‹ Jacques PatruChapitre 4 sur 9 · LES DANGERS DE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

LES DANGERS DE LA MUSIQUE

LES n VNGEBS DE L\ Ml SIOUE.

On célébrait la fête du Baïrani , a Bagdad : la voix des muezzins retenlissail sur toutes les places publiques , et les minarets , comme des flèches de fer , élevaient dans les airs leurs aiguilles e'tincelantes. La ville entière était illuminée , et des myriades de lumières , serpen-

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tant en guirlandes sur le fond azuré' du ciel , donnaient à la cite bénie un aspect magique. Seulement tout restait calme et silencieux : les fêtes des Musulmans ne sont pas , comme les nôtres , empreintes de ce caractère remuant qui distingue les peuples de TOccident, et avant tous le peuple français. En Orient , on adore Dieu gravement, solennellement, sans mélange d''affectation extérieure et de distractions mondaines, et Ton croirait risquer le salut de son âme , si Ton consumait en plaisirs un des grands jours consacres au culte , aux ablutions , aux prières et aux expiations.

Le kalife Haroun-al-Rascliid , le plus grand des kalifes, si Ton en croit la tradition des Mille et une Nuits , sortit avec son visir GiafiFar pour voir par lui-même ce qui se passait dans la ville et aux environs , et s\'issurer que tous les Musulmans suivaient exactement la loi du prophète et observaient fidèlement les pratiques prescrites par le Koran. D''ailleurs ces sortes de promenades mystérieuses étaient

assez de son goût. Quoique bon musulman ( et assurément personne ne se fût permis ircn douter ) , il ne de'testait pas les aventures , et aimuit à se mêler incognito à la vie privée de ses sujets. Aussi quel parti les conteurs orientaux n''ont-ils pas tiré de cette disposition d'^esprit remuante et curieuse ? Tantôt lekalifc redresse un lort, punit un crime, découvre un grand talent jusque-l'a enfoui dans Fobscurité ; tantôt il rencontre un portefaix qui lui donne des leçons de morale , ou fait rendre gorge a un injuste cadi. Et quelles histoires on lui raconte ! déjeunes princes, beaux comme le jour , devenus tout d\m coup borgnes pour avoir de plu à quelc[ue mauvais génie; trois soeurs transformées en chiennes noires ; des poissons enchantés , et des statues parlantes , et des femmes muettes. Heureux kalife qui n*'a qu''à se promener pour rencontrer un miracle ; heureux ce beau climat d''Oricnt , oii la réalité est si merveilleuse , qu'on est obligé d'imaginer d''incommen-

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surablcs merveilles pour surpasser la n'aliU: l Dans CCS excursions quorullenncs , GiafFar était le compagnon fitlcle du kallfc. Ce Giaiïar est le type du dévouement absolu et de Tobéissance passive , comme le kalife est le type de la grandeur et de la magnificence. Les aventures plaisent peu a Giaffar ; il aime au contraire le repos , la paresse , la fumée du narguilé et la sieste après le repas : mais il est grand visir , et suivre le kalife a tout moment, en loul lieu , dcloumer les orages qui menacent sa tète , subir les reprocbcs et laisser a son maître tous les éloges et tous les plaisirs, ce sont la les devoirs de sa charge , et Giaffar «""oserait y manquer. Dans cette association du mailrc et du serviteur, celui là représente Taction et celui-ci la passivité. A Pun les génuflexions , les actions de grâce , les festins splendides ; ;i Taulrc les vociférations , les dangers de toutes sortes , et s'il y a lieu les coups de bàlons. Nous devons le dire à la gloivc de Giaffar, jamais visir ne joua mieujç

son rôle ; jamais clans rhisloire on ne l'entend se plaindre , ni rcgrcllerson gîlc, ni invoquer Mahomet et le prier de changer rcsjn'it aventurier de son maître. S'il se permet de donner quelques conseils au kalifc , c'est avec la plus grande discrétion , et sans jamais laisser paraître rintcrct personnel ; modèle d\'djncgalion , de bonhomie , de fidélité . véritable musulman des beaux jours , sacrifiant tout ii son maître , même le soin de sa conservation qui pourtant lui est bien cher ; admiralilc et digne bourgeois de Bagdad , s'il n''eùt elc grand visir !

Ce jour-la le kalite et son digne minislic s''avancèrent assez loin dans la campagne , prêtant Toreille au moindre bruit, et se garant avec grand soin des patrouilles qui passaient de temps en temps et auraient pu les embarrasser par leurs questions, lis portaient un costume modeste , a peu près semblable h. celui des marchands , et rien en eux ne décelait Foubli d'aune haute position , si ce n''est

Fair do grandeur du kalifc qui ne Tabandonnait jamais , 'et Pair embnrrassé et craintif du \isir traînant avec précaution ses babouches Tune après Fautre , et tâchant de découvrir dans Fombre quelque embûche lendue a sa creduhlc native. Le kalife marchait le premier, et Giaffar le suivait par derrière, récapitulant en son esprit les diverses aventures ou il avait joué un rôle et tous les dangers qu'il avait déjà Iraversés : au lieu de courir la campagne comme un porteur d''eau , ou un vendeur cFamulettes , hélas! il eût été si heureux de rester dans son palais a fumer tran quillement dans une pipe d''ambre et à con templer silencieusement, en vrai Musulman, les blanches épaules de ses circa?siennes parfumées : vains rcgrels! soupirs stériles! Marche, mon pauvre Giatfar , et subis les nécessités de ta position. Marche , grand visir ; le kalife Fordonne et ta léte garantit ton obéissance ; ne pense plus à ton palais, a tes sorbets a Forange, à les beau.x tchiboucks incrustés d''or et de pier-

reries , à tes moelleux coussins oîi tu te plais tant à dormir, à tes bayadères aux yeux bleus. Lekalife est ingambe, actif et curieux, marche! lu n'as pas le droit d'être paresseux, insouciant et infirme , marche î et ne te plains pas si les ronces des chemins déchirent tes babouches et ensanglantent tes pieds. Tu ne te nommes pas Giaffar , tu es le grand visir ! marche ! marche ! Et Giaffar marchait. Plus d''une fois pourtant les caprices du kalife les avaient entraînés tous deux dans des positions équivoques ; plus d\me fois Giaffar a-ail nu ni kandjar menaçant levé sur sa poilsine; plus d'aune fois même un bâton lui avait frolté les épaules; mais qu''importe ! Le kalife alors riait aux larmes, et le visir meurtri riait aussi en grimaçant, quoique ses épaules eussent payé les délits de son maître. Quand le kalife riait, le visir devait rire : Giaffar riait,

La brume commençait a tomber; les étoiles du ciel envoyaient seules a la terre leur douce clarté , et le silence menaçant du soir aug-

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mentait la mélancolie loulc malcriclle du visir ; il avait peur en dedans , fjuoiqu"'cn dehors, pour complaire au kalifc, il parût le plus intrépide des hommes.

— Eh bien ! Giaffiir , dit le kalifc , il me semble que la soirée ne se présente pas sous de bons auspices. Voila déjà une grande heure que nous marchons , et nous ne voyons , nous n''entcndons rien qui nous promette une de ces piquantes aventures qui manquent rarement de nous arriver dans nos promenades nocturnes.

— S''il plaît a mon seigneur et maître d''ecouter Favis de son indigne esclave, dit Giaifar, nous rentrerons au palais. Il n''est pas permis de douter que tous les Musulmans ne soient occupés en ce moment à des pratiques pieuses , et il serait plus dangereux peut-être de troubler leurs dévotions que leurs plaisirs. Je frémis quand je pense que le yatagan d''un esclave peut , égaré par noire incognito , per -

ccr le cœur du kalife sublime , qui est Fombre de Dieu sur la terre.

— As-tu peurPdit le kalife.

— Peur ? objecta limidcmcnt le visir, et de fjuoi aurais-je peur? Qu''importe la \ie cruii misérable comme moi ! Mais permeltez-moi de trembler pour vous, ô kalife, permettez-moi de veiller a la conservation de vos jours précieux. Songez que votre mort plongerait dans le deuil toute celte belle ville de Bagdad , que votre prc'sence vivifie et illumine : rentrons au palais , monseigneur , la soirée est fraîche, Tesprit des eaux sème dans les airs ses émanations malsaines ; rentrons au palais , et sanctifions par la prière la fin de celte journée consacrée a Dieu.

Au moment oii GiafFar finissait sa phrase , un bruit étrange et mystérieux traversa Tespace, et arriva en même temps aux oreilles du kalife et de son visir : celui-ci laissa échapper un gémissement de frayeur.

— Qu''est-ce cela! dit le kalife , cl pourquoi

trembles-tu, Giaffar? Ne sais-tu pas ({ue je suis le protège du ciel, et que les enchantements ne prévalent pas contre moi ?

— Noble kalife , dit Giaffar en croisant les deux mains sur son turban en signe d''adoration , suivez le conseil de votre serviteur, rentrez au palais ; je crains pour vous quelque éve'nement fâcheux , et mon esprit se trouble comme averti par un pressentiment prophétique. Rentrons au palais ; croyezmoi.

Le kalife s''amusait fort des frayeurs mal dissimulées de son visir , et c'était pour lui une raison de plus de poursuivre sa route. D'ailleurs , le bruit qu''il venait d''entendre piquait sa curiosité.. \près quelques instants de silence, il reprit ainsi , non sans une secrète intention d^ironie :

— Je sais que ton courage est à toute épreuve , ô mon grand visir , et que si tu trembles , c''est pour moi seul. Mais ne me suis- je pas toujours tiré avec honneur des plus mau-

vais pas ? Ma sacrée personne n''a-t-elle pas toujoursete respectée? Il est vrai que la tienne , mon pauvre Giaffar , n''est pas aussi en sûreté ; mais , en récompense de tes services , ne t''aije pas donné toute ma confiance , et à cette heureoii personne ne nous écoule,j''oserai même dire mon amitiér' N''es-tu pa^ le confident de mes pensées les plus secrètes , le distributeur de mes grâces, Texécuteur de mes volontés, le compagnon de tous mes plaisirs ? Ton nom ne se place- t-il pas sans cesse à côté du mien ? Quand mes sujets me nomment , dans leurs épanchements , leur bon et digne maître , leur kalife vénéré et immortel, en est-il un d"'eux qui t'' oublie , toi le premier et le plus grand des visirs ? Et si la postérité me décerne des couronnes , si on me dresse un monument après ma mort comme au saint prophète , rtul doute qiie sur le piédestal on n''inscrive les sept glorieuses lettres de ton nom : Giaffar.

Le visir s''inclina de nouveau , et de nouveau porta les deux mains à son turban. Sa

fijjiirc était cpaiiouic , son coeur gonflé d'orgueil.

— Ma vie est a vous , répondit-il sans hésiter, ne suis je pas voirc élève, le rayon de votre prunelle, le souffle de votre poitrine ? Ne suisje pas entre vos mains comme la flèche entre les mains du tireur d''arc, comme l'encens dans la cassolette du derviche , comme la pièce de monnaie dans la sébille du fakir : Allah est grand , Mahomet est son prophète , et le kaîife Haroun-al-Raschid , que tous les poètes chantent, que tous les peuples invoquent à genoux, le plus grand , le plus sublime , le plus généreux , le plus resplendissant des enfants du jn'ophètc.

— Assez , assez , dit le kalife en riant ; tu abuses de la richesse proverbiale de no'.re belle langue , et te répands en comparaisons comme un fleuve qui déborde ; contiens-loi , visir , suis-moi et tais-toi.

Le kalife ïlaroun-al-Uaschid, ainsi qu'on Ta représenté, et ainsi que ses paroles même

le prouvent, était un homme tic bon sens, bien qu'ail fût parfois un peu par trop esclave de ses caprices. Il aimait la flatterie , maismodcrément, soufFrait volontiers qu''on baisât la poussière de ses pieds , et qu'ion le comparât au soleil , mais rien de plus. De temps en temps il devenait bon homme , simple , familier presque ; et pourvu que Giafïar s''cxposât dans Toccasion en son lieu et place aux coups de poignard et à la bastonnade , il lui faisait volontiers gvàce de ses comparaisons et de ses flatteries hyperboliques.

Les deux illustres aventuriers continuèrent îi marcher en silence ; de temps eu temps le vent c]ui murmurait à travers le feuillafje des lauriers roS3S en fleuis causait à Giaffar de nouvelles frayeurs. Le même bruit qui avait déjà frappe leurs oreilles se fit entendre de nouveau , mais plus distinct cette fois : cV'taik comme le son affaibli d\ni harmonica , ou le dernier soupir d''une lyre détendue,

Lç Halife s'arrêta pour juger de la direction

d''oii partait ce bruit mystérieux , et interrogea avec anxiété' la vibration des couches atmosphériques; puis étendant le bras à gauche vers un petit bois d''oliviers qui projetait son ombre sur la plaine :

— Cest par-ïà, dit-il , avançons.

Arrivés à la lisière du petit bois , ils entendirent de nouveau le son qui leur servait de guide ; puis peu à peu le bruit , d''abord incer-^ tain et confus , se détacha plus nettement dans le silence de la nuit. Le kalife distingua d''abord une gamme simple qui de la basse s''avançait à Taigu , puis une modulation grave et continue qui ressemblait a un prélude , puis enfin une douce cantilène entrecoupée de temps en temps par un trait brillant et une sorte de trille sautillant. Giaffar rcgardaitTombre qui les environnait, et ne pouvait s''empècher de tressaillir , malgré la dose de courage que les paroles flatteuses du kalife lui avaient nouvellement inoculée.

Le kalife entra hardiment dans un petit

«entier à peine battu , et précipita le pas. Les oliviers , agites par la brise , répandaient sur sa tête une pluie . de fleurs effeuillées y et le gazon , imprégné de rosée , criait sous Tempreinte de ses pieds. Au bout du bois , il découvrit une petit maison construite en stuc blanc et vivement éclairée. Un jardin entourait cette maison, et, à en juger par les suaves parfums qui sVn exhalaient, il devait être garni des fleurs les plus rares. Les émanations voluptueuses de Toranger se mêlaient à la suave odeur du merisier d''Orient ; en même temps, les sons de la musique éclatèrent nettement , et le kalife put reconnaître que plusieurs personnes accompagnaient sur des intruments à corde la voix mâle d^m homme qui chantait. Le kalife ne put s''cmpéclier d''étre surpris; jamais, dans ses nombreuses courses autour de la ville, il n'avait remarqué cette maison, jamais il n''avait entendu une musique si harmonieuse et si délicate ; et , quoiqu'il se piquât d'avoir un sentiment musical très prononcé , c'est

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tout au plus S**!! pouvait donner un nom aux inslrumenls dont il entendait les accompagnements. Du reste , on ne pouvait douter que les habitants de celte maison, quels qu'ils fussent , ne s''oecupassent en ce moment à célébrer quelque fcle. Sous Fauvent d^m pérystile en stuc comme la maison , deux lampes splendides brûlaient dans des globes de cristal, et semblaient posées exprès pour attirer Fatlenlion des voyageurs ; aux fenêtres du rez-dechaussée des lumières brillaient en profusion à travers des stores de mousseline que le vent gonflait par intervalles comme les voiles d*un navire. En s^ipprochant même de plus près, le kalife distingua des ombres qui passaient et repassaient , et crut même entrevoir une table dressée et mngnifiqucment servie.

Après la surprise, le premier sentiment quV'prouva Haroun-al-Uaschid fut le ravissement; tout dans ce spectacle imprévu exprimait si bien le bien-être , Pinsouciance et le plaisir ; balancée sur Tailo des esprits de Tair,

la musique montait si doucement au ciel , après avoir plane au-dessus de la terre comme un nuage d'encens dans une mosquée , que tous ses sens furent e'mus à la fois. Il se dit que, maigre' sa puissance , jamais ses bayadères ne Pavaient aussi fort ravi parleurs chants que ce concert nocturne. Il se dit que son palais, tout éblouissant de luxe , ne valait peutclrc pas celte petite maison blanche avec son pérystile illuminé , ses stores de mousseline et SCS orangers. Il eut regret d\Hrc si grand , et envia la vie de ceux qui se divertissaient ainsi, a Tombre d\in bois d''olivicrs et loin du fracas des honneurs. Ceci était le rêve d\m philosophe , et ne dura pas long-temps.

Haroun-al-Raschid se souvint de trois choses : cju''il était musulman, kalife, et qu''on célébrait en ce jour la fête du baïram. Or, ces gens qui festoyaient étaient directement en contradiction avec les ordonnances du cadi et les commandements de Mahomet. Etait-ce

donc bien a lui , commandeur des croyants , a

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se laisser séduire par des plaisirs profanes et défendus? la loi ne lui faisait-elle pas un devoir de se fâcher, au contraire? il se fâcha donc conformément a la loi , et se prit à froncer le sourcil d^me façon menaçante.

— Par la barbe du prophète, murmura-t-il, ces chanteurs et ces musiciens sont des infidèles et des renéjyats cjue je forai punir sévèrement. Aller choisir le saint jour du baïram pour se, livrer à la joie et "banqueter, cVst lli un crime capital, et je montrerai que si le kalifc Haroun-al-Haschid sait user noblement du droit de grâce, il peut aussi donner un exemple terrible aux Iransgresseurs de notre sainte loi.

Une ritournelle mo(]ueuse , partie de la maison blanche, termina celte apostrophe extérieure ; et comme si le kalifc eût établi un rapport direct entre ses paroles et celle plaisanterie musicale, il devint pourpre de colère, porta la main a son poignard, et se retournant vivement :

— Giaffar, dit-il, siiis-moi.

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Giaffar ne répondit pas, et le kalifc s''a})CîçiU qu'il était seul, son grand- visir avait disparu. L'appeler, c'était donner Féveil. llaroun-al- Uaschid se résigna donc , et attendit. /Vprcs quelques minutes d'attente et de suppositions impuissantes , voici que tout-a-coup GiaflPar reparut : ses habits étaient en désordre , sa figure pâle, sa barbe terreuse comme s'il se fût roulé dans la poussière, tout un côté de son kaftan pendait en lambeaux , et son turban ' penché sur roreillc gauche laissait à découvert une partie de son large crâne.

— Qu'avez- vous donc, Giaffar, demanda le kalife étonné, pourquoi ne me suivez-vous pas, et ne répondez- vous pusquand je vous appelle? pourquoi cette mine effarée, et d'où sortezvous ?

Le visir était tremblant, ses longues dents blanches s'entrechoquaient , et ses petits yeux clignotaient dans leur orbite comme au contact d'une lumière trop vive. D'une main mala-

droite il essayait de rajuster les diverses parties de son costume.

— Képondrez-vous, dit le kalife ?

— Mon seigneur cl maî'rc , dit Giaffar, je vous avais bien conseillé de rentrer au palais , et vous avais assure que cette soirée nous serait luneste ; mes pressentiments ne me trompent jamais, et le prophète, quoique je sois un de ses plus indignes enfants, m'iionore quelquefois de ses avertissements particuliers. Quand vous entrâtes dans ce bois d''oliviers, je vous suivis à dislance, comme c (\st mon devoir, marchant oii vous marchiez, et bien résolu à assumer tous les périls sur ma tète povir les détourner de la vôtre. Cette musique mystérieuse que nous entendions vous préoccupait, et vous ne vous retourniez pas pour voir si votre visir vous suivait; tout Ii coup je me sentis arrête par une main invisible, j^cssayai d\'\vancer , impossible ; j''étais retenu comme par une puissance invincible, Pendant c(î

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temps vous marchiez toujours, et au détour du sentier je vous perdis de vue.

— Il fallait m''appeler, dit en souriant le kalife^ qui plus d'une fois avait eu la preuve de la poltronnerie de son visir.

— Je le voulus , mon seigneur et maître , quoiqu*'a vrai dire je fusse retenu par Ja crainte de vous attirer dans le piège où j'^etais tombe ; mais le même enchanteur qui avait paralyse l'uSage de mes jambes m''ôta en même temps la parole , j''ouvris la bouche et je ne pus crier. Alors, en me débattant, je tombai la face conlrc terre, invoquant Dieu, et le priant de me débarrasser du mauvaisgénie cjui me tourmentait. Ma prière fut écoulée, je sentis que mon corps était libre, je me relevai et me mis à courir. Voilà pourquoi vous me voyez en Tétat oii je suis, et il ne me reste plus qu'à remercier le prophète d''avoir conservé votre sacrée personne.

Le kalife avait écouté ce récit sans Tinterrompre. Quand Giaffar eut cessé de parler, il

regarda quelque temps sa figure bouleversée, et lui adressa ces mots :

— Ainsi lu as ete la victime d'un sortilège, et ceci a une lieue de ma ville de Bagdad. Il faut que les enchanteurs soient , en vérité, bien audacieux ! Et tu n''as rien vu, rien entendu?)

— Rien !

— Tout cela sent, enefiPet, Tenchantement ; mais examine ton costume, et peut-être trouveras-tu le mot de Tënigme.

En même temps le kalife arracha dukaftnn' de Giaffar une branche d''arbre qui s''y était accrochée, et la lui montrant :

— Regarde, dit-il.

— Je ne comprends pas la pensée de mon seigneur et maître.

— B!a pensée est que voila ton mauvais génie, et que tu as pris un tronc d''arbre pour un enchanteur.

• — S''il plait a monseigneur de croire que

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ï'a'ie pu me tromper de la sorte, je serai bien oblige de me conformer à sa volonté.

— Du reste, tu t''es bravement conduit , et tu as parfaitement rompu le maléfice ; aussi je te demande pardon d'*avoir souri en le voyant venir avec ta branche d''olivier, comme la colombe du prophète Noé. Maintenant lais-toi et suis-moi.

Le kalifè s'avança alors vers la porte de la petite maison ; la musique continuait toujours, et le kalife se sentait de plus en plus porte' à punir cette infraction aux lois religieuses de son royùumc, mais pourtant sans trahir son incognito.

— Demande Thospitalite, dit-il à Giaffar ; nous sommes de pauvres marchands égarés et échappe's aux embûches des voleurs , ton costume confirmera à merveille notre assertion.

Giaffar se mit bravement à crier :

— Au nom de Dieu grand et miséricordieux, et de Mahomet son prophète, accordez Thos-

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pitalitc a tleux pauvres marchands égares et surpris par des voleurs.

Le kalifc prèla Toreille et attendit. Pas de réponse.

— Rqjèlc la demande, dit-il au visir.

Giaffar ectLe fois cria d''une voix aussi relcn-

ti-sanlc que celle d\ni muezzin appelant les fidèles à la prière. Un homme sortit de la maison, et s''approcha de la porle, un flambeau a la main.

— Qui cles-Yous ?demanda-t-il.

— De pauvres marchandscjjares, dil le kalifc.

— Et surpris par des voleurs, ajouta GiaflFar.

— Que voulez-vous? dit Thomme.

— L'hospitalité, dit le kalifc.

— Etes-vous discret ?

— Comme le chef des eunuques du grand kalifc Haroun-al-llaschid, ditCiiafFar.

— Et si je vous laisse entrer, vous ne parlerez à personne de ce que vous aurez vu?

— Nous le pronieUons.

— Entrez donc.

La porte s'ouvrit, et livra passage aux deux illustres aventuriers. L'homme qui leur servait cFinlroducteur , quoique âgé , paraissait encore dispos et bien portant. Sa figure était \ivement colorée, et son abdomen prépondérant accusait des habitudes de constant bienêtre. En entrant dans la salle éclairée qu*'on apercevait du dehors, il s'^inclina respectueusement devant trois dames assises autour d'une table encore servie, et fil signe aux deux étrangers de Pimiler. Giafïi\r s'inclina de bonne grâce; mais, pour le kalife, il se contenta de faire un léger signe de lète, car ses scrupules religieux lui revenaient en mémoire , et les chants qu'il avait entendus, les restes du repas délicat qu'il apercevait, lui apparaissaient comme des témoignages irrécusables d'impiélé et de sacrilège. Les trois dames étaient d'une remarquable beauté, et sauf un air de tristesse (['.li rembrunissait leurs traits, on n'eût rien trouvé à redire à toute leur personne. Elles étaient magnifiquement vêtues d'étoffes de Perse la-

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mëes d'argent ; et des colliers de perles se jouaient autour de leur cou et sur leurs poitrines. La plus àjje'e des trois , et celle qui paraissait êlre la maîtresse , fit signe aux deux voyageurs de s'asseoir, mais sans se permettre aucune question, ce qui ëlonna fort lekalifc j et les deux autres dames imitèrent ce silence.

— Mesdames, dit Haroun-aî-Raschid , je vous dois des remerciements pourlliospilalitc que vous nous accordez si gracieusement ; mais permettez-moi de vous faire observer que votre hospitalité m''afflige presque autant qu''ellGme réjouit. Vous pratiquez sans doute la religion de Mahomet, et je m'' étonne qu\in jour comme celui-ci vous osiez vous écarter si imprudemment des règles prescrites par le Koran. Si le cadi était informé de ce qui se passe, vous pourriez expier cruellement vos plaisirs , et moi-même je ne sais si je dois profiter plus long-temps de l'asile que vous m'^olirez.

En entendant ces paroles, la même dame qui

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avait fait signe au kalife de s'^asseoir, se leva de son siège et e'tcndit la main vers la porte (riin air moitié impérieux , moitié railleur. Le geste était clair et précis, on engageait le kalife à se retirer. Cette invitation assez impertinente le piqua au vif, et oubliant presque Tincognito qu'il aurait dû s''imposer , il fronça le sourcil, et s''écria :

— Par mon ange blanc, il ne sera pas dit qu'un sacrilège denjeure impuni, et vous apprendrez a vos dépens que le jour du Baïram est un jour saint pour tous , et qu'il n'est pas permis de se dérobera ses observances.

Cette menace ne parut point émouvoir les trois dames; mais l'homme qui avait introduit le kalife et son visir se leva tout effrayé, et se prosterna devant la dame au geste impérieux comme pour lui demander la permission de parler.

■ — Etranger, dit-il alors au kalife, ce que tu viens de dire est d'un homme méchant, et je suis fâché d'être obligé de te rappeler tes pro-

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près paroles. Souviens-toi qu^en cnlrant clans celte maison , tu m\as promis le secret ; s'il arrivait malheur aces clames, cVst a toi que Je m'en j^rendrais, et mon yatagan ferait justice de ton indiscret tion.

Le reproche était fondcî. Le kalifc sentit sa faute et baissa la tête, tandis qu''au mot d'yatagan G iaffar portait la main a son col.

— Mais pourquoi ces dames ne se justifientelles pas elles-mêmes? demanda le kalife, c|ue le silence obstine des trois dames étonnait de plus en plus.

— Hclas ! dit l'homme, cela leur est impossible, et si ces dames veulent le permettre, je vous dirai la cause de leur silence, et en même temps je vous apprendrai les motifs de ce sacrilège dont vous les accusez si durement, vous verrez c|u''on ne peut se soustraire a sa destinée, et que le pouvoir des génies et des fées est audessus de tout pouvoir humain.

L''élonnement du kalifc redoublait; il se tournait tour a tour vers les trois silencieuses

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personnes comme pour leur demander Tagrénient dVntendre leur histoire, et sur un sijjne d''assentimenl de leur part, le chanteur (car cYlait la voix de son introducteur cjue le kalife avait enlenduc ) commença en ces termes :

— Les trois dames rjue vous voyez devant vous sont muettes , et voila pourquoi je suis chargé de satisfaire voire curiosité. Toutes trois sont soeurs et filles d\m prince cjui habitait File de Candie : la première se nomme Amina, la seconde Jusanaet la troisième Emnèh. Maintenant je vais vous apprendre comment elles sont devenues muettes toutes liols, si vous voulez me prêter un moment d^ittenticn.

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