‹ Jacques PatruChapitre 7 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

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Voyez , dit la Voisin a sa première inlerlocutrice , nous aurons peu de choses à faire pour nous garantir d\me indiscrétion ; la pauvre petite femme ne se réveillerait pas même pour agoniser. Nous allons la ressusciter d''abord , sauf à aviser plus tard.

La Voisin prit, en effet, un petit flacon qui contenait des sels préparés par elle-même, et le fit respirer a madame Talon ; celle-ci ouvrit peu h peu les yeux , se détira les membres comme un malade qui sort d\ni long engourdissement , puis se dressa sur ses jambes ; mais (Ml voyant les yeux noirs et pénétrants de Vemjioisonneuse fixés sur elle avec une expression de menace , elle recula précipitamment plus épouvantée que jamais.

L'aspect de la Voisin avait, en effet, quelque chose deterrible qu''elle se plaisait à augmenter encore par tous les moyens artificieils en son pouvoir. Au moment oîi elle apparut à madame Talon , elle était vêtue d'une robe noire tombant jusqu'aux pieds , qui rehaussait sa sta-

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tur^ naturellement médiocre. Ses cheveux noirs tombaient ëpars sur son cou , et quanti elle remuait la tête , ondulaient furieusement autour de ses tempes. Elle avait ce teint jaune des organisations bilieuses , avec ces ombres plaquées au coin des lèvres qui donnent à la figure humaine quelque chose de semblable à la physionomie grinçante du tigre. Sa face était anguleuse , sans transition , sans contours; son front haut et large vers les tempes , et deux grands yeux noirs dont elle avait longtemps étudié et travaillé toutes les ressources, achevaient cet ensemble , grand par sa laideur , et par cette raison que tout ce qui est complet au monde est grand , vice ou vertu , héroïsme ou crime.

Quant à Tautre femme, elle n''off'rait rien du caractère quiidéalisait pour ainsi dire la célèbre empoisonneuse , et personnifiait en elle le mépris de rhumanité, Taudace habituelle et confiante , le génie et la sécurité dans le, mal : elle était plutôt le type du calme , du bien-être

fît de Pembonpoint bourgnois. Ouoivju'ellc eût quarante ans , elle était très fraîche , très dodue, très avenante. Ses cheveux châtains se partageaient en forme de bandeaux de chaque colé du front: ses yeux bleus, vifs et bien fendus semblaient plutôt fails pour exprimer ces idées de bonheur sensuel et contenu , que les Anglais attachent à ce grand mot, pivot presque unique de leur langue : le confortable ! que les violences dVme passion profonde et les péripéties dHmamom' contrarie ; le plus habile physiognomiste aurait eu de la peine à trouver en cette femme Fétoffe d''une Clytemnestrc au petit pied, jamais il ne se serait figuré une tragédie même bourgeoise si vivante , si accorte et si charnue. Que si un auteur de roman eût été obligé d''encadrer une pareille femme dans son intrigue , il Taurait peinte en pied, trônant dans un comptoir de mercière, commandant ii trois ou quatre petites filles sous ses ordres , chômant bénoitement le saint jour du dimanche , goùlanl après son dîner un

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petit verre de ratafia , celle ambroisie des divinités du pelil commerce ; mais de placer dans CCS mains potelées un poijjnard ou seulement une fiole de poison , il n''y fallait pas songer : c''ëtait a faire sourire de pitié Lachaussée lui-même, le poète épique des douleurs de comptoir.

Pour madame ïalon , la seule figure de la Voisin Pavait frappée. Ouand la faculté de percevoir lui revint, elle demeura tout entière a la terreur; elle possédait un secret meurtrier, et la Voisin était la , entourée de son cortège de poisons et de sortilèges diaboliques , qui lui demandait compte de ce secret.

— Je crois , dit à voix basse la Voisin , en se retournant vers la bourgeoise qui se tenait un peu a Técart attendant, non sans anxiété , Fissue de cette scène , que nous n^ivons pas grand^hose a craindre de cette petite ; a oyez, elle est effarouchée comme une linotte, et quoiqu^Ie ait les yeux ouverls , je ne suis pas sûre cjuVllc nous voie.

— Mais enfin jcIIc a tout entendu, objecta celle ci.

Madame Talon se tenait toujours devant la A'oisin , tremblante comme une coupable devant son juge : a la fin elle trouva dans sa frayeur mie exclamation propitiatoire.

— Je n''ai rien entendu , madame, s*'ecria-tclle avant d''ètre interrogée , et sans comprendre que cette négation anticipée la condanmait au lieu de Fabsoudre : rien , je vous jure , rien , je n''ai rien voulu entendre.

Une espèce de sourire glissa sur les lèvres de Pempoisonneuse ; en présence de toute cette faiblesse et de tout cet effroi , elle se sentait forte et sûre crelle-méme ; ce sourire pourtant fut aussitôt effacé ; elle prit un air froid et sévère , et montrant du doigt la porte secB^e c ncore ouverte :

— Comment êtes- vous entrée Ta? demandât-elle.

— Mon Dieu ! je ne sais, dit madame Talon. J''examinais la tapisserie , une porte s''est ou-

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vcrle , j^ii fait un pas , et la jK)ric s'est refermée sur moi. Alors la peur m''a prise ; je me suis e'vanouie comme vous savez , et j''ignorc tout ce qui s'est passé , tout absolument.

L'insistance que la pauvre madame Talon mettait à prouver son i<jnorance prouvait trop évidemment le contraire , pour qu'une femme aussi habile que la Voisin pût se laisser prendre un seul instant à de semblables dénégations. Après un moment de silence , elle secoua ses cheveux sur son front, et ouvrant de toute leur grandeur ses terriblçs yeux :

— Femme, dit-elle , sais-tu que ta curiosité t'a précipitée dans un cas de mort ? Tu as tout entendu , ne le nie pas ; mais ce secret que tu possèdes , espères-tu le garder long-temps et en disposer a ton gré ? ne puis- je pas le reprendre a l'instant même dans tes entrailles , ou a l'instant même l'étouffer avec toi ? Sais-tu que rien au monde ne pourrait te soustraire a ma vengeance , et que toute la vie , si je veux, tu m'appartiendras? Pour me venger, je n'ai

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pas besoin de t''avoir comme aujourd'hui enlre mes mains , non; va tVn si lu veux, lu es libre, va-rcnavec Ion secrcl vole, traverse les mers, fuis au bout du monde; au Ijout du monde, par de là les mers je fatleindrai. Ton mari, si lu as un mari , Ion l'rère si tu as un frère , l^idressera une lettre , et lu tomberas morte en la de'cachelant. En respirant le parfum d'une rose, en passant à ton doigt la bague que tu auras quittée la veille , en nouant ta ceinture , en agrafant un collier , tu peux mourir, si telle esl ma volonté : j^ai des amis sûrs qui se chargent de mes vengeances, et (jui tuent plus sûrement avec une fleur que d autres avec un poignard : regarde.

Elle lui montrait , étendu sur le carreau , un chat déjà raidi par la mort, et qui rendait un sang noir par la bouche et les narines.

— Puiscjue lu nous écoutais, ajouta-t-cUe , tu n''as pas besoin d''explication. Tu me crois > n''estce pas?

Madame Talon se rappela alors le cri terri-

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ble qui avail tlclcrminé son évanouissement ; celle image d^me mort inslanlanëe , sans agonie , sans transition , entre Fèlre et le néant , fjue Tempoisonneuse étalait a ses yeux , acheva de bouleverser toutes ses idées.

— Grâce, grâce! dit-elle en joignant les mains.

La Voisin ne répondit pas, mais elle prit sur une table un livre à couverture noire , scellé de sept fermoirs en cuivre , comme le grand livre apocalyptique, puis s''approchant de madame Talon , elle Fouvrit , et d\m ton solennel :

— Ce livre , dit-elle , est le livre d''esprit , le livre de vie et de mort ; les serments qu'on a faits sur ce livre sont inviolables , même pour les puissances supérieures. Jure-moi sur ce livre que tu ne révéleras jamais rien de ce fjue tu as entendu ici , el songe cjue pour le reste de ta vie tu es a ma discrétion , un mot de ta bouche serait Ion arrél de mort : jure î

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Madame Talon etcnclit la main sur le livre que la sorcière tenait ouvert devant clic, et dit dHme voix tremblante :

— Je le jure.

— Maintenant, reprit la Voisin après un instant de silence , je te fais grâce.

Madame Talon respira pour la première lois distinctement, pendant que la bour(>eoise qui avait assiste silencieusement à toute cette scène, semblait regarder la Voisin avec un reste d'inquiétude.

Celle-ci la prit par le bras , la conduisit vers la porte de sortie , lui fit un signe de tête pour la congédier , et lui dit seulement , en lui désignant du doigt madame Talon :

— Je réponds du secret sur deux têtes , la sienne et la mienne.

Lorsque la porte s''ouvrit pour livrer passage à la bourgeoise , madame Talon jeta un regard d''envie vers la bienheureuse issue qui conduisait hors de cette affreuse demeure. Elle se sentait encore oppressée , et enviait Pair de la

rue qu'une autre allait respirci*. Mais sa visite n''élait pas encore complète ; jusque-la elle avait joué son rôle fatalement et malgré elle dans un drame étranger , maintenant il lui fallait entrer elle-même en situation, et le commencement du roman n''était pas de nature à lui en faire désirer la suite.

ni

— Eli bien ! dit la Voisin en s''asseyant, et d^in ton celle fois dégagé de toute affectation de solennité , que me voulez-vous ? mais ne Irem- Llez donc pas ainsi , ce qui est passé est passé, et je vous promets de n''en plus dire un mot. Voyons , ma petite madame Talon , asseyezvous et causons,

Si7(l MADAME TALON.

Eli cnlcndanl prononcer son nom accole à respèce de sobriquet, epithète que dans le monde on avait coutume de lui donner, la petite madame Talon , comme avait dit la Voisin , ne put s'empêcher de témoigner sa surprise.

— Vraiment , reprit la Voisin , croyez-vous que je ne vous connaisse pas et que je ne puisse appliquer un nom à votre figure ? Maintenant plus de réserve avec moi , parlons franc , s''il vous plaît. Puisque vous êtes ici , apparemment ce n''est pas sans motif , et il ne tiendrait aussi qu''à moi d'hêtre surprise , en voyant chez moi la femme du procureur-général au parlement de Paris. A.vez-vous quelque affaire conjugale a débrouiller? votre mari vous cpntrarie-t-il?... Là , la , n'*ayez pas Tair si indigné ; je pense bien que vous n'avez pas besoin d^m accommodement brutal ; vous êtes encore trop jeune pour concevoir une semblable pensée. Cest peut-être un dépit de femme qui vous amène , ou une curiosité ?

VOUS Venez me demander si voire amant vous est fidèle?

— Mon amant! dit madame Talon en rougissant.

— Certes , le comte Armand de Milly , le galant , volage et un peu bourru capitaine des gardes du roi. Tenez, je vous veux du bien, ma toute belle , et vais vous dire la vérité'. Votre capitaine des gardes est un mauvais sujet, perdu de re'putation , abime de dettes, et qui souhaite tous les matins la mort de son vieil oncle le commandeur de Milly , dont il est lie'ritier. Je ne serais pas étonnée de le voir quelque jour me venir demander un moyen prompt de payer ses créanciers. Parmi les neveux qui ont des oncles , j''ai beaucoup de clients , tous veulent de mapoudre de succession.

Chaque parole de la Voisin faisait sur madame Talon Teffet d''une ëgratignure ; cette dernière insinuation qui contenait sous une enveloppe assez transparente une accusation

capitale, la frappa plus rudement encore. Lors^ que sans préparation, sans ménagement, une femme comme la Voisin lui avait parlé de son amant , comme d'aune chose connue et avérée, elle avait rougi : mais entendre soui)çonnri' cet amant qu''cUe n*'osait pas nier , d\ine velléité de meurtre comme d\me velléité na* turelle et dans Tordre des probaljililés , c*'é lîiit trop pour une femme qui n''avait pas encore oublié toute pudeur et toute morale , et qui, soit conscience , soit faiblesse de nerfs, n'osait pas envisager Tassassinat comme un moyen logique de presser un héritage.

— Tenez , ma petite madame Talon , reprit avec le plus grand sang- froid la Voisin, qui mettait une sorted''afFectationa répéter cette singulière appellation, il faut que je vous conte une histoire qui vous fera juger a peu j)rcs la moralité de votre comte de Milly . Vous étiez au dernier bal donné par la comtesse de Croi , et je n''ai pas besoin de vous dire s''il était brillant, Il y avait la tout ce qui porte un nom a

MAn.AMF, TAf.ON*. ^/o

la cour, Il la ville, a Tarniee ; 1rs seioncurs les plus aimables et les plus {yalants, les magistrats les plus intègres et les plus venere's , les militaires les plus renommes et les plus inlrepidcs , voila ce que vous y avez vu comme tout le monde. Si on avait fait à la \'oisinrhonncurderinvilcr,clley aurait peut èlro vu autre chose : par exemple, un certain comte d'^Eigni qui porte un crèpc a son epcc et passe la main sur ses yeux cliarjuc fois qu'où lui parle de son pauvre père , mort h Co ans , plein de sanle , mais qui ne dit pas que le pauvre père est mort par suite d\m coup de sang anodin, a lui procure par les mains de son très excellent fils; ou bien la très haute, très grande , très puissante dame de Villevallier , qui tous les soirs administre un narcotique doucereux a son mari , pour aller en liberté' , en loge a TOpera avec le plus galant, le plus musqué , le plus coquet , le plus sémillant de tous les abbés du royaume , Tabbé de Berny ;

et tous cçs beaux seigneurs chamarrés d''or

il \s

'i^^ MADAMIî TALON.

qui filoutent ;iii jeu ; et tous ces frères qui demandent a Dieu ou audin]jl(! , d^uoir une jolie sœur afin de la pousser en haut lieu et de monter après elle a sa rcniorfiuc : et ces roues qui ne font aucune dilFicuIté d''endormir la vertu des petites Ijourj^^eoises à Taide d'un élixir (U aiiiore. J'aurais vu tout cela , moi , parce que tous ers fils que vous n\aperccvcz pas, vous, parlent d'ici et aboutissent ici; parce f[uo tous ccuk qui jouent , qui violent, (jui emjK)isonnent , ont hosoin de la Voisin. 1^1 le avait dit cela avec ce mélano;e de sanj^ï. !)id , (i ironie el de ^^[\\'a'. vi'ritable qui réalise î innplètement ce qu''on nomme Tatroee ! elle jO.nit avec toulcsccs infamies, tous ces meurli';'s, toutes CVS liorrt'urs qiiVile évoquait, elle s'en amusait. Pour Fa peindre , il faut ressusciter ces mois par lesquels le président llenaul caract('rise le ji'suite Lelellier, confesseur de Louis le-Grand : ( elle avait l'air d'une fouine qui vient d'ègorjjcr des lapins , et ([ui lèche ses barbes dèooultanlçs de san«).

madx^iî: taLiin. î7.»

Madame Talon ne Ijou^^cailni uc souillait, elle ressemblait à un enfant tju''on mènerait pour la première fois a une séanee de fanlasm.ijïorie, ^t qui se fourrait les dix tloijrts dans lesyeuxpour ne pas voircesmille fantômes, ces épouvantables visions qu'^enfantent un verre de six lignes de diamètre, une chandelle et une toile peinte en noir ; jamais elle n'avait rcvé une lanterne magique d'horreurs aussi complèlc.

— Je suis une bavarde, dit la Voisin, aprèâ sV;lre arrêtée un instant ; il vous Faut l'hisloire que je vous ai promise, la voici : \u moment le plus bruyant du bal, pendant que les violons et les flûtes mettaient tout en branle, eC qu'on exécutait menutlscl courantes, trois ou quatre seigneurs s'étant retirés dans un petit salon attenant u la salle de bal , sVfaient fait servir du vin, et s'amusaient à sVnivier comme des porteurs de chaises.. La conversation vint à tomber sur leurs maîtresses ; Tun vantait la taille de la sienne, un autre les épaules, et cela avec toute la maturité et la pureté de coup-

5^r> MA DAM F. TAI.(»N,

cfoeil (\\\n maquijjnon qui estime un cheval. Un seul ne disait ri(3n , et avait Pair piteusement affaire ; on le questionne, on le presse , on lui (leniandc s'il n'a rien a dire de sa maîtresse.— Ma foi, dit-il, j^ii a dire d'acné que je la cède au premier qui la veut : elle est...

Pendant que la Voisin parlait, madame Talon s\agitait sur sa cliaisc, baissait les yeux , rougissait, en un mot semblait au supplice. En ce moment elle interrompit vivement la cruelle narratrice, en lui disant :

— Assez, assez, madame : je sais l'histoire.

— Vous la savez, alors je n "ai donc pas besoin de vous nommer les personnages. Savezvous aussi les dernières paroles du beau capitaine des gardes ?

— Je les sais, madame, dit madame Talon avec encore plus de vivacité.

La Voisin regarda quelque temps en .' ourlant la petite femme qui baissait les yeux, et approcha sa cîiaise de la sienne, puis lui tapotant la joue avec la paume de sa main :

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— Pourquoi , dcmanda-L-elle , venez-vous me consulter, puisque vous savez tout ? Vous êtes aussi sorcière que moi. Il est vrai que je n''ai pas eu comme vous la ressource d''ccouter aux portes. Mais vous voyez bien que j'avais raison de dire que le capitaine des gardes , comte de Milly, est un grossier et un brûlai , qui ne méritait pas qu^me jolie petite femme comme vous lui abandonnât son coeur ; croyezmoi, ma mie, il fout vous venger.

Ce mot de vengeance avait dans la bouche de IV'mpoisonneuse une telle expression que madame ïalon en frémit.

— Bah ! vous Faimez encore, reprit la Voisin qui remarqua ce mouvement; vous reculez devant la vengeance ! Que venez-vous donc me demander ? un philtre , peut-être , pour rendre votre amoureux plus galant et plus fidèle ? Fi donc ! il n''y a que les petites bourgeoises cjui agissent ainsi. Mais a ous ! une dame de condition , la femme d\m des premiers magistrats du royaume ! Vous êtes trop bien

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ncic pour recourir a de pareils moyens.

— 3];ulame , dit la petite madame Talon, j'avoue fjuVn venant ici, j'a\aisrinlcnlion bien formelle de vous demander un service ; mais dcj)uis, ma resolution s'en est allée . et je sens mainleiiaiit <jne jamais je ne juiurrai vous exposer l'objet de ma visile.

— Faul-il donc absolument que je ledevine? Faut il ([uc j'ciie recours aux opëralions magi- ,*jucs.' SoiL. ,)c ne veux pas que vous sovez venue me consulter inutilement.

En même temps, la \ oisin se leva, attisa le feu d'un rechaud de fer monté sur trois pieds, y jela une liqueur qui fit jaillir jusqu'au plafond une triple flamme bleuâtre , tira de la poche de son verlugadin un carre: de papier et lui crayon qu'elle présenta 'a madame Talon , en lui disant :

— Ecrivez là-dessus ce que vous avez à me demander.

31adame Talon traça en rougrissant sur ce papier deux ou trois lignes, cl voulut le

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rciiclrc ix la sorcière qui repoussa sa main.

— Non pas, clit-ello, maintenant je ne dois j)lus rien savoir par its moyens Immains, e''est de V esprit s^ul que j attends des re'vélations. Prenez cette boule (une boule de cire vierge qu'elle tenait) , placez-la dans votre lettre, et vous verrez consumer Tune et Tautre par le feu, car Fesprit sait dcj'a ce (juc vous avez li lui dire.

Madame Talon fil ce qu''on lui ordonnait, et donna la boule de cire vierge a la Voisin, qui la jeta dans le brasier.

— Maintenant, dit celle-ci, attendez-moi, il me faut cinq minutes de retraite pour refle'chir et m''inspirer.

Madame Talon était au comble de Fëtonnement. Ainsi son secret, anéanti par le feu, allait revivre au moyen d'une évocation magique. Quand la Voisin revint, elle regarda sa cliente en riant d'une façon singulière.

— Voici, dit-elle, un bel exemple de de'voue ment! et je commence a croire que vous avez Tàmc la plus candide du monde. Quoi ! ce n'est

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que cela que vous voulez! Voire arnanl vous fait une injure, et vous reconnaissez que vous la mc'rilez ! et vous venez me trouver pour obtenir ce qui vous manque a ses yeux ! incroyable en vérité ! Allons, ma pctile madame Talon , soyez tranquille, voici de quoi vous satisfaire;

Elle lui remit alors une fiole soigneusement cachelce et ficelée, qui contenait une liqueur noire , en tendant son aulre main vide dans laquelle madame Talon laissa tomber sa bourse.

— Très bien, dit l.i sorcière en souriant encore : adieu, ma petite madame Talon. Jen''ai pas besoin de vous recommander le silence.

Il est de fait que madame Talon était dans un tel clat dVUonnemenl, dV^pouvante et d''eblouissement , que si on Teùt interroge'e en descendant de cette maison, elle eût èlé incapable, même avec la volonté de le faire, de formuler une réponse précise ; le coeur lui battait , sa létc était lourde ; elle n''avait pas

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assez de force pour contempler, les yeux ouverts, la situation nouvelle qu*'elle venait de se faire. Au moral, comme au physique, elle était grêle , faible , sans énergie : et sans doute la Voisin voulait peindre la double face de cette nature incomplète, quand elle rëpe'tait si souvent avec affectation celte dénomination : la petite madame Talon. Le fait est que ce nom renfermait toute son histoire; parce qu''elle était petite, elle avait souffert et pleuré ; parce quelle était petite, elle était devenue adultère. Ceci a Tair d\ui paradoxe et n''en est pas un ; nous allons vous dire en peu de mots Thistoire de la petite madame Talon.

Avant de venir à Paris , mademoiselle Aloise de Fergusson avait mené dans la maison . de son père une vie de cénobite , ne voyant personne , ne sortant jamais , incessamment surveillée par une mère sévère , qui censurait ses plus petits écarts , comprimait ses plus innocents désirs , rognait , pour ainsi dire , ses pensées , ses actions et ses paroles. Soit

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