devant le «génie ou la puissance ; et bientôt , après av<»r salué la mal-

118 JACQDBS PATBU.

tresse de la nuusaa, Jacques Patru s'était vu entouré de complaisants qui s'évertuaient à lui plaire. S'il discutait, on était immédiatement de son avis. £ùt-il émis l'opinion la plus extravagante, on l'aurait trouvée sensée ; eûtil dit la parole la plus sotte, on l'aurait déclarée charmante. Cet accueil, loin de produire un effet fâcheux, sur l'esprit de Jacques Patru, l'avait au contraire encouragé dans son projet, et avait pour ainsi dire doublé ses facultés réelles. D fut donc véritablement spirituel, éloquent même parfois, û soutint avec une verve audacieuse des paradoxes contre l'industrie et en faveur des arts. Le succès le plus étrange couronnait tous ses discours, et madame de Vas Goncellos elle-même semblait applaudir parfois le nouveau venu si choyé, si caressé par la foule.

Or, voici l'explication de cet étrange succès : Alfred de l'Ëstorade, que nous savons si profondément rancunier, avait trouvé enfin l'occasion de se venger des dédains de madame de Vas Goncellos, et l'avait saisie avec promptitude. Le plan qu'il avait si savamment imaginé, qu'il avait si soigneusement préparé, il en avait ce jour-là commencé l'exécution, et

LS RÈYE BÉALI8É. 119

jusqu'à présent il réussissait à merveille. Voyez quelle avait été son adresse : pour mystifier à la fois beaucoup de ses amis et madame de Vas Goncellos, il avait donné à Jacques Patru des millions ; il en avait fait un de ces créoles dont la fortune est sans limites, dont les désirs sont aussitôt satisfaits que formés, dont l'amour de la dépense est poussé jusqu'à la prodigalité biblique de l'Enfant prodigue, n lui avait acquis d'immenses prairies américaines, des sucreries, des caféteries, des domaines de toute espèce, dont un cheval au galop n'aurait point fait le toiur en une semaine, et dont les revenus se montaient, bon an mal an, à un million d'écus; on peut croire même qu'il avait été jusqu'à le gratifier d'une mine d'or au classique Pérou. Toutes les exagérations avaient paru excellentes à Alfred de l'Ëstorade et devant le conduire à son but dans un temps très-rapproché. £n Italie, toujours selon le dire de notre diplomate, Jacques Patru possédait une villa délicieuse au bord de l'Adriatique ; sur les monts qui dominent le Rhin, un manoir féodal ; dans les montagnes d'Ecosse, un donjon gothique que Walter Scott avait décrit ; en

190 JAGQUI8 PiLTRO.

France enfin, à la porte de Paris , une pro^ priété toute royale. C'était la liste de Leptv rello; seulement, en place de maîtresses, Alfred de l'Ëstorade y avait lu des noms de châteaux.

Ces diverses indiscrétions avaient d'ailleurs été faites avec assez de tact : tantôt c'était à propos de la fortune d'un autre qu'il augmentait celle de Jacques Patm, tantôt c'était en gémissant sur la médiocrité de ses prc^res rentes qu'il avouait le chiffre considérable de celles de son ami ; use autre fois, il critiquait un parc qu'E venait de parcount , et , après en avoir tracé un d'une naagniicence fantastique , à la fin de sa descriptidii il nommait Jacques Patru l'heureux possesseur de ce Paradis. Alfired- de l'Eslorade jouait sans cesse le rôle du chat dans l'histoire du marquis de Garabas ; et il ne le jousât pas en vain, car madame de Vas Goiicellos était aussi crédule que le roi du conte de Perrault. Il résulta donc de tons ces manèges qu'au bout de huit joiffs , Alfred de l'Estorade n'avait plus qu'à présenter Jacques Patru chez madame de Vas Qmcellos pour le îstire recevoir comme un prince des MUIe et

LE BÈYS HtALMt. 121

«ne A/uit8. Et \ollà pourquoi nous avons vu te diplomate si impatient de trouver le pauvre moDomane si dévoué à son service ; et ansâ voilà pourquoi, la fièvre amourease de lacqnes aidant, les rôles avaient été si ]€ssk remplis dans cette comédie.

Husieurs jours se passèrent durant lesquels Jacques Patru se reprit à Fespérance, grâce à l'habileté qu'Alfred de l'Estorade empleyait pour cacher à son ami la véritable cause qui le faisait si bien voir par madame de Yas Goncellos. Un matin cependant Jacques ^itra chez Alfred , la figure pâle , les traits décomposés , l'abattement empreint sur toute sa personne. Sa folie, qui semblait se eafaner peu à peu, avait-elle augmenté tout à coup ? Un nouvel accès, plus violent et plus funeste que les précédents, étaît-il imminent? Alfred voulut s'en assurer.

— Qu'as-tu donc? dit-il à Jacques en le traitant encore comme au temps de sa monomanie , et en arrivant , sans préparatioii et sans transition , au fait de son discours.

— Je suis bien malheureux ! répondit Jacques en soupirant.

Puis , après un instant de silence :

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