‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 8 sur 39 · LA TRAHISON · texte numérisé non relu

LA TRAHISON

groupes, tandis que le pauvre musicien s'asseyait machinalement en songeant aux moyens d'entretenir madame de Vas €k>ncellos.

Minuit allait bientôt sonner ; déjà les brillantes illuminations pâlissaient, et chaque minute apportait un nouveau vide dans la symétrie des ifs et des guirlandes de feu : d'ailleurs des éclairs nombreux sillonnaient au loin l'horizon, et la brise qui tiédissait annonçait l'approche d'un orage. Chacun des invités saisit avec empressement l'occasion de mettre fin à cette soirée, et prit poliment congé de l'hôte. Au demeurant, qu'avaient à regretter tous ces gens? ils avaient eu des mets délicats, des vins recherchés, un coneert, une illumination ; il n'en était pas un qai ne dût être satisfait.

Mais quel événement avait donc amené un changement dans l'attitude et les sentiments de madame de Vas Goncellos? Pourquoi cette femme qui, pendant tout le jour, avait para se laisser entraîner si bénévolement au cours de ses impressions, semblai^eUe revenue tout à coup à son état de froideur et d'immobilité naturelles ? Pourquoi ce cœur blasé, qui pour un instant s'était repris aux douces illusions

153 JACQ0B8 PATAO.

de la jeunesse, venait-il de revêtir de nouveau cette cuirasse de glace, enveloppe ordinaire de tous les cœurs flétris ou trompés? Toutes ces questions se pressaient dans la tète de Patru : il ressemblait à un homme qui, ayant gravi quelque haute montagne et embrassé de Tœil, au sommet, une camgagne riante, des arbres en fleur, des ruisseaux sinueux se détachant sur le fond des prairies, découvrirait tout à coup, à deux pas de lui, un abime béant prêt à Tengloutir. L'énergie fébrile qui Favait soutenu jusque-là l'abandonna enfin ; il s'approcha encore de la fenêtre comme pour reprendre haleine.

Le parc était désert, les visiteurs avaient fui, fatigués et rassasiés de la journée ; le ciel lui-même, comme s'il eût participé à cette lassitude , grondait sourdement par intervalles ; après avoir, pendant tout le jour, étalé complaisamment ses tons éclatants et dorés, ses franges ruisselantes de lumière, son bleu d'azur inondé de pourpre, il se faisait sombre et nuageux; tout était noir et triste ; on n'entendait que le frissonnement des feuilles et, de temps en temps , les roulements lointains du tonnerre ; l'air était lourd , par in-

tA THAB180R. 153

tervalles seulement le vent poussait ses rafales à travers les arbres, et fouettait le visage du pauvre artiste sans le rafraîchir. Au contact d'une main qui se posa sur son épaule, Jacques Patru se retourna et ressentit une sorte de frisson involontaire en apercevant madame de Vas Goncellos souriant, mais d'un sourire dont il ne put deviner le sens.

— Ëh bien, lui dit-elle, il parait, monsieur^ que vous n'êtes éloquent qu'à l'aide d'un clavier ; pour s'exprimer votre âme a-t«lle toujours besoin d'une langue notée? Voyons, parlez-moi donc, monsieur; est^^ que vous avez peur la nuit?

Ces paroles tombaient sur le cœur de Jacques Patru comme autant de gouttes d'eau glacée. L'exaltation naturelle de sa tète était trop peu en rapport avec cette plaisanterie mondaine, avec ce sarcasme finement déguisé que certains salons parisiens réclament comme une arme à leur usage. Il balbutia quelques paroles inintelligibles pendant que madame de Vas Goncellos reprenait, presque sans attendre sa réponse :

— Faites-moi donc au moins, monsieur, les honneurs de votre salon; n'étes-vous pas

154 JACQUES PATRCr.

id chez vous? y avez-vous dépensé dans la journée tant d'imagination qu'il ne vous en reste plus pour la finir ? Dites-moi , monsieur, vos pensées en musique, si cela vous convient; si vous ne savez pas parler, chantez, au moins.

Patru ne répondit pas.

— Alors, monsieur, continua madame de Vas Goncellos, puisque vous ne paraissez pas disposé à me garder plus longtemps, permettez-moi de me retirer. M'oifrirez-vous au moins votre maiii? Allons, monsieur, le génie n'exclut pas la politesse. Il y a parmi les musiciens des gens bien nés. Gluck était chevalier.

Patru fît un geste de désespoir, et ne trouva dans sa détresse qu'un seul mot :

— Madame î

— Désirez-vous donc que je reste? Parlez alors. En vérité , vous faites un emploi trop général du silence. Alors permettez-moi de faire les honneurs de chez vous. Voici un fauteuil, monsieur.

Elle approcha un fauteuil de la croisée, et fit signe à Patru de s'asseoir :

— Causons, monsieur, reprit-eUe.

tk TBABISOn. 155

— Oh! oui, je veux vous parler, s'écria Patru.

Mais tant de pensées se heurtaient dans sa tète, tant d'impressions longtemps contenues demandaient à se faire jour à la fois, que sa bouche était incapable de leur livrer passage. Jacques Patru se trouvait en téte-à-tète avec madame de Vas Goncellos, et il avait oublié ces prières d'amour, ces mots brûlants, ces protestations passionnées qu'il prodiguait jadis à l'informe image pétrie par ses mains.

— Sans eUe je ne puis rien, dit-il en se frappant douloureusement le front.

Puis il fixa les yeux sur madame de Vas Goncellos : elle faisait un geste d'impatience et de dédain.

— £t elle ne m'aime pas ! continua Jacques d'une voix altérée , tout va finir et je vais retomber dans les ténèbres! Oh! que faut-il donc faire pour attirer sur moi ses regards? ditesrle-moi , par grâce, madame? Mon âme et mon corps, j'ai tout usé pour vous ; que puis-je sacrifier encore ?...

Madame de Vas Goncellos avait depuis quelr ques minutes les yeux fixés sur les aiguilles de la pendule en bronze florentin qui déco-

156 JilCQVIS PATEO.

rait Id cheminée du salon : les aigoilles marquaient minuit. Alors saisissant le bras de Jacques Patru :

— Voyez, monsieur, il est minuit; vous m'aviez ioiiëe pour la journée , et maintenant je suis libre.

n y avait, lorsqu'elle prononça ces mots , tant de mépris sur son visage, tant d'ironie dans son regard, qu'un éclair de raison traversa l'àme du malheureux artiste.

— Expliquez-vous, madame, dit-il en arrêtant madame de Vas Concellos qui se levait.

— Vous êtes l'auteur de la comédie , et vous demandez que je l'explique. Est-ce donc moi qui ai voulu tromper et séduire? est-ce moi qui ai caché les haillons de la misère sous un manteau d'écarlate emprunté pour un jour? Mais voici M. de l'Estorade; si vous avez besoin d'explication, questionnez-le, car c'est lui qui m'a tout appris.

Alfred de l'Estorade rentrait alors au salon ; Jacques Patru s'élança vers lui , les poings serrés avec force l'un contre l'autre. Ses traits étaient bouleversés , on pouvait compter les battements de son cœur par le battement des veines de son front. Le diplomate frissonna ,

LA TBAHISOIf. 157

et malgré la présence d'une femme, il perdit contenance.

—Tu te jouais donc de moi, misérable!

cria Jacques.

n ne put en dire davantage, il ne put franchir en entier l'espace qui le séparait de l'Estorade, et, avant de l'atteindre, il tomba à la renverse, pâle, haletant, sans connaissance.

LA TEILLE DE LA KVINE.

Les choses avaient repris leur cours ordinaire : madame de Vas Goncellos était rentrée dans sa vie de luxe , de dissipation et d'attente. Alfred de l'Estorade continuait à la voir de temps en temps avec des alternatives de galanterie et de sarcasme mitigé ; madame de Vas Goncellos ne devinait point le mot de rénigme , et le diplomate était trop fin (conséquence naturelle du métier qu'il exer-

160 JACQUES PATEV.

çait) pour avoir la maladresse de le lui dire; Jacques Patru seul était disparu de la scène. Jamais , depuis le jour de son apothéose , le nom de l'artiste n'avait été prononcé; madame de Vas Goncellos se taisait par dédain ou par oubli peut-être (l'oubli, dernier terme du dédain) ; Alfred se taisait , parce que son honneur se trouvait engagé à se taire, et qu'il n'était pas assez fort, quoique fin et diplomate, pour n'avoir point de remords. Les soirées de ihadame de Vas Concellos se faisaient plus brillantes que jamais ; à ces soirées hebdomadaires , tout ce que la société compte d'honunes élégants et distingués , c'est-à-dire tous les désœu^Tés qui , sûrs du présent et de l'avenir , ne cherchent qu'à passer le temps gaiement , se pressaient autour d'elle avec tout l'enthousiasme qu'excite ordinairement une femme belle , qu'on sait ne pas être invincible et qu'on voudrait vaincre. Jacques Patru n'était plus qu'un épisode insignifiant dans cette existence toute tissue de prodigalités et d'imaginations féeriques. La trame s'était renouée; l'onde, un instant troublée par le jet d'un caillou , avait repris son cours tranquille; l'idole s'était replacée

LA VULLE Dl LA BOINB. 16

sur son piédestal, et elle attendait. Je ne vous affirmerai pas qu'elle fût heureuse, mais , en vérité , je ne prendrai pas sur moi de vous la déclarer misérable ; je sais bien que , pour engager à la vertu et pour détourner du vice, on a inventé ce mot-ci: la honte ; mais j'ai vu tant de ces femmes que le monde méprise porter légèrement leur couronne d'épines , et monter gracieusement leur calvaire , qu'en pareil cas je crois que le mieux est de s'abstenir , et de laisser aux siècles futurs la charge de décider la question. Je dois dire , du reste , que rien ne trahissait en madame de Vas Concellos la moindre indécision, le moindre doute. Quoiqu'on affirmât que sa position devenait de plus en plus inquiétante, qu'elle en était réduite aux expédients, aux atermoiements, aux promesses , aux prières même, choses horribles pour une pareille femme, et qui expliquent le suicide , toujours est*il qu'elle n'en conservait pas moins son sang-froid ; elle se drapait avant de tomber sans doute , mais si bien, que l'œil le plus exercé n'eût pu distinguer la comédie de la réalité. Gomme les gladiateurs romains , avant de mourir elle

163 JAGQOSS PATM1I.

adressait son salut et son sourire au public. Alfred de IDstorade était un des plus opiniâtres à observer les phases périclitantes de cette fortune qui croulait. Ainsi qu'il arrive d'ordinaire , par suite des obstacles qu'il avait rencontrés, son caprice était devenu une idée fixe ; il avait désiré autrefois madame de Vas Goncellos , maintenant il la voulait, il la voulait à tout prix ! Aussi avait-il calculé admirablement ses moyens stratégiques ; la poursuivre de ses empressements, c'était mal" adroit , il aurait eu l'air piqué au jeu , Ta* mour-propre de cette femme devait triompher. Avec une profondeur digne des plus grands modèles en ce genre , il se renferma dans une réserve toute diplomatique : il par* lait peu et avait bien soin qu'on ne surprit jamais son regard tourné vers celle qu'il convoitait. S'il y avait eu d'autres femmes qu'elle dans le salon de madame de Vas Goncellos , il n'aurait pas manqué de papillonner autour de ces femmes. Impossible , je pense , d'être plus adroit , et tous ceux qui connaissent la marche des passions ne manqueront pas d'applaudir à cette recette^qui, pour n'être pas neuve , n'en est pas moins sûre.

LA YIILLK Dl LA EVlNS. 163

Un mercredi (c'était le mercredi que madame de Vas Goncellos recevait habituellement) , elle jugea à propos de donner à sa réception hebdomadaire plus de solennité que de coutume ; toute sa maison prit pour ce soir^là un air de fête ; sur les marches des escaliers, des orangers s'échelonnèrent et formèrent comme une double rampe de parfums et de fleurs ; le salon fut illuminé , des candélabres pjendaient au plafond , des girandoles brillaient au pourtour de la tapisserie ; dans tous ces apprêts , il y avait un air de parti pris et comme de décor qui n'était pas ordinaire. Alfred de l'Ëstorade ne manqua pas de venir à cette soirée ; seulement , et pour faire suite au système qu'il avait adopté, il arriva l'un des derniers : cet homme avait la manie de la finesse. Le salon était rempli ; madame de Vas Goncellos apparaissait plus magnifique et plus admirable que jamais; jamais cette belle figure que nous avons décrite n'avait eu plus d'éclat, de transparence et d'entraînement. Sa toilette ressemblait à celle que nous lui avons déjà prêtée : une robe de velours épingle blanc et un camélia dans ses cheveux noirs. A demi von-

164 JAC0UB8 PATEV.

chée sur un sofa, elle écoutait cinq ou six jeunes gens groupés autour d'elle : les éooatai^elle? je ne sais, mais elle leur répondait. Sa main balançait un bouquet de violettes encadrées dans un cordon d'œillets de Hollande , et de temps ep temps elle en effeuillait un par distraction. Cette femme , ainsi vêtue, avec son attitude nonchalante, ses sourires gracieux, envoyés à la ronde conune les libéralités d'une reine à soii peuple , reproduisait une image qui n'est plus de nos jours, et que les traditions du directoi^ nous ont léguée ; seulement ici le directoire était devenu plus chaste, plus imposant, plus noble sans cesser d'être séduisant.

Alfred de l'Ëstorade ne s'approcha pas du groupe, il voulait qu'on l'appelât. Un petit homme, vêtu de noir, qui n'avait pas encore paru dans le salon de madame de Vas GonceUos , le prit par le bras sans façon , et le fit pirouetter sur le talon de son soulier verni. Ce petit homme était maigre , étriqué, dans sa tournure comme dans sa toilette. Un physionomiste aurait trouvé en lui des analogies frappantes avec le renard et le chat ; son habit remontait dans les épaules et s'a^

LA TSILUB DE LA EUIIIB. 165

mincissait en pointe vers le has, son pantalon noir descendait à peine à la cheville , et laissait voir dans tout leur éclat de magnifiques bas blancs , encadrés dans des souliers évidenunent neufs , sur lesquels s'épanouissait une énorme rosette de taffetas, signe distinctif des premiers conununiants. £n voyant cette figure grotesque , Alfred de l'Ëstorade eut de la peine à réprimer un sourire , malgré tout l'aplomb qu'il prétendait avoir.

— Monsieur? dit le petit homme d'un air mystérieux.

— Monsieur ? dit Alfred de l'Ëstorade.

— Je voudrais vous parler , monsieur.

— Parlez-moi , monsieur.

C'était au masculin la scène de Suzanne et de Marceline dans le Mariage de Figaro.

— Vous êtes , monsieur , un des amis de madame de Vas Goncellos?

— Gomment entendez-vous cela?

— Je Fentends comme on doit l'entendre ; je ne prétends pas dire...

Le petit homme s'arrêta.

Alfred de l'Ëstorade le regarda entre les yeux avec circonspection. A force d'être fin , nous devons dire que parfois Alfred devenait bête.

166 JACQUES PATBU.

— A|Hrès , monsieur ?

— Je ne sais si je dois continuer , dit le petit homme , que le ton bref et imposant du diplomate effrayait.

— Continuez.

— Au préalable , je désire savoir si vous m'accordez la première conclusion que j'ai posée : étes-vous un ami de madame de Vas GonceUos?

— Cela , monsieur , ne s'appelle point une conclusion, mais des prémisses ; quoi qu'il en soit , conclusion ou prémisses , je vous Taccorde.

— Très-bien , monsieur. Madame de Vas Concellos se trouve , par suite de folles dépenses , dans une position gênante , j'oserai même dire très-génante.

— Et que prétendez-vousque je fasse à cela?

— Mais , monsieur , reprit le petit homme , on m'avait insinué que vous vouliez beaucoup de bien à la dame susnommée ; et comme vous êtes riche...

Alfred de l'Ëstorade ne le laissa pas finir sa phrase , et fut enchanté de deviner la fin d*une énigme qu'un écolier aurait comprise avec quatre mots de moins.

LA YBILLB DB LA BDlIfS. 167

— Je vois ce que vous voulez, monsieur. £t il s'arrêta pour réfléchir. D'une part ,

acquitter les dettes de madame de Vas Goncellos sans la prévenir, mais en ayant soin qu'elle n'ignorât pas le secret, cela lui paraissait d'une délicatesse parfaitement habile; mais de l'autre les possibilités inconnues du bilan l'effrayaient. Avant de s'engager , il voulut savoir à quoi il s'exposait.

— Combien donc doit-elle? demanda-t-il à son interlocuteur.

— Presque rien pour un homme comme vous , dit celui-ci ; cent mille francs au plus.

Alfred de l'Ëstorade fit unel^ère grimace, et quitta le bras de l'inconnu.

— Eh bien , monsieur?

— Cent mille francs , monsieur !

— Au plus , monsieur. Que ferez-vous?

— Je ne payerai pas, moasieur.

-— C'est fâcheux , car alors nous serons obligés de saisir demain.

—Saisissez , monsieur.

— Nous saisirons.

n se séparèrent ainsi.

La soirée était plus délicieuse que jamais.

Madame de Vas Concellos rassemblait tout

168 JACQUES PATBD.

ce qu'elle avait de channes et de beauté , comme un avare , qui , avant de rendre le dernier soupir , contemple une fois encore tous ses trésors , et les éparpille devant lui.

— Décidément , se dit Alfred de TËstorade , cette femme est trop cher.

Et pourtant elle lui semblait bien belle; pourtant il eût été bien heureux que son regard s'abaissât sur lui exclusivement , pourtant il eût trouvé pour elle des éloges bien enthousiastes 9 des remerciments bien ardents , de l'amour plein ses deux lèvres , il aurait chanté sa beauté en vers , il l'aurait décrite en prose ; il l'aurait adorée, elle, cette femme qu'on allait saisir^ à genoux et les mains jointes. Mais cent mille francs , cent mille francs, quand il ne possédait que 60,000 livres de rente , lui , un diplomate qui par état devait être blasé sur toutes les illusions de la jeunesse , un esprit fort , un des lévites du grand prêtre de la rouerie aristocratique ! La vanité est au moins de moitié dans Tégoïsme , il avait peur d'être ridicule à ses propres yeux.

Peu à peu , le groupe qui s'était formé autour de madame de Vas Coneellos s'augmen-

Page 1