Il
— Certes , continoa-t-il , tu m'as rendu un grand service en me conduisant auprès de celle que j'aime à l'égal de Dieu ; mais, je ne sais , il me semble qu'elle ne m'aimera jamais , eUe ; et puis , je n'ose pas lui avouer mes pensées ^ je suis gêné par ce monde qui a toujours les yeux sur moi , dont l'admiration me pèse , dont l'encens me fatigue. Si je pou* vais la voir comme je l'avais rêvée, dans un jardin superbe , avec des fleurs autour de nous et le concert des oiseaux sur nos têtes ! Si je pouvais la voir ainsi , j'épuiserais en un instant ma part de bonheur terrestre ; et après, heureux et résigné, j'irais l'attendre au ciel.
Nous y voilà , pensa Alfred ; et , prenant un air de protection douce et bienveillante :
— Écoute, je t'ai dit que je serais l'ordonnateur de la fête que tu as rêvée, et ce n'était point là une vaine promesse. J'ai réfléchi longtemps au moyen de te ménager le jour de bonheur qui doit , pour toi , compenser toutes les souffrances de ta vie ; j'ai conçu un projet qui sera bientôt mûr. Tu seras roi pour un jour d'un magnifique domaine, et je m'engage à t'amener la bienheureuse femme quia
ut RftVB lÉAUflÉ. 125
SU tlnspirer une passion si exclasive, si rare à notre époque. Ne t'inquiète point, du reste, de détails mesquins et indignes de toi. Envoie-moi les 1,K00 écus que tu destinais à te procurer toutes ces jouissances éphémères, je me charge de tout ; quanta toi, mon poète, remonte planer au-dessus des nuages , d'où ta ne descendras que pour régner.
A mesure qu'Alfred de l'Ëstorade parlait, la figure de Jacques se rassérénait , Tespérance et Famour rendaient aux lignes de son visage leur pureté primitive, et ce fut la joie dans le cœur qu'il quitta son ami pour ne le revoir qu'au jour de sa félicité.
n suffit d'un mois à Alfred de l'Ëstorade pour réaliser le rêve de Jacques Patru. Il conta , à sa manière , la monomanie de l'artiste à un de ses amis, véritablement millionnaire celui-là, lui vanta le spectacle qu'il préparait ; seulement il réclama de lui la salle où la pièce devait être représentée. Le millionnaire se prêta volontiers à cette folie , et il ofirit au diplomate, pour un jour, son château , son parc , ses équipages , ses domestiques; en un mot, les décors et les comparses.
Iâ4 JACQUES ¥àXKV,
Par une belle journée d'été , vers deuJL heures de rappès*Baûdl , une csdècbe à quatK chevaux noirs, menés à grandes guides, sortît de Paris par la barrière d'£nfer. Deux domestiques à livrée verte galonaée d'argent étaient assis derrière le brillant équipage que OHidaisait avec facilité un jeune homme mis avec la plus paràdte élégance : un habît bleu, arrondi sur les hanches (mode nouvelle en 18i6) , fusait ressortir sa taille menue mais délicate; un pantalon blanc, un gilet de soie d'une coupe merveilleuse , une diemîse de la toile la mieux tissœ , un jabot en dentelle de Malines, un diapeau gris i longs poils qui s'ébourifiaient au vent , et les gants blancs de rigueur complétaient l'habillement de ce modèle de la /ôâAûm parisienne. Auprès de faii se tenait roide et respeetii^u un troisième domestique qui , a sa livrée légèrement variée , pouvait passer pour le cocher, tout prêt à rempLaœr son maUre à la moindre fatigue qu'eût montrée ce dernier. Le maître n'eiU pas le temps , du raste, d'éprouver un instant de lassitude, car l'amble des chevaux était si rapide et si régidier qu'ils eurent en moins d'une demi-heure
dé{»assé Bourg-la-Reine , et monté la côte de Sceaux. Leur train ne diminua pas de vitesse en traversant la petite ville , et il eût âdlu un œil bien exeroé pour distinguer au passage radmirable personne qui était mollement étendue dans le fond de la voiture. Cette ca- Uche, conduite par Alfred de l'Ëstorade , et qui roulait alors sur le sable fin d*un parc magnifique, amenait madame de Vas Goncelk» au château que nous allons décrire.
Entre Fontenay aux Roses et le Plessis, aa pied d'une colline boisée dont les allées à haute futaie descendent des différents points vers un parterre de fleurs artistement disposées , est assis un château à l'italienne aussi ipraodiosequ'él^ant. Son péristyle à colonnes d'ordre composite, ses douze fenêtres du pre^ mier à lignes prolongées et à sculptures pleines de caprices et de goût â la fois , ses croisées du second ornées à la façon renaissance, sa toiture en terrasse garnie de vigne vierge forment un ensemble qui doit satisbâte en même temps les amateurs de Fart et du comfort. Si d'abord la vue est flattée par rharmonie des diverses parties de cette délicieuse habitation , on comprend ensuite avec
196 lAGQUBS PATKU.
plaisir au second coup d'œil que rintérieur doit être composé d'une de ces longues galeries-slalons et de plusieurs de ces petits appartements qui remportent de beaucoup sur les grandes salles carrées et hautes de plafond qu'habitaient le gentillâtre de Picardie aussi bien que le prince du sang royal sous Louis XIV.
L'intérieur, en effet , répond à l'idée qu'on s'en est faite. Le rez-de-chaussée est divisé en trois pièces oblongues , une salle à manger à colonnes en marbre blanc , à parquet en mosaïque, à plafond lambrissé d'or, une salle de billard ans: panneaux peints à fresque, et une ofSce remplie de bahuts en ébène, où la porcelaine vieux-Sèvres joute de coquetterie et de rococo avec la porcelaine de Chine la plus délicieusement grotesque. Le premier n'est composé que d'une galerie de tableaux flanquée de deux chambres de repos, l'une tendue en soie bleue , l'autre en châlis blanc. Dans cette galerie , les paysages de Salvator-Rosa sont côte à côte avec ceux de Paul Huet, les sublimes prairies flamandes de Paul Potter n'écrasent pas de leur supériorité la vallée d'Auge peinte par Brascassat , des portraits
LB BftVE RÉALISÉ. 137
de Titien regardent sans dépit la délicieuse odalisque d'Ingres, une Cène de PaulVéronèse côtoie sans l'écraser la Procession de la ma* done du Cimabuéy par Eugène Goyet , et le Triomphe de Trajan de Delacroix ne pâlit pas en face d'une bataille de Rubens. Au second, c'est le mystère, c'est l'amour : des boudoirs en rotonde meublés de sofas , et dont les jalousies baissées , les rideaux épais , les portières en tapisserie ne laissent parvenir aucun bruit du dehors, des retiri parfumés et éclairés de jour comme de nuit par des bougies de diverses couleurs , en un mot de quoi satisfaire aux désirs les plus extravagants de la coquette la plus capricieuse.
Madame de Vas Goncellos n'accorda qu'un regard distrait à une partie des richesses que nous venons d'énumérer. Après avoir salué avec une grâce enchanteresse Jacques Patru qui l'attendait sur le perron du château, après lui avoir débité du bout des lèvres quelques compliments d'une politesse exquise, madame de Vas Goncellos accepta avec empressement le repos que Jacques Patru lui offrit, pour se remettre des fatigues d'un voyage de quarante-cinq minutes. Elle traversa rapidement
128 JA£QIJIS PATKU.
la galerie , se dirigea vers le boudoir bleu qu'elle entrevoyait de loin , et s'arrétant sur le seuil :
— Messieurs , dit-elle aux deux cavaliers qui l'avaient accompagnée jusque-là , je suis à vous dans une heure.
C'était une reine qui congédiait ses courtisans.
Alfred de l'Ëstorade et Jacques Patru ia quittèrent ensemble.
Quand ils furent descendus dans le parc, ce fut Jacques Patru qui parla le premier.
— Qu'elle est belle ! dit-il, mais qu'elle est fiére!
— Que veux-tu , cher, répondit Alfred , il fout la prendre comme elle est. Puis avec un ton dégagé , et dans l'intention évidente de détourner la conversation , il ajouta : A propos, comment trouves-tu ce château?
— Fort beau, répondit Jacques réprimant un reste d'émotion, mais fort insignifiant; excellent pour ce que j'en veux faire, détestable pour ce que j'en ferais s'il m'appartenait.
Que veux-tu dire? Explique-toi, continua Alfred.
LB itVI atALISÉ. 129
Rien de plus foctle, reprit Patru. Cet édifice est beau comme ligne d'archite<^ure , ses proportions me semMent bien gardées ; mais que signifie l'intérieur? Des salles énormes pour des laquais, des salons vides d'inléfèt pour les maîtres ; du luxe et puis encore du luxe, et point de vraie richesse. Que distu toi-même d'une belle tète sans esprit?
— £s-tu fou d'apprécier ainsi un lieu délicieux, plein d'élégance et de comfort !
— Mais, ce comfort, à quoi sert-il pour la véritable vie de rhomme , <;eUe de Fàme , du génie? à tout émousser, tout affaiblir, tout éteindre, à favoriser les lâdietés de l'existence physique, à féminiser Flioamie*
— Cher, tu t'abuses singulièrement; ce comftnt sert à toutes les jouissances du corps et des sens , et ce bien-être , à son tour, réagit sur l'âme et le génie ; il rend l'âme plus calme et plus tendre , il rend le génie plus libre et plus actif, car il le dégage de tous les embarras matériels qui l'entravent dans les conditions inférieures. Ne sais-tu pas , toi , poète, artiste, que le comte de Buffon n'écrivait ses bdles pages qu'en manchettes de point d'Angleterre, et que le chevalier Giuck
130 JACQUES PATIU.
faisait répéter ses opéras en^ habit de soie et en épée à gros nœud de ruban?
— Je sais aussi que Mozart et J.J. Rousseau ont fait leurs chefs-d'œuvre dans un cinquième étage. Il est vrai qu'ils les eussent également composés dans un château , s'ils eussent été plus riches. Le génie nous suit partout, dans un cachot ou sur le trône, lltais je suppose l'un ou l'autre propriétaire de ce beau domaine, Mozart, par exemple; que penses-tu qu'il aurait fait de cette salle à manger, dont les colonnes en marbre blanc soutiennent un si beau plafond ?
— Parbleu, répondit Alfred en riant, ce que tu en ferais toi-même : une salle de concert, n'est-ce pas ?
— Eh ! oui, une salle de concert, un tomple à tous les sentiments divins qui naissent de l'harmonie !
— Et où dinerait-on, avec tes concerts? demanda Alfred.
— Où l'on voudrait, où l'on pourrait ! s'écria Jacques s'échauffant par degrés. Qu'importe le corps quand l'âme est ravie dans les cieux, quand l'homme n'appartient plus à la terre ! Oui , j'y ferais une salle de concert , et
LB lÈTB EtALMt. 181
là je rassemblerais les musiciens les plus habiles, je réveillerais les chefs-d'œuvre des Léo, des Durante, des Pergolèse, des Marcello, des Gluck ; on les exécuterait devant elle et moi ; nous serions tous deux seuls devant notre orchestre immense ; nous éprouverions ensemble les impressions tendres ou sublimes, ensemble nous nous élancerions sur les ailes de la mélodie jusqu'aux régions célestes , nous en descendrions ensemble pour planer avec rharmonie sur tous les phénomènes de la nature, les torrents, les tempêtes , les mers soulevées, les volcans en courroux ! Conçois-tu ces sensations, ce délire, et la félicité de deux êtres sympathiques qui les éprouvent à la fois!
— Fort bien, fort bien, interrompit Alfred, mais je trouve passablement égoïste de les goûter seuls avec ta belle.
— Tu me calomnies trop vite , je n'ai pas tout dit : j'ai plus d'amour pour mes semblables que tu ne penses. Après avoir savouré ces délices, j'en ferais un moyen d'éducation public et de bonheur national. La musique est une source de jouissances donc l'accès est à peu près interdit au peuple ; et pourtant quelle influence elle aurait «sur lui, sur sa
139 JACQUES PA,nu.
moralilé, sur sa eivilisation , si on savait employer cet art à propos , et le faire agir sar ses organes t
— - Ah ! te voilà législateur f brav», branrissimo!
— Et pourquoi pas? serais-je donc le premier qui eût employé ce moyen pour rassonbler les hommes, les polîcer, leur imposer des lois bienfaisantes? Sans parler des Orphée, des Amphion, de toutes ces traditions mythologiques dont voes riez, vous autres, amjowd'hui; la harpe des Bardes n'était-elle pas sacrée en Ecosse, comme le psaltérion en Palestine? Mais, à tout prendre, j'aide moins hautes prétentions, moi : je dis seulement que je rassemblerais de temps en tenq)s le peuple de mon voisinage, que je leur ferais entendre de la musique par gradation de science et d'élévation , selon les progrès de leur intdligence, commençsmt pa^ le siBe^)le pour arriver au composé. A mesure qu'ils comprendraient et qu'ils se montreraient sensibles, je les initierais à des œuvres plus savantes , et je les amènerais ainsi jusqu'à sentir les beautés de Don Juan , du Freyschutz et de Guillaume Tell.
LX lÈTE BÉALWÉ. 133
-- Mais Toilà vraiment une idée admirable ; et si, par hasard , ils allaient aimer mieux le plain-chant de la paroisse ou le vaudeville du cabaret?
— Peut-être au commeficement , réptmdit Jacques sans relever Fépigramme d'Alfred, mais peu à peu le goût s'infiltre, tes sens obtus se dégagent, s'éveillent, se passionnent; ce qui n'était qu'un boruit devient un la]]^ge, qu'une sensation un sentiment, qu'une habitude un plaisir. Mon petit peuple élève son intelligence jusqu'à ces jouissances immatérielles, devient meilleur, plus doux, plus religieux; son éducation musicale est commencée, et mon village devient un village mod^ en France ; le tout , grâce à la musique et à mon institution des concerts progressifs. Ne trouves-tu pas que ce résultat vaut bien celui des diners splendides ?
— Mille fois mieux sans doute , et pourtant je regrette que mon nouvel Amphion , après avoir charmé les oreilles de son peuj^ , ne l'invite pas à quelque rafraîchissement sur l'herbe. Les pelouses de ce parc pourraient bien servir...
— Tu crois plaisanter , Alfred ; eh bien !
134 JAOQVKS PATRU.
si j'étais le possesseur de ce château et de la grande fortune qu'il suppose , oui je donnerais de ces fêtes champêtres ; j'y assortirais la musique convenable , et les hautbois de la Suisse y feraient entendre les ranz des vaches les plus naïfs , tandis qu'on s'abreuverait du lait de mes étables.
— Cher berger du Lignon , quel dommage que tu ne sois pas né sur le fleuve de Tendre aux beaux jours de d'Urfé et de l'aimable Scudéry !
— Tu ne me regardes que d'un côté , repartit Jacques , c'est plus commode pour la plaisanterie ; mais sache que ce tendre pasteur deviendrait bientôt un généreux guerrier, un sévère moraliste. Tantôt les fanfares de Gluck éclateraient au milieu des délices du parc, et l'air : f^otre général vous appMe changerait tous ces plaisirs en enthousiasme belliqueux ; tantôt je ferais tonner devant ce peuple heureux la marche au supplice d'Hector Berlioz , et , au lieu de courir un jour à des spectacles sanglants comme une troupe de Cannibales , il frémirait de la cruauté des bourreaux et apprendrait à haïr les tyrans.
— Mais ce que tu dis est vraiment prodi-
U KÊTK KtALUi. . 155
gieiix, tu réalises tous nos opéras. Et ces longues écuries si bien remplies , si bien tenues, qui sont dans l'aile qui suit la salle à manger ?
— Changées en jolies chambres. Dans chacune d'elles un pupitre au lieu d'un râtelier.
— J'entends , tes musiciens...
— Auraient là leurs appartements , interrompit Jacques vivement; ne valent-ils pas mieux que des chevaux de course ; et le club Jockey ne doit-il pas faire place à celui des arts?
~ Rien de mieux. Et ces larges serres dans Fautre aile du bâtiment?
— Je les laisserais pour les femmes : il y a sympathie entre elles et les fleurs ; ce sont , les unes et les autres , les plus belles créations de Dieu.
— Charmant ! s'écria Alfred en ne dissimulant plus sa gaieté; j'estime que tu ne ferais pas mal un rôle de petit prince d'Allemagne dans un vaudeville de M, Scribe. Mais réponds-moi , cher , crois-tu que tout ce faste des beaux-arts , si agréable aux yeux et aux oreilles , contribue pour beaucoup au bonheur de son possesseur ?
— n contribue du moins à l'honneur de sa
vie , quand il n'est que riche ; et i sa gloire , iM^u'il a du génie.
— £à quoi ! tu te payes encore de ces grands mots ! reprit Alfred en riant. Qu'est-ce que la gloire, je te prie ? Je pensais que tu avais laissé tomber ces idées creuses sur le seuil du collège. Postérité, gloire, immortalité ! ah ! ah ! ah ! quelle illusion ! Croismoi ^ la plus solide des renommées est celle dont on jouit de son vivant , et surtout la renommée de Fopulence. Ainsi Fouquet sous Louis XIY , Bernard sous la R^i^ice, Beaujon sous Louis XY , Thélusson sous Louis XYI , et trois ou quatre banquiers de nos jour^..
— Oses4;u bien confondre , dît Patru avec une sorte d'indignation , ces renommées*là avec la gloire? Que m'importe qu'on me nomme dans cent ans , si ce n'est avec admiration ? Qu'estK^e que la renommée de la richesse auprès de celle du génie? £t puisque tu cites des opulents célèbres , quel homme de coeur n'aimerait mieux avoir été Racine que Fouquet , Yoltaire que Bernard , Gluck que Beaujon , et Grétry que Thélusson ?
— Cher , ne t'échauffe donc pas ; j'ai le plus profond respect pour la gloire et pour les ta-
LE BftVB KAAUSÉ. 157
lents qui la donnent , répondit Alfred redevenant diplomate ; mais encore une fois le comfortable a du bon , et la richesse qui le procure n'est pas sans charme.
— 0 siècle du positif ! interrompit encore une fois Patru avec chaleur ; siècle d'or et de boue , que la langue que tu parles est âpre à mes oreilles ! Alfred , tu ne me convertiras point. Je vis de Timagination , de la pensée , de ridéal : ce sont là mes aliments , et ils ne s'achètent pas , ceux-là ! Je suis plus riche que toi : je vis pour elfe... c'est mon principe et ma fin , c'est mon ressort et ma flamme. Sans l'art plus d'idées dans mon cerveau; sans eUe plus de sentiment dans mon cœur !
Aussi, ajouta-t-il après un moment de silence, et d'un air profondément convaincu :
— Aussi j'y suis bien décidé , aujourd'hui la vie , et demain la mort.
LA TRAHISO!!.
Durant cette^ longue conversation, Alfred et Jacques avaient parcouru une partie du jardin anglais qui s'étendait , avec la variété de ses plantations et par les mille sinuosités de ses allées , jusqu'à un quart de lieue environ du château. Quand ils revinrent sur leurs pas , ils aperçurent , à la fenêtre du boudoir bleu, la noble et belle figure de madame de Vas Goncellos. '^Ge leur fut comme
140 JACQUES FATRU.
un signal de retour : ils rentrèrent. Aussi bien les invités commençaient à arriver , et la présence de Jacques Patru devenait nécessaire. Les invités étaient pour la plupart des habitués du salon de madame de Vas Goncellos : quelques gentilshommes sans emploi, mais non sans une certaine fortune ; des parasites à vingt mille francs de rente , sorte de gens qui ont assez d*aisance pour avoir voiture , pour être habillés richement, pour mener un certain train au dehors , mais qui n'ont ni domaines ni propriétés , ni maisons de ville , ni maisons de campagne , qu'on reçoit , mais qui ne reçoivent jamais ; enfin des désœuvrés , c'est-à-dire de beaux jeunes gens frisés , pommadés , lustrés , épingles avec soin , bien cravatés et bien sanglés , race impérissable qui s'est appelée ^ selon les temps, petits-maitres , beaux fils , incroyables , et qui s'intitulent maintenant dandys*
Jacques fut fort embarrassé des félicitaiions qu'on lui prodigua. H commençait à sentir que son rôle serait difficile, et ce rôle lui répugnait d'ailleurs. Comment répondre à ces raille questions qu'on lui faisait de toutes parts sur la valeur de son château ? Comment afiron-
&A TIAM801I. 141
ter ces flatteries qui ne revenaient qu'à des miliions fictifs? Coauuent accepter ces remerciments qu'il ne méritait que pour un jour? Qaelle gratitude exprimer pour ces offres de service qui ne s'adressaient qu'à un coffrefort absent? Heureusement Alfred de l'Ëstorade comprit la position perplexe où se trou- Tait Jacques Patru^ et vint le délivrer de la lourde reconnaissance de ses invités. £n homme habile , il sut dérouter la curiosité : ses réponses évasives , son langage des roués de bon ton , ses expressions finement entremêlées de louanges et d'ironie , maintinrent les plus acbarnés ; et bientôt on le laissa libre aussi, et chacun alla se placer auprès de madame de Vas Concellos, dont la beauté et Tesprit , joints à une aisance parfaite , attirèrent comme toujours l'attention générale. £lle sembla d<mc réellement présider à la fête , et son amour-propre flatté permit à Jacques Patra de s'éclipser, et , au milieu de cette foule, de ne s'occuper que d'elle seule.
Tout allait selon les désirs d'Alfred de rSstorade : le diner, habilement commandé, ^ndidement servi , la salle magnifique où il se donnait, le parfum des fleurs qui en-
149 aACQOIS PATRB.
touraient la table , le fumet des plats, les fumées du vin , tout ce luxe matériel , si nul aux yeux d'un seul , si goûté par chacun des invités , occupa la plus grande partie d'une soirée qu'Alfred voyait s'avancer avec joie , que Jacques voyait s'écouler avec douleur.
Le dîner achevé , Patru , dont la figure pâle et mélancolique contrastait vivement avec les visages incandescents des convives , prit pour la première fois la main de madame de Vas concellos , et la conduisit dans un salon, où un concert était préparé, et dont les fenêtres ouvertes laissaient voir la resplendissante iUumination du parc. Puis, comme il se sentait trop ému pour prodiguer devant tous un encens banal à une femme qu'il adorait saintement , il alla se mêler à un groupe qui écoutait un quatuor de Beethoven. Alfred , au contraire , vint hardiment se placer sur le canapé où s'était assise madame de Tas Concellos , en s'efforçant de détourner son attention de la musique pour l'arrêter aux galanteries qu'il lui débitait en abondance. Au quatuor succéda l'inévitable chanteur de romances , dont la vue impressionna péniblement Jacques Patru /mais qui
LA TIAH180N. 143
fut salué par rassemblée d'un murmure d'approbation. Le chanteur conquit tous les suffrages, moins cependant celui de Jacques Patru.
Depuis quelques instants même ce dernier donnait des signes non équivoques d'impatience; ses mains se promenaient sur ses genoux avec acharnement ; ses joues étaient devenues pourpres ; ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé. Enfin, quand l'impitoyable chanteur eut terminé son chapelet , lorsque sa dernière roulade eut été se perdre dans les applaudissements de rassemblée, Jacques s'élançaimpétueusement au piano, etsans dopner le temps aux chuchotements de s'apaiser , il lança ses doigts sur le clavier , qui retentit aussitôt d'accords larges et majestueux. Bientôt le silence se rétablit ; la brusque apparition du virtuose et son visage inspiré piquaient la curiosité des auditeurs, et chacun prêtait l'oreille avec une merveilleuse attention. Après un prélude brillant , dans lequel les notes élevées s'entre-suivaient avec une rapidité et une précision admirables, tandis que des basses vigoureuses asseyaient l'harmonie , on entendit sortir un chant simple, naïf, pas-
144 JACQirW PATB1J.
sionné ; cehii-là n'appartenait pas à Jacques Patni : c'était le chant de Zerline au second acte de D<m Juan. Mais cette mélodie semblait s'exhaler de l'âme de Patru ; ces accords délicieux devenaient les siens tant il les disait avec amour. Un murmure de plaisir sortit de toutes les bouches , et fut aussitôt réprimé par la crainte de perdre une seule de ces notes magiques. Patru ne s'était pas mis au piano pour fkire admirer son talent. Bans tout ce monde qui l'entourait , il ne voyait qu'une seule personne; c'était à elle qu'il voulait parl^ , et il empruntait à la musique ce qu'elle a d'expression suave et amoureuse, pour lui faire comprendre un secret que ses lèvres n^avaient pas osé lui révéler. Bientôt à ces phrases touchantes suecédèrent des phrases capricieuses et comme entrecoupées de plaintes et de soupirs ; puis vint un anéante dont la mélodie indécise était, dans la pensée de l'artiste , l'expression d'une douce et vague espérance. Une larme brilla sous la paupière du malheureux Patru ; mais ici son regard, qui se détachait à chaque instant des touches de son piano pour aller se reposer sur la belle figure de madame de Vas Goncd-
LA TRAIUON. 145
lo6 et y puiser l'inspiration , venait d'être douloureusement frappé : îM'avait vue distraite et livrée tout entière à la conversation de TËstorade. £n un instant ses doigts s'arrêtèrent; il laissa lourdement tomber ses bras à ses côtés , et inclina la tète sur sa poitrine.
Le dialogue vif et animé qu'échangeaient entre eux TËstorade et madame de Vas GonceUos ne les occupait pas tellement qu'il empêchât les sons du piano d'arriver à leur oreille comme un murmure confus, et l'interruption subite de ce bruit leur fît détourner rapidement la tète. L'Ëstorade courut vers Vaques Patru , et , lui prenant la main , il la serra fortement en s'écriant, de manière à être entendu de tous les assistants:
-- Pauvre garçon, il a succombé comme un deyin sous le dieu qui l'agitait !
Les applaudissements que la surprise avait retenus éclatèrent aussitôt de toutes parts ; ies uns applaudissaient parce qu'ils étaient émus , les autres parce qu'ils se faisaient un devoir de le paraître, et tous croyaient à l'heureuse influence de ces bravos sur les fibres de Fartiste. Patru sortit enfin de son assou-
JlCnnES PATRU. 1. 13
146 JACQUES PATSU.
pîssement, mais son regard demeura morne et abattu : il n'avait rien entendu, il ne se rappelait rien. Il quitta le piano comme il eût quitté un siège placé dans le coin le plus reculé du salon , sans se soucier du spectacle qu'il donnait, sans penser même qu'il se donnait en spectacle. L'Ëstorade l'entraina dans l'embrasure d'une croisée qui livrait un passage à l'air frais de la nuit et aux émanations parfumées du jardin ; alors seulement Patru parut se reconnaître.
— Que te disait^Ue? lui demanda4>U d'une voix altérée. Au moins te parlail^elle de moi?
— Je puis te le jurer, mon cher Jacques, c'est de toi que nous causions.
En ce moment, madame de Vas GonceOos s'avançait vers eux, le sourire Sur les lèvres, mais sa démarche était visiblement empruntée, et dans soii sourire il y avait à la fois de rironie et de la pitié. Cette femme, qui possédait si parfaitement les habitudes du grand monde, cette femme qui louait mieux qu'une autre, qui mieux qu'une autre savait dire ces jolis riens qui semblent quelque chose parce qu'ils partent d'une bouche charmante et s'adressent à l'amour-propre, paraissait hésiter
LA TRAII160II. 147
cette fois à rompre le silence. Cependant n'était-elle pas le premier personnage de la fête? et lorsque chacun des invités avait payé son tribut d'éloges , ne devait-elle pas à son tour quelques paroles de remerciment à Far* tiste? Enfin elle laissa lentement tomber ces mots que Jacques écoutait en frémissant :
— Monsieur Patru , cette soirée a été un enchaînement continuel de merveilles, de surprises ; vous y avez mis le comble en nous faisant connaître votre talent. J'avais ouï parler de votre supériorité musicale, mais j'étais loin de m'attendre à trouver en vous un grand artiste dans toute Facception du terme.
Ces derniers mots furent prononcés plus lentement et avec une inflexion de voix toute particulière. Pour ceux qui n'étaient point dans le secret, madame de Vas Concelloç pa* rut ainsi appuyer sur la note sensible de la phrase ; sa véritable intention ne pouvait être comprise quedeJ'Ëstorade, qui eut besoin de toute sa diplomatie pour retenir un sourire de contentement. Quant à Jacques , il était retombé dans son abattement, non pas qu'il cherdiât un sarcasme caché dans les paroles
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qui lui étaient adressées , mais parce qu'il ' voyait s'évanouir sans retour le bonheur qu'il avait rêvé. Ce jour pour lequel il avait sacrifié le repos et la santé, ce jour était venu, il s'était écoulé, il touchait à sa fin, et que lui avait-il rapporté pour prix de ses sacrifices? qu'avait-il obtenu de son idole? quelques remerciments et de froides félicitations sur ce qu'elle n'avait ni compris, ni même écouté.
Cependant l'impression produite par cette scène ne s'était pas encore dissipée; les assistants se regardaient entre eux, et chacun semblait demander à son voisin quelle contenance il devait garder dans une occasion que n'avait point prévue le code de la politesse et des salons. Madame de Vas Concellos fit remarquer à l'Estorade cette position délicate.
— De grâce , monsieur , lui ditroUe à voix basse, conduisez quelqu'un au piano, faites dresser des tables de jeu, occupez les yeux et les oreilles, je suis lasse du pitoyable rôle que nous jouons.
L'Estorade jouissait du dépit de madame de Vas Concellos ; sa vengeance avait réussi, mais il n'entrait pas dans ses vues de la pousser plus loin. Satisfait de lui être devenu né-
LA TAAHISON. 149
cessaire, il s'inclina gracieusement devant elle et s'empressa d'accomplir ce qui lui était demandé. U excusa son ami auprès des invi> tés ; il mit tout sur le i;ompte d'un système nerveux extraordinairement sensible ; puis il alla prendre la main à un grand jeune honune à l'air languissant , aux cheveux blonds et bouclés , qui ne iGt de résistance que juste ce qu'il en fallait pour se faire prier. Ce grand jeune homme était un génie de salon, il composait des mélodies à la façon de Schubert, il en composait beaucoup, et en le mettant au piano Alfred savait qu'il l'occuperait longtemps. La bouillotte , le whist ne manquèrent point de partisans, et madame de Vas Goncellos se plaça elle4néme avec empressement à une table d'écarté.
Alfred de l'Estorade revint alors vers Patni , toujours insensible à ce qui se passait aatour de lui.
— £h bien ! cher Jacques , ne te sens-tu pas rafraltchir par cette brise qui caresse ton front? l'éclat de ces verres de couleur qui chatoient au milieu de la verdure n'a-^il pas réjoui tes yeux et ramené le calme dans ton cœur?
150 JA£3Q1)£8 FATRU.
— Que disait-^Ue ?
— Moû Dieu, oe qu'elle t'a dit à toi-même, à toi le héros de cette fête comme elle en est la reine.
— Oh ! oui, jamais je ne l'avais vue aussi belle; mais pourquoi a-t-elle détourné de moi ses regards? Je les trouvais si doux, je sentais si bien, sous leur influence, mon génie éclore et l'harmonie ruisseler sous mes doigts! Alfred, je ne lui ai pas encore parlé; il faut que je lui parle : tout ceci va finir, et que serai-je demain pour oser levet mes yeux sur elle? Il le faut, te dis-je, sans elle je ne puis rien !
£t l'Ëstorade sentit sa main délicate craquer sous l'impression convulsive qu'il connaissait déjà.
— Parle-lui donc si tu peux, dit-il en se dégageant de son étreinte; mais quittons cette fenêtre, et reparais au milieu de tes invités, car vraiment, à nous voir ainsi tous les deux, on croirait que c'est moi qui suis l'amphitryon.
Alfred de l'Ëstorade sourit intérieurement à cette épigramme que Jacques n'était pas en état de comprendre; puis il alla se mêler aux