‹ Jacques Patru (volume 3)Chapitre 5 sur 7 · UNE MAISON DE SANTÉ · texte numérisé non relu

UNE MAISON DE SANTÉ

Vas Concellos assistait à cet ctrange spectacle avec une émotion croissante. Elle détaillait les traits de Jacques Patru avec une sorte d'aviditë; elle contemplait cette maigreur delà face, celte lueur fauve des yeux, ces rides précoces qui accusaient bien des luttes intérieures, bien des souSFrances dévorées , et avec une amertume qui n''etait peut-être pas exempte d''orgueil (car à quel sentiment humain Forgueil ne se mêle-t-il pas?) elle se disait: Cest moi qui ai fait tout cela ! Tout à coup le docteur se mit à frapper des mains fortement comme un homme qui assiste h la représentation d^ui excellent concert. Les exécutants se dressèrent en même temps, et portèrent les regards autour d''eux d^in air effrayé :

— Bravo ! bravo ! s''écria Jacques Patru , parfaitement exécuté ; vous voyez bien que le public applaudit ! Oh ! si elle était la, elle.' si elle assistait à mon triomphe , si elle pouvait partager ma gloire, peut-être serait-elle heureuse , heureuse et fière , car enfin je suis un

grand artiste, moi ! et une femme peut m'aimer

sans rougir.

— Venez , madame , dit le docteur , il est temps.

Et , écartant le feuillage , ils se trouvèrent tous deux dans la rotonde. Tous les fous s''enfuirent à leur aspect comme une bande d*" oiseaux ejEFarouclîés. Un seul resta, c''était Jacques Patru. Il regarda d''abord le docteur d''un air indécis et troublé , comme un homme qu''on vient d'arracher a une occupati on chérie. Tout à coup son regard s''arréta sur madame de Vas Concellos ; il poussa un cri et tomba. Le docteur se précipita vers lui , et lui appliqua sa main sur le cœur pour en signaler les battements.

— Nous Tavons tué , dit madame de Vas

Concellos tremblante.

— Pas encore, dit le docteur; mais j'ai peur qu'il ne survive pas à ce dernier coup.

— A.U nom du ciel , docteur, sauvez-le, reprit madame de Vas Concellos au comble de

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rémotion. Si vous le sauvez pour aujourd''hui, je me charge de le gue'rir.

A Taide d'un domestique, le docteur transporta Jacques Patru dans la chambre qu''il occupait , et lui pratiqua une saignée abondante. C'était madame de Vas Concellos ellemême qui l'assistait. Le malade reprit peu à peu l'usage de ses sens, et donna des signes de vie ; seulement ses yeux étaient hagards , il poussait de temps en temps des exclamations inintelligibles, une fièvre cérébrale très intense s'était déclarée. Au bout d'une heure a peu près de soubresauts fébriles et de murmures étouffés , l'affaiblissement de la saignée amena le sommeil. Le docteur et madame de Vas Concellos restèrent auprès de lui en silence , tous deux inquiets et tristes.

— Docteur, dit à la fin madame de Vas Concellos à voix basse, qu'en pensez-vous, la main sur la conscience ?

— Je pense, répondit le docteur, que Dieu

5*50 JACQUES PATnU.

peut le sauver, s*")! le veut ; mais, excepté lui , personne ne le pourra.

— Ainsi vous êtes convaincu que la médecine est impuissante dans un cas pareil.

— Oui , dit le docteur, voyez : voilà la face qui se décolore , le sang* se porte de nouveau au cerveau, les tempes se gonflent; il faut encore une saignée, et , après cette seconde saignée , je ne réponds de rien. Seulement il mourra plus doucement dV'puisemcnt que d''apoplexie.

— Essayez encore, dit madame de Vas Conccllos suppliante.

Uns seconde saignée fut pratiquée, et Jacques Patru s''y prêta sans bouger : c''était un corps inerte , qui n''avait plus mcme la puissance du délire.

— Ecoutez maintenant, docteur, reprit madame de Vas Concellos , vous m''affirmez que la médecine est impuissante pour le sauver. Ainsi la demande que je vais vous faire ne peut pas enlraîner des conséquences plus

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jjraves que celles que nous avons à craindre. J"'aimc cet Ijornsnc, iloctcur; s'A doit mourir , je veux lui donner jas(|u''ii la fin des soins qu''il ne reconnaîtra sans doute pas. Cet homme est devenu ma propriété par le mal que je lui ai fait; je le re'clame. Dans une heure, je reviendrai ici, je remmènerai avec moi et je le conduirai où bon me semblera. S""]! passe cette nuit, je passerai la nuit a ses côte's, je serai sa gardemalade ; je Penscvelirai s''il meurt ; s''il vit, je lâcherai de lui rendre la vie douce et de lui donner du bonheur en ëchange de Pamour qu''il m''a voue. Je n\ai pas besoin de vous dire que je compte sur vos conseils , sur vos lumières pour le sauver , vous cm[>loierez tout ce que la science vous a enseigne, moi tout ce que le cœur me dictera. Croyez- vous, docteur, que ma demande ne so t pas indiscrète? Croyezvous qu'une pareille concession de votre part ne vous compromettra pas? Dites, docteur ; mais dites donc?

— Revenez dans une heure , répondit le I 16

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docteur, qui , pendant ce temps, avait tenu les yeux sur le malade, épianlson souffle, étudiant les lignes de sa figure.

Au bout d''une heure , une voiture s''arrêta à la port«. Madame de Vas Concellos en descendit , et trouva le docteur dans la cour ; il avait la figure grave et les yeux secs :

— Eli bien ?dit-eile.

L'AGOIVIE.

ift$i--V-

Le récit qu''on vient de lire , fait en chaise de poste par Alfred de TEstorade au comte de Terny , avait duré jusqu''au soir. On comprend maintenant pourquoi nous n''avons pas dû le conter en les mêmes termes quWlfred de rEstoradc Tavait conté à son compagnon

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de voyage. Le diplomate, en effet, avait parle comme de moins habiles que lui eussent parle en pareille occurrence, fort bien d'eux, fortmal des autres. 11 avait Falsifie' les faits à son avantage , présenté madame de Vas Concellos comme une énigme commune , Jacques Patru comme un fou ordinaire, et s*'était donné à luimême un rôle de roué de bon ton. Nous devons dire cependant, et peut-être pour nous excuser d''une bizarrerie, qu*" Alfred de TEstorade suspendit son long récit , comme nous l'avons suspendu nous-mêmes sur celte interrogation : Eh bien ? Une pareille suspension substituée au lieu et place d'un dénouement était de nature à exciter la curiosité et Tétonnement du comte de Terny, qui s'était montré auditeur si bénévole.

— Eh quoi! dit-il au narrateur, est-ce ainsi que finit l'histoire ?

— Pour moi , oui , répondit l'Estorade ; comme toi, j'en suis resté à un point d'interrogation ) et mon esprit flotte entre deux so-

LAGONiË. 247

lulions contradictoires. D une paii, le docteur de qui je tiens tous les détails que lu viens d''enlendre m''a affirmé que Jacques Patru était mort, et que madame de Vas Concellos, a son retour, au lieu d^m amant qu''eHc cher-^ chait , «""avait trouvé qu'Hun cadavre. Mais d''autre part, le docteur ne m'a pas affirmé celle noxiTelle avec cet accent énergique qui caractérise la vérité , et depuis, voici ce qui m''est revenu. On affirme que Jacques vit encore , et que sa mort n''est qu'un mensonge convenu entre le docteur et madame de Vas Concellos ; on prétend aussi que Jacques n''est plus fou , et qu''il est aimé ; on prétend enfin qu'il y a quinze jours madame de \as Cmicellos et lui sont partis ensemble pour Saint - Pctersbourg.

— Prodigieux ! dit le comte de Tcrny ; et voila ton voyage expliqué. Tu cours après les fugitifs , comme Cassandre après Arlequin et Colombine ; il ne te manque qu''un menlon de galoche , une perruque grise et ime canne à

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bec de corhin pour rendre la comparaison complète.

Ce qii'' Alfred de TEslorade ignore, nous le savons, et nous allons vous le dire ; la vcrilc qu'il cherche, la voici : voici ce qui s'*est passe en realite. Lorsque madame de Vas Concellos revint à la maison de santé, le docteur ne conservait plus dVspérance ; Jacques était étendu sur son lit , sans connaissance et sans mouvement ; de temps en temps seulement un frisson facial, une légère convulsion de la bouche, un gonflement des artères quiprojelait, sur le front et à Tangle des yeux , un reflet rougepâle , aussitôt évanoui qu'aperçu , accusaient les derniers efforts de l'instinct vital qui se débattait contre les étreintes de la mort. Sa figure, blanche et maigre, se prêtait à toutes les combinaisons de Fombre et db la lumière, se détachait comme un buste de marbre blanc sous un rayon du soleil, et ressemblait à une de ces têtes de moine du moyen âge endormi dans la contemplation. Conduite par le doc-

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leur, lorsque madame de Vas Concellos aperçut celte tête que tant de souffrances endure'es à cause d'acné avaient bouleversée, quand elle vit ces cheveux sans mouvement , adhérents au front, ces yeux fermes et recouverts de leurs cils comme d''un linceul, ces lèvres serrées et froides, ce front vaste et haut où semblait se dérouler un monde d''espe'rances évanouies, de pensées éteintes, d''illusions mortes; par une de ces révolutions qui sont assez ordinaires aux femmes , elle s''éleva tout d^m coup et avec une ardeur héroïque au niveau de ce magnifique drame dont elle était le prétexte: toute la vie de cet homme, résumée dans soi? amour et dans son génie, lui apparut ce qu''clle était réellement. Et quel orgueil de femme n''cùt pas été flatté de tant de dévoùment, de tant de passion, de tant de folie ? Or, Porgueil rend les femmes héroïques ; il semble qu'elles souffrent quand un homme les dépasse, et qu'houes lui envient ces palmes du martyre pour lesquelles elles se sentent faites ; elles se gran-

2o0 JACyUES PATRU.

dissent pour alteindre à cet idéal d'amour dont le germe fleurit dans leur âme ; c''est une lutte qu''elles engagent, et elles s'y jettent avec toute Pénergie, tout Fentraînement, toute la dévorante activité qu*'elles ont coutume d''apporler dans toutes les luttes qui tiennent essentiellement aux principes de leur organisation nerveuse.

Le docteur avait raconté a madame de Vas Concellos Phistoire de Jacques Patru, cette magnifique illusion d''un homme qui , naïvement, saintement, avec la foi d'un enfant à qui sa mère a promis une des étoiles du ciel , avait enduré pendant un an toutes les privations , dans Pespérance d'une journée, d'une seule journée de bonheur. Le mystificateur qu'Alfred de PEstorade avait présenté aux yeux de madame de Vas Concellos en la personne de Jacques Patru, laissait dorénavant la place à une de ces sublimes personnifications de la persévérance et de la folie artistiques que les femmes aiment tant; et cette disposition que nous attribuons aux

l'agome. • 261

esprits féminins est si vraie, que parnii ies plus nobles et les plus hautes dames, il n'y en a pas une qui du fond du cœur n'envie, en lisant les journaux, le sort de ces petites filles qui se font assez aimer pour pousser leur amant au suicide. Après le bonheur de faire vivre celui qu'elles préfèrent , il n'y a rien de plus doux pour les femmes cpiela douleur de le tuer. Madame de Vas Concellos obe'issait a cette loi du cœur, a cette fatalité de l'imagination, dogme aussi réel et mille fois plus entraînant que le dogme de la fatalité matérielle. Nous Pavons admirée sur son piédestal , froide et digne au milieu des hommages et des adulations, jetant l'or au hasard avec la prodigalité d'un Nabab, enveloppée dans son auréole d'orgueil et de beauté, et dominant les cœurs sans chercher à se les attacher, comme toutes les royautés polissantes et sures d'elle-même. Tout a coup, el le se dépouilla de son passé , oublia ses souvenirs, raya ses jours écoulés , et de ces pages bigarrées où elle avait écrit tant de triomphes.

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tant de plaisirs , laiil crcxtravagaiiccs mystérieuses, clic se composa une seule page, nette et blanche comme la robe cFune première communiante; elle était prête à recommencer son existence : ainsi que toutes les femmes qui font leur premier roman , madame de Vas Concellos fit le sien magnifique. Jusque ruelle avait ve'cu a la manière des polypes qui se teignent de toutes les couleurs du soleil et des eaux, et empruntent a des corps étrangers leur vie et leur lumière ; son cœur, comme un tabernacle impénétrable , ne s''était jamais ouvert; elle s''èlait contente'e de voir brûler Tencens devant elle, en en aspirant les parfums avec la nonchalance d\me divinité blasée sur les jouissances et les altribuls de son rôle. Mais voici qu'Hun événement inouï avait brisé cette enveloppe de superbe insouciance et d''orgueilleux sloicisme ; elle n'avait jamais prévu un amour comme celui de Jacques ; son imagination se trouvait dépassée , et par cela même elle se sentait domptée.. A.joulcz à cela

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que cel homme sinoiilier, ce pauvre musicien, ce sublime amoiu'eux, ce Don Quichotte melancolifjue et sérieux était la gisant sur un lit de mort, les yeux éteints, et prêt à rendre Pâme. S''il avait e'tc vivant , agissant, parlant, peut-être madame de Vas Goncellos auraitelle e'chappé , après quelques instants de combat, à sa dévorante ambition d''aimer , à ses désirs de lutter en folie, en dévoùment,en héroïsme avec cet homme héroïque et dévoué ; mais aux charmes irritants de Fimprévu se joignait ie sentiment de Timpossible , et Fimpossible est pour les femmes une montagne aride et caillouteuse a sa base , mais couverte de fleurs au sommet, qu''elles brûlent de gravir au risque de se déchirer les pieds ; c''est une montagne semblable à cette montagne d''aimant dont parle Sindbad le marin, et qui attirait a elle les plus gros vaisseaux a dix lieues en mer.

Le docteur considérait Jacques Patru comme mort ; madame de Vas Conccl|os de-

meura lonjv-tcmps silencieuse, mais silencieuse seulement des lèvres. Dans son cœur elle formulait les invocations les plus ardentes et les plus impérieuses pour le rappeler a la vie qui lui échappait.

Non, se disait- elle , sa destinée n'^est pas finie; il est impossible que la chaîne qui nous unit soit brisée au premier anneau ; je ne dois pas vivre avec Fidée qu^m homme m'^a aimée plus qu'ail n'est donné aux hommes de le concevoir, et que je ne lui aurai pas rendu tout son amour, que je ne Faurai pas égalé, que je ne l'aurai pas vaincu. J'ai une dette sacrée à acquitter, et je ne pourrais acquitter ma dette ! Cela n'est pas juste , cela ne sera pas î

Ainsi elle parlait intérieurement, ainsi elle rassemblait toutes ses volontés en bloc, comme si elle eût connu les lois de ce fluide magnétique qui commande impérieusement aux organes humains , et qui un jour peut-être triomphera de la mort même.

Puis, par luie transitiçn assez commune,

l'agonie. 255

elle redevint femme comme les autres , c'*està-dire souple , suppliante , caressante, des larmes dans les yeux, et des tremblements dans la voix, comme si désespérant de soumettre la mort elle eut voulu la séduire ; elle s''agenouilla devant le lit du malade , prit sa main dans la sienne , la baigna de ses pleurs , la posa sur sa poitrine, cherchant a lui communiquer la chaleur de son coeur. Jacques ne fit pas un mouvement, ne donna aucun signe de vie: quand madame de Vas Concellos laissait aller la main de Jacques , elle retombait inerte , et le visage de celle-ci se crispait alors douloureusement. Comment exprimer à la fois tous les sentiments que nous avons décrits, et Pemportement de la reine qui s''indigne de voir pour la première fois ses ordres méprisés , et la colère de Penfanl gâté qui sY^tonne qu''on ose résister a ses caprices , et Fimpatience d''une femme belle et savante qui , après avoir prodigué toutes les séductions de sa beai^té, tous les entraînements de son esprit ,,

2 m JACQUES PATRU.

toutes les mollesses de son regard , tous les enivrements de sa voix, trouve devant elle un visage inflexible qui semble lui dire : Je ne veux pas de vous ?

— Docteur, demanda-t-elle en se relevant, tout est-il donc fini? N*'avons-nous plus d"* espoir ! j\lais qu''est-ce donc que votre science, docteur :* Vous me regardez faire . vous me voyez pleurante, retenant des mains et du cœur cette belle et noble vie qui menace de s^éteindre , essayant de raviver de mon souffle ce flambeau qui s''est consume pour moi , et vous restez là immobile comme une statue sur un tombeau* Vous devez connaître les moyens de sauver cet homme, docteur, il y en a, j''ensuis sûre; et s'il n^y en a paS; invenlez-en , docteur, je veux, je veux, je veux qu'il vive.

Elle avait articule' trois fois ce mot : je veux, avec un accent différent, la dernière fois sa voix se brisa au milieu des sanglots.

— La science est impuissante , dit le docteur dHinc voix grave; entre lui el la mort il

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n'y a plus que Pespace qui sépare une oran«e de son ccorcc; il ne souffre plus et la cessation des souffrances est la mort même.

— Il faut pourtant le sauver, dit madame de \as Concellos; il le faut, je le sauverai moi.

El avec une fougue incroyable, une ardeur que les paroles manquent pour exprimer , , elle précipita son visage sur le visage du moribond , ses lèvres se promenèrent brûlantes sur ses yeux , sur sa bouciie , sur son front : quelquefois elle interrompait ses baisers pour souffler à travers les cheveux de Jacques les nioileurs de sa chaude haleine; puis roulait de nouveau ce torrent de baisers fanatiques , délirants , pénétrants et doux à la fois, acres et caressants , ardents jusqu\iu délire , et désespérés jusqu'à la rage. Soit illusion, soit que ses chaudes caresses cent fois répétées eussent en effet rappelé un reste de vie dans la poitrine du malade, elle crut sentir un souffle doux et

froid qui répondait a son souffle; elle se releva I 17

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lii'usquomeut, et elreifjnanl vivement la main du docteur :

— Docteur, dit-elle, il respire, il souffre, il vit ; je savais bien , moi , que je le sauverais.

— Pas de fausses espérances, dit le docteur toujours impassible; ce souffle que vous venez de recueillir, c''est la transition de la vie à la mort , c''est le dernier soupir de Tàme avant de monter au ciel ; n''espërez pas.

Malgré les douloureuses affirmations du docteur, le corps de Jacques , sans faire encore aucun mouvement distinct , parut reprendre un^peu d*'élasticitc , sa pâleur cadavéreuse fit place a une teinte rose qui fit saillir les veines; puis peu à peu la face se colora plus vivement , la nuance générale devint violacée , les lèvres s"* empourprèrent , les muscles suivirent ce mouvement de prog^ression et se gonflèrent visiblement. Le docteur suivait de Toeil tous ces symptômes avec Tanxiété sagace d^in maître de la science ; les méplats des yeux et de la bouche s'allumèrent

l'agonie. ^Hf)

comme des charbons , cl enfin une vapeur rongée et sanguinolenle seml)la envelopper celle tète de malade comme d^me auréole.

— \ oyez, voyez, disait madame de Vas Concellos,c''estrespoir,c''csllavie,c'esllebonlicur !

Le docteur liochait la lèie en silence.

Tout a coup Jacques Patru fit un brusque mouvement du col , et ouvrit fixement les yeux c|ui tombèrent à plombsur la figure palj)ilante d''aviditë de la belle dame (ainsi que Jacques rajipelait autrefois); en même lemps ses lèvres sV'ntr*'ouvrirent et montrèrent deux rangées de dents blanches etroiteinent serrées ; puis les vaisseaux du col se gonflèrent , on eût vu- distinctement le sang courir a flots pressés dans les veines , combler les artères et se croiser en tous sens comme les fils capricieux d\me trame empour]>rée.

— Voyez, dit encore madame de Vas Concellos au comble de la joie.

— Cest riiémorragie , dit le docteur avec un peu plus d'émotion qu''iln''en avait montré

200 JACQUES PATRr.

jusque-la. Relirez-vous, raniour a fait sa part, c''cst maintenant à la science de faire la sienne.

La tèle de Jacques Patru elail retombée sur Poreiller, des gouttes de sueur ruisselaient de son front , et ses cheveux moites et hérissés semblaient avoir reconquis le mouvement ; ses longs cils abaisses de nouveau s^^gitaient , et de sa poitrine s''échappaicnt des soupirs convulsifs , produit de IVppression , et semblables a ceux d^ni prisonnier qui aspire à briser les barreaux de sa cellule; Tapoplexie était imminenle ; sur Pemploi d^nie seconde reposait la vie ou la mort de Tarliste.

Madame de Vas Conccllos regarda une dernière fois cet homme quVUe venait de disputer à la tombe de toute la force de sa volonté , et comme le docteur réitérait son injonction d^me voix plus impérieuse , elle se relira en jetant à celui-ci quelques mots d^me voix où perçaient les délices du paradis à travers les angoisses de Penfer :

— Sauvez^ le moi ! docteur,

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