HISTOIRE DE LA DEUXIÈME DAME MUETTE
'< Si je ne connaissais pas la princesse Jusana pour la meilleure et la plus humble personne qu'on puisse voir, je m\'ibsliendrais de vous livrer le secret de sa vie, et de dévoiler devant des étrangers des malheurs dont le récit la fera peut-être rougir. Mais elle a si cruellement expié son erreur d^ni moment, que celui-lk aurait un cœur de pierre qui ne s'apitoyerait pas sur son sort. D''ailleurs les trois dames dont je vous raconte Fhistoire ont-ellesété véritablement maîtresses de leurs destinées ? N''est-ce pas une fatalité invincible qui les a entraînées et poussées à leur perte? Ne sont-elles pas victimes du mauvais sort qu''on leur a jeté le jour de leur naissance ? Ecoutez donc, 6 étrangers, et abstenez-vous de toute réflexion amère pendant le cours de ce récit ; souvenez-vous que Dieu est miséricordieux, et qu''il n''est pas per-
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mis aux liommes <rètre moins miséricordieux que lui.
c< La princesse Jusana nV'tait pas moins l)oiine musicienne que sa sœur, et vous pouvez juger par vous-même quelle ne lui cédait point en beauté. Un an environ après le fatal événement qui ravit à la belle Amina le (]on de la parole , le ministre d^m roi voisin vint faire une visite à la cour du prince ; cYtait un jeune homme d\uie jolie fijjure et fort agréablement tourné. De plus, il possédait ces talents qui sont le délassement et le charme de la vie : il parlait avec éloquence, faisait des vers à la louange de Dieu, et chantait passablement. Sa conversation piquante avait un attrait toujours nouveau , ses propos étaient variés, fins sans être amers, et on l'écoutait toujours avec plaisir , quoique jamais il ne médit de personne. On le nommait Amaki. Lorsque pour la première fois il aperçut la princesse Jusana, il fut ébloui de ses charmes, et confessa qu'il n'avait jamais vu à la cour de son II. 12
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souverain une personne aussi incontcstal)lementbellc. A.u. sisVmpressa-t-il de laconiparer très spirituellement a une rose unique qui entr''ouvre sa robe verle aux rayons du soleil , et attend le baiser du zcpliir. Jusana fut très satisfaite de la tournure de ce compliment, et lui répondit d''une voix mélodieusement cadencée par CCS vers dHmc chanson quVlle avait faite :
Zépliir «lit à la rose : Oli! prends-nioi pour amant , Car je n'aime (jue toi ! Mais d'autres fleius charmantes S'enlr'cuvrcnt le matin an bord des eaux courantes ^ Or, Zépliir qui les voit, les aime également,
Et la rose qui sVst donnée
Se fane et meurt abandonnée.
« La conversation ainsi commencée ne pouvait manquer de devenir intéressante. Amakt épuisait son esprit a trouver toutes sortes de gentillesses et de flatteries, tandis que Jusana prodiguait les plus belles perles de sa voix, et jetait des sons qui eussent rendu les rossio^nolsi
DE LA «rSIQUE. ^70
jaloux. Ce dialogue » mi-parlie musique , mipartie de'clamation (tous les amoureux déclament au lieu de parler), dura quelque leinps encore, après quoi il fut irrévocablement décidé que le visir Amaki était éperdumcnt amoureux de la belle Jusana, et que la belle Jusana, de son côté, ne voyait pas sans plaisir le visir Amaki. La demande en mariage fut faite dans les formes , et quelque temps après le mariage se célébra avec toute la pompe convenable. La destinée de la princesse se présentait sous les auspices les plus favorables, et on pouvait croire que les maléfices de la mauvaise fée ne prévaudraient jamais contre un bonheur si parfaitement établi. Il y avait deux ans que la princesse était mariée, et son époux en était de plus en plus amoureux ; il lui disait comme au premier temps de leur connaissance les choses les plus agréables, et lui rappelait quelquefois en souriant qu'yen dépit du proverbe le zéphir était fidèle, et la rose toujours chérie. Mais bientôt cet horizon si pur s'^obscurcit, et
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tous ces riants songes s''envolèrent comme une bande de cigognes chassées par un vent du nord. Voici ce qui arriva.
« Un soir, la princesse Jusana prenait Pair à la fenêtre de son appartement qui donnait sur le jardin. La nuit était calme et sereine, et la faible clarté de la lune se glissant a travers les cyprès et les grenadiers projetait sur tous les objets sa douce et mystérieuse clarté. Jusana fredonnait a voix basse un air chéri de son enfance , un refrain qu''elle avait coutume de chanter autrefois avec ses deux soeurs. Tout à coup une voix crhomme, sonore et triste a la fois, mais si pure et si belle que la princesse nVn avait jamais rêvé une pareille, envoya a son oreille une plainte harmonieuse, une sorte de chanson d''amour qui la fit tressaillir. Elle écouta ; la voix, crabord voilée et comme contenue, prit peu a peu son essor, et éclata enfin dans toute son étendue et dans toute sa pureté. Chaque son était si harmonieusement filé , si doux et si pénétrant ';i la fois, qu''il eût fallu
une oreille insensible et inieànie sourde pour n''en pas être touché. Les paroles que chantait la voix inconnue semblaient s''adre5Ser à la princesse ; elles exprimaient le désespoir dVm amant obscur qui se plaint d''étre trop au-dessous de celle qu'ail adore, et de ne pouvoir sans sacrilège élever les yeux jusqu''à elle ; le tout entremêlé d'éloges pompeux sur la beauté de la princesse, sur ses talents, et surtout sur les merveilles de sa voix. La princesse éprouvait a écouter un charme dont elle ne pouvait se défendre ; de temps en temps même elle penchait sa tête en dehors pour apercevoir dans Tombre celui qui chantait de la sorte. Mais le jardin était désert, pas une feuille d''arbre ne bougeai!, et cependant la voix continuait toujours. La princesse ne songeait pas a se retirer , et peut-être eût-elle resté toute la nuit a écouler le mystérieux musicien, tant était grand le charme cjui la possédait, si un bruit qui se fit derrière elle ne Teùt tirée de sa rêverie ; c''était une de ses femmes qui venait Tavertir de la
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visite de son cpoux. Aussitôt la princesse ferma vivement sa fenêtre, et en même temps la voix cessa de chanter.
« Pendant plusieurs jours la princesse fut émue et triste , elle se reprochait comme un crime le Lonheur qu''elle avait ressenti pendant sa bienheureuse soire'e ; mais malgré elle la curiosité se mêlait à ses remords. Elle demanda a toutes ses femmes si elles ne connaissaient pas parmi les gens du palais un homme doue d'une bellevoîx et chantant agre'ablement; toutes repondirent négativement» sa question. Sa curiosité naturellement redoubla, etilnVst pas d''imaginations qu''elle ne se mît en tête. Toute la journée elle murmurait en dépit d''ellemêmc Pair et les paroles qu''elle avait entendus, au point que le visir, son époux, s''étonna de ses distractions. 11 lui demanda pourquoi elle ne faisait que répéter toujours le même refrain : cet avertissement ne put sauver la ]jrincesse de sa perte. Tous les soirs il lui prenait un désir ardent d''ouvrir la fenêtre , et
d''essayer si le mystérieux chanteur repondrait encore a son appel.
«Plus elle rësislait, et plus son ardeur augmentait. Une nuit, pendant son sommeil, elle vit paraître en sonp;e devant elle un beau jeune homme magniiiquemcnt habillé. Son turban était garni de diamants, et ses babouches semées d'aune poudre de rubis brillaient sur le tapis comme deux traînées de lumières. Il se précipita à genoux devant elle, lui prit la main, et en même temps se mit a chanter; la princesse reconnut cette voix aussitôt : c\itait la voix mystérieuse, mais plus douce, plus pure, plus parfaite encore ; elle se n'veilla en sursaut et ne dormit plus de la nuit. Le lendemain elle ne fit que révcr, s\ngiter en tous sens, etgron-» der ses femmes comme pour chasser de son esprit un souvenir importun par une distraction étrangère. Vains efforts ! elle avait toujours devant les yeux Fimnge du . beau et amoureux jeune homme, et dans les oreilles le doux bruit de sa voix. Et puis elle pensait au
soir qui s'^approchait. Elle eut mcnie l'idée de faire bouclier la fatale fenêtre de peur de succomber a la tenlation ( cVst d^elle-mcme (\uc je liens tous ces détails), mais sans doute un mauvais génie, acharné a sa perle, éloigna de son esprit cette sage rc'solulion ; elle n'en fit rien, et continua à rêver et à s'agiter jusqu'au soir.
u Le soir venu , elle renvoya ses femmes , f<frma la porte et ouvrit la fenêtre. Elle eut soin d^ibord de ne pas se montrer; la voix ne se fit pas entendre. Alors elle se décida, et aussitôt qu'acné se fat avancée , le chanteur commença sa chanson. La princesse retlevint tout oreille, les sons qu''clle entendait la rem- ])lissaient d''un trouble délicieux , et amollissaient singulièrement son âme ; peu a peu son Iroiiblc devint si grand , quVperdue , hors d'elle-même , elle se baissa vers le jardin, et dit a voix basse :
u — Oui êtes vous, vous qui chantez ainsi, venez-vous du ciel pour me charmer P n'êtes-
VOUS pas un puissant génie ou un des satellites du saint prophète ? ou si vous êtes un homme, dites moi votre nom, et montrez-vous; car vous devez ètrele plus beau et le plus resplendissant des hommes ( le songe lui revenait en mémoire ) ?
« — Je ne suis ni un génie, ni un des satellites du saint prophète , répondit la voix en modulant délicieusement chaque syllabe ; mais je vous aime, et je donnerais ma vie pour passer un seul instant a vos genoux.
« — Montrez-vous donc, répéta encore une l'ois la princesse.
a — Je ne le puis ce soir, répondit tristement la voix ; mais si vous voulez demain descendre a cette heure dans le jardin, j''y serai , dussé-je y trouver la mort.
« — Ce serait un crime, dit la princesse.
« — Alors je mourrai donc , dit plaintivement la voix.
« La princesse m''a cent fois raconté son h-stoire ; elle m^t dit c]u''a ce molle frisson avait
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parcouru tous ses membres , qii''ellc sV-tait sentie faible et près de succomber , cl qii*'enFni elle avait involontairement laisse échapper ces mots :
« — Demain , au jardin : j'y serai !
« Le lendemain, en effet, elle descendit au jardin ; la lune s''ëtait retirée , et les ombres étaient épaisses comme celles que le prophète reserve aux méchants. Après quelques minutes d''altente elle entendit un bruit de pas, puis une main saisit la sienne , deux lèvres ardentes se posèrent sur son front; mais, au même instant, des hommes armés accoururent , on la saisit , on remporta évanouie ; et, quand elle revint a elle, elle se trouva dans une salle éclairée par une seule lampe devant son époux furieux.
« — Madame, dit le vi?ir, je ne me répandrîii pas en reproches inutiles; mais ma dignité outragée demande une vengeance éclatante. Votre première peine sera de connaître Pin digne amant auquel vous m'avez sacrifié. Paraissez donc, ajouta-t-il , vous que la prin-
cesse Jusana a préfère à son ëpoux, et que votre vue lui tienne lieu des reproches que je lui ëparg^ne.
a En même temps une tapisserie se souleva ; et entre deux eunuques parut un petit homme laid , rachilique et bossu , nain difforme qu''on employait aux plus vils usages de la maison. La princesse s*'évanouit une seconde fois à cet aspect , tandis que le nain baissait la tête d^in air confus qui le rendait plus affreux encore.
« Lorsque la princesse fut revenue de son second évanouissement , le visir reprit ainsi :
« — Vous pensez bien que ma vengeance n^est pas encore satisfaite , je veux que votre châtiment soit exemplaire , et que vous n'ayez même pas le pouvoir de vous plaindre.
« Alors il fit signe h deux muets qui saisirent rinfortunce princesse et lui arrachèrent la langue.
u Yoilà comment la princesse Jusana est devenue muette, »
Cette seconde histoire était encore plus ter-
rible que la première ; aussi le kalitc avait-il paru s'y intéresser vivement. Quant aGiaffar, il se rappelait trop bien le dernier avertissement de son maître pour oser se permettre le plus insignifiant commentaire; aussi laissa-t-il le narrateur reprendre paisiblement le cours de son récit , après avoir préalablement averti SCS auditeurs par ces mots sacramentels :
HISTOIRE 1)E L\ lUOISlÈWE DAME Ml'EITE.
(( L'histoire de la plus jeune des trois sœurs étant encore plus extraordinaire que celle de ses deux aînées , je vous recommande la discrétion et le silence : la moindre réflexion pourrait troidjlcr le fil de mon récit , et j''ai besoin de toute mon attention pour le dérouler avec ordre.
a Je ne vous donnerai aucim détail sur Penfance de la princesse Emnèh , je ne pourrais que répéter ce que j'ai dit précédemment. La
princesse Emnèli (hait en tout semblable à ses sœurs , si ce n''est peul-ètre qu''on lui trouvait encore plus tfagrëment dans la voix. Mais il est nécessaire que vous soyez instruits cPune particularité de son caractère. Soit indépendance d''csprit , soit pressentiment , elle témoigna toujours une antipathie très prononcée pour le mariage. Dcja plusieurs princes riches et brillants s''ëtaient propose's; mais elle les avait tous rejetcs, et h chaque nouvelle proposition elle ne cessait de repeter quVlle voulait être libre et ne jamais quitter la coui- de son père. Ses jours s^icoulnicnt donc dans le calme et Finsouciance; comme Toiscau cjui chante et dort sur la branche , elle vivait insoucieuse , re'pandant sa vie et son àme en chansons. Son père lui-même semblait avoir consenti à ce parti pris de célibat, et ne contrariait en rien la liberté de ses actions. Elle allait et verait à sa guise, sortait du palais quand il lui plaisait, et faisait de longues promenades sans qu''on se permît aucune question à ce sujet. Or , un
jour qii''clle s''était avancée plus loin fjue do coiUume , elle arriva à la lisière crun bois de cyprès qu*'ellen\ivait pas encore rencontré dans sa route, et, séduite par la fraîcheur de Pombre et le chant des oiseaux , elle s'y aventura sans trop savoir où le sentier qu'elle prenait devait la conduire. A. peu près à la moitié du bois , fatiguée de sa roule , elle s'assit sur le gazon ; les cyprès formaient au-dessus de sa tête un dôme de verdure impénétrable aux rayons du soleil , et comme si les oiseaux eussent voulu respecter son repos , ils se turent tous à la fois. La princesse Emnèh goûtait avec délices les charmes de ce calme improvisé , lorsqu'elle entendit au-dessus d'elle une petite voix semblable a la voix d'un enfant qui disait :
« — Oh ! si la princesse Emnèh voulait !
« Ces paroles l'étonnèrent. Elle regarda autour d'elle, et ne vit rien. Elle crut alors que ses oreilles l'avaient trompée, car très certainement il n'y avait personne près d'elle ; mais la même voix reprit quelques instants après :
« — Oh ! si la princesse Emnèh voulait !
« Cette fois il n'y avait plus à douter. La voix paraissait venir d'en haut en ligne perpendiculaire ; elle se leva et se mit à considérer attentivement le cyprès au pied duquel elle s'était assise. C'était un arbre séculaire , dont le feuillage sombre et touffu, arrondi en cercle , ressemblait à un large éventail; mais ses rameaux restaient immobiles, pas un souffle n'agitait ses frondaisons dentelées. Celte aventure commençait à l'inquiéter vivement. Quelqu'un l'avait-il suivi ? Et que pouvaient signifier ces mots qui semblaient expliquer un doute et un désir : si la princesse Emnèh voulait ! Dans quel but la mystérieuse voix invoquait-elle son intercession f Y avait-il quelque jinfortune h. secourir , quelque injustice a réparer ? A la fin et a force d'attention , elle aperçut dans l'ombre qui couronnait l'arbre une sorte de rayonnement fugitif, semblable a l'éclair qu'une mouche canlharide lancé en se jouant dans les herbes d'un
marécage ; puis la vision clevinLpîiis distincte ; elle vit un bec croiseau eflPilé , un col irisé , changeant comme la couleur cl''un prisme , et deux ailes repliées sur le plus joli petit corps d''oiseau-mouche qu''on put imaginer. Mais , le moyen d^altribuer à cet oiseau les paroles quelle venait d'^entendre ; sa surprise augmentait en même temps que son incertitude. Ce qui Pélonna plus encore ce fut de voir que Toiseau, avançant la tcte , semblait la regarder fixement d\\n air d'humilité, de douleur et de prière : en même temps , elle entendit une troisième fois les mêmes paroles qu''elle avait entendues :
« — Oh ! si la princesse Emnèh voulait î « La princesse fit alors signe h Foiseau de s''approcher , sans espérer pourtant de se faire comprendre. Mais , au premier avertissement j Toiseau-mouche vint en sautillant se poser sur son épaule ; puis il se plaça de lui-même dans sa main comme pour y chercher des caresses; la princesse le baisa , et il parut tout triom-
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pliant. Au fait , jamais on n'avait vu physionomie d'oiseau-mouche plus prévenante et plus avise'c.
« — Est-il donc possible , ô mon charmant petit oiseau , dit la princesse en continuant a le caresser , que vous ayez le don de la parole ? Est-ce vous cpii lout-a-Fheure m''avez adressé une prière? S''il en est ainsi, répondez-moi.
« — Grande princesse, dit roiseau-mouche , c''estbien moi qui vous ai parlé , et je ne pouvais espérer un plus grand bonheur que de vous rencontrer , car je sais que vous êtes aussi bonne que belle , et que le malheur n'a jamais réclamé vainement votre appui .
« La princesse était de plus en plus émerveillée; parmi tous les prétendants à sa main, aucun ne lui avait jamais parh» iFunc façon aussi galante que cet oiseau extraordinaire. Il continua de la sorte.
« — Vous êtes étonnée de m''enlendrc ,
mais apprenez que la forme sous laquelle vous
me voyez n'est pasla mienne : jesuisla vit lime Il Mi
cVune méchante fëe et de ses enchantements. J'étais autrefois une jeune j3rincesse comme ▼DUS, comme vous on vantait mes talents à la cour du roi mon père , et surtout on admirait ma voix et la facilité avec laquelle j''exécutais les morceaux de chant les plus difficiles. Ces éloges m''avaient rendue un peu fière ; je ne croyais pas qu'ail y eût au monde une musicienne comparable a moi. Hélas ! je suis bien cruellement punie de mes folles bouffées d*'orgueil. Un soir je me promenais dans le jardin de mon père , lorsque je me sentis saisir par des mains invisibles et enlever dans les airs, .le ne sais combien dura ce trajet aérien. A la fin, je touchai la terre , et me trouvai a la porte d''une espèce de caverne qui s''ouvrait d''elle-méme et qu'il était impossible d''apercevoir à plus de deux pas de distance. On me fit descendre un grand nombre de marches , et je me trouvai dans une grande salle remplie d''une multitude d''oiseaux de différentes espèces qui, a ma vue, semblèrent pousser des
cris de douleur. J''attendis dans cette salle quelques inslants , au bout desquels une grande femme vint a moid''un air furieux , et me dit : ïnsense'e , pourquoi es-tu fière de tes talents, pourquoi t''es-tu abandonne'e à Torgueil i Apprends le sort qui t''attend. Ces oiseaux que lu vois ont tous été des princesses comme toî, comme toi la vanité les a perdues. Fais-nous donc entendre cette voix dont tu parais si fière : dis-nous tes chansons les plus belles , je chanterai après loi. Et retiens bien ceci : Si les fées, mes sœurs, qui nous jugeront , déclarent que tu m''as vaincue dans la lutte , tu seras libre , et de plus tu pourras rendre à tous ces oiseaux leur liberté et leur forme naturelle. Si , au contraire , tu es jugée inférieure à moi , je serai maîtresse de ta destinée, et tu partageras le sort des princesses orgueilleuses qui l'août précédée dans ces lieux. A peine avait-elle fini de parler , que cinq dames velues pompeusement , et suivies de cinq esclaves noirs , entrèrent dans la salle et prirent
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place sur des sièges qu''on avait pr('[)are's pour elles, et la plus àgce des cinq ni''ordonna de commencer.
« JV'lais si interdite , si Iroublcc , que ma langue s''allaclia îi mon palais , et je ne pus proférer que quelques sons inarticules. La fée chanta ;i son tour , je ne Tentcndis pas : mais les cinq dames qui nous écoutaient déclarèrent a J^manimité que jV'tais vaincue. Aussitôt ma rivale s\'ipproclia de moi , leva ses mains sur mon front, et prononça des paroles que je ne compris pas; puis, me frnppnnt sur la joue de ses cinq doigts :
« — Deviens oiseau-mouche , dit-elle.
a Aussitùtla métamorphose s''opéra, etj"'allai rejoindre en gémissant tous les pauvres oiseaux qui, comme moi, avaient été victimes des fureurs de la méchante fée.
a Voila un an que je suis dans cet état, et depuis, plusieurs princesses emplumées sont venues partager mon sort. Aussi , gémissons-nous toule la journi'c el demandons-nous au ciel
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de nous envoyer la mort. Ce malin, au moment où un esclave entrait, j''ai trouve' moyen de me glisser U travers Petroile ouverture de la porte, et je me suis trouvée dans ce bois. J'^étais libre ; mais que faire de ma liberté ! Sous ma nouvelle forme , que pouvais-je devenir? Je me résignais a mourir cpiand je vous ai aperçue. J''avais tant de fois entendu détailler vos charmes , qu'il mix été facile de vous reconnaître, et voilà comment je vous ai appelée par votre nom.
« Ce récit, connue vous devez bien le pcn^ :er , surprit fort la princesse Emnèli.
« — Et que voulez-vous que je Fasse en voli e faveur? demanda-t-elle îi Toiseau.
« — Je connais votre réputation , répondit celui-ci, et je sais qu''il n''y a cjue vous au montU; qui puissiez surpasser la méchante fée dans son art. Si vous voulez, princesse , il ne tient qu**!» vous de changer la destinée de plus de cent jeunes filles , et de les rendre au bonheur. Si la renommée ne m'a pas trompée, vous êtes
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sensible au malheur; j''cspère donc que vous vous laisserez attendrir par mes prières , et surtout si je vous assure que votre triomphe est certain.
« La princesse Emnch était, en effet, fort attendrie; déplus, son amour-propre lui faisait facilement croire qu''elle réussirait. Elle suivit donc Foiseau-mouche qui volait doucement devant elle , en Tencouraj^eant de temps en temps. Lorsqu''elle fut arrivée a une espèce de rotonde, entourée d''arbres touffus, Toiseau s\arrèta, et lui montrant une porte cachée par 1 es buissons et les arbres:
u — Entrez, dit-elle, et ne craignez rien.
« La princesse descendit donc les marches de Pescalier, et se trouva dans la salle remplie «Toiseaux. Un esclave noir vint à elle , et lui demanda ce qu''elle voulait , et comment elle sVtait introduite dans ces lieux.
« — Allez dire à votre maîtresse, dit Emnèh avec courage, que je viens délivrer toutes les
victimes de sa méchanceté , et que je la défie dans Part du chant.
« Tous les oiseaux , en entendant ces généreuses paroles , applaudirent des ailes et de la voix; pourtant ils nVspéraient pas trop que leur malheur allait cesser. Un moment après que Tesclave était sorti, la fée parut : elle avait Tocil hag^ard et furieux.
« — Qui es-lu , dit elle à Emnèh, toi qui , sans attendre mon défi , viens me porter le lien?
« — Je me nomme Emnèh , dit la princesse.
a A ce nom tous les oiseaux applaudirent de nouveau et plus bruyamment. La fée perdit un peu de son assurance ; cependant elle fit avertir les cinq fées qui composaient le tribunal de venir aussitôt. Quand celles-ci furent assises, la princesse Emnèh commença a chanter. Son chant était si pur , sa voix si légère et si harmonieuse , elle connaissait si bien toutes les ressources de son art , que les cinq fées ellesmêmes en étaient dans le ravissement. Lorsque
la incchanle f(;c voulut chanlcr a son leur, les sons s^iriclèrcnUlans son fjosicr, et elle ne fit cnlcntUe qi^un nnirmiiic inintelligible semblable au râle dVm mourant. Les cinq juges furent donc ol)ligecs de déclarer que la princesse l'jnitu'li ('tait victorieuse. La fée vaincue pâlit et se Uoubla , et au même instant il se lit un grand bruil; tous les oiseaux reprenaient leur forme primitive et criaient : Vive la princesse Emnèlîl La fureur de la fee ne connaissait ]»Ius tic; bornes , die fit signe à deux esclaves noirs qui saisirent Enmèli , la renversèrent et lui arrachèrent la langue avant qu^uicunc des jev.îics filles quelle venait de rendre au bonheur put lui porter secours.
u Voilà comment Ja prince.-se Emnèh est devenue muette. »
A près que le narrateur eut termine son récit, le kalifc Ihuoun-al-liaschid garda quelque IcmiJS le silence ; il ne pouvait revenir de sa surprise , cl Thisloire des princesses changées en oiscjux Tavait surtout fort cmcrveille. Ce-
pctulanlil crut devoir faire quelques observalions aux trois clames.
— 3Iesdames , dit-il , je vois par votre histoire que Tamour de la musique vous a dëjli causé de grands malheurs ; mais ne craignezvous pas de vous en atlirer de nouveaux en vous livrant a une joie profane le saint jour du baïram , et ne savez-vous pas que vous clés en flagrant délit P
— Ces trois dames le savent , dit riiommc de confiance qui se chargeait d''être leur interprète en ioulcs choses, moi-même je les en ai averties ; mais que voulez-vous , maintenant qu'acnés ne peuvent plus chanter, elles n''ont de plaisir qu'a jouer de quelque instrument, et je suis persuadé qu*'elles mourraient si elles passaient un jour sans faire de la musique.
Haroun-al-Raschid ne comprenait pas trop «ne p jssion poussée a un pareil excès ; cependant il se sentait disposé à l'indulgence et n^nsisla plus. Pendant ce temps , la plus jeune des trois princesses faisait des signes à riiiler-
prête , et le kalife en demanda rexplication.
— La princesse demande, dit celui-ci , si vous voulez accepter un sorl)etaux ananas , ou un verre de la liqueur des Canaries , car elle pense que la route a du vous fati'^uer ; el elle vous jouera ensuite un air de sa composition.
II y avait, en effet, des sorbets et du vin sur la table , mais le kalife refusa Tune et Tautre chose , seulement il re'pondit qu'ail aurait du plaisir ù entendre la princesse Emnèh.
Celle-ci prit alors une guzla , et se mit à jouer un air si gai et si réjouissant, que le kalife ne pouvait s''empécher de marrpicr la mesure en penchant la tète de droite à gauche. Ce que voyant Giaffar , il se mit a sauter doucement en cadence sur le coussin où il était assis.
L''air fini , le kalife , qui s''élait beaucoup diverti , fit les plus gracieux compliments a la musicienne , qui , pour Ten remercier , commença un autre air véritablement entraînant : c''était une sorte d'haïr à boire, et Ton eût cru
entendre rentrccîioquemcnt des verres et le murmure du vin coulant a flots.
En même temps les deux soeurs d'Emnèh prirent chacune un verre, et le présentèrent au kaiife et a son visir :
— Ma foi , dit le kaiife comme étourdi , que Mahomet me le pardonne ; et il vida son verre à petites gorgées : Giaffar avala le sien d''un seul trait.
Le premier pas était fait, et il n'y avait plus à s''en dédire; aussi le kaiife prit-il bravement son parti. On boit un second verre, puis un autre. Du baïram , plus mot. D''ailleurs , la pantomime des trois aimables dames était si intelligible et si expressive qu"'elle suppléait presque a la parole. Giaffar , heureux de voir son maître devenu subitement si aimable , se livrait à sa gaîté et débitait en riant des maximes très peu orthodoxes. 11 eut même Taudace de •demander îila princesse Jusana qi\\ son tour elle leur jouât un air. Celle-ci ne se fit pas
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prier , cl cxccuUi sur-lc-chanip un air de danse , mais si fou , si desordonne , si étourdissant, ijuc le kalifc se sentit presque enlever de son coussin, et que Giaflar, debout, frappait en bondissant le parquet de ses pieds. Enfin la musique devint si conimunicaliveque le kalifc et son visir prirent, l'un la princesse \inina , Paulre la princesse Emnèhpar la main, et tous quatre se mirent à danser. GiafFar faisait les pas les plus rejouissants du monde, et exécutait les cabrioles les plus compromettantes ; jamais on nVnt reconnu en lui le grave visir du plus grand des kalifes. Comme il avait le ventre assez prépondérant, il suait, soufflait et se démenait en tous sens, si bien que la gravite' du kalife n''y put tenir, et qu''il se jeta en riant sur un coussin, pendant que Giaffar continuait a sauter comme un ballon. A la fin cependant il s''arrèta, et d''unc voix altérée demanda à boire. On se lassit donc et on but de nouveau. La plus cliarmanlc liberté sV'tablissait entre les six convives, cl la ju-inccssc Amina prit à
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son tour l'inslrumnil , cl préliula sans avoir elé priée.
Uair qu''ellc joua no ressemblait pas aux trois préccdenls , cVtait une mélodie douce et tendre qui devait singulièrement disposer le cœur à Tamour. Les yeux du kalife se remplirent d^me doucQ langueur, et ceux de GiafFar devinrent brillants comme des escarboucles. Le kalife ëlait parfois sans façon ; il prit galamment la main de la jeuneEmnèh et labaisa, tandis que Giaffar disait des galanteries a la belle Jusana, et lui récitait en entier un poème arabe composé en riionncur des femmes, ces roses du parterre de la vie. Tout allait le mieux du monde. Mais tout à coup on entendit à la porte de la maison un bruit d''armes ; les trois princesses se sauvèrent aussitôt tout effrayées , le kaliPe les suivit avec Thomme de confiance. Giarîiir restait seul ; le bruit se rapprochait, il perdit la tète, et ne trouva d\<ulre moyen que de se cacher sous la table.
Voici d'oji venait tout ce trouble. Une pa-
trouille avait entendu le bruit des voix et de Tinstrument, et les soldats tiraient leur sabre du fourreau, tandis que leur chef demandait au nom du cadi qu''on lui ouvrit. Voyant c]u''on ne lui répondait pas, il j)ritle parti d''cnfoncer la porte, et entra suivi de quatre soldais dans la salle oii Giaffar était caché. INV-pcrcevant personne, ilss"'arrétèrent étonnés, etils allaient probablement passer outre, si un des soldais ne se fut avisé de regarder sous la table, et n'y eût aperçu Giaffar tremblant de frayeur.
Le soldat prit le grand-visir par Toreillc, et Tattira violemment h lui.
— Que fais-tu là? lui demanda le chef de la patrouille ; ignores-tu qu'on célèbre le baïram? Où sont tes compagnons? réponds. Et il accompagnait ces paroles de furieuses gourmades qui faisaient faire au visir d''horribles grimaces.
Dans la crainte de dénoncer son seigneur et maître, Giaffar ne répondait pas, et se contentait de jeter a la dérobée un regard suppliant vers la porte par laquelle le kalife avait disparu .
DE LA MUSIQUE. 20î
•— - Réponds donc , reprenait le chef de la patrouille, si tu ne veux pas que je te fasse appliquer la bastonnade, en à-compte sur la peine qui te revient.
Giaffar ne savait que faire et treml.dait de tous ses membres. A la fin le kalifc reparut, et dit quelques mois au chef de la patrouille , qui se retira suivi de ses quatre soldats. Le jour commençait à poindre, et le kalife jugea à propos de retourner à Bagdad . Chemin faisant il dit à Giaffar :
— Je ne croyais pas, visir, que la musique put entraîner de si graves inconve'nients. Un jour comme celui-ci, nous avons bu du vin, dansé et faitPamour.
— CVst vrai , dit Giaffar d^m ton piteusement repentant.
Le kalife reprit : — Il faut une expiation pour tant de crimes , aussi je t''ordonne de prendre demain mille sequins dans ta bourse, et de les distribuer en mon nom aux pauvres de Bagdad.
208 LES DA?«GKRS
— Il sera fait comme vous avez dit, repondit Giaffar en portant les mains a son turban.
Et il ajouta intérieurement :
— J''ai eu Toreille tirée, j'ai reçu des gourmadcs, j^ii failli être bàlonnc, et je vais donner de plus mille sequins aux pauvres pour expier des fautes que mon seigneur et maître le grand kalife Harounal-Raschid a commises comme moi, et pourtant : 11 n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète.
Des deux noblesses que nos ancêtres, bourgeois et paysans , avaient appris a respecter après Dieu et le roi , la noblesse cfëpëe et la noblesse de robe , cette dernière est assurément celle qui, de nos jours, a le mieux conservé son caractère. Certes , on ne rccon-
213 >IAU.4>IK i AI.(»\.
naîtra jamais clans nos brave- ci bimpli s capitaines d'infanterie , avec leurs moustaches mal taillées, leur parler brusque, leur exi-;tence de garnison , régulière et econon;»; comme celle des connnis marchands, Pancicn homme de guerre, le fils d"'illustre maison, le gentiihomme de race , façonne' aux grandes manières des salons, héros de ruelles, généreux , bavard , gascon , et passant dans le boudoir des marquises tout le temps que les impériaux lui laissaient. V homme crf-pce est mort couime le marquis , cet autre grand type , dont Molière a immortalisé les ridicules et dont Grcbillon le fils a glorifié les vices. Il n''en est pas ainsi du magistrat; non pas <}ue comme autrefois la robe ail au nième point ses illustrations liéréditain\s , se^ gloires patrimoniales , son blason et ses pcrtrnlis de famille; mais à Pextérieur , la magistrature s''est conservée intacte : c''est toujours la même représentation compassée ; c''est toujours le même esprit tTexclusion qui nVidnift i-ien en
u.nvuji': TALu\. 21.1
(kiiors lie .ion cercle , la inèine sëverite prude et FormalisLe , le même org^ueil dissimulé sous un îilr de froidcnr et de réserve , la même emphase dans les mois.
11 faut oLserver pourtant que dans ce parallèle entre Fiiomme de robe d''autre£ois cl celui d''aujoar.riiui , Tavantage ne demeure peut-être pas à la géne'ration pre'scnte ; les pariements ont laissé un souvenir iniposant , une haute réputation qu'il serait messéant a nous de contester ou d'affaiblir. N«!U^ voulons seulement constater les éléments qui , tle la vieille magistrature , ont passé dans la nouvelle. Un homme sec, froid, instruit, maiss\'\ttacliant bien plus a la forme des choses (}u''au fond , ne souriant jamais , et traitant avec une gravité magistrale les plus misérables affaires , s'arrélant a la moindre difficulté , sans cesse hésitant , embarrassé ou feignant de Tètre, ne reconnaissant que ies mois convenus , les phrases classées , enregistrées dans les lois , ordonnances , arrêts du rovaume , et
répondant sèchement à un pauvre homme qui explif|ue son affaire à sa manière , c''est-a-dire en bonnes paroles françaises , et non en argot de procureur : Je ne vous comprends pas !... n'est-ce pas ainsi qu'on se repre'sente un conseiller du parlement de Dijon ou de Toulouse ? Du reste , de grandes qualités , mais raide , mais sans entrain et sans spontanéité ; une conscience incorruptible , mais plutôt selon la loi que selon Téquité , selon le droit que selon le bon sens ; le respect de la lettre bien plus que de Tesprit ; une vénération quelque peu grotesque pour tous les anciens us , pour toutes les formalités niaises ou nécescessaires , justes ou injustes , et enfin une immobilité d'esprit tenant presque de la pétrification ; de l'instruction , et beaucoup de science même , car instruction n'est pas assez dire , mais une science sans cœur , sans entrailles, sans cerveau, une science de bénédictin , de commentateur , de compilateur , amoureuse du texte et non du sens, et ou^
MADiMt; TALON. 213
bliant toujours que les lois sont faites par les hommes et pour les hommes , et qu^rn recueil dé lois , qiiél qu'il soit , rCest autre chose qu'un contrat consenti par tous et au profit de tous pour garantir les intérêts légitimes et re'primer toute usurpation. De la dignité dans les manières et dans la conduite , mais allant jusqu'à Texagëration , quelque chose de guindé , ne seyanl en rien à Padministration de la justice qui n'est autre chose que la constatation légale deû éternels principes du sens commun; en un mot, de Taffeclation , nonseulement sur le siège , en public , dans la vie judiciaire, mais partout, à la promenade, h la campagne , au sein de la famille , dans la vie intime. C est la une grande fatigue de toujours poser ainsi , de h''oser pas un seul instant plier le genou, ni étendre ses articulations, crainte que voire autorité en souffre et que votre considération n'y perde quelque chose de son prestige ! Et quand je pense que quie le plus naturel et le plus franc des hommes,
'2iC> MADAME TALON.
Michel Montaijjne, a été conseiller , je ne puis in\;inpcclier de le plaindre, et de me demnndt r comment il a pu plier son allure si IJh» c vA si avenlureuse , a toutes les nécessités d^ui j^nreil rôle.
A [»f;a de chose près la magistrature est rcslcc telle ({ue nous venons delà peindre. Le conseiller au parlement et le juge au tribunal de pi cniierc instance , c''est tout un; moins les aïeux, la grande fortune, et un certain cela? poétique qui leur manque , nos juges re^sci.ihlcnt tons au portrait que nous venons de {"aiic : même affectation de dignité et de réserve, mêrne ton d'importance dans les plus pcliies choses , ce qui est le propre des petits esprits, même fixité dans les Jdées , même imîîiobilil*' au milieu du mouvement et du hrail ijtii se font autour d'yeux; si bien qu''on p uaiaii dire que les hommes marclicnt , mais qui' hs juges Stationnent.
Si t!(! la njagisUiiUire a fauteuil nous passons a la magistrature active et militante,
MADAMH TALON. 217
nous trouverons encore entre le passe et le j)i éscnt les mêmes rapports , la même conliniiik'. In procureur du roi étant Tavocat de ia ^uciétë, représente assez ordinairement Ja sociëlé qu'il défend. Si la soeiëtë de son époque est bavarde, sceptique, rieuse, il sera sceptique et bavard , et rira comme elle ; si dévote, superstitieuse, intolérante, la dévotion, l'intolérance et la superstition se Coudront dans ses réquisitoires comme dans un creuset. Ceci revient a dire, ou a peu près, que le procureur du roi est toujours un artisan de la parole, un maître en Part de dire , un rhéteur. Son affaire î» lui nVst pas toujours de rester attaché a la loi et de s''y conformer; dans les causes criminelles son esprit est libre et peut se jouera laise : là il lui est [!erii)is de faire de la science physiologique comme un romancier, de la Fantasmagorie oratoire coamic un prédicateur du moyen âge ; il lutte, il combat , il vil, il expriuie la pulic briliaiîlc , h partie littéraire de la magistnilurc. Vussi
lis MAMAMIÎ TALON.
chaque époque lui imprimant son cachet particulier, et lui prêtant ses fantaisies, varic-l-il plus dans ses nuances ; dans ses nuances seulement, car le fond reste toujours le morne : rimportance , et ce manque de chaleur qui résulte de Tabsence d''un intérêt personnel, et de la gêne d''un rôle appris et qui ne peut j as changer.
Parmi les magistrats du siècle de Louis XIV, o(!, comme on Ta dit depuis, du grand siècle, le procureur-général Talon était un de ceux qui réalisaient le plus complètement ce portrait- d''avocat de la société ([ue nous venons d''esquisser : grand, maigre, aigu, il gesticulait peu, et parlait peu ailleurs qu''a Faudience , comme s''il eût craint d*'écorner le trésor d''éloquence que sa profession exigeait. Blarié depuis deux ans environ avec la fille d''un président a mortier , nommée mademoiselle de Fergusson, il apportait dans les actions les plus indifférentes de sa vie et les i dations intimes de son ménage , la même réserve , le
même j>oicls , la même digiiitc que dans les actes les plus solennels de sa charge. Il avait dclourne à son usage le mot fameux de Cësar : Que la femme de César ne devait pas même être soupçonnée ; et il le commentait en tous sehs, l'appliquait aux moindres circonstances. La femme d\m magistral ( il appuyait toujours avec emphase sur ce mot ) ne devait pas vivre, parler, rire, marcher comme la femme d^m autre ; le fard et les vertugadins trop amples étaient messéants à la femme d\m magistrat ; la femme d'un magistrat ne devait aimer le bal , ni la comédie, ni les cercles ; il n''était pas convenable que, comme une marquise , elle traînât a sa suite une cour d'abbés et de militaires , ni qu''elle s''occupàt dos tragédies de Racine et des comédies de Molière. La femme d\m magistrat devait être au dessus des petits propos de ruelles, des commérages de la cour, des parties a Marly et a Saint Germain, et de tous les plaisirs qui composaient alors Texistence des femmes nobles et belles. La femme
220 maka.mp: talon.
(l\in niagislral devait scrupLilou-:cint!it vcillLi* sur toutes ses actions et sur toutes ses paroles : quelle lionle si Ton eut dit de la femme d'uu magistral: (jumelle avait assisté à une réunion, a un souper, à une représcnlalion de Versailles! Bief, ia femme d'un magistral devait, sous peine de déconsid(;rnlion, vivre de la plusmonolone nuon du inonde , et n'avoir d'autre dislraclion (jue d eciuiter avec recueillement les réquisitoires conjugaux de son 1res liono-
ral>l{î niuw'i : le magisLial !
]'n?r<.' !(• jfPocurrnr- j^énéral Talon et sa fciuine, il v avait donc lutlc continuelle , et quelquefois violente. Celle-ci, s'en référant a luîagc , citant, pour se donner un appui, rexemple de telle duchesse, très noble et très considérée, qui se passait très bien ses mille pclites fantaisies ; celui la en revenant toujours à son argument : la femme d\ni magistrat ! Chaque plaisir rpic voulait se donner madame Talon, elle étaii ohlijée, rigoureusement parlant, de l'eni^iOiLLi' d'assaut; tel i>al lui avait
c.'iùle rniiiize jours e;Hici'.s dv re<|ur{<'s , de considi'siUils , traltcndus, de répliques et de (Mtntro -répliques. Contre la IcrriLle logique du })rocureur-géni'ral, elle n''avait d''autres armes que sa logique de femme, logique transparente et fine comme une gaze, déliée et cassaule comme un fd de soie ; mais !a ne'cessité avait développé en elle, li un très haut degré , cette adresse inuée des femnies <|ui est la force des êtres faibios; souvent vaincue, elle était quelquefois vit fcrieMse ; avc(; la palienced''une araignée, elle tissait ^in[•t fois ses toiles vingt fois rompues, cl si le mari souvent, d'un coup de sa grosse aile de procureur, romjait cette trnmc si habilcincnt ourdie, <[uelqurfois aussi il s\ empêtrait de telle sorte, que l'habile tissandiiMx^ le tenait pour quelque temps à sa discrétion et merci.
A travers les solennelles évo>at;oiîs tlu procureur général et ses coritinuelles déclaujations sur la morale, perçait pourlanl un sentiment très réel, Irc^ humain, trîs vivace; il était ja-
loux ; il avait beau se draper clans sa robe, se guinder sur des e'chasses, échafauder les reproches du mari sur les convictions du moraliste, la jalousie perçait toujours par quelque côté. A certains moments il oubliait son personnage pour devenir un mari semblable aux autres, un mari bourgeois, laissant à la noblesse d''épe'e ses débordements avoue's et ses licences de bon goût, un Sganarelle coiffé d''un bonnet carré. Dans ces moments-là le contraste devenait charmant à étudier. Tantôt il se faisait bonhomme et cajolait sa femme d'un air patelin, essayant par la douceur des formes de corriger Tamertume du fond. Certes, iln''était pas uii tyran, et serait au désespoir de gêner sa femme ; mais quelle différence il y avait entre les plaisirs éclatants et vides du monde , et cette adorable paix d''un ménage bien uni , ces jouissances intimes, ce repos dans Pamour qui est le paradis sur terre ! Tantôt sur une parole inconsidérée, sur un geste, sur un clind''oeil, il se fâchait tout rouge, comme un tu-
leur de comédie, en brandissant au-dessus de iatêle de sa femme le «glaive vengeur de la loi et les dards de son éloquence réquisitoriale ; les hyperboles, les hypothèses lui venaient alors en abondance comme en ses plus beaux jours de parlement. Quelle ampleur dans la phrase ! quels magnifiques développements ! Et la morale ! et Testime publique ! et la religion même ! (Massillon prêchait en ce tempsla ) et ceci et cela ! chaque argument enfantait une série d'arguments : avec moitié moins de mots, il eût fait pendre le plus honnête homme du royaume. Biais par malheur il arrivait que Tauditoire ( je veux dire sa femme ) partait de rire au plus bel endroit, et toute cette emphase tombait à plat, comme un ballon crevé par une épingle.
Or, un matin, vers neuf heures, que le procureur-général déjeunait avec sa femme avant de se rendre au tribunal, soit que son imagination d''orateur fût en ébullition, soit que son cerveau de mari fût tourmenté par certaines
'^2^1 MADAME ÏALOV.-
idëes de la veillo, il so sentit ca veine, et s'étendit plus eloqucmment que jamais sur le texte ordinaire de ses déclamations. Il ne fallait pas , disait-il , cpu; la fenniiO d'un magistrat choisît sesmodèlcs parmi les dames de la cour ; h cellcK-lù il était permis de lout faire et de tout dire, parce que la considération publique n''ëtait pas d^ibsolue nécessite pour leurs maris; mais à ceux qui exerçaient une part d"'action sur le peuple, il était indispensable de conserver une réputation sans tache, un nom respecté à tous les litres; un juge entouré de ridicule prrdail nécessairement de son autorité, et il fallait que !a justice se maintînt sûre et digne sous peine des pins graves désordres. D'*ailleurs , la noblesse de robe s'était toujours fait distinguer paria rigidité de ses mœurs, et on devait moins que jamais se laisser entraîner au torren!.
Inutile de faire remarquer qu," ces observations, et beaucoup d^uUres que nous omettons, ne S'adressaient pas directement a la femme du
MADAME TALON. Tlô
procureur-général, c''était une thèse philosophique qu''il soutenait sans application immédiate, et sans allusion personnelle, ce qui ne Fempéchait pas de jeter de temps en temps un coup-d''oeil décote sur son auditoire, pour juger de Feftet de ses paroles. L^iuditoirc écoutait tout cela avec une tranquillité remarquable, baissant les yeux comme au sermon (cVn était un qu''on lui faisait), et dissimulant de temps en temps un léger bâillement qui crispait imperceptiblement sa lèvre supérieure ; puis quand il eut terminé sa prédication par un beau mouvement de philosophie oii il évoquait un à un tous les Talon ses aïeux qui s'étaient illustrés dans la magistrature, madame Talon se leva, et croisant les mains, comme pour prier, elle se contenta de dire d\m air adorablement railleur :
— A.insi soit il î...
Le ballon creva net. Le procureur-général ) rit un énorme dossier, le mit sous son bras , et sortit sans ajouter un mot.
Ouclques minutes après son départ, madame Talon sonna sa cameriste, et lui ordonna d''al- 1er chercher une chaise de louage, chose assez singulière, puisqu'elle avait la sienne. Autre singularité, cVst qu'ail était, comme nous Tavons dit, neuf heures, et qu'à une heure pareille , une femme d''un certain monde ne pouvait pas se permettre de quitter sa cliam- Lre. Quoiqu''ilcn soit, et toutes réserves faites, la chaise arriva, et madame Talon y monta sans hésiter, en disant aux deux porteurs : — Quartier des Halles ! Troisième singularité , plus inconcevable que les deux premières ! Aller à neuf heures , en chaise de louage , au quartier des Halles ; la chose devenait nécessairement plus c|ue romanesque. Sans cette dernière circonstance que nous signalerons, il n''est pas un lecteur, si peu appris, qui n''eùt expliqué , avec une supériorité remarcjuable , la démarche de madame Talon : une femme de procureur-général qui sort le matin , en cachette, quand son mari est h Taudience, quoi
de merveilleux ? Vite un amant, et le mot tle renigme est trouvé. Mais qu''on aille voir un amant au quartier des Halles, en plein jour, en plein siècle de Louis XIV : croire cela serait blasphémer.
Madame Talon elle-même semblait honteuse de sa destination , et de'robait discrètement sa figure aux regards des passants. Quand son équipage , en suivant la rue Saint-Honoré , fut arrivé à la rue de laFéronnerie , elle se fit arrêter , paya ses porteurs et s''en alla seule , à pied, jusqu'à une petite maison enfoncée, dont les portes et les croisées étaient encombrées dWels de femmes, de robes, de bonnets, de fichus , le tout fané et vieilli. Il y avait Ta des vertugadins d\ni velours magnifique et qui peut-être avaient trôné aux brillants Carrousels de Louis XIV , mais passés et mangés au soleil; des dentelles à dessins ouvragés jetées péle-méle avec des jupes de soie tachées et des fleurs poudreuses. Dans des ëcrins ouverts, épars sur une table noire , reluisaient des dia-
*i'28 MAU.AMK TAi.ON.
mants faux , des boucles (IWeillcs IcrDÎcs. «les colliers de perles incomplels : puis des perruques emmêlées , des souliers de maroquin a paillettes, des ceintures jadis argentées maintenant cuivrées et noircies , tout un monde de colifichets naguère brillantsaujourd''hui éteints et morts, débris de parures , cadavres sans nom ; on eût dit un champ de sépulture consacré aux dépouilles de la mode , aux ruines de l'opulence et du luxe.
Une vieille femme ébréchée , jaune et in- ( omplèlc comme ses marchandises , se dressa an fond de sa boutique, en apercevant madame Talon, et sans attendre que celle-ci lui expliquât le but de sa visite, se mit à défiler le chapelet de paroles creuses dont elle saluait toutes ses pratiques :
— Voulez-vous, madame, une belle robe de soie mordorée, la même qui a servi a madame la duchesse du Maine le jour de ses noces? Voulez-vous le magnifique voile de point d'Angleterre <}ue portait mademoiselle de La Val-
MADAME iAl.u:t. 229
Hère le jour de sa présentalion a la ( our de Saint-Germain ? Voulez-vous une fontange toute neuve et qui n^i pas encore servi , ou un costume de mariée avec le chapeau en fleurs d'^orangcr naturelles , sortant de Farbre. — Diamants, turquoise, emeraudes, j''ai de tout au plus juste prix.
La femme du procureur -général , quoique habituée à Téloquence de son mari , demeura quelque temps interdite en entendant ce flux de paroles débitées d''un ton déclamatoire. La revendeuse a la toilette s''approcha alors d''elle, et après Pavoir considérée , s''inclina profondément. Quoique madame Talon fût en néglige du matin , toute sa personne avait trop de distinction pour qu'on pût se méprendre au point de ne pas la reconnaître pour une dame de condition. Aussi , devenue tout à coup muette, la vieille bavarde se contenta-t-elle d''atlendre respectueusement qu''il plût a sa nouvelle pratique de lui donner SCS ordres.
— Je veux , dit madame Talon , un costume tout simple, mai- propre.
— Je comprends, dit la vieille , un costume de bourgeoise. J''ai votre affaire. Oii faudra-til porter cela?
— Je m''habillerai ici.
— Je comprends , dit encore la vieille en clignotant les yeux comme madame de la Ressource à la vue du portrait d** Angélique.
Sans s''arrêter aux inlerprélations de la marchande , madame Talon entra avec elle dans une arrière-boutique mal éclairée , et au bout de quelques instants , elle en sortit complètement métamorphosée. La femme du grave procureur-général Talon était devenue une petite fille alerte , éveillée , svelte , avec une jupe courte, mi corsage a pattes , un bonnet à barbes , un fichu en point de filet et des mitaines noires , une vraie grisctte du temps de Louis XIV, une admirable matière a réquisitoire pour le très vénérable magistrat.
En sortant de la boutique de la fripière , elle ne dit que ces mois :
— Je viendrai reprendre mes habits' moimême.
Et elle se mit a raser les maisons de ce pas de'libe'rié qui n''appartient qu'aux gri selles de Paris ; on eut dit qu''avcc le costume elle avait pris les manières et Pallure de son nouveau rôle. Sa course fut longue; après avoir traverse un grand nombre de rues , elle arriva dans la rue Saint-x\ntoinn , près Teglise Sainl-Paul, la suivit jusqu''a la place de la Bastille , longea les fosses de la vieille prison d''élat dont Penceinte devait servir plus tard d''emplacement au premier bal de la liberté , puis monta un peu le faubourg , et s'ai rèla enfin devant une méchante porte étroite , noire , acculée dans mi enfoncement, comme un mendiant au coin d'une borne ; et après avoir regardé autour dVlle pour bien s\issurer de son incognito et dépister tout regard inquiétant, elle entra. La maison comme la porte était de laide appa-
rence ; clans le plâtre , qui liait entre elles les poutres mal blanchies des appartements, s''entre-croisaient des crevasses qui allaient en élargissant vers les combles. Quoique derrière les croise'es on n''aperçût pas de rideaux , les vitres en étaient si noires qu''il eût e'te' impos sible aPoeil le plus exerce de signaler un profil se de'coupant sur cette ombre compacte. LV-scalier, cjui conduisait au premier et seul étage de cette masure, montait presque à pic, encaissé entre deux murs gras et suintants. Probablement il n'y avait pas de rez-de-chaussée, car a partir de la porte d*'entrée , tout était mur et escalier ; ni vestibule , ni porte latérale ; une véritable gorge de bois et de mortier. Madame Talon avait gravi Tescalier avec une intrépidité remarquable ; mais quand elle se trouva sur un palier, obscur comme le reste de la maison , entre trois portes disposées comme dans une décoration de théâtre , deux sur les côtés , une au fond , elle hésita un moment; puis rajuilant le buse de son corsage
comme pour comprimer les ballements de son cœur , elle frappa a droite un coup léger qui retentit dans le vide, comme une pierre qui tombe au fond d''un abîme. Madame Talon recula efFraye'e , mais au même instant la porte s*'ouvrit, et sans cju''elle eût aperçu aucune figure humaine, une voix enrouée lui demanda :
— Que voulez-vous ?
— Madame Voisin , dit-elle.
— Madame n'est pas visible en ce moment , répondit la voix.
— Ne puis-je Fattendrc ?
— - Suivez moi.
La mystérieuse sentinelle de celle maison, déjà si mystérieuse , n'ajouta pas un mot ; madame Talon la suivit en silence dans un corridor qui se prolongeait en tournant a travers les appartements intérieurs ; puis une épaisse tapisserie se souleva et laissa voir une grande salle , dans laquelle un seul jour de souffrance projetait une clarté crépusculaire. La femme , ( cVn était une ) qui avait introduit
madame Talon , s''arréta sur le seuil de cette salle , lui fit un signe comme pour dire : attendez-la! et disparut, laissant la femme du procureur-général , seule , et malgré son courage visiblement effrayée.
Pour motiver cet effroi , il est nécessaire de dire dans quelle maison se trouvait madame Talon , et d''expliquer la terreur qui devait s"'atlacher h ce nom : madame Voisin.
Madame Voisin , plus communément appelée la V{»isin , a laissé derrière elle une de ces réputations que Fliomme le plus déterminé hésite à approfondir. Semblable à certaines évocations qui épouvantent nos nuits , son speclrcsc dresse devant nous avec un horrible
1^6 MADAME TALOX.
cortejjc trartifices incroyables , de ruses . de pièges , de crimes diaboliques ; et , avec la Brinvilliers, elle complète cette horrible personnification de Tempoisonnement , que de nos jours nous avons peine a comprendre : Fempoisonncnient , c'est-a-dirc la plus epou- "vantable des niorls , le plus lâche des assassinats , la })lus infâme des vengeances même après le stylet des italiens. Pourtant, si maudite que soit la Brinvilliers , elle nous semble dépassée de beaucoup par la \oisin. L'ïme avait mis le jioison au service de ses intérêts personnels, de ses passions personnelles, de ses vengeances personnelles, elle empoisonnait ]onv son compte. L''autre fit du poison une arme banale au service de tous , moyennant tarif, une industrie régulièrement organisée, un commerce aucjuel il ne manquait qu'une patente. La Brinvilliers se servait du poison ; la Voisin en vendait; sa profession était : empoisonneuse. Ine fois sortie de ses mains, peu lui imporlnii a elle ce (pie sa marchai»dise de-
MADAME TAl.ON. 237
\<Mi;\il ; peu lui importait si au bout (U; son innrch(* il y avait meurtre simple ou double , meurlrc d\m frère, d\iiie sœur, d\me mère; son industrie appartenait au public; elle n''avait le droit de la refuser qu''aux mauvais payeurs. Non pas qu'*elle exerçât cet e'pouvantablc métier aussi franchement que nous le constatons ; elle sVnvironnait de prëcaulions , de ruses , de fantasmagories de toutes sortes; car elle avait à la fois deux réputations à soutenir : sa réputation dVmpoisonneuse d''abord , sa réputation de sorcière ensuite. Quand une femme avait envie de se défaire d''un mari (et à l''é[)oque où nous sommes les veuvages étaient très fréquents), quand un jeune homme voulait h(:riter de son père , ils allaient trouver la Voisin sous prétexte de lui demander le secret de Tavenir ; et alors , le prix fait, et après les évocations d^isage , celle-ci leur indiquait le temps oii Tune devait perdre son époux, Fautre son père , et jamais Thoroscope ne mentait. Quelque temps avant Fépoque indiquée , des
âoS MADAME TALON.
signes avant-coureurs annonçaient la réalisation prochaine de la promesse de la Voisin , sans qu'ion put apercevoir la main invisible qui dirigeait les coups. Tantôt c''ëtaient des porcelaines précieuses qui tombaient comme d''elles-mémes et se brisaient ; tantôt , au moment où la future veuve occupée à sa toilette, posait devant un miroir , le miroir se détachait et jonchait Tappartement de ses débris. Quelquefois on entendait dans la nuit des cris funèbres , et comme le râle d''un homme qui se meurt ; ou bien un fantôme traversait les appartements , et semblait percer les murs en faisant un grand bruit de chaînes heurtées les unes contre les autres. Tous ces pronostics , que la Voisin savait ménager avec une adresse et une habileté infinies , jetaient Tépouvante dans les esprits et les disposaient à la crédulité : on n''osait plus douter d\me puissance qui se manifestait chaque jour par de nouveaux signes ; et quant au poison , c''était un ami sur qui ne la trompait jamais , elle savait en cal-
culer les effets , en ralenlir ou en presser la marche , si bien qu'au jour marqué , à Theure dite, la victime de'vouee mourait pour obéir aux ordres de la Voisin , sans que personne au monde pût soupçonner le secret de sa mort. L'empoisonneuse , du reste , ne s'en tenait pas à cette unique industrie : oulre qu'elle se vantait de prédire l'avenir , de deviner le passé , elle prétendait avoir des communications directes avec le diable , posséder des philtres sûrs pour ramener un infidèle , pour enchaîner un inconstant, pour amollir les cœurs les plus farouches , et faire tomber les préventions les plus enracinées. Chose incroyable ! Cette femme vécut long-temps ainsi , sans que son existence fût inquiétée ; les dames les plus considérables de la cour , les seigneurs les plus fameux , se rendaient en secret dans son officine ténébreuse. Ses émissaires se glissaient dans les hôtels , dans les salons , jusque dans les chambres à coucher. Il y eut d'horribles secrels de ménage , dont la Voisin fut seule
dépositaire ; il y eut des naissances, dont seule elle connut le mystère, d''étranges malheurs (|u''elle aida à préparer , des fortunes subites, dont seule elle eût pu dire le chiffre et l'orij;ine. Si on avait pu faire l'inventaire de la Voisin, fjue de crimes enfouis dans Pombre , de trames préparées de longue main et subitement dénouées! que d''infamies, de turpitudes n''eùt-on pas mises au jour! et les plus beaux noms , les plus nobles familles , peutêtre compromis à tout jamais, a tout jamais flétris par ses révélations ! Dieu merci ! la Voisin est morte sans confession et sans notaire.
Nous ne prenons pas d''ailleurs assez de plaisir à retracer les effets de la superstition et de la crédulité , pour prétendre cjue personne n'hait osé nier la puissance cabalistique de la\ oisin , malgré le prestige dont elle savait s''enlourer. Un jour il prit fantaisie au maréchal de Luxembourg d''aller voir la fameuse devineresse, et celle-ci; avrcuncinipc rtu» bable
assurance , lui promit de lui faire voir le diable. Jour pris , le maréchal fui exact au rendezvous ; il n'élait pas homme a reculer, lui qui disait avec raison que ses ennemis ne Pavaient jamais vu par derrière. La scène était habilement préparée ; le maréchal fut introduit dans une grande salle toute noire au milieu de laquelle flambait un brasier j et devant le brasier la Voisin , Toeil hagard , les cheveux au vent comme une pythonisse antique ; après qu''elle eut fait ses invocations : — Persistezvous dans votre résolution? dit- elle au maréchal .
— Assurément , dit celui-ci , le diable est un personnage dont trop de monde parle , pour que je ne tienne pas à le voir au moins une fois en ma vie.
Au même instant les tentures noires qui couvraient les boiseries de Tappartement semblèrent se déchirer , et un grand diable tout velu depuis les pieds jusqu'à la tête, des cornes
au front et vomissant des flammes , s'avança it 56
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en gambadant ; mais le maréchal , loin de se déconcerter , leva une canne qu''ii tenait à la main , et en frotta si bien le prétendu diable , que celui-ci se mit a crier merci , et fut probablement dégoûté pour la vie de sa bizarre et dangereuse profession.
Tous ces détails , on le sent bien , n''ont été connus q u''après la mort de la sorcière. ATépoque dont nous parlons , sa réputation était au comble ; les espions qu''elle entretenait ai grands frais Finstruisaient chaque soir de tout ce qui se passait à la cour et à la ville ; et la crédulité, qui exagère tout, répandait sur son compte les bruits les plus singuliers : on disait qu''on Tavait vue dans le carrosse de M. de Louvois , et que le roi lui-même avait voulu avoir un entretien avec elle. Tout cela joint a son adresse réelle et a son audace , suffisait bien pour donner à cette femme un peu de ce mystérieux prestige qu''on attribuait, dans des temps plus reculés , aux êtres en contact avec les esprits infernaux. Madame Talop np sayait
MADAME TAi.oN. 'î^l'.)
donc de la Voisin que ce que tout le monde en savait à son époque. Il était bien question de temps en temps de crimes terribles et impunis dont la justice ne pouvait parvenir à découvrir les auteurs , de morts subites dont la médecine , alors peu savante, n''expliquait pas les causes ; mais pour les désoeuvrés de la cour, pour ces femmes si frivoles qui passaient leur temps à dénouer le jour Tintrig^ue de la veille, la Voisin n\'taitqu''un agent perspicace et utile, une diseuse de bonne aventure : celles qui la connaissaient mieux ne se vantaient pas de la connaître.
La salle où se trouvait madame Talon avait peut-être servi à Texpérience diabolique du maréchal de Luxembourg^ ; en effet , tout le pourtour était caché sous une tenture noire qui , au moindre souffle, au moindre bruit , s'agitait comme un drap mortuaire. On n''y voyait aucun meuble, si ce n''est deux ou trois pots de faïence écornés, accroupis dans un coin, et qu'ion devait nécessairement supposer
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avoir servi à des opérations ma}îi<|ues. Au plafond pendait une énorme chouette, retenue par un fil d'^archal, à peine perceptible, attendu Tobscurité, et qui semblait planer d''ellenu;me, les ailes étendues, comme un présage de mort. Si un pareil aspect n^avait rien de terrible pour un Luxembourg , certes il pouvait bien paraître effrayant a une pauvre femme élevée en province , dans un vieux château , bercée pendant son enfance par les contes d'une vieille nourrice : madame Talon eut peur. Chaque fois qu'elle levait les yeux au plafond , la chouette paraissait s'agiter , ses yeux brillaient , ses ailes bruissaient , et leur ombre , en se projetant sur la tapisserie, y dessinait des figures bizarres , et comme des signes cabalistiques. Le temps s'écoulait pour elle avec une désespérante lenteur. Un moment elle voulut ouvrir la bouche pour crier; mais par un effet singulier de la peur, les sons expirèrent sur ses lèvres , et elle crut sentir m souffle glacé qui comprimait les paroles
MADAME TALON. 'lïi
dans sa bouche. Peu à peu pourtant, a force de raisonner sa faiblesse, elle parvint a la dompter ; elle regarda bien attentivement la terrible chouette, et recomiut le moyen bien simple qui la retenait au plafond ; elle tàla les tapisseries , et s''assura qu''elles n''avaient ni mouvement, ni bruit surnaturels. Enfin» la crainte disparut complètement; elle s''assura que son coeur battait, elle se retrouva, reconquit la certitude de son être , et attendit bravement.
Puis, peu à peu, la curiosité, ce premier instinct des femmes qui ne peut céder qu'*à Pins tinct plus puissant de la peur, prit le dessus dans son esprit; elle eût voulu percer Tobscurite qui Pcnveloppait, voir à travers ces tapisseries qui lui cachaient sans doute d''autres appartements. Elle en fit plusieurs fois le tour en cherchant inutilc-menl a les soulever, soit qu''elles fussent trop lourdes pour ses forces , soit qu''un moyen secret les empêchât de céder a ses efforts. Enfin , dans im angle encore
moins éclairé que le resle de la salle, elle ilccouvrit une solution de continuité , une sorte de fissure à peu près de la hauteur d^ine personne, pratiquée dans la tenture, à dessein ou par hasard. Elle glissa sa main dans Touverture, et la sentit arrêtée par un corps solide qui n''était autre chose qu^m panneau de bois. Elle souleva le pan de tapisserie qui le cachait, approcha son oreille, et crut alors entendre un murmure confus et comme un bruit de voix , mais sans rien distinguer encore. C'était la un événement assez simple , et la curiosité de madame Talon n'aurait pas été plus loin, lorsqu''en promenant sa main sur la boiserie, elle effleura un ressort cjui céda sous son doigt , et en même temps une porte s'*ouvrit devant elle ; elle avança, et après avoir fait un pas, se rencontra de nouveau une cloison de bois qui s*'opposait a sa marche ; puis elle entendit distinctement la voix de deux femmes qui conversaient. Â-lors seulement la femme du procureur-général réfléchit aux suites possibles de
son inconséquence : sa curiosité nV^tait elle pas chose répréhensible , et qui sait quelle vengeance pourrait tirer crdle une femme comme la Voisin ! Elle recula donc en arrière pour se retirer, mais la porte qu'acné avait ouverte s'e'tait refermée sans bruit, et elle se trouvait ainsi prise dans une sorte d*'impasse obscur et étroit, sans pouvoir ni avancer ni fuir.
A la manière distincte dont les sons arrivaient maintenant à ses oreilles, il était évident qu'aune mince cloison seulement la séparait de la pièce voisine.
— Oui-da , ma commère , disait une voix aiguë et saccadée comme le sifflement d\in aspic, malgré vos quarante ans sonnés , votre coeur bat encore comme celui d''une jeune fille, et un premier mariage n''a pu suffire a apaiser la fougue de vos passions ; il vous faut un nouveau mari, de nouvelles amours Mais
dites-moi donc un peu comment cela vous est venu , comment cette pensée toute juvénile s''est logée dans votre cerveau quadragénaire?
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— A quoi bon vous apprendre ce que vous connaissez? dit Taulre voix ; ne savez-vous pas tout? ne devinez -vous pas les de'sirs d''une femme avant même qu^ils ne soient ëclos dans son cœur ? L''esprit qui vous sert ne vous instruit-il pas d'avance de ce que nous autres nous n''oserions jamais avouer?
— Jam.iis avouer ! voyez-vous cela î
reprit la première voix, Thypocrite ! voila-t-il pas une petite femme bien honteuse ! Allons , ma commère , la Voisin n''est pourtant pas un confesseur bien sévère. Pourquoi venez- vous ici ? avez-vous besoin d''un élixir, crun pliillre? vous voulez du poison peut-être?
En entendant ces derniers mots , madame Talon fit malgré elle un mouvement d"'cffroi : quelles révélations lui promettaient ces paroles, de quel épouvantable secret allait elle être involontairement dépositaire ? Par quelle fatalité se trouvait-elle engagée dans cette intrigue ténébreuse qui commençait à se dérouler? Un moment, dans la naïveté de son âme,
Xàdame talon. liO
elle eut Pintention sérieuse de se boucher les oreilles pour ne rien entendre, a peu près comme les enfants qui ferment les yeux quand ils ont peur, et croient échapper au danger en ne le regardant pas. f^ous voulez dupoison peut-être? La Voisin avait très certainement appuyé avec intention sur cette phrase ; et quoi que fit madame Talon pour lutter contre de funestes pressentiments, toujours la phrase fatale lui apparaissait grosse de mystères épouvantables, et peut-être de catastrophes prochaines : et cette voix railleuse de La Voisin qui semblait se jouer de son interlocutrice, et traiter comme un badinage une affaire probablement trop sérieuse ! il y avait en tout cela de quoi confondre une raison plus éprouvée que celle de madame Talon. La Voisin chez qui elle était venue si intrépidement , si légèrement, semblable a un oiseau qui se précipite dans un fourré sans en calculer la profondeur, commençait à se montrer à elle sous un jour nouveau ; en ce moment sans doute elle eût
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donne la plus belle bague de son ccriii pour être rendue a la lumière ; mais elle était prise au piège, oblige'e, crainte d''ètre surprise , de retenir son souffle, d'etoufiFer les battements de son cœur, de re'primcr tous ses mouvements , comme de perfides accusateurs ; pauvre oiseau qui n''avait pas même la liberté de béqucter les barreaux de sa cage? Et quel devait êlrc le dénouement de tout ceci pour ellemême ; n^' a-t-i! pas des choses qu''on ne peut pas entendre? n''y a-t-il pas des secrets qui c'touffcnt ceux qui les possèdent, comme certaines liqueurs fermentées brisent le vase qui les contient ?
— Oui, vous avez raison , reprit la Voisin d'aune voix plus solennelle cette fois, je sais tout d''avance ; Pcsprit va chercher au fond des consciences les dc'sirs les plus secrets, les projets à peine formés, et vient me les apprendre. Je pourrais vous dire le jour et Theure où pour la première fois une pensée d\'\mour s''est glissée dans votre cœur. Voulez-vous que
je VOUS conte votre histoire ? La voici : vous avez un vieux mari grondeur, et vous êtes fraîche et gaillarde ; vous n''ctes pas dliumeur a vous enterrer toute vivante dans un tombeau. Vous avez aussi une fille de seize ans, gentille, mais innocente et naïve, qui nVntend rien a l'amour , et demanderait volontiers , comme TAgnès de la come'die, si les enfants ne se font pas parPoreille. Pourtant un mari s''est présenté pour cette petite niaise, un mari galant, bien tourné, aimable, spirituel, comme il vous en faudrait un a vous, ma commère. De le voir tous les jours auprès de votre fille, tâchant par ses propos , par ses caresses, d''échauffer ce marbre virginal qui attend encore pour s''animes les rayons de Famour , le dégoût du vieux mari , le désir d''en avoir un plus jeune , se sont réveillés plus poignants que jamais : quel crève-coeur de céder a une enfant ignorante du prix des choses un si beau joyau nue vous savez apprécier si bien ; quelle douleur d''étre appelée belle-mère par un galant homme ,
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quand on voudrait lant être nommée sa fenuiic ; d'^abandonner un diamant de Teau la plus pure à une petite sauvage qui aimerait autant un grain de verroterie grossière, quand on saurait, en le taillant habilement, s"'en faire tant d'honneur! Mais le vieux mari ! c'était là la difficulté, on le maugréait, on accusait le destin, le ciel, le diable lui-même , comme si le diable, au contraire , n''etait pas toujours du part' des jeunes femmes contre les vieux maris.
Ici Tempoisonneuse s'arrêta, probablement pour étudier Teffet de ses paroles ; puis, après un moment de silence, pendant lequel madame Talon étouffa jusqu'à sa respiration , elle n*'ajoula que ces seuls mots du même Ion railleur qu'elle avait déjà employé :
— Le fait est qu^in vieux mari , cVst bien gênant î . . .
Madame Talon commençait à entrevoir clairement Thorrible conclusion de cet entrelien ; elle fu^ b cntôt confirmée dans r es pré-
«ADAMB TALON. 253
visions par ces paroles de la Voisin, qui reprit, après un nouveau silence :
— Et vous desirez en être débarrasse'e, n''estce pas?
(.'elle à qui s\'\dressait cette question murmura a voix basse un oui presque inarticulé.
— Et comment pourrai-je apprécier la vivacité de vos désirs?
Un bruit semblable a celui que fait une bourse bien garnie en tombant d^une main dans une autre main, servit de réponse a cette seconde question :
— Bien , dit Fempoisonneuse ; mais fe ne puis pas encore vous répondre : TEsprit, dont je suis la servante , est un esprit jaloux qui tient ma puissance asservie à la sienne , et n'accorde qu'à mes ferventes prières les moyens d^accomplir ma volonté. C'est un esprit avare qui me refuse ou m'accorde ses faveurs, selon ses caprices du moment ; c'est un esprit terrible qui me briserait comme un roseau entre ses mains puissantes, si j'essayais de me
*2o4 MADAME TALON,
soustraire a son joug , de nier son autorité. — Femme, mels-toi à genoux, et ferme les yeux ; je vais consulter Fesprit. Etouffe si tu peux les battements de ton cœur, comprime le souffle de ta bouche, afin qu''aucun bruit humain ne trouble mes prières , ne dérange mes opérations. Silence ! Tesprit va venir ! je le sens, je le vois : silence ! femme , et à genoux !
La Voisin débita alors d'une voix emphatique une espèce d'invocation en langue étrangère, puisée probablement dans quelque vieux livre de sorcelleries ; c''étaient des mots a consonnancesbizarres, qu'on ne pouvait prononcer qu'avec de douloureuses aspirations ; de temps en temps on entendait la respiration convulsive de la sorcière, comme si l'esprit ([ui l'agitait eût oppressé sa poitrine et fait crier les ressorts de sa machine.
Puis tout bruit s'apaisa ainsi que les flols après un orage.
— Relève -toi , dit la Voisin ; l'esprit m'a entendu, tu seras veuve dans trois mois, àpa-
reil jour ; et si tu doutes de ma parole , voici les signes précurseurs qui Ten garantiront rinfaillibilité. Tu as dans ta chambre à coucher un miroir de Venise, merveilleusement sculpté , un miroir de reine que tu n''as pas trouvé trop beau pour toi : un mois avant Tépoque fixée par Tesprit , ton miroir tombera de lui-même et se brisera.
Tu as une petite Vierge d''ivoire que lu invoquais étant jeune fille, et que depuis tu as reléguée dans un coin de ton cabinet de toilette ; cette Vierge dHvoire deviendra loutdVm coup noire comme Tébène, et alors tu n'auras plus que quinze jours a attendre.
Enfin, pendant la nuit tu verras passer devant toi un fantôme vêtu de blanc, qui te soufflera en passant sur la face ; prépare alors ton visage à feindre la tristesse, tes yeux à simuler les pleurs ; le lendemain de cette nuit-là tu seras veuve. — Me crois-tu maintenant ?
— Je vous crois , dit la future veuve. Et le poison ne laissera aucune trace; et il
mourra subitement, sans souffrir, sans crier?
— Tu vas voir, dit la Voisin : Ici ! continuat-clle, comme si elle eût appelé une personne
à ses ordres ; ici , Dax î Voyez la pauvre
bêle, elle refuse (rapprocher ; on dirait qu'elle a des pressentiments ! ... Rassure- toi, ma commère , les hommes n''en ont pas. AJlons, Dax,
En ce moment , madame Talon sentit sous ses pieds une espèce de tremblement, comme si les convulsions d''un agonisant eussent agite' le parquet ; puis elle entendit un cri aigu semblable au râle d'*un enfant ou d''un chat , mais si terrible qu''elle en sentit le contre-coup au cœur.
— Ce n''est que ciela , dit Tempoisonneuse , et vienne toute la Faculté avec ses scalpels, ses bistourisetsesalambics, jeladéfie; il sera mort d''apoplexie.
Ces dernières paroles n'arrivèrent pas aux oreilles de Mme Talon , ce cri de mort qui venait de terminer la conversation . avait
épuise loutce qu'A lui restait de courage, elle avait les yeux troubles et la tclc pesante ; les jambes lui manquèrent : en voulant par un dernier effort s'appuj^er aux parois de sa cage , elle avait frôle un corps froid et glissant comme la peau d''un serpent ; elle se plia sur elle-même sans connaissance et prescpic sans vie.
— Il y a cpiclqu\in ici , dit la Voisin c\\el laquelle Fhabitude d^rne vie conlinuellement sur le qui-vive avait considérablement développé le sens de Fouïe , comme tous les autres sens.
-î^ On nous a entendues , dit Tautre femme, on nous espionnait : je suis perdue !
— Soyez tranquille, répondit froidement
Pempoisonneuse , si nous n''avons pu empêcher
les oreilles d'entendre, nous empêcherons la
bouche de parler. Le bruit est venu de la,
ajoula-t-elie , en montrant Tissue secrète , que
le hazard avait si malheureusement découverte
a madame Talon.