‹ Jacques Patru (volume 3)Chapitre 3 sur 7 · lACOlIES l'ATRU · texte numérisé non relu

lACOlIES l'ATRU

cl pourprée. Peu à peu l''cxaltation naliirclle de son esprit s'^etait convertie en une fièvre intense qui paralysait sa raison et troublait la lucidité déjà alte're'ede ses pense'es. Sauf quelques moments oii la mémoire et le sentiment réel de la vie lui revenaient, il vivait dans une atmosphère de nuages et de ténèbres ; dans certains instants de fatigue, les notes qu''il copiait prenaient une voix et presque une figure, tantôt se groupant en un chant ricaneur, tantôt s''isolant en longues fusées chromatiques ; il entendait à la fois tous les timbres d^in orchestre discordant, le cri déchirant des violons, les ronflements de la basse, les sons fêlés de la clarinette , et alors ses membres tremblaient, la sueur lui coulait du visage, ses veines semblaient prêtes a se rompre et a livrer passage au sang qui bouillonnait dans ses vaisseaux; mais il nVn persistait pas moins dans sa résolution , et sa folie s'accroissait de son opiniâtreté.

Quelquefois, le soir, lorsque le dos penché h

la clarté crime maigre chandelle qui projetait sur les murs ses teintes blafardes , il prolongeait son travail du jour , il avait d'étranges visions : c''étaient mille tableaux bizarres et confus qui se succédaient comme dans un kaléidoscope ; les hommes et les choses prenaient dans son esprit des couleurs fantastiques et des proportions surnaturelles ; d''autres fois il poursuivait quelque gracieuse mélodie qu*'il était toujours près d''atteindre et qu''il n"'atteignait jamais. Tantôt il voyait devant lui un palais étincelant de dorures et de clartés , des jardins superbes, des cascades diamantées, des fleurs et des oiseaux d^m autre monde ; puis , au moment où il mettait le pied sur le seuil de cette terre promise, de cette irritante chimère, le palais s''écroulait : cascades, fleurs, ombrages, tout disparaissait, et les oiseaux s''envolaient en sifflant.

Au fond de tout cela , son anlour pour madame de Vas Concellos demeurait fixe et immuable ; il était devenu avare comme un

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vieux père qui amasse une dot pour sa fille. A mesure que le temps se passait, son besoin de privations et la force qu'ail lui fallait pour les supporter semblaient s''augmenter; le cercle de ses jours allait, pour ainsi dire, en se rétrécissant, et il sortait encore moins souvent que de coutume , non pas que la honte de se montrer en public dans un état de délabrement trop remarquable fut devenue moins perceptible pour lui , mais il rêvait un accroissement de travail , et s'y livrait avec une énergie extraordinaire.

Le seul accident véritablement remarquable de cette existence en dehors de toutes les combinaisons et de toutes les hypothèses, fut celui que nous allons raconter ;.

Un jour, en passant sur le boulevard devant Pétalage d''un marchand de gravures, il aperçut une Sainte -Thérèse, et cette vue le frappa subitement ; il s''arréta, contemplant dans une extase muette les traits de la sainte ; il resta une demi-heure environ, pensif et silencieux,

devant celte image. Soitre'alité, soit caprice de son imagination frappée , il avait cru reconnaître dans la gravure quelques-uns des traits de madame de Vas Concellos. Au bout d''une demi-heure, il se dressa sur ses talons , selon son habitude , et portant vivement la main à sa poche, il entra dans la boutique du marchand.

— Combien vendez-vous cette gravure , dit-il?

— Quarante sous, monsieur.

Il fit un mouvement de Favant-bras comme pour tirer la monnaie qu'on lui demandait ; mais, au même instant, une idée fatale lui traversa Pesprit, sa main retomba, il balbutia quelques mots d''excuse et sortit de la boutique sans emporter la gravure. Le lendemain , il revint encore devant Fétalage , et , cette fois , sa contemplation prit le caractère d'une attention plus sérieuse et d'une véritable analyse ; il semblait vouloir décalquer dans son esprit les lignes qu'il apercevait sur

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le papier, il prenait ses mesures du regard , se gravait dans la mémoire les effels d''ombre et de lumière , les contours de la face , Fencerclure des yeux, les méplats des tempes et de la bouche ; le surlendemain il fit de même , et ainsi pendant huit jours.

Alors , dans sa chambre , enferme a clef , contrairement à ses habitudes , avec ce sérieux des fous qui , pour les gens sensés , est le spectacle le plus affligeant du monde , il se livra à ce qu''il appelait sa grande œuvre. Il pétrit longuement dans ses doigts de la mie de pain, et composa , tant bien que mal , une figure qui , dans sa conviction , devait ressembler à la Sainte-Thérèse et , par contre-coup , à madame de Vas Concellos. En vérité , c''était quelque chose d''informe , un pitoyable jouet d'enfant.

Une fois Fidole créée , il la plaça debout sur ime petite table du fond , et chaque jour il s'agenouillait devant elle , tantôt lui adressant des prières comme à une sainte , la traitant

UN SOLIIWIRE DANS PARIS. j 29

avec tout le respect mystique cFun disciple de Jaiisc'nias ; lantôt lui parlant le langage caressant d'un amant idolâtre. Dans ses moments de délire, il s''imaginait voir la figurine s''agiter, lui tendre les bras, Tappeler, et alors c'était des élans convulsifs , des pleurs de joie , des exclamations de bonheur ; pour celle qu^il aimait , il inventait les noms les plus doux , les caresses de mots les plus bizarrement amoureuses. Puis, Paccèspassé, il se sentait redevenir faible , de grosses gouttes de sueur coulaient le long de ses joues , et il se disait , comme Alfred de PEstorade venait de le lui entendre dire :

— J''ai rêvé , est-ce que je suis fou ?

II se remettait a travailler , et le lendemain il recommençait.

Au fond, c''était une idée fixe qui le dévorait, une de ces idées qui grandissent de jour en jour et bourdonnent dans un cerveau malade au point de le faire éclater ; c''était Tamour poussé jusqu''a la monomanie , et , par suite

des fatigues du corps , devenu semblable à une lésion organique.

La scène dont Alfred de l'Estorade avait été témoin élait le résultat quotidien de cette maladie que nous venons d''exposer et de décrire aussi fidèlement que possible ; il en était ressorti , pour le diplomate , cette conviction douloureuse et inévitable d''ailleurs , que la folie de Jacques Patru avait pris des développements incurables. Il le regarda quelque temps encore en silence , toujours caché derrière la solive qui lui servait d'abri , et se demanda s''il était sage d''intervenir dans une pareille situation.

Pourtant , et quoique Tégoisme fut le fond de son caractère , il se reprocha intérieurement ce mouvement de lâcheté. Si Jacques Patru était misérable , n"'élait-ce pas un devoir de venir à son secours? Or, pour lui, la misère de Jacques Patru était avérée ; ses discours incohérents et vagues ne lui avaient pas même donné les lumières insuffisantes que notre récit

vient de donner au lecteur , il s'en tenait aux propos de la vieille femme du premier étage : Si vous avez une pièce de 20 sous , donnez-la lui , car il en a grandement besoin. Il avança donc la tète au niveau de Pangle que la poutre formait au-dessus de lui , et d''une voix douce et amicale prononça ce mot :

— Jacques.

Celui-ci tourna vivement la tète.

— Ne te mets pas en colère , conlinua Alfred , qui se rappelait toujours les habitudes gesticulatrices de son camarade , je viens ici en ami.

— Je n'ai pas le temps de t'entendre , dit Jacques en se remettant a son ouvrage, va-t'en.

— Mais , mon ami , ne repousse donc pas ainsi Finte'rét que je te porte.

— Je n'ai pas besoin de toi , dit Jacques ; sais-tu copier la musique? fais-moi un rôle , veux-tu ?

— Mon pauvre Jacques , dit Alfred, voyons, écoute-moi. Il se passe en toi quelque chose

trexlraordinairc , lu souffres , confie-moi tes souffrances.

— Ya-t''en au diable, dit Jacques continuant toujours a écrire.

— Pourquoi t''enfcrmer comme un hibou loin du soleil? si c''est de Targent qui te manque, n''as-tu pas des amis ? veux tu de Targent ? parle.

A cette dernière question , Jacques se leva en ricanant de Tair victorieux d\in enfant qui se prépare a faire une surprise a sa mère , il prit Alfred de FEstorade par la main , le tira silencieusement avec lui jusqu''à Fautre extrémité' de la chambre , se baissa , prit une boîte en bois blanc , et faisant résonner victorieusement un grand nombre de pièces de monnaie de toutes sortes, confondues pèle- mêle dans Fintérieur de la boîte :

— y ois-tu, dit-il, il y a 1000 francs làdedans.

— Et que veux-tu faire de ces 1000 fr.?

— J'ai mon idée , répondit Jacques mystérieusement.

— Tu es un homme étrange avec ton idée ! dit Alfred. Et quelle est ton idée?

— Tu veux la savoir ? c'est pour me la voler peut-être ; veux-tu t'en aller , voleur !

Alfred crut encore sentir en ce moment l'empreinte des doigts osseux de Jacques Patru , par prudence il ne jugea pas à propos de se faire réitérer l'avertissement , et se retira précipitamment.

— Dans un an , lui cria Jacques Palru , j'aurai 1 ,500 écus , voila mon idée.

Une fois descendu dans la rue , Alfred eut besoin de respirer pour se remettre un peu de l'étonnement et de l'espèce de terreur qu'il venait d'éprouver. La folie est pour les hommes une chose terrible , même quand elle est douce et mélancolique ; on s'apitoie sur le lit d'un malade , on est épouvanté devant la loge d'un fou. Peut-être est-ce à ce sentiment qu'il faut attribuer l'usage

des Orientaux de considérer les fous comme des êtres privile'giës de Dieu ; la folie nous semble le renversement de toutes les lois naturelles, et alors nous nous rappelons instinctivement que celui-là seul qui peut tout créer, peut aussi tout détruire.

Cependant Alfred de FEstorade ne se tint pas précisément pour battu , il retourna chez Jacques Patru, et toujours il le trouva le même , c''étaient les mêmes privations , le même travail excessif et sans bornes, la même irritation d''esprit et de corps, la faim et le délire combinés.

Un jour, il s"'avisa d'y mener un médecin , mais dès que Jacques Patru aperçut un étranger dans sa chambre , il devint furieux , et Pintroducteur , par mesure de sûreté , fut obligé de prendre la fuite avec celui qu*'il avait introduit.

Cette situation se prolongea huit mois.

Alfred avait pris le parti de renoncer k une cure qui lui paraissait désormais impossible,

lorsqu\m jour il rencontra Jacques Patru sur le boulevard, mais Jacques Patru métamorphosé. Sa figure e'tait reposée et calme, et respirait ce sentiment de satisfaction qu''on éprouve , lorsqu"'après un long labeur , on rentre dans le désœuvrement ; sans être recherchée , sa mise était propre , Fhabit noir qu''il portait dessinait assez élégamment sa taille , la chrysalide semblait avoir brisé sa coque pour devenir papillon. Ce fut Jacques Patru luimême qui , celte fois , aborda le diplomate :

— J'ai 1,500 écus, dit-il en lui parlant avec cet aplomb des monomanes qui suppriment toutes les circonstances de lieux et de temps.

— Et qu''en veux-tu faire , demanda Alfred?

— Ne m'as-tu pas dit qu'il fallait a madame de Vas Concellos 1 ,500 écus à dépenser par jour?

A cette question inattendue , Alfred de FEslorade eut peine à contenir le besoin de rire qui lui vint ; pourtant il se contint ,

et du ton le plus sérieux qu''il put prendre :

— Eh bien , dit-il ?

— Eh bien , j''ai mon idée : un jour ! je le sais, rien qu^un jour! mais n'importe, c''est asiez !

— Et après, demanda Alfred, que feras-lur'

— Dam ! dit Jacques , c''est tout simple , je mourrai !

Les dernières paroles de Jacques Patru : Daml après je mourrai , contenaient une ré-» solution si e'nergique qu'elles frappèrent l'esprit d'Alfred de TEstorade. Ainsi la monomanie de Jacques Patru n'e'tait point apaisée , comme sa métamorphose semblait l'indiquer

d''abor(l. Ainsi, après avoir allumé dans sa tète une inconcevable ardeur au travail , après Favoir aide à supporter les plus terribles épreuves , et a dompter pendant un an les atroces souffrances de la faim et du froid , son exaltation amoureuse , parvenue a son dernier période , pouvait lui faire jouer son avenir en un jour. A-Voîr son amour ou mourir , tel était le but qu''il s''était proposé. Mais comment devait-il atteindre ce but ? Comment , avec la misérable somme d''argent qu''il avait si péniblement amassée , espérait-il séduire madame de Vas Concellosi' C'était une pâle et éphémère fusée qui voulait lutter de clarté avec le soleil. De pareilles réflexions amenèrent Alfred de TEstorade a conclure que Jacques Patru était définitivement fou ; et alors le diplomate se retrouva. Toujours dépité de la leçon injurieuse qu''il avait reçue , il crut enfin entrevoir Toccasion de se venger. Il combina long-temps à part lui de petits moyens fort peu ingénieux au fond , mais qu''il crut ravissants. Il évoqua

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tous ces souvenirs de rouerie galante qui ont passe des romans de Ciebillon fils aux arie di bravura des Fronlins d''opéra- comique ; il rejeta les uns , adopta les autres, et en vint enfin, après deux heures de flatterie intime, à s''arrèter a un plan qu'ail déclara sublime et dVme exquise originalité.

Tout fier de ce triomphe où lui seul avait vaincu et où lui-même s''e'tait couronne, bercé encore par les songes enchanteurs de Tamourpropre ^ Alfred de TEslorade voulut immédiatement mettre a exécution son magnifique projet. Avant tout , il lui fallait Jacques Patru : c''était la Fauxiliaire qu''il voulait employer , c''ëtait Tallié qu'il devait trahir. Pendant huit jours, il le chercha par tout Paris. En vain était-il retourné dans la mansarde où il Pavait découvert autrefois ; en vain avait-il fait sentinelle des heures entières dans la rue étroite et triste que Jacques avait si long-temps habitée ; en vain s"'était-il enquis de lui , avec la plus grande politesse cette fois , auprès de la

vieille fileuse qui croyait Jacques si mise'rable : il y avait un mois que Jacques n''clait revenu, avait-elle répondu ; elle pensait qu'ail était mort de misère au coin de quelque borne. Alfred commençait a désespérer. Le filet si bien ourdi , où il devait prendre madame de Vas Concellos , se romprait - il a la première maille? Fallait-il renoncer à une intrigue si bien inventée , à une victoire si flatteuse? Cette crainte tourmentait déjà le plus fin et le plus habile des diplomates , lorsque le hasard , qui seul Tavait servi jusqu''alors , vint encore une fois à son secours.

Un soir que , pour la dixième fois peut-être , il faisait le guet sur le boulevard des Italiens , ne regardant , contrairement à son habitude , que les hommes , suivant à la course ceux qui passaient rapidement , interrogeant chaque ami qu'ail rencontrait , et leur donnant le signalement de Patru, même sans espérer qu'on eût remarqué celui qu"'il désirait si vivement , son attention fut tout à coup arrêtée par le

galop rapide cfun cabriolet. A peine Alfred avait-il eu le temps de braquer son lorgnon sur la voiture qui brûlait le pavé , et poiu'tant il lui avait semblé reconnaître Jacques Patru dans cette voiture. Notre diplomate ne perdit point une minute a délibérer ; il partit , et ce fut a son tour a courir dans Paris. Heureusement pour le frêle et maladif jeune homme, la course ne fut pas longue. Vers le milieu de la rue Laffitte , le cabriolet s''arréta , et Patru en descendit, tout morose et tout abattu , aussi triste qu*'un malheureux qui renonce à sa dernière espérance. Alfred de FEstorade , essoufflé et haletant , Paborda tout à coup :

— Et ton idée? dit-il en supprimant les phrases intermédiaires qui servent d'ordinaire a amener les interrogations.

— Mon idée ? Elle est nulle , impraticable , répondit Patru.

— Comment ! tu ne songes plus à madame de Vas Concellos? Tu perds de gaîté de cœur

les profits de ton sacrifice ? Tu refuses de poursuivre Faccomplissement de tes rêves?

— Hélas ! je me suis trompé , dit Jacques Patru en sanglotant; j''ai cru qu''après un an de souffrance et de macérations , la porte du bonheur me serait ouverte ; j'ai cru que , moi aussi , je pourrais atteindre à la félicité céleste. Insensé que je fus ! mon ange a détourné les yeux de moi; il m''abandonne. Je n''ai plus qu''a mourir !

Alfred de l'Estorade , a ces derniers mots , comprit que la folie de Jacques Patru était plus intense que jamais; aussi reprit -il avec triomphe :

— Eh bien , je veux te sauver , moi ; ce que les efforts n''ont pu faire , je le ferai : je te mènerai chez elle.

Oh ! merci ! s''écria Jacques en saisissant

les deux, mains dVVlfred de FEslorade ; puis il ajouta avec une effusion croissante : Va, ne crois pas que je sois indigne de paraître devant elle ! Voila deux ans que je ne pense qu'a elle ;

pour clic , j\ii afFrontc les mépris du monde ; pour clic , j\ii jjravc loules les toi Lares de Tesprit et du corps; pour elle, je me suis condamne a la solitude , au jeûne , a la prière. Et puis , quand je suis sorti de cette tombe oii je m''etais enferme avant le temps ; quand , plein de joie et d''espërance , j*'ai voulu lui apporter mon cœur , purifie de toute idée qui n^elait pas elle , je n''ai pu ni Fatteindre ni la voir presque. Tout-a-rheurc encore je la poursuivais , et elle m''a échappé !

Alfred semblait e'mu par Pexpression vraie et poignante de la douleur de Jacques ; il garda quelques instants le silence , et enfin , re'petant la promesse qu''il lui avait déjà faite :

— Console-loi , dit-il , je te mènerai chez madame de Vas Concellos. Mais cjue voulais-tu faire , conlinua-t-il d''un ton plus dégagé , des quinze cents écus que tu as gagnés si laborieusement ?

— Que sais -je! répondit Patru avec plus

de calme ; j'avais fait un beau songe. Je vou- I 10

lais lui offrir une fête où j'aurais appelé à mon aide toutes les merveilles de la terre : les parfums de rOrient et les arts de TOccident ; les fleurs, les perles, Pharmonie des oiseaux, la danse des femmes, toutes les beautés d'ici-bas, je lesaurais jetés péle-méleasespieds; amour, bonheur, richesse, j*'aurais tout dépensé en un jour î

— Pauvre fou , avec quinze cents écus ! pensa Alfred ; et il reprit, en serrant la main de Jacques : Espère donc maintenant ; cette fête, tu la donneras , et j''en serai Pordonnateur.

Le lendemain de cette entrevue , Alfred de FEstorade présenta Jacques Patru à madame de Vas Concellos. Jacques Patru fut reçu par madame de Vas Concellos avec grâce et dignité, et accueilli avec un grand empressement et une sorte de respect par tous ceux qui étaient présents à cette réception. Un murmure approbatif s''était échappé des divers groupes qui remplissaient Pappartement , au moment où Jacques Patru avait apparu dans le salon ; on s'était levé à son entrée ; tous ceux devant les-

quels il était passé s''étaient inclinés comme devant le génie ou la puissance ; et bientôt , après avoir salué la maîtresse de la maison , Jacques Patru s''élait vu entouré de complaisants qui s'évertuaient à lui plaire. S''il discutait, on était immédiatement de son avis. Eut-il émis Popinion la plus extravagante , on l'aurait trouvée sensée ; eut il dit la parole la plus sotte , on l'aurait déclarée charmante. Cet accueil , loin de produire un effet fâcheux sur Fesprit de Jacques Patru , l'avait au contraire encouragé dans son projet , et avait pour -ainsi dire doublé ses facultés réelles. 11 fut donc véritablement spirituel , éloquent même parfois. Il soutint avec une verve audacieuse des paradoxes contre l'industrie et en faveur des arts. Le succès le plus étrange couronnait tous ses discours , et madame de Vas Concellos elle-même semblait applaudir parfois le nouveau venu si choyé , si caressé par la foule.

Or, voici l'explication de cet étrange succès: Alfred de l'Estorade , que nous savons si pro-

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fondement rancunier , avait trouve enfin roccasion de se venger des dédains de madame de Vas Concellos , et Tavait saisie avec promptitude. Le plan cju''il avait si savamment imaginé, qu''il avait si soigneusement préparé, il en avait ce jour- la commencé Fexécution , et jusqu''à présent il réussissait a merveille. Voyez quelle avait été son adresse : pour mystifier a la fois beaucoup de ses amis et madame de Vas Concellos , il avait donné a Jacques Palru des millions ; il en avait fait un de ces créoles dont la fortune est sans limites , dont les désirs sont aussitôt satisfaits que formés , dont Tamour de la dépense est poussé jusqu*"» la prodigalité biblique de Penfant prodigue. Il lui avait acquis d'*immenses prairies américaines, des sucreries, des cafeteries , des domaines de toute espèce , dont un cheval au galop n''aurait point fait le tour en une semaine , et dont les revenus se montaient, bon an mal an, a un million d*'écus; on peut croire même qu''il avait été jusqu*'à le gratifiev d\ine mine d*'or au classique Pérou,

Toutes les exagérations avaient paru excellentes à Alfred de TEstoradc , et devant le conduire à son but dans un temps très rapproché. En Italie , toujours selon le dire de notre diplomate , Jacques Patru possédait une villa délicieuse au bord de TAdriatique ; sur les monts qui dominent le Rhin , un manoir féodal ; dans les montagnes d''Ecosse , un donjon gothique que W al ter vScott avait décrit ; en France enfin , à la porte de Paris , une propriété toute royale. C'était la liste de Leporello ; seulement, en place de maîtresses, Alfred de FEstorade y avait lu des noms de châteaux.

Ces diverses indiscrétions avaient d''ailleurs été faites avec assez de tact : tantôt c''était à propos de la fortune d^m autre qu''il augmen^ tait celle de Jacques Patru , tantôt c''était en gémissant sur la médiocrité de ses propres renies qu''il avouait le chiffre considérable de celles de son ami ; une autre fois , il critiquait un parc qu'ail venait de parcourir , et , après

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en avoir tracé un cFiine magnificence fantastique , a la fin de sa description il nommait Jacques Patru comme Theureux possesseur de ce Paradis. Alfred de FEstorade jouait sans cesse le rôle du chat dans Phistoire du marquis de Carabas; et il ne le jouait pas en vain , car madame de Vas Concellos était aussi crédule que le roi du conte de Perrault. Il résulta donc de tous ces manèges qu''au bout de huit jours , Alfred de FEstorade n''avait plus qu'à présenter Jacques Patru chez madame de Vas Concellos pour le faire recevoir comme un prince des Mille et une Nuits, Et voilà pourquoi nous avons vu le diplomate si impatient de trouver le pauvre monomane , si dévoué à son service ; et aussi voilà pourquoi , la fièvre amoureuse de Jacques aidant , les rôles avaient été si bien remplis dans cette comédie.

Plusieurs jours se passèrent durant lesquels Jacques Patru se reprit à Pespérance , grâce à Phabileté qu''Alfred de FEstorade employait pour cacher à son ami la véritable cause qui le

faisait si bien voir par madame de VasConcellos. Un matin cependant Jacques entra chez Alfred , la figure pâle , les traits de'compose's , rabattement empreint sur toute sa ])ersonne. Sa folie , qui semblait se calmer peu à peu , avait-elle augmenté tout à coup ? Un nouvel accès , plus violent et plus funeste que les pre'cédenls , était- il imminent ? Alfred voulut s'en assurer.

— Qu''as-tu donc ? dit-il a Jacques , en le traitant encore comme au temps de sa monomanie , et en arrivant , sans préparation et sans transition , au fait de son discours.

— Je suis bien malheureux ! répondit Jacques en soupirant.

Puis, après un instant de silence :

— Certes , continua-t-il , tu m''as rendu un grand service en me conduisant auprès de celle que i''aime à Pégal de Dieu ; mais, je ne sais , il me semble qu''elle ne m''aimera jamais , ello; et puis , je n'ose pas lui avouer mes pensées , je suis gêné par ce monde qui a toujours les

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yeux sur moi , dont radmiration me pèse , dont Penccns me fatigue. Si je pouvais la voir comme je Pavais rèvce, dans un jardin superbe, avec des fleurs autour de nous et le concert des oiseaux sur nos têtes ! Si je pouvais la voir ainsi , j''epuiserais en un instant ma part de bonheur terrestre ; et après , heureux et résigne , j'^irais Taltendi e au ciel.

Nous y voila , pensa Alfred ; et , prenant un air de protection douce et bienveillante :

— Ecoute , je t''ai dit que je serais Pordonnaleurde la fête que tu as rêvée, et ce n'était point là une vaine promesse. J*'ai réfléchi longtemps au moyen de te ménager le jour de bonheur qui doit , pour toi , compenser toutes les souffrances de ta vie ; j''ai conçu un projet qui sera bientôt mùr. Tu seras roi pour un jour d''un magnifique domaine , et je m*'engage a t''amencr la bienheureuse femme qui a su t''ins' pirer une passion si exclusive , si rare a notre époque. Ne ^inquiète point , du reste , de détails mesquins et indignes de toi. Envoie-

moi les 1,500 e'cus que tu destinais a te procurer toutes ces jouissances éphémères , je me charge de tout ; quant à toi , mon poète , remonte planer au-dessus des nuages , d''oii tu ne redescendras que pour régner.

A mesure qu*'Alfred de PEstorade parlait, la figure de Jacques se rassérénait , Tespérance et Famour rendaient aux lignes de son visage leur pureté primitive , et ce fut la joie dans le cœur qu''il quitta son ami pour ne le revoir qu''au jour de sa félicité.

Il suffit d\in mois a Alfred de FEstorade pour réaliser le rêve de Jacques Patru. Il conta , à sa manière , la monomanie de l'artiste a un de ses amis véritablement millionnaire celui-là, lui vanta le spectacle qu''il préparait; seulement il réchima de lui lu salle oii la pièce devait être représentée. Le millionnaire se prêta volontiers à cette folie , et il offrit au diplomate, pour un jour, son château, son parc , ses équipages , ses domestiques ; en un mot, les décors et les comparses.

Par une belle journée d'été, vers deux heures de Taprès-midi , une calèche h quatre chevaux noirs menés a grandes guides , sortit de Paris par la barrière d''Enfer. Deux domestiques a livrée verte galonnée d''argent étaient assis derrière le brillant équipage cjue conduisait avec facilité un jeune homme mis avec la plus parfaite élégance : un habit bleu , arrondi sur les hanches (mode nouvelle en 1836), faisait ressortir sa taille menue mais délicate ; un pantalon blanc , un gilet de soie d''une coupe merveilleuse , une chemise de la toile la mieux Ussue , Un jabot en dentelle de Malines , un chapeau gris a loi>gs poils qui s''ébouriffaient au vent , et les gants blancs de rigueur complétaient Phabillement de ce modèle de la fashion parisienne. Auprès de lui se tenait raide et respectueux un troisième domestique qui , a sa livrée légèrement variée , pouvait passer pour le cocher , tout prêt à remplacer son maître a la moindre fatigue qu''eùt montrée ce dernier. Le maître n'eut pas le temps , du

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reste , d'éprouver un instant de lassitude , car Famble des chevaux e'tait si rapide et si régulier qu'ils eurent en moins d'une demi-heure dépassé Bourg-la-Reine , et monté la côte de Sceaux. Leur train ne diminua pas de vitesse en traversant la petite ville , et il eut fallu un oeil bien exercé pour distinguer au passage l'admirable personne qui était mollement étendue dans le fond de la voiture. Cette calèche , conduite par Alfred de l'Estorade , et qui roulait alors sur le sable fin d'un parc magnifique , amenait madame de Vas Concellos au château que nous allons décrire.

Entre Fontenay-aux-Koses et le Plessis , au pied d'une colline boisée dont les allées a haute futaie descendent de différents points vers un parterre de fleurs artistement disposées , est assis un château à l'italienne aussi grandiose qu'élégant. Son péristyle a colonnes d'ordre composite, ses douze fenêtres du premier à lignes prolongées et a sculptures pleines de caprices et de goût à la fois , ses croisées du

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second ornées a la façon Renaissance ] sa toiture en terrasse garnie de vigne vierge forment un ensemble qui doit satisfaire en même temps les amateurs de Part et du comfort. Si d''abord la vue est flattée par Fliarmonie des diverses parties de celte délicieuse habitation, on comprend ensuite avec plaisir au second coupd''ocil que Pintérieur doit être composé d\mc de ces longues galeries-salons et de plusieurs de ces petits appartements qui Temporlenldc beaucoup sur les grandes salles carrées et hautes de plafond quliabitaient le genlillàtre de Picardie aussi bien que le prince du sang royal sous Louis XIV.

L''intérieur , en effet , répond a Fidéc qu''on s'en est faite. Le rez-de-chaussée est divisé en trois pièces oblongues , une salle a manger à colonnes en marbre blanc , a parquet en mosaïque , a plafond lambrissé d''or , une salle de billard aux panneaux peints a fresque , et un office rempli de bahuts en ébène , où la porcelaine vieux-Sèvres joute de coquetterie et

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de rococo avec la porcelaine de Chine la plus délicieusement grotesque. Le premier n*'est composé cjue d\me galerie de tableaux flanquée de deux chambres de repos, Tune tendue en soie bleue, Pautre en chàlis blanc. Dans celte galerie, les paysages de Salvator-Rosa sont côte à côte avec ceux de Paul Huet, les sublimes prairies flamandes de Paul Potier nVcrasent pas de leur supériorité' la vallée d''Auge peinte par Brascassat , des portraits de Titien regardent sans dépit la délicieuse odalique d''Ingres, une Chue de Paul Yéronèse côtoyé sans Pécraser la Procession de la madone du Cimabué, par Eugène Goyet, et le Triomphe de Trajan de Delacroix ne pâlit pas en face d^me bataille de Rubens. Au second , c*'est le mystère , c''est Pamour : des boudoirs en rotonde meublés de sofas , et dont les jalousies baissées , les rideaux épais , les portières en tapisserie ne laissent parvenir aucun bruit du dehors , des retiri parfumés et éclairés de jour comme de nuit pai' des bougies de diverses couleurs , en

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un mot de quoi satisfaire aux tle'sirs les plus extravagants de la coquette la plus capricieuse.

Madame de Vas Concellos n'*accorda qu'Hun regard distrait a une partie des richesses que nous venons d''ënume'rer. Après avoir salué avec une grâce enchanteresse Jacques Palru qui Tattendait sur le perron du château , après lui avoir débité du bout des lèvres quelques compliments d'une politesse exquise, madame de Vas Concellos accepta avec empressement le repos que Jacques Patru lui offrit , pour se remettre des fatigues d''un voyage de quarantecinq minutes. Elle traversa rapidement la galerie , se dirigea vers le boudoir bleu qu''elle entrevoyait de loin , et s'arrétant sur le seuil :

— Messieurs , dit-elle aux deux cavaliers qui Pavaient accompagnée jusque-là, je suis à vous dans une heure.

C'était une reine qui congédiait ses courtisans.

Alfred de PEstorade et Jacques Patru la quittèreat ensemble*

lE RÊVE RÉALISÉ. 159

Quand ils furent descendus dans le parc , ce fut Jacques Patru qui parla le premier.

— Qu''elle est belle ! dit-il, mais qu''elle est fière !

— Que veux-tu , cher , re'pondit Alfred , il faut la prendre comme elle est. Puis, avec un ton dégagé , et dans Pintention évidente de détourner la conversation, il ajouta : A propos, comment trouves-tu ce château ?

— Fort beau , répondit Jacques réprimant un reste d''émotion , mais fort insignifiant ; excellent pour ce que j''en veux faire , détestable pour ce que j'en ferais s''il m''appartenait.

— Que veux- tu dire? Explique-toi, continua Alfred.-

-— Rien de plus facile , reprit Patru. Cet édifice est beau comme ligne d*'architecture , ses proportions me semblent bien gardées; mais que signifie Pintérieur? Des salles énormes pour des laquais , des salons vides d''intérêt pour les maîtres; du luxe et puis encore du luxe» et point de vraie richesse. Que

dis- tu, toi-mcme d*'unc belle tête sans esprit?

— Es- tu fou LPapprecier ainsi un lieu dëlicieux , plein d'elëgance et de comfort?

— Mais , ce comfort , à quoi sert-il pour la véritable vie de l'homme , celle de Fàme , du génie ? à tout émousser , tout affaiblir , tout éteindre , a favoriser les lâchetés de Texistence physique , a féminiser l'homme.

— Cher , tu t''abuses singulièrement , ce comfort sert à toutes les jouissances du corps et des sens , et ce bien-être , a son tour, réagit sur Fàme et le génie ; il rend Fàme plus calme et plus tendre , il rend le génie plus libre et plus actif , car il le dégage de tous les embarras matériels qui Fentravent dans les conditions inférieures. Ne sais-tu pas, toi, poète, artiste, que le comte de Buffon n''écrivait ses belles pages qu''en manchettes de point dWnglelerre, et que le chevalier Gluck faisait répéter ses opéras en habit de soie et en épée a gros noeud de ruban?

— Je sais aussi que xMozart et J.-J. Rousseau

» LE RÊVE RIULISÉ. 'J61

ont fait leurs chofs-crœuvrc dans un cinquième ctnge. Il est vrai qa''ils les eussent également composes dans un château , s''ils eussent e'té plus riches. Le génie nous suit partout , dans un cachot ou sur le trône. Mais je suppose Tun ou Fautre propriétaire de ce beau domaine, Mozart, par exemple; que penses- tu qtril aurait fait de cette vaste salle a manger, dont les colonnes en marbre blanc soutiennent un si beau plafond?

— ' Parbleu, répondit Alfred en riant, ce que tu en ferais toi-même : une salle de concert, n''est-ce pas?

— Eh ! oui , une salle de concert, un temple a tous les sentiments divins qui naissent de riiarmonie !

— Et oii dînerait-on , avec tes concerts ? demanda Alfred.

— Où Ton voudrait , où Ton pourrait !

s''éeria Jacques s''échauffant par degrés. Qu''im-

porte le corps quand Fàme est ravie dans les

cieux , quand l"'homme n'appartient plus à la î 11

terre ! Oui , ]'y ferais une salle de concert , et la je rassemblerais les musiciens les plus habiles, je réveillerais les chefs-d''œuvre des Lëo, des Durante, des Pergolcze, des Marcello, des Gluck ; on les exe'cuterait devant elle et moi ; nous serions tous deux seuls devant notre orchestre immense ; nous éprouverions ensemble les impressions tendres ou sublimes , ensemble nous nous élancerions sur les ailes de la mélodie jusqu\iux réglions célestes , nous en descendrions ensemble pour planer avec Fharmonie sur tous les phénomènes de la nature , les torrents , les tempêtes , les mers soulevées , les volcans en courroux ! Conçois - tu ces sensations , ce délire , et la félicité de deux êtres sympathiques qui les éprouvent h la fois!...

— Fort bien , fort bien , interrompit Alfred, mais je trouve passablement égoïste de les goûter seuls avec ta belle.

• — Tu me calomnies trop vite , je n''ai pas tout dit : j^u plus d''amour pour mes semblables que tu ne penses. Après avoir savouré

ces délices, j'en ferais un moyen d''éducation public et de bonheur national. La musique est une source de jouissances dont Paccès est a peu près interdit au peuple; et pourtant quelle influence elle aurait sur lui , sur sa moralité' , sur sa civilisation , si on savait employer cet art à propos, et le faire agir sur ses organes 1 -^ Ah ! te voilà législateur ! bravo, bravissimo !

— Et pourquoi pas? serais-je donc le premier qui eût employé ce moyen pour rassembler les hommes , les policer, leur imposer des lois bienfaisantes? Sans parler des Orphée , des Amphion, de toutes ces traditions mythologiques dont vous riez , vous autres , aujourd'hui; la harpe des Bardes n''était-elle pas sacrée en Ecosse , comme le psaltérion en Palestine? Mais, à tout prendre, j*'ai de moins hautes prétentions, moi : je dis seulement que je rassemblerais de temps en temps le peuple de mon voisinage , que je leur ferais entendre de la musique par gradation de science nK

'ifiA Jacques PATftr,

crélcvation , selon les proo^iès de leur intelligence, commençant par le simple pour arriver au compose. A mesure cpi'ils comprendraient et qu'ils se montreraient sensibles, je les initierais à des œuvres plus savantes, et je les amènerais ainsi jusqu''h sentir les beautés de Don Juan, du Freyschutz et de Guillaume Tell.

— Mais voilà vraiment une idée admirable; et si , par hasard, ils allaient aimer mieux le plain-cliant de la paroisse ou le vaudeville du cabaret ?

— Peut-êlre au commencement, répondit Jacques, sans relever Pépigramme d''Alfred, mais peu à peu le goût s'^infiltre, les sens obtus se dégagent, s*'éveillent, se passionnent; ce qui n'hélait qu''un bruit devient un langage , qa\me sensation un sentiment, qu^me habitude un plaisir. Mon petit peuple élève son intelligence Jusqu'^a ces jouissances immatérielles , devient meilleur , plus doux , plus religieux; son éducation musicale est commencée, et mon village devient un village modèle

LE RÊVE UÉALISÉ . 165

en France; le tout, grâce à la musique et à mon institution des concerts progressifs. Ne trouves-tu pas que ce résultat vaut bien celui des dîners splcndides?

— Mille fois mieux sans doute, et pourtant je regrette que mon nouvel Ampliion , après avoir charmé les oreilles de son peuple , Tie Tinvite pas a quelque rafraîchissement sur rherbe. Les pelouses de ce parc pourraient bien servir...

— Tu crois plaisanter , Alfred ; eh bien ! si j'e'tais le possesseur de ce château et de la grande fortune qu''il suppose, oui je donnerais de ces fêtes champêtres ; j''y assortirais la musique convenable , et les hautbois de la Suisse y feraient entendre les ranz des vaches les plus naïfs, tandis qu''on s''abreuverait du lait de mes ëtables.

— Cher berger du Lignon , quel dommage que tu ne sois pas né sur le fleuve de Tendre aux beaux jours de d''Urfé et de Paimable Scudery ! . ^> ^*j

"16 fi JACQUES PATRU.

— ïii ne me regardes que d''un côte, repartit Jacques , c'est plus commode pour la plaisanterie ; mais sache que ce tendre pasteur deviendrait bientôt un généreux guerrier, un sévère moraliste. Tantôt les fanfares de Gluck éclateraient au milieu des délices du parc, et l'air : Votre général vous appelle changerait tous ces plaisirs en enthousiasme belliqueux ; tantôt je ferais tonner devant ce peuple heureux la marche au supplice d'Hector Berlioz, et, au lieu de courir un jour a des spectacles sanglants comme une troupe de Cannibales, il frémirait de la cruauté des bourreaux et apprendrait à haïr les tyrans.

. — Mais ce que tu dis est vi^aiment prodigieux , tu réalises tous nos opéras. Et ces longues écuries si bien remplies , si bien tenues, qui sont dans l'aile qui suit la salle à manger?

— Changées en jolies chambres. Dans chacune dt'elles un pupitre au lieu d'un râtelier.

— J'entends, tes musiciens...

— Auraient Ta leurs appartements , inter-

rompit Jacques vivement; ne valent-ils pas mieux que des chevaux de course ; et le club Jockey ne doit-il pas faire place à celui des arts?

— Rien de mieux. Et ces larges serres dans l'autre aile du bâtiment ?

— Je les laisserais pour les femmes : il y a sympathie entre elles et les fleurs; ce sont, les unes et les autres , les plus belles créations de Dieu.

— Charmant ! s'écria Alfred en ne dissimulant plus sa gaîté ; j'estime cjue tu ne ferais pas mal un rôle de petit prince d'Allemagne dans un vaudeville de M. Scribe. Mais réponds-moi, cher ,' crois- tu que tout ce faste des beaux-arts , si agréable aux yeux et aux oreilles, contribue pour beaucoup au bonheur de son possesseur ?

— Il contribue du moins à l'honneur de sa vie , quand il n'est que riche ; et a sa gloire , lorsqu'il a du génie,

— Eh quoi ! tu te paies encore de ces grands mots! reprit Alfred en riant. Qu'est-ce que la

168 JACQUES PATUU.

gloire , je te prie ? Je pensais que lu avais laisse toniJjcr ces idées creuses sur le seuil du collcge. Postérité , gloire , immortalité ! ah ! ah! ah! quelle illusion! Crois-moi, la plus solide des renommées est celle dont on jouit de son vivant, et surtout la renommée de Fopu- Icncc. Ainsi Fouquet sous Louis XIV, Bernard sous la Régence , Beaujon sous Louis XV , Thclusson spus Louis XVI, et trois ou quatre banquiers de nos jours...

— Oses-tu bien confondre , dit Patru avec une sorte d'^indignation , ces renomme'cs-la avec la gloire ? Que m'importe qu''on me nomme dans cent ans , si ce n''est avec admiration? Qu'est-ce que la renommée de la richesse auprès de celle du génie? Et puisque tu cites des opulents célèbres , quel homme de cœur n''aimerait mieux avoir été Racine que Fouquet, Voltaire que Bernard, Gluck que Beaujon, et Grétry que Thélusson?

— Cher, ne t''échauffe donc pas; j''ai le plus profond respect pour la gloire et pour les la-

lents qui la donnent , répondit Alfred redevenant diplomate ; mais encore une fois le comfortable a du bon, et la richesse qui le procure n''estpas sans charme.

— O siècle du positif ! interrompit encore une fois Patru avec chaleur ; siècle cVor et de boue , que la langue c|ue tu parles est âpre à mes oreilles î Alfred , tu ne me convertiras point. Je vis de l'imagination , de la pensée , de Fidëal : ce sont la mes aliments , et ils ne s''acîiètent pas, ceux-là ! Je suis plus riche que toi : je vis pour elle... c'est mon principe et ma fin, c'est mon ressort et ma flamme. Sans l'art plus d'ide'es dans mon cerveau ; sans elle plus de sentiment dans mon coeur !

Aussi , ajouta-t-il après un moment de silence., et d'un air profondément convaincu :

— Aussi j'y suis bien décide , aujourd'hui la vie, et demain la mort.

Durant cette longue conversation , Alfred et Jacques avaient parcouru une partie du jardin anglais, qui s'étendait, avec la variété de ses plantations et par les mille sinuosités de Ses allées , jusqu''a un quart de lieue environ du château. Quand ils revinrent sur leurs pas,

ils aperçurent, à la fenêtre du boudoir bleu , la noble et belle figure de madame de Vas Concellos. Ce leur fut comme un signal de retour : ils rentrèrent. Aussi bien les invités commençaient à arriver , et la présence de Jacques Patru devenait nécessaire. Les invités étaient pour la plupart des habitués du salon de madame de Vas Concellos : quelques gentilshommes sans emploi , mais non sans une certaine fortune ; des parasites à vingt mille francs de rente , sorte de gens qui ont assez d'aisance pour avoir voiture, pour être habillés richement, pour mener un certain train au dehors, mais qui n'ont ni domaines ni propriétés , ni maisons de ville , ni maisons de campagne , qu'on reçoit , mais qui ne reçoivent jamais ; enfin des désoeuvrés , c'est-à-dire de beaux jeunes gens frisés, pommadés, lustrés, épingles avec soin, bien cravatés et bien sanglés, race impérissable qui s'est appelée, selon les temps, petits-maîtres , beaux-fils, incroyables, et qui s'intitulent maintenant dandies^

Jacques fut fort embarrassé des félicitations qu''on lui prodigua. Il commençait à sentir que son rôle serait difficile , et ce rôle lui répugnait d'ailleurs. Comment répondre a ces mille questions qu'on lui faisait de toutes parts sur la valeur de son château ? Comment affronter ces flatteries qui ne revenaient qu'à des millions fictifs ? Comment accepter ces remercîments qu'il ne méritait que pour un jour ? Quelle gratitude exprimer pour ces offres de service qui ne s'adressaient qu'à un coffre -fort absent ? Heureusement Alfred de l'Estorade comprit la position perplexe où se trouvait Jacques Patu , et vint le délivrer de la lourde reconnaissance de ses invités. En homme habile, il sut dérouter la curiosité : ses réponses ëvasives, son langage des roués de bon ton, ses expressions, finement entreméléesde louanges et d'ironie, maintinrent les plus acharnés ; et bientôt on le laissa libre aussi, et chacun ^Ua se placer auprès de madame de Vas Concellos , dont la beauté et l'esprit , joints à une

476 JACQUES PATRC.

aisance parfaite , attirèrent comme toujom^s Pattention générale. Elle sembla donc réellement présider a la fête, et son amour-propre flaltc permit a Jaccpies Patru de s''ëclipser, et, au milieu de cette foule , de ne s''occuper que d''elle seule.

Tout allait selon les désirs d\\lfred de TEstorade î le dîner , habilement commande , splendidement servi, la salle magnifique où il se donnait , le parfum des fleurs qui entouraient la table , le fumet des plats , les fumées du vin , tout ce luxe matériel , si nul aux yeux d^m seul , si goûté par chacun des invités, occupa la plus grande partie d''une soirée qu''Alfred voyait s''avancer avec joie , que Jacques voyait s*'écouler avec douleur.

Le dîner achevé, Patru, dont la figure pâle et mélancolique contrastait vivement avec les visages incandescents des convives , prit pour la première fois la main de madame de Vas Goncellos, et la conduisit dans un salon, où un concert était préparé, et

dont les fenctres or.vcilcs laissaient voir Ja resplendissante illumination du parc. Puis , comme il se sentait trop cmu pour prodiguer * devant tous un encens banal a une femme qu''il adorait saintement, il alla se mêler à un groupe qui écoutait un quatuor de Beethowen. Alfred , au contraire, vint hardiment se placer sur le canapé oîi s''était assise madame de Vas Concellos , en s'*efforçant de détourner son attention de la musique pour Farrèter aux galanteries qu''il lui débitait en abondance. Au quatuor succéda l'inévitable chanteur de romances , dont la vue impressionna péniblement Jacques Patru , mais qui fut salué par l'assemblée d^m murmure d\approbation. Le chanteur conquit tous les suffrages , moins cependant celui de Jacques Patru.

Depuis quelques instants même ce dernier donnait des signes non équivoques d''impatience ; ses mains se promenaient sur ses genoux avec acharnement; ses joues étaient

devenues pourpres ; ses yeux brillaient d'^un éclat inaccoutumé .Enfin , quand Pimpitoyablc chanteur eut terminé son chapelet , lorsque sa dernière roulade eut été se perdre dans les applaudissements de rassemblée , Jacques s'élança impétueusement au piano, et sans donner le temps aux chuchottements de s"apaiser , il lança ses doigts sur le clavier , qui retentit aussitôt d''accords larges et majestueux. Bientôt le silence se rétablit ; la brusque apparition du virtuose et son visage inspiré piquaient la curiosité des auditeurs , et chacun prétait Poreille avec une merveilleuse attention. Après un prélude brillant , dans lequel les notes élevées s''entresuivaient avec une rapidité et une précision admirables , tandis que des basses vigoureuses asseyaient Fharmonie, on entendit sortii' un chant simple , naïf , passionné ; celui-lk n^appartenait pas a Jacques Patru : c''était le chant de Zerline au second acte de Don Juan. ]Mais cette mélodie semblait s*" exhaler de Tàme de Patru ; ces accords

délicieux devenaient les siens lant il les disait avec amour. Un mnrmurc de plaisir sortit de toutes les bouches , et fut aussitôt réprimé par la crainte de perdre une seule de ces notes magiques. Patru ne s''était pas mis au piano pour faire admirer son talent. Dans tout ce monde qui Fenlourait, il ne voyait qu'une seule personne ; c''était à elle qu'il voulait parler, et il empruntait à la musique ce qu'elle a d'expression suave et amoureuse , pour lui faire comprendre un secret que ses lèvres n'avaient pas osé lui révéler. Bientôt à ces phrases touchantes succédèrent des phrases capricieuses et comme entrecoupées de p'aintes et de soupirs ; puis vint un andante dont la mélodie indécise était , dans la pensée de l'artiste , l'expression d'une douce et vague espérance. Une larme brilla sous la paupière du malheureux Patru ; mais ici son regard , qui se détachait à chaque instant des touches de son piano pour ^ller se reposer sur la belle figure de mada-

me do Vas Conccllos et y puiser Pinspiration ; venait d'clrc (loiiloiiicuscment frappe : il Favait vue distraite et livrée toute entière à la conversation de FEslorade. En un instant ses doigts s'^arrctèrent ; il laissa lourdement tomber ses bras a ses côte's , et inclina la tète sur sa poitrine.

Le dialogue vif et anime qu^c'cliangeaient entre eux TEslorade et madame de Vas Concellos ne les occupait pas tellement qu''il empêclràt les sons du piano d''arriver a leur oreille comme un murmure confus , et Finterruption subite de ce bruit leur fit détourner rapidement la tète. L''Estorade courut vers Jacques Patru , et, lui prenant la main, il la serra fortement en s*'écriant, de manière a être entendu de tous les assistants :

— Pauvre garçon, il a succombé comme un devin sous le dieu qui Fagitait!

Les applaudissements que la surprise avait retenus éclatèrent aussitôt de toutes parts ; les uns applaudissaient parce qu''ils étaient

einus, les autre parce qu'ils se faisaient un devoir de le paraître, et tous croyaient a riieureiise influence de ces bravos sur les fibres de Fartiste. Patru sortit enfin de son assoupissement, mais son regard demeura morne et abattu : il n''avait rien entendu , il ne se rappelait rien. Il quitta le piano comme il eût c[tiitté un siège place dans le coin le plus reculé du salon , sans se soucier du spectacle qu'il donnait , sans penser mémo qu'il se donnait en spectacle. L'Estorade Pentraina dans Fembrasure d\inc croisée qui livrait un passage à Fair frais de la nuit et aux émanations parfumées du jardin ; alors seulement Patru parut se reconnaître.

— Que te disait-elle, l^ii demanda-t-il d'une voix altérée ? au moins te parlait-elle de moi ?

— Je puis te le jurer , mon cher Jacques , c'est de toi que nous causions.

En ce moment , madame de Vas Concellos s'avançait vers eux, le sourire sur les lèvres, mais sa démarche était visiblement

empruntée , et dans son sourire il y avait îi la fois de Pironie et de la pitié'. Celle femme, qui posse'dait si parfaitement les habitudes du grand monde, celte femme qui louait mieux qu''une autre , qui mieux qu''une autre savait dire ces jolis riens qui semblent quelque chose parce quHls partent d\ine bouche charmante et s''adressent a Pamour-propre , paraissait hésiter cette fois a rompre le silence. Cependant n''ctait-elle pas le premier personnage de la fête ; et lorsque chacun des invite's avait paye son tribut dVloges , ne devait-elle pas a son tour quelques paroles de remercîment à Fartiste? Enfin elle laissa lentement tomber ces mots que Jacques e'coutait en fre'missant :

— Monsieur Patru , cette soirée a été un enchaînement continuel de merveilles , de surprises ; vous y avez mis le comble en nous faisant connaître votre talent. J"" avais ouï parler de votre supériorité musicale , mais j*'étais loin de m'attendre à trouver en vous un ï

grand artiste dans toute l'acception du terme. Ces derniers mots furent prononcés plus lenlement et avec une inflexion de voix toute particulière. Pour ceux qui n'étaient point dans le secret, madame de Vas Concellos parut ainsi appuyer sur la note sensible de la phrase ; sa véritable intention ne pouvait être comprise que de FEstorade qui eut besoin de toute sa diplomatie pour retenir un sourire de contentement. Quant à Jacques , il était retombé dans son abattement, non pas qu'il cherchât un sarcasme caché dans les paroles qui lui étaient adressées , mais parce qu'il voyait s'évanouir sans retour le bonheur qu'il avait rêvé. Ce jour pour lequel il avait sacrifié le repos et la santé , ce jour était venu, il s'était écoulé, il touchait à sa fin , et que lui avait-il rapporté pour prix de ses sacrifices ? qu'avait-il obtenu de son idole ? quelques remerciements et de froides félicitations sur ce qu'elle n'avait ni compris , ni même écouté.

184 JACQUES PATftU.

Cependant Timpression produite par cette scène ne s'hélait pas encore dissipée ; les assistants se regardaient entre eux, et chacun semblait demander a son voisin quelle contenance il devait garder dans une occasion que n^ivait point pre'vuc le code de la politesse et des salons. Madame de Vas Concellos lit remarquer à TEstorade celte position délicate.

— De grâce , monsieur , lui dit-elle a voix basse , conduisez quelqu''un au piano , faites dresser des tables de jeu , occupez les yeux et les oreilles , je suis lasse du pitoyable rôle que nous jouons.

L''Estorade jouissait du dépit de madame de Yas Concellos ; sa vengeance avait réussi , mais il n''entrait pas dans ses vues de la pousser plus loin. Satisfait de lui être devenu nécessaire , il s''inclina gracieusement devant elle et s''empressa d''accomplir ce qui lui était demandé.]! excusa son ami auprès des invités ; il mit tout sur le compte d\m système nerveux cxlraordinairemeiit sensible; puis il alla prcn-

dre la main a un grand jeune homme à Pair languissant, aux cheveux blonds et boucles, qui ne fit de résistance que juste ce qu'ail en fallait pour se faire prier. Ce grand jeune homme était un génie de salon , il composait des mélodies à la façon de Schubert , il en composait beaucoup, etenlemettant au piano Alfred savait qu''il Poccupcrait long-temps. La bouillotte, le wicht ne manquèrent point de partisans , et madame de Yas Concellos se plaça elle-même avec empressement a une table d''écarté.

Alfred de PEstorade revint alors vers Patru, toujours insensible h ce qui se passait autour de lui.

— Eh bien ! cher Jacques , ne te sens-tu pas rafraîchir par cette brise qui caresse Ion front? Péclat de ces verres de couleurs qui chatoient au milieu de la verdure n''a-t-il pns réjoui tes yeux et ramené le calme dans ton cœur ?

— Que disait-elle ?

• — Mon Dieu , ce qu''elle t\i dit à loi-mcme ,

a toi le héros de cette fête comme elle en est la reine.

— OIi ! oui , jamais je ne Pavais vue aussi belle ; mais pourquoi a-t-elle détourné de moi ses regards? Je les trouvais si doux , je sentais si bien , sous leur influence , mon génie éclore et rharmonie ruisseler sous mes doigts ! Alfred , je ne lui ai pas encore parlé ; il faut que je lui parle : tout ceci va finir , et que serai-je demain pour oser lever mes yeux sur elle ? Il le faut , te dis-je , sans elle je ne puis rien !

Et FEstorade sentit sa main délicate craquer sous Timpression convulsive qu''il connaissait déjà.

— Parle -lui donc si tu peux, dit- il en se dégageant de son étreinte ; mais quittons cette fenêtre, et reparais au milieu de tes invités, car vraiment, a. nous voir ainsi tous les deux, on croirait que c''est moi qui suis Famphytrion.

Alfred de FEstorade sourit intérieurement à cette épigramme que Jacques n''était pas en élat de comprendre ; puis il alla se mêler aux

groupes , tandis que le pauvre musicien s'asseyait macliinalement en songeant aux moyens d''entretenir madame de Vas Concellos.

Minuit allait bientôt sonner ; dëja les brillantes illuminations pâlissaient , et chaque minute apportait un nouveau vide dans la symétrie des ifs et des guirlandes de feu : d''ailleurs des éclairs nombreux sillonnaient au loin riiorizon , et la brise qui tiédissait annonçait rapproche d''un orage. Chacun des invités saisit avec empressement Toccasion de mettre fin a cette soirée , et prit poliment congé de Phôte. Au demeurant , qu'avaient à regretter tous ces gens? ils avaient eu des mets délicats , des vins recherchés , un concert , une illumination ; il n'en était pas un qui ne dût être satisfait.

Mais quel événement avait donc amené un changement dans l'altitude et les sentiments de madame de Vas Concellos? Pourquoi cette femme qui , pendant tout le jour , avait paru se laisser entraîner si bénévolement au cours de ses impressions , semblait-elle revenue tout

IbS JACQUES PATRU.

a coup a son état de froideur et d'immobilité naturelles'' Pourquoi ce cœur blase , qui pour un instant s''était repris aux douces illusions de la jeunesse , venait-il de revêtir de nouveau celte cuirasse de glace , enveloppe ordinaire de tous les coeurs flétris ou trompes? Toutes CCS questions se pressaient dans la tctc de Patru : il ressemblait à un homme qui , ayant gravi quelque haute montagne et embrasse de Foeil , au sommet , une campagne riante , des arbres en fleurs , des ruisseaux sinueux se détachant sur le fond des prairies , découvrirait tout à coup , à deux pas de lui , un abîme béant prêta Pengloulir. L'énergie fébrile qui Pavait soutenu jusque-la Tabandonna enfin ; il s\ipprocha encore de la fenêtre comme pour reprendre haleine.

Le parc était désert , les visiteurs avaient fui , ftitigués et rassasiés de la journée ; le ciel lui-même , conune s*'il eut participé a cette lassitude, grondait sourdement par intervalles; après avoir , pendant tout le jour , étalé com-

l\ TRAiiîSON, iSO

plaisamment ses tons éclatants et dores , ses i-ran^jes ruisselantes de lumière , son bleu d'^azur inondé de pourpre , il se faisait sombre et nuageux ; tout était noir et triste ; on n*" entendait que le frissonnement des feuilles et , de temps en temps , les roulements lointains du tonnerre ; Pair était lourd , par intervalles seulement le vent poussait sesrafFales à travers les arbres , et fouettait le visage du pauvre artiste sans le rafraîchir. Au contact d^me main qui se posa sur son épaule , Jacques Patru se retourna et ressentit une sorte de frisson involontaire en apercevant madame de Vas Concellos souriant , mais d\in sourire dont il ne put deviner le sens.

— Eh bien, lui dit-elle, il parait, monsieur, que vous n''ètes éloquent qu'a Paide d'un clavier ; pour sVxprimer votre àme a-t-elle toujours besoin d^me langue notée ? Voyons, parlez-moi donc, monsieur; est-ee que vous avez peur la nuit ?

Ces paroles tombaient sur le cœur de Jac-

190 JACQUES PATBU.

qucs Patru comme autant de gouttes cFeau {jlacée. L''exaltalion naturelle de sa tclc était trop peu en rapport avec cette plaisanterie mondaine , avec ce sarcasme finement déguise que certains salons parisiens réclament comme une arme à leur usage. Il balbutia quelques paroles inintelligibles pendant que madame de Vas Concellos reprenait, presque sans attendre sa réponse :

— Faites-moi donc au moins , monsieur , les honneurs de votre salon ; n'êtes -vous pas ici chez vous? y avez-vous dépensé dans la journée tant d'imagination qu''il ne vous en reste plus pour la finir? Dites-moi , monsieur, vos pensées en musique , si cela vous convient; si vous ne savez pas parler, chantez, au moins.

Patru ne répondit pas.

— Alors, monsieur, continua madame de Vas Concellos , puisque vous ne paraissez pas disposé a me garder plus long-temps , permettez-moi de me retirer. M'offrirez - vous au moins votre main ? Allons , monsieur, le génie

tA TRAHISON. 191

n'exclut pas la politesse. Il y a parmi les musiciens des gens bien nés. Gluck était chevalier. Patrufitun geste de désespoir, et ne trouva dans sa détresse qu'un seul mot :

— Madame !

— Désirez-vous donc que je reste ? Parlez alors. En vérité , vous faites un emploi trop général du silence. Alors permettez-moi de faire les honneurs de chez vous. Voici un fauteuil , monsieur.

Elle approcha un fauteuil de la croisée , et fit signe à Patru de s'asseoir :

— Causons, monsiem' , reprit-elle.

— Oh ! oui , je veux vous parler , s'écria Patru.

Mais tant de pensées se heurtaient dans sa tète , tant d'impressions long-temps contenues demandaient a se faire jour à la fois , que sa bouche était incapable de leur livrer passage. Jacques Patru se trouvait en tète à tète avec madame de Vas Concellos , et il avait oublié ces prières d'amour , ces mots brûlants , ces

'J02 JACQUES PATHI'.

protcslations passionnées qu'il prodig^uait jadis h Tinfornic iniajje pclric par ses mains.

— Sans elle je ne puis rien, dit-il en se frappant douloureusement le front.

Puis il fixa les yeux sur madame de Vas Conccllos : elle faisait un geste d''impatience et de dédain.

— Et elle ne m'aime pas ! continua Jacques d\nie voix altérée , tout va finir et je vais retomber dans les ténèbres ! Oh ! que faut- il donc faire pour attirer sur moi ses regards? ditcs-Ic moi , par grâce, madame? Mon âme et mon corps , j 'ai tout usé pour vous ; que puis-je sacrifier encore?...

Madame de Vas Concellos avait depuis quelques minutes les yeux fixés sur les aiguilles de la pendule en bronze florentin qui décorait la cheminée du salon : les aiguilles marquaient minuit. Alors saisissant le bras de Jacques Patui :

— Voyez , monsieur , il est minuit ; vous m** aviez louée pour la journée , et maintenant je suis libre.

11 y avait, lorsqu'^elle prononça ces mots, laiil de mépris sur son \isagc , tant d'ironie dans son regard , cju''un éclair de raison traversa rame du malheureux artiste.

— Expliquez- vous, madame, dit-il en arrêtant madame de Vas Concellos qui se levait.

— Vous êtes Fauteur de la comédie , et vous demandez que je Fexplique. Est-ce donc moi qui ai voulu tromper et séduire? est-ce moi qui ai cache' les haillons de la misère sous un manteau d''ecarlate emprunte pour un jour? Mais voici M. de FEstorade; si vous avez besoin d"* explication , questionnez-le , car c'est lui qui ni''a tout appris.

Alfred de FEstorade rentrait alors au salon ;

Jacques Patru s''êlança vers lui , les poings

serrés avec force Fun contre Fautre. Ses traits

étaient bouleversés , on pouvait compter les

battements de son cœur par le battement des

veines de son front. Le diplomate frissonna,

et malgré la présence d^me femme , il perdit

contenance.

194 JACQUES PATRO.

— Tu te jouais donc de moi , misérable ! cria Jacques.

Il ne put en dire davantage , il ne put franchir en entier l'espace qui le séparait de PEstorade , et , avant de l'atteindre , il tomba à la renverse, pâle, haletant, sans connaissance.

Les choses avaient repris leur cours ordinaire : madame de Vas Concellos était rentrée dans sa vie de luxe , de dissipation et d''altente, Alfred de FEstorade continuait a la voir de temps en temps avec des alternatives de galanterie et de sarcasme mitigé; madame de

Vas Concellos ne devinait point le mot de 1 ''e'nigme , et le diplomate était trop fin (conséquence naturelle du métier qu'il exerçait ) pour avoir la maladresse de le lui dire; Jacques Patru seul était disparu de la scène. Jamais , depuis le jour de son apothéose , le nom de Tartiste n'avait été prononcé ; madame de Vas Concellos se taisait par dédain ou par oubli peut-être (Toubli , dernier terme du dédain); Alfred se taisait , parce que son honneur se trouvait engagé a se taire , et qu'il n'était pas assez fort , quoique fin et diplomate , pour n'avoir point de remords.

Les soirées de madame de Vas Concellos se faisaient plus brillantes que jamais; a ces soirées hebdomadaires , tout ce que la société compte d'hommes élégants et distingués , c'estk-dire tous les désœuvrés qui , sûrs du présent et de l'avenir , ne cherchent qu'à passer le temps gaîment , se pressaient autour d'elle avec tout l'enthousiasme qu'excite ordinairement une femme belle , qu'on sait ne pas être

invincible et qu''on voudrait vaincre. Jacques Patru n''etait plus qu'un épisode insignifiant dans cette existence toute tissue de prodigalités et d''imaginations féeriques. La trame s'était renouée ; l'onde , un instant troublée par le jet d'un caillou, avait repris son cours tranquille; l'idole s'était replacée sur son piédestal, et elle attendait. Je ne vous affirmerai pas qu'elle fut heureuse , mais , en vérité , je ne prendrai pas sur moi de vous la déclarer misérable ; je sais bien que , pour engager a la vertu et pour détourner du vice , on a inventé ce mot-ci : la honte ; mais j'ai vu tant de ces femmes que le monde méprise porter légèrement leur couronne d'épines , et monter gracieusement leur Calvaire , qu'en pareil cas , je crois que le mieux est de s'alistenir , et de laisser aux siècles futurs la charge de décider la question. Je dois dire , du reste , que rien ne trahissait en madame de Vas Concellos la moindre indécision , le moindre doute. Quoiqu'on affirmât que sa position devenait de plus

200 JACOUES l'ATRU.

en plus inqiiiclante , qii''clle en ctalt réduite aux expédients , aux alermoiemenls , aux promesses , aux prières mêmes , choses horribles pour une pareille femme, et qui expliquent le suicide , toujours esl-il qu''e]le n''en conservait pas moins son sang-froid ; elle se drapait avant de tomber sans doute , mais si bien que Toeil le plus exercé n''eùt pu distinguer la comédie de la réalité. Comme les gladiateurs romains, avant de mourir elle adressait son salut et son sourire au public.

Alfred de TEslorade était un des plus opiniâtres a observer les phases périclitantes de cette fortune qui croulait. Ainsi qu"'il arrive d'ordinaire , par suite des obstacles qu''il avait rencontrés , son caprice était devenu une idée fixe ; il avait désiré autrefois madame de Vas Concellos , maintenant il la voulait , il la voulait à tout prix ! Aussi avait-il calculé admirablement ses moyens stratégiques ; la poursuivre de ses empressements, e''était maladroit, il aurait eu Tair piqué au jeu , Pamour-propre

LA VEILLE DE LA RllNE. 201

de cette femme devait triompher. Avec une profondem' digne des plus grands modèles en ce genre , il se renferma dans une réserve toute diplomatique : il parlait peu et avait bien soin qu''on ne surprit jamais son regard tourné vers celle qu'il convoitait. S''il y avait eu d''au- Ires femmes qu'elle dans le salon de madame de Vas Concellos , il n'aurait pas manqué de papillonner autour de ces femmes. Impossible, je pense , d'être plus adroit , et tous ceux qui connaissent la marche des passions ne manqueront pas d'applaudir à cette recette qui , pour n'être pas neuve , n'en est pas moins sûre.

Un mercredi (c'était le mercredi que madame de Vas Concellos recevait habituellement), elle jugea a propos de donner à sa réception hebdomadaire plus de solennité que de covitume ; toute sa maison prit pour ce soirlà un air de fcte ; sur les marches des escaliers, des orangers s'échelonnèrent et formèrent comme une double rampe de parfums et de fleurs ; le salon fut illuminé , des candélabres

pendaient au plaFond, des girandoles brillaient au pourtour de la tapisserie ; dans tous ces apprêts , il y avait un air de parti pris et comme de de'cor qui n''était pas ordinaire. Alfred de TEstorade ne manqua pas de venir a cette soire'e ; seulement , et pour faire suite au système qu''il avait adopté , il arriva Tun des derniers : cet homme avait la manie de la finesse. Le salon était rempli ; madame de Vas Concellos apparaissait plus magnifique et plus admirable que jamais ; jamais cette belle figure que nous avons décrite n''avait eu plus d''éclat, de transparence et d''entraînement. Sa toilette ressemblait a celle que nous lui avons déjà prêtée : une robe de velours épingle blanc et un camélia dans ses cheveux noirs . A demi-couchée sur un sofa, elle écoutait cinq ou six jeunes gens groupés autour d''elle : les écoutait-elle? je ne sais , mais elle leur répondait. Sa main balançait un bouquet de violettes encadrées dans un cordon d'oeillets de Hollande, et de temps en temps elle en effeuillait un par distraction.

Cette femme , ainsi vêtue , avec son altitude nonchalante , ses sourires gracieux , envoyés Ii la ronde comme les libéralités d''une reine a son peuple , reproduisait une image qui n'est plus de nos jours, et que les traditions du directoire nous ont léguée ; seulement ici le directoire était devenu plus chaste , plus imposant , plus noble sans cesser d*'ètre séduisant. Alfred de FEstorade ne s''approcha pas du groupe , il voulait qu'on Tappelàt. Un petit homme , vêtu de noir , qui n'avait pas encore paru dans le salon de madame de Vas Concellos , le prit par le bras sans façon , et le fit pirouetter sur le talon de son soulier verni. Ce petit homme était maigre , étriqué , dans sa tournure comme dans sa toilette. Un physiortomiste aurait trouvé en lui des analogies frappantes avec le renard et le chat : son habit remontait dans les épaules et s'amincissait en pointe vers le bas, son pantalon noir descendait a peine a la cheville , et laissait voir dans tout leur éclat de magnifiques bas blancs ,

encadres dans des souliers évidemment neufs , sur lesquels s*" épanouissait une énorme rosette de taffetas , signe dislinctif des premiers conimunianls. En voyant cette figure grotesque , Alfred de TEstorade eut de la peine à réprimer un sourire , maigre' tout Taplomb qu**!! prétendait avoir.

— Monsieur? dit le petit homme d'un air mystérieux.

— Monsieur ? dit Alfred de TEstorade.

— Je voudrais vous parler, monsieur.

— Parlez-moi , monsieur.

C'était au masculin la scène de Suzanne et de Marceline dans le Mariage de Figaro.

— Vous êtes, monsieur, un des amis de madame de Vas Concellos ?

— Comment entendez-vous cela ?

— Je Pentends comme on doit Tentendre ; je ne prétends pas dire...

Le petit homme s'arrêta.

Alfred de PEstorade le regarda entre les yeux avec circonspection. A force d'être fin ,

. LA VEILLE DE LA RUINE. lO'ù

nous devons dire que parfois Alfred devenait béte.

— Après, monsieur P

— Je ne sais si je dois continuer , dit le petit homme , que le ton bref et imposant du diplomate effrayait.

~ Continuez.

~ Au préalable, je désire savoir si vous m''accordez la première conclusion que j''ai posée : étes-vous un ami de madame de Vas Concellos ?

— Cela , monsieur , ne s''appelle point une conclusion , mais des prémisses ; quoi c[u''il en soit, conclusion ou prémisses, je vousPaccorde.

— Très bien , monsieur. Madame de Vas Concellos se trouve , par suite de folles dépenses , dans une position gênante , j'oserai même dire très gênante.

— Et que prétendez-vous que je fasse a cela?

— Mais, monsieur, reprit le petit homme , on m''aYait insinué que vous vouliez beaucoup

de bien à la dame susnommée; et comme vous ctes riche...

Alfred de FEstorade ne le laissa pas finir sa phrase, et fut enchanté de deviner la fin d''une énigme qu''un écolier aurait comprise avec quatre mots de moins.

— Je vois ce que vous voulez , monsieur. Et il s''arréta pour réfléchir. D'une part ,

acquitter les dettes de madame de Vas Concellos sans la prévenir, mais en ayant soin qu''elle n'ignorât pas le secret, cela lui paraissait d'une délicatesse parfaitement habile; mais de l'autre les possibilités inconnues du bilan l'effrayaient. Avant de s'engager, il voulut savoir à quoi il s'exposait.

— Combien donc doit-elle ? demanda-t-il à son interlocuteur.

— Presque rien pour un homme comme vous, dit celui-ci ; cent mille francs au plus.

Alfred de l'Estorade fit une légère grim ace , et quittale bras de l'inconnu.

— Eh bien , monsieu r ?

— Cent mille francs , monsieur !

— Au plus, monsieur. Que ferez-vous ?

— Je ne paierai pas, monsieur.

— C'est fâcheux, car alors nous serons oblige's de saisir demain.

— Saisissez, monsieur.

— Nous saisirons.

Ils se se'parèrent ainsi.

La soirée était plus délicieuse que jamais. Madame de Vas Concellos rassemblait tout ce qu'elle avait de charmes et de beauté, comme un avare , qui , avant de rendre le dernier soupir , contemple une fois encore tous ses trésors, et les éparpille devant lui.

— Décidément , se dit Alfred de FEstorade , cette femme est trop cher.

Et pourtant elle lui semblait bien belle ; pourtant il eût été bien heureux que son regard s'abaissât sur lui exclusivement, pourtant il eût trouvé pour elle des éloges bien enthousiastes , des remerciements bien ardents , de l'amour plein ses deux lèvres , il aurait chanté

sa beauté en vers , il l''aurait décrite en prose; il Faurait adoiée, elle, cette femme qu'on allait saisir^ a genoux et les mains jointes. Mais cent mille francs , cent mille francs , quand il ne possédait que 50,000 livres de rentes, lui , un diplomate qui par état devait être hiasé sur toutes les illusions de la jeunesse, un espritfort , un des lévites du grand-prêtre de la rouerie aristocratique. La vanité est au moins de moitié dans Fégoïsme, il avait peur dYtrc ridicule a ses propres yeux.

Peu à peu , le groupe qui s''était formé autour de madame de Vas Conccllos s''augmentait de presque tous les assistants. Dans un salon présidé par une femme , il est rare que les hommes ne gravitent pas comme des satellites vers cet astre principal qui les domine de toute sa force attractive. La conversation s''écliauffait par degrés, les voix se croisaient, les paradoxes contradictoires se heurtaient en passant ; on se fîit cru dans un bureau d'esprit du dix-huitième siècle ou dans une succursale

LA VEILLE DE LA TlUINE. 200

(le riiôtel Rambouillet. Oiioi fiu'on en dise, 1 lu» Ici Rambouillcl iTcsl pas mort : comme au temps de Molière, nous avons nos pre'ciciises ridicules, nos beaux-esprits décommande, nos dc'biianls de paroles redondantes , qui prennent pour des idées je ne sais quel cliquetis de mots et de syllabes , une espèce de jargon qui n'est employé que dans de certains lieux et a certaines heui-es, mi argot de convention qui ne s\ipplique qu''a certaines intelligences. Le langage a comme toujours sa franc-maçonnerie , et les adeptes seuls en ont la clef ou croient Tavoir. Dansée temps-ci plus qu''en tout autre, le lieu commun règne et gouverne , la rhétorique a envahi le monde; il y a certains mots qui ont cours absolument comme les pièces de monnaie, parce que c''est Fusage, et dont la valeur ne consiste que dans Fidee qu''on s''en fait.

Si on voulait re'sumer notre époque , la statistique progressive en serait facile a faire :

a force de généraliser les choses , on les obs- I 14

curcit; Fctlucation nivelle tout comme Thabit, et la supériorité naturelle ne peut se faire jour à travers les fouillis de phrases dont on a soin d''entraver sa marche. Vous avez quelquefois écouté de ces discussions sonores qui retentissent si harmonieusement aux oreilles des écoliers; vous savez comment onabuse de certaines abstractions qui , pour avoir la prétention de résumer tout, ne représentent rien : idéalisme, positivisme, prosaïsme , poésie, intérêts matériels , intérêts généraux , moralisation , classement des sociétés, décadence, scepticisme, incrédulité, un pêle-mêle à ne s''y pas reconnaître. Il semble que chacun prenne au hasard un de ces mots pour guide , et Tadopte pour drapeau; chacun a son système renouvelé d'un autre système : celui-ci croit et soupire, celuilà raille et maudit ; les uns veulent avant tout le bonheur du peuple , la répartition des droits , rallégemenl de toutes les souffrances, et s"'appuient sur les découvertes quotidiennes de rindustrie; les autres gémissent perpétuel-

lement comme les colombes en veuvage : ce sont les poètes, hommes généreux qui passent leur vie a débiter aux nations de charmantes trivialités, toutes parfaitement personnelles ; ils vous diront juste à quel endroit leur coeur a reçu un coup d*" épingle , que tel jour leur àme est triste et voilée, que tel autre un rayon de soleil a dilaté leur poitrine. Brochant sur le tout, la médecine est venue , qui , lasse de s''entendre traiter d''ignorante , s'est mise à enfler la voix et à lancer à travers le monde toute sorte de paradoxes fort innocents d''ailleurs , mais qui n''en font pas moins beaucoup d'*lionneur à leurs inventeurs. La physiognomonie a eu ses disciples , la phrénologie ses apôtres , en allendant quelle ait ses martyrs. Il y a des gens qui, dans Forganisation humaine, n''admettent que le cerveau et nient tout le reste ; il y en a d''autres qui ^''adoptent que les nerfs et nient le cerveau. Certains préconisent Testomac comme le siège exclusif de la vitalité , et ceux-là défendent leur opinion par des ar-

[juments moitié scricux, moitié plaisants, ils amalgamjnnt la plaisanterie avec la science ; ils citent Broussais et Brillât-Savarin ; ils sont gastronomes et athe'es , reconnaissent Carême et ne croient pas en Dieu. Au demeurant , tous ces ogres si terribles en matière d'ide'es sont des cre'atures parfaitement douces , et , comnic le disait J.-J. Rousseau , les meilleurs fils du monde ; ils obéissent à un besoin de parler, et se couchent le soir en se promettant bien de recommencer li dire le lendemain ce qu''ils ont dit la veille.

Dans la conversation qui se tenait autour de madame de Vas Concellos, il y avait un peu de tout cela à la fois. Des artistes parlaient phrénologie , des musiciens philosophie humanitaire , des avocats de toutes choses en même temps. Madame de Vas Concellos seule ne disait rien; son rôle, a elle, était d'être belle et d^avoir Pair d'écouter, et elle s'en acquittait à merveille. Or, au milieu de ce conflit de vanité, de médiocrité , de niai.erie en contact ,

un mot fut jeté qui réunit en faisceau toutes les attentions et éveilla toutes les capacités, le mot folie. Après le génie , la folie est Lien certainement le plus beau sujet de déclamalions qui se puisse rencontrer ; là toutes les opinions sont de mise , on a le droit de faire de Pimagination a peu de frais. Qu''est-ce que la folie? Nul ne le sait , et par conséquent tout le monde peut le savoir. Admirable matière a bouts rimes en prose. Un médecin de campagne vous dira tout simplement que c''est une lésion au cerveau, oubliant qu''il prend Feffet pour la cause , et qu''il ne suffit pas de reconnaître une blessure , mais qu'il faut dire comment la blessure s''cst faite ; un poète , que c'est le trop plein de Fimagination qui déborde, et que , comme dans certaines maladies, la pléthore amène la paralysie. D'autres, sans traiter la c{uestion au fond, se rabattront sur cette vieille idée que la folie est sœur du génie, et que , dans tous les fous , il y a l'étoffe d'un prophète. Et puis, la-dessus des faits, des

citations a Pappui qui n'appuient rien , des phrases toujours; les phrases, trésor des niais, monnaie de billon qui sonne dans la bourse d''un pauvre à IVgal des pièces d'or. Au milieu de tous ces discours , pas un homme de bon sens qui songe k Patmosphère, à l'organisation, et a cette influence qui décide de la nature et des actions de la femme selon lord Byron, et avant lui , chose incroyable, selon Tacite : a la lune.

Comme il arrive d'ordinaire , après les généralités vinrent les faits. Chacun raconta son histoire , qui un exemple d'idiotisme , qui de monomanie , qui d'hypocondrie. Alfred de l'Estorade lui-même s'était rapproché du groupe , et faisait ses observations en homme habitué au roulement des discussions du monde et pour qui la science de la phraséologie n'a rien de caché. Il n'était pas même fâché de l'espèce d'approbation qui suivait ses paroles, et , dans le paroxisme de sa vanité satisfaite, il oubliait les confidences de l'huissier et

l'étrange lendemain qui se préparait pour madame de Vas Goncellos. Au moment où il achevait une plu-ase prodigieusement cadence'e , il se sentit une seconde fois tire par le bras , et il aperçut le petit bonhomme vêtu de noir qui lui dit à Toreille :

— Savez-vous, monsieur, qu''il est vraiment dommage de la saisir'^ elle est bien belle !

Alfred de FEstorade , sans répondre à son interruption, continua sa phrase commencée ; mais son attention, un moment attirée sur madame de Vas Goncellos , ne put s''en détourner a temps. Malgré son parti pris d''indifférence jouée , il la regarda : elle était souriante, et se levant a moitié sur son coude, elle s'adressa à un homme qui jusque-là n''avait pas parlé, un homme de quarante à cinquante ans , Pair grave , insouciant sans froideur, et qui ne paraissait pas tenir a étaler ses connaissances en médecine.

— Docteur, lui dit-elle , je m''étonne que vous ne parliez pas sur le sujet que ces mes-

sieurs traitent; vous êtes cependant plus a même que personne de nous donner des renseignements positifs. Toute votre vie ne s'*estclle pas passée à étudier les causes de la folie ?

— Cest précisément , dit le docteur, parce que j^ai beaucoup étudié la folie que je nVn dis rien. J''ai eu des systèmes dans ma vie qui tous se sont trouvés faux , et j''ai pris le parti de n''avoir plus de système crainte de me tromper encore.

— Au moins, reprit madame de Vas Concellos , pourriez-vous nous raconter quelque chose ?

— Je ne sais que des histoires , dit le docteur en souriant; vous pouvez avoir mieux.

— Quoi donc ? demanda Alfred de PEstorade.

' — Des contes. Voyez-vous, je connais trop la folie sous toutes ses faces et dans toutes ses phases pour aimer beaucoup à en parler. Je ne me plais pas aux sujets qui arrêtent Tintel-

ligence court ; je répugne à me lancer dans une route , quand j'aperçois la barrière au bout , barrière infranchissable.

— Mais, docteur, dit Alfred de TEstorade, n'avez-vous jamais guéri de fous ?

— J''en ai vu se gue'rir, répondit le docteur ; je ne sa^ pas si j''en ai guéris.

— Vous n'hèles pas charlatan.

— J'ai de quoi vivre.

Il se fit un moment de silence après cette réponse. Le salon commençait d''ailleurs h se dégarnir , le cercle se déformait. Il était minuit. Le docteur semblait plus pensif qu"'on n'eût été en droit de Fattendrc d\in homme qui avouait son dégoût pour le charlatanisme.

— On m'a amené, reprit-il , il y a six semaines environ, un fou assez singulier, et auquel je m'intéresse. Il est jeune, sa figure est douce et mélancolique ; il parle peu , et , contre l'usage des fous, il est poli avec tout le monde. Aussi je le laisse se promener, sans gardien, avec quelques aulres fous d'une espèce inof-

fensive comme lui. Une chose triste, c''est que cet homme a évidemment une organisation musicale très développée. Un jour, chez moi , il s''est mis devant un piano , et a improvisé des mélodies d'une douceur enchanteresse, tout a coup interrompues par des ouragans harmoniques. Je ne suis pas très musicien , mais je me suis aperçu qu''il possédait h un haut degré le sentiment de la tonalité, et cet instinct des grands maîtres qui devinent ce que les autres n''apprennent jamais. Pendant toute la journée, il se promène sans rien dire, tenant à la main une petite baguette que dans sa folie il croit être un bâton de chef d''orchestre. Quelquefois il s"'arréte pour battre la mesure ; puis ses cheveux se hérissent, sa respiration devient pénible, ses yeux paraissent hagards , et , si quelqu''un passe a côté de lui , il s''enfuit criant : — Oh ! elle ne m''écoute pas !

Alfred de TEstorade, au début du docteur, s''était montré très distrait; les histoires qu''il ne racontait pas lui-même Pennuyaient d'ha-

Là veille de la ruine. 210

bitude. Mais, depuis un instant , son attention s"'e'tait réveillée à ce lécit attachant. Peut-être y trouvait-il une analogie secrète avec les cve'nemenls antérieurs que nous avons rapportés. Pour madame de Vas Concellos, elle fie montrait aussi calme, aussi insoucieuse que par le passé.

— Le soir seulement, continua le docteur, il éprouve pendant deux heures une agitation continue , et quand vient minuit, cette agitation redouble. Je suis sur que dans ce moment-ci il est dans un état de prostration ou de fureur également pénible , et je regrette d'être resté si tard. Dans de semblables moments , sa vue se trouble , sa figure se décompose , ses oreilles se dressent comme celles d''un homme frappé par des sons discordants. On dirait qu'avec son organisation musicale et prodigieusement fine , il est condamné a entendre perpétuellement et à la même heure quelque misérable rapsodie, quelqu'un de ces airs italiens que les orgues de Barbarie

ëcorclient dans les rues. Quelquefois il agite ses mains devant sa figure , comme ])our chasser une vision qui Pimportune ^ ou faire taire un bruit qui le choque ; alors il murmure des mots inarticule's , il parle de croches, d'arpèges, de pédales, de tierces, d'accompagnements faux , de quintes boiteuses , de trombones fêlées , de chanterelles qui se cassent ; puis , quand ce premier accès de délire est passé , ses membres s'affaissent, sa face devient pâle et sa peau moite , de grosses gouttes de sueur inondent son visage ; et alors il répète constamment en sanglottant : Oh ! si elle avait voulu ! Je vous assure que cet homme est un très beau sujet d'étude.

L'attention d'Alfred de FEstorade redoublait , et il s'y mêlait un air de certitude et de contrariété visible. Sans donner aucun signe d'émotion, madame de Vas Concellos s'était pourtant dressée toute entière sur son séant. Il ne restait plus dans le salon et près d'elle que sept ou huit de ces fidèles , de ces

LA VEILLE DE LA RUINE. •^'îl

grns qui croient que Fassiduitc tient lieu de vertu auprès des femmes, et que Ton emporte le royaume des cœurs comme celui du ciel , par la patience.

— N''avez-Y0us pas des antécédents sur cet homme ? demanda madame de Vas Concellos. A quelle cause atlribue-t-on sa folie ?

— Je vais vous rcpe'ter, dit le docteur sans vous les garantir, les bruits c[ue j''ai recueillis. Cet homme était un pauvre employé, gagnant 1 ,200 francs par an ; artiste , du reste, et aimant passionnément la musicjjie.

Alfred de FEstorade fit un pas en arrière comme pour se retirer. Madame de Vas Concellos lui fit signe de la main :

— Restez donc , monsieur , dit-elle ; est-ce que le récit du docteur ne vous intéresse pas ? Continuez, docteur, je vous prie.

Celui-ci reprit ainsi :

— Un jour il rencontra (c'est toujours la chronique que je vous rapporte) une femme belle, et riche , et prodigue, une de ces fem-

mes qui échauffent les imaginations , donnent Tessor a la pensée, lancent Fàme dans un monde d''illusions et de féeries

— Est-ce un portrait que vous faites ? dit Alfred en s''inclinant vers madame de Vas Concellos.

— Continuez, docteur, interrompit celle-ci;

— 11 devint amoureux de cette femme à en perdre la tête , à en devenir fou. Par une de ces combinaisons dont la physiologie médicale nous offre quelques exemples , sa passion musicale, qui jusq^*'alors Pavait absorbé tout entier, se dédoubla; le musicien se mit a la suite de Pamoureux , Fart se convertit en amour ; cette femme devint pour lui la source de tous les bonheurs, de toutes les gloires, et aussi de toutes les impossibilités. Avec son amour, il se sentait tout prêt à devenir un grand artiste, à produire, a créer ; Famour manquant, c'était fait de lui , son cerveau n''enfantait plus que le vide, il était annihilé, perclus, paralysé. Du reste, madame , que cette disposition d''esprit

ne passe pas a vos yeux pour un prodige , il est bien vrai que toutes les grandes passions ont en elles un principe d''action puissant qui déplace les faculte's , les transforme , les rend fécondes de stériles qu''elles étaient, vivantes d''inertes. L''amour surtout , qui tient dans les passions la même place que la folie dans les maladies, possède au plus haut degré cette vitalité de second ordre, ce pouvoir de seconde création, qui métamorphose Tesprit, donne du ressort aux organisations débiles, de la chaleur aux organisations froides , et , pour ainsi dire, du soleil aux tempéraments glacés. Or, voici ce qui arriva. Celui dont je parle était , comme je vous Fai dit , pauvre, et celle qu''il aimait était riche, recherchée, enviée de tous. De lui a elle il y avait loin. Il lui vint alors une étrange idée. Vous dire comment elle lui vint, je ne le sais , mais enfin la voici : il s'imagina de vouloir ( ne pouvant espérer plus ) être aimé un jour, un seul jour, de cette femme; il désira aussi être un seul jour millionnaire ,

quitte après a retomber dans le néant. Pour arriver a ce but, pour économiser les quatre ou cinq mille francs qu''il désirait afin de réaliser ses desseins , il se mit a copier de la musique dans une petite chambre obscure et froide, mangeant à peine, ne dormant pas; et j'ai entendu raconter sur les privations qu''il s''imposait des choses vraiment incroyables. Figurez-vous un homme de vingt-cinq ans s''obligeant a une séquestration complète, vivant comme un ermite des premiers temps du Christianisme, et tout cela par amour.

— Oh ! il est beau d''ètre aimée ainsi , interrompit madame de Yas Concellos avec une émotion qu'acné ne déguisa pas; la suite, docteur, la suite.

— Cet amour fut mal récompensé. Le pauvre diable avait pour ami un jeune homme du monde ; ce fut lui qui conduisit Paffaire : une fcte fut organisée, la femme idolâtrée y assista, on la conduisit dans un magnifique château , rien ne fut épargné. Par les soins de Tami

LA VEILLlv DE LA RUINE. 225

oHicieux, le pauvre employé s^itail transformé aux yeux de son idole en un lioninie puissanimcnt riche ; et le soir on dit à la femme . Cet homme , qui se fait passer pour millionnaire est tout simplement un misérable qui n*'a qu''un jour à vous donner, et qui vous le paie. Eh îjien, ce pauvre artiste ne savait rien, il était la tout entier à son amour, il voulait son jour de bonheur, c''est vrai, mais sans arrière-pensée, sans caleul , et le lendemain il était bien décidé à niourir. Or, celle qu'ail aimait se croyant jouée, Taccabla do son mépris , et voila pourquoi , dit-on , il est devenu fou.

Madame de Vas Concellos était toute droite, la poitrine gonflée, les yeux presque humides. De temps en temps , pendant que le docteur parlait, elle avait détourné son regard sur Alfred de FEslorade , qui rougissait. Tous les auditeurs semblaient comprendre que , sous les apparences de celte scène, se cachait un sens secret et palpitant d''intérct personnel.

— Docteur , dit madame de Vas Concejlos I IÇ

d''une voix tremblante, je ne vous demande pas le nom du fou , mais le nom du traître. Je n'ai pas besoin de connaître Pun pour le plaindre, mais j''ai besoin de connaître Tautre pour le me'priser.

On sent que cette question n'était pas franche -. madame de Vas Concellos avait réponse à ce qu'elle de'sirait, mais elle voulait une injure flagrante , un scandale ; et d'une autre main que la sienne la marque lui paraissait plus flétrissante.

— J'ignore les noms, dit le docteur.

— En ce cas , dit madame de Vas Concellos, c'est donc a moi à ajouter une moralité a votre histoire. Le fourbe qui s'est joué de son ami, qui l'a attire' dans un guet-apens, qui l'a tué auxyeuide celle qu'il aimait, il est la dans ce salon, il vous écoute, et on le nomme Alfred de FEstorade.

Il se fit un mouvement parmi tous les auditeurs. Alfred de l'Estorade devint pâle , et essaya de dissimuler sous un sourire le dépit

qu*"!! dévorait. La scène était complète , rien n'*y manquait ; personne nVsa plus reprendre la parole , et tous les assistants disparurent un a un sans saluer A-lfred de TEstorade , qui les suivit quelque temps après. Le docteur resta le dernier auprès de madame de Vas Concellos. — Docteur, dit celle-ci en le reconduisant , j''irai demain visiter votre maison de santé' , vous me montrerez votre fou.

UNE MAIgON DE SANTE.

Le lendemain , en effet , madame de Vas Concellos se rendit à la maison du docteur. C^était une maison de santé située dans un des faubourgs de Paris, une maison blanche entre cour et jardin, encadrée entre de grands arbres qui projetaient leur ombre sur la façade

232 JACQUES l'ATRU.

et donnaient à Thabitation une apparence sépulcrale. Celle maison réunissait en elle le double caractère de la maison de santé et de la prison; le jardin était vaste , bien aéré, entrecoupé cFeau , seulement les fleurs en avaient été soig^neuscment écartées par prévoyance liygiénicjue ; on avait craint c|ue leur parfum portât au cerveau des malades et en augmentât Faltération . Les croisées du second étage étaient garnies de grilles , c'^était la le second cachet dont nous avons parlé. Du reste , tous les employés de cette maison avaient un air de discrétion comme dans tous les établissements où Ton se trouve en contact avec les malades. Le docteur reçut madame de Vas Conccllos dans son salon, et supprimant tous les préambules d''usage, lui dit :

— Madame, allons voir notre fou. Je dis notre , car j^ii tout lieu de supposer qu''il e?t aussi bien à vous qii'lx moi. Cependant j'ai besoin d^uie confirmation franche ; si vous êtes, en effet, l'héroïne de son liisloire, votre vue

UNE ftlAlSON DE SANTÉ. 233

peut le perdre ou le sauver, et nécessairement elle produira une crise qu''il est de mon devoir de raisonner. Parlez-moi franchement; connaissez-vous cet homme ?

— Je le connais , répondit madame de Vas Concellos.

— Ainsi, c''est vous qu'il a aimée ; c''est a vous qu''a été dédiée cette fèlc dont je vous ai entretenue hier ; c''est vous qui , par vos mépris, mérités ou non , avez amené sa folie à son dernier paroxisme.

— Cest moi , dit madame de Vas Concellos. Tenez, docteur, cctlc chose est sérieuse, sérieuse pour le malacje dont la vie est peut-être en danger, et qui court risque de la perdre en recouvrant la raison ; sérieuse pour vous qui vous intéressez à lui , et qui d^ailleurs êtes honnête homme et que j"'cstime; sérieuse pour moi , par des raisons que je ne vous dirai pas, certaine que vous les devinerez.

— Vous Paimez donc ? dit vivement le docteur P

— Peut-être, mais à coup sur je donnerais ce que j'ai de plus cher au monde pour lui rendre la raison qu''il a perdue. Ainsi , docteur, si vous croyez que ma vue puisse lui être fatale , dites-le-moi , et je ne le verrai pas. Pensez-vous d'abord qu'il me reconnaisse? pensez-vous que le délire du cerveau n'amène pas a sa suite le trouble des faculte's physiques? Son regard n'est-il pas altéré comme sa tête ?

— Il vous reconnaîtra, madame. Seulement il y a la une question de temps. Peut-être sa reconnaissance ne durera-t-elle qu'une seconde; peut-être durera-t-elle assez pour le tuer. Les conséquences de votre apparition ne me sont pas plus connues ; seulement , dans l'état où il est , il n'y a d'autre moyen de le sauver qu'une crise profonde. Il lui faut une secousse pour le rendre a la raison ou pour l'anéantir. Ceci ^ madame , est au-dessus de toutes les prévisions humaines , c'est du hasard, c'est a pile ou face que nous allonn jouer. Venez.

Le docteur la conduisit dans le jardin. Au

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