L.\ MKSKiniON. 1J
Gtiartl à travers les ehanips ennemis, loin de ce drapeau rjiii est encore la patrie? Comment avait-il e!e amené à l'orfaire li l'iionneur ? Comment avait-il oublie son devoir de Français et de clarinette, et brave la peine terrible qui attend le transfuge? Cest qu'il n\^ avait plus tour lui ni drapeau ni patrie, et que son àmc était absorbée par un senlimL;nt plus fort (]ae le soin de son iionneur. L'honneur militaire avait toujours été pour Gérard un mot vide de sens : il voulait être aitisle et rien de plus ; \:\ gloire de son nom ne ic touchait pas le moins du monde sous le point de vue guerrier, et pourvu que Carlina , la belle cantatrice , voulût bien se laisser aimer de lui, pourvu (ju''elie chantât la musique qu''il avait composée a son intention , pourvu que son opéra fût joué el applaudi , pourvu (pi''on le considérât un jour connne un digne élève de Mozart el d'Haydn , il se souciait fort peu de l'opinion de son colonel et de passer pour un traitre aux yeux du ministre de la guerre. Il avait déserté sans
Ils JACQUES PATRU.
honte comme sans peur , au moment oii Tarmec s'hâtait assez approchée de Dresde pour <|ue le pouvoir d'altraction renfermé dans cette ^ille agit comme un aimant sur l''or{janisme du musicien et dcTamoureux. (>arlina était la , ({ui rappelait de toute la puissance de ses charmes, et sans plusd''hésilation il se décida a la rejoindre et a lui porter sa partition, quVlle connaissait déjà en partie et qu''elle lui promettait toujours de faire jouer.
Gérard partit donc un soir pour Dresde avec son précieux opéra et sans prendre dVitrcs précautions que celle de changer son uinforme contre un costume de paysan. 11 avait environ dix lieues a faire et ce furent dix lieues d''espérances platoniques et d''extases musicales. L\nir était pur et frais, la campagne belle et souriante , la roule était facile et conduisait au bonheur. Gérard parcourut ces dix lieues sans regretter un seul instant le bivouac français , sans songer aux dangers que pouvait cacher la tranquillité de la nuit , sans penser à autre
LA DÉSERTION. llO
chose c[i\'ix soii opéra et a son amour. iV la poinle du jour il ëlait aux porles de Dresde , lorsqu''uii vigoureux wer da lancé à travers les brouillards du malin par cjuelque grenadier saxon , vint raj^peler notre héros aux réalités de la vie positive , et le forcer à réfléchir sur sa position. Dresde était la, sous ses yeux, et pourtant il ne pouvait en approcher sans répondre préalablement li cette impérieuse inteiTOgation du qui vive , ou sans se résigner à recevoir deux onces de plomb dans la tète.
Encore ne fallait-il pas perdre le temps en délibérations , car un second wer da , accompagné iFun petit craquement sec et menaçant, vint lui apprendre que le grenadier tenait beaucoup a obtenir une réponse , et qu''il avait armé la batterie de son fusil. Gérard ouvrait déjà la bouche pour avouer sa qualité de déserteur et se mettre a la disposition de Fennemi, lorsqu\ine voix vibrante , partie d''auprès de lui, prononça quelques paroles sacramentelles, dont le premier effet fut d'apaiser subitement
VIO JACOLES PATHU.
la curioslU; fâcheuse du faclionnalrc. Gérard se relourna pour remercier le protccleur officieux qui avait si Lien répondu pour lui et se rnpprocliade ce pcrsonnag^c. Ce'tait un jeune homme de petite taille, de figure douce et maladive , qui tcMiait sous le bras un rouleau de musique, et a la main une boite a \iolon. Ge'rard se sentit rassuré en songeant aux liens de confraternité qui devaient exister entre lui et cet inconnu. Ce dernier se chargea d'entamer la conversation .
—Les portes sont encore fermées, dit-il, et nous n''entrerons pas avant une heure.
— Tant pis ! dit Gérard , car la matinée est humide et le brouillard malsain : voulez-vous fumer une pipe comme préservatif?
— Volontiers , reprit Faulre , quoique le remède ne vaille guère mieux que le mal.
— Je ne sais pas trop s**!! me sied de vous plaisuîrc ; cependant , peut-on vous demander ce nui vous oblige a humer Pair froid du matin!
— Duh ! il faut bici^ se divertir un peu.
LA DÉSKRÏION. lîl
J'ai obtenu du gouvernement militaire un laissez-passer pour Racleberg, un petit bourg à trois lieues d''ici , oii j''avais une cousine à marier et a faire danser. On a bu, on a valsé , comme si les Français étaient a cent lieues, et me voilà de retour avec une seule corde à mon violon.
— Jevous en fais mon compliment , ditGcrp.rd ; cela prouve que la fête e'iait joyeuse : maintenant , permettez-moi de re'pondre à votre confidence par une autre et de réclamer ' devons, en votre qualité d'artiste , un service signalé; je suis musicien comme vous et je n^ù pas de laissez-passer. Vous m''avez déjà sauvé du coup de fusil de cet enragé factionnaire ; il faut que vous me sauviez maintenant des rondes et des patrouilles.
Et alors, sur les bienvaillanlcs paroles du musicien allemand , Gérard lui conta riiisloirc de sa désertion , sans lui rien cacher des motifs qui l'avaient jeté dans cctie voie périlleuse ; il lui parla de ses projets , de se? es-
12*i JACQUES PATRU.
peranccs , de ses travaux , de ses œuvres , et enfin au bout d''une heure les deux artistes s''en tendaient si bien que le Français consultait rAllemand sur le mérite de sa partilion et que celui-ci en feuilletait les pages en connaisseur et souvent en admirateur ëlonne. lîref , lorsque Theure de Pouverture des portes eut sonné , ce ne fut pas l'Allemand qui parla le premier de pénétrer dans la ville. Quelques heures après, Gérard était aux pieds de Carlina, dont son nouvel ami lui avait sans peine indiqué la demeure.
Carlina reçut son adorateur en femme que n''étonne aucune aventure bizarre ; elle trouva tout simple que Gérard eut joué sa tcte contre le plaisir de la voir et payé de son honneur la gloire de faire représenter un opéra. D'ailleurs elle n''était pas habituée a. réfléchir long-temps sur les positions difficiles, en sorte qu''elle ne songea qu'ail faire recevoir Fopéra de son protégé , sans s''inquicter autrement des suites. Au bout de quelques mois
de démarches et de sollicitations , le directeur du théâtre cédait à ce qu'ail appelait le caprice tic sa prima donna, et mettait en répétition Toeuvre de Julien Gérard. Mais le destin n''aYait favorisé le pauvre sergent de musique pendant ce peu de temps que pour le frapper d\inc manière plus terrible au moment dn triomphe. Le jour même de la répétition générale , la grande voix du canon vint troubler les acteurs dans leurs études et Fauteur dans sa joie. Que dire maintenant pour reculer le dénoùment fatal de cette histoire ? Faut-il décrire les opérations du siège, peindre Finquiétude des habitants, la frayeur de Carlina, Finsouciance de Julien ? Ce sont là des épisodes auxquels vous ne voudriez peut - être pas vous arrêter. Vous savez comment Dresde fut pris. Quant à Julien, trahi par les affiches du théâtre , il fut bientôt retrouvé par ses compatriotes.
Hélas ! on en agit avec ce pauvre musicien
i 2'l JACyUKS l'ATUI .
coiDiiic avec iiu vcrilablc soldat : on lui til riioniicur d'assembler , tout exprès pour lui , un conseil de jjuerre; le capitaine rapporteur groupa contre lui, dans son rérjuisitoirc, loulc sorte de circonstances aug^ravantcs, et malgré le loJL'nt oratoire (|«e d(!ploya , pour la défense , un avocat nommé d^oHico, Julien Gérard fiil condauîné a mort.
Le docleur fit une palise de fjuel«îues minutes; Emilie était émue ; mais Jacques Patru , quoi([u''avant mon! ré quelque intérêt pour les infortunes du sei;>cnt de musique, restait assez fruid a ce dénouement, lorsque le docteur rcj>i-il :
— Et maintenant, mon cher Jacques, si vous me demandez pourquoi toute cette histoire, et comment elle a trait a ce c^ue je vous disais lanlot, que souvent le génie meurt inconnu; je me bornerai à vousréjiondre que le jeune homme maladif, qui avait applaudi à la partition de Julien Gérard, avait nom Maria Wabrr. Lccroy( z-vous juge comj)élcnt ?
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— Mais onFinnc roslo-t-il v'inn de cc\ adniiral>!o oiivra^'O , dit Jacques Palru m .souriant a V rc ironie r
— Attendez donc la fin de mon liisloirc , repondit le docteur. Le colonel , qui avait réellement de raffcclion pour la créature qu''il croynit avoir formée, profita de sa toute puissance pour sauver a sa manière Julien Gérard. Le sergent de musique fut amené sur le lieu de Texéculion : on lui banda les yeux, on le fit mettre un j»enou en terre à vin^^t pas d'un peloton de fusiliers, et le peloton le tira. Julien Gérard tomba la face contre triro. Une heure environ après Pexécution , nn de ses amis du réjyimcni vint le relever. Les balles avaient été retirées des cartouc]ie.=; , le corps de Julien était sain e! sauf; mais maliieurcusement son esprit avait été frappé ; il était devenu fou , il Test encore, il le sera 'oajours. Sa fo]ie est bien douce d:\ reste : il se croit dans le ciel ; il enlend iesconeerls desan.oes; il pri'tend qu^il (>sl un dos ex^'culants dans
les symplionics que compose sainte Cécile.
Que voulez-vous, madame, ajouta le docteur en se tournant vers Emilie, Carlina ne vous ressemblait pas ! Elle n'éprouva que de rhorreur pour Tclat où elle avait mis cet homme si déroué a son amour et à son art , et bientôt elle Tabandonna a jamais.
Telle fat la fin de ce long récit que le nar-. rateur ne fit suivre d\'iucune réflexion, et qui cette fois ne fut point Tobjct de remarques ironiques.
Puis, après quelques instants de silence, le docteur prenait congé des deux amants, ctdi«;ait à Jacques Patru en serrant la main d''Emilie encore toute attendrie :
— Aimez bien cette femme la , vous lui devez tout, la raison, le génie, le bonheur.