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SOUVENIRS DE L ANCIEN PARIS

E connaissais, dans la capitale, un théâtre où l'on était toujours à peu près sûr de s'amuser. Voici pourquoi :

A peine la petite pièce dite lever de rideau était-elle à moitié, que déjà un courant sympathique s'établissait entre la scène et la salle. Les acteurs, en jouant, paraissaient s'amuser franchement eux-mêmes, et le public, voyant cet entrain, riait, lui aussi, très volontiers, — à propos de tout, et quelquefois (car il faut être juste!) — à propos de rien. Cependant, en général, le menu

de la soirée était satisfaisant. Il se dépensait beaucoup d'esprit, et du plus jeune, du plus pétillant, dans le petit théâtre dont je veux parler.

Si vous broyiez du noir, si vous étiez poursuivi par des préoccupations ennuyeuses : un tailleur à payer, un mauvais dîner à digérer, une maison à vendre avec perte, une liquidation à opérer, des fâcheux à recevoir. . . vous n'aviez qu'à vous rendre a,ux Folies-Dramatiques. Au bout d'une heure, l'oubli était venu. Adieu les fâcheux! adieu les créanciers! adieu l'indigestion ! adieu les ennuis! — La pluie cessait, le ciel redevenait bleu, et vous retrouviez vite le rayon de soleil de l'espérance.

Mais, hélas ! rien ne dure ici-bas ! Le théâtre des Folies-Dramatiques a disparu du boulevard du Temple, où, depuis longues années, il représentait si bien la gaieté, au gros sel parfois, — mais, du moins, franche et communicative, — gauloise, pour tout dire en un mot, et valant mieux, à coup sûr, que le marivaudage sous lequel, d'ordinaire, on ne trouve point l'esprit.

Mon Dieu, oui! l'heure fatale a sonné! La légion des démolisseurs est accourue sans pitié; — les

Folies-Dramatiques ne sont plus aujourd'hui qu'un monceau de ruines (i).

Et même ce théâtre n'a pas été le seul frappé! Pour créer une artère nouvelle, pour ouvrir le boulevard du Prince-Eugène, ses voisins ont été rasés, eux aussi, sans miséricorde.

Ces petites salles enfumées, dédorées, où, depuis si longtemps, on chantait tant de flonflons, ont soudain cessé d'exister. — - Voyez-vous cette montagne de décombres ? C'est là que se trouvaient les Délassements-Comiques, où Rigolboche, — une étoile filée ! — lança ses premiers coups de pied de côté, au milieu des applaudissements frénétiques de messieurs les gandins et de la fleur des Athéniens modernes! — Voyez-vous ces débris de décors fanés, ces poutres vermoulues, ces châssis brisés : c'était la Gaîté. . . c'est-à-dire le théâtre où les Parisiens pleuraient le plus abondamment. On ne saura jamais quelle efîroyable consommation a été faite de cris déchirants et de sanglots, d'imprécations, de poignards et de poison, sur la scène de la Gaîté! — Et tout auprès, ces tristes amas de plâtres

(i) On les a réinstallées, plus luxueuses, rue de Bondy, 40. Maintenant, c'est l'opérette qui y règne sans partage — et non sans gloire : la Filk de M^e Angot, les Cloches de CorneviUe, etc. , l'ont prouvé déjà par des centaines de représentations.

et de moellons, ces oripeaux fripés, cette poussière blanchâtre vous représentent le Petit-La^ari et les Funambules. Tenez, voici des lambeaux de la robe à paillettes de Colombine, voici la batte d'Arlequin et la robe de chambre à ramages du vieux Cassandre... Au milieu de cette solitude, n'entendez-vous pas des cris plaintifs? n'apercevez-vous point un pâle fantôme, soupirant au clair de lune?. . . C'est Pierrot, qui vient gémir sur ces ruines désolées, car les anciens théâtres du boulevard « du Crime » seront bientôt tous reconstruits, çà et là, dans la grande ville, — excepté le sien et le Lazari ! Pauvre Pierrot !

Nous ne verrons plus sa tête enfarinée et ses mines si bouffonnes; nous n'entendrons plus son rire guttural... C'est fini, c'est bien fini! Adieu, Pierrot !

Combien, pourtant, nous avons applaudi à ses grimaces et à ses joyeuses malices ! — L'un de nos meilleurs écrivains fit naguère, en quatre volumes, réloge de Pierrot -Deburau; en dépit du plaidoyer éloquent de Jules Janin, et, malgré les supplications de Théophile Gautier et de Champ-

fleury, on l'a chassé impitoyablement!... Adieu, Pierrot !

A l'aide de ses burlesques contorsions et de ses gambades échevelées, il consolait bien des pauvres diables qui ne savaient pas toujours où déjeuner

le lendemain du spectacle Jeunes et vieux,

chacun criait : Bravo ! Il avait des trésors de gaieté et d'imprévu. On ne débitait point chez lui d'interminables tirades bien sonores... et bien vides, comme celles qui abondent dans le Château de Pontalec (un château de cartes !), mais, en revanche, on gesticulait fort^ et les coups de théâtre finissaient le plus souvent par... des coups de bâton. Qu'importe ! l'effet à produire réussissait constamment. On riait, on riait à se tordre... et c'est si bon de rire, — surtout quand on a mal dîné !

A présent, il faut dire un éternel adieu à toutes ces joies, à toutes ces grosses gaietés franches... Adieu, Pierrot !

Qu'il y avait de belles fêtes, le dimanche surtout, dans cette humble salle des Funambules! Chacun applaudissait à tout rompre. Oh! les bonnes soirées ! Les places coûtaient si peu et le spectacle durait si longtemps! Et puis, les plaisirs étaient variés : on buvait du coco et de la limonade à deux liards le verre ; en écoutant, en regardant Pierrot, on mangeait du flan, des cerises,

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de la galette, du pain d'épice et des noix, des pommes vertes ou des marrons grillés, suivant la saison. Le Rameau d'Or, les Mémoires de Pierrot, le Violon magique, Pierrot marié, Pierrot valet de la Mort, et cent autres merveilleuses féeries-pantomimes^ composaient l'admirable répertoire de cet heureux théâtre. Quels francs succès! et quels bravos, et quels rires bruyants! Mais, hélas! tout s'en va... Adieu, Pierrot!

Les enfants l'adoraient. Les bonnes et les militaires, les titis en belle humeur, les petites ouvrières aux joues roses, au nez retroussé, messieurs les concierges et mesdames leurs épouses lui rendaient justice.

Charles Nodier n'avait eu dans sa vie qu'une faiblesse : son amour passionné pour Polichinelle et pour Pierrot. Il passait de longues heures, — qui lui semblaient bien courtes ! — à les écouter et à les regarder. Quelquefois il arrivait en retard à son bureau, et lorsque, par hasard, on lui en demandait la raison : « Que voulez-vous, » disait en souriant l'auteur de la Fée aux Miettes, « j'ai, » chemin faisant, rencontré Polichinelle ! » Après

dîner, il allait voir la magnifique pantomime du Bœuf enragé, et il trépignait d'enthousiasme. — Cet homme excellent avait même écrit pour son ami Pierrot (sans la signer) une désopilante pantomime qui s'appelait Blanc et Noir. — Pauvre Pierrot! tes beaux jours de triomphe sont loin... — Aujourd'hui, cher poète, vous seriez bien attristé : Pierrot n'a plus de gîte, il est exilé... Adieu, Pierrot!

Allons, — c'était écrit, — la pantomime devait mourir !

Jadis, ainsi que Nodier, ainsi que Champfleury, Jules Viard et Alexandre Guyon, M. Pol Mercier faisait des pantomimes, et Paul Legrand, le spirirituel Pierrot des Folies-Nouvelles, les jouant cent fois de suite, parvenait toujours à dérider le front des plus moroses. L'auteur et l'interprète s'entendaient si bien alors, que le divin Théo les nommait volontiers les deux Paul, — ajoutant à l'occasion : les deux pôles {histdiïQ àt rire!), dans son feuilleton du lundi, au rez-de-chaussée du Moniteur officiel.

Maintenant, — ô destin bizarre! — Paul Legrand a quitté Paris... (i) Son dernier directeur, M. Eugène Déjazet, lui disait fréquemment : « Parle, et reste avec nous! » L'infortuné Pierrot ne put se résigner à délaisser ainsi sa chère pantomime. Certain jour, il étouffa un gros soupir; il essuya une larme furtive et là farine qui lui couvrait le visage ; puis, saisissant brusquement son paletot et son chapeau, sans regarder en arrière, — il partit !

Il partit. — Pol Mercier est resté, lui ! Mais, oubheux des belles soirées de Pierrot bureaucrate, du Chevrîer blanc et de la Sœur de Pierrot, l'ingrat piétine aujourd'hui sur la pantomime. On raconte

(i) Il fut, à cette époque, chercher la fortune à Rio Janeiro — et ne l'y rencontra point! En Novembre 1884, nous retrouvons Pierrot dans son cher Paris. Après de nombreuses pérégrinations et de rudes épreuves, il est devenu à la fois très vieux, très cassé et tout à fait pauvre. Heureusement, un fidèle camarade, M. Frédéric Febvre, l'éminent sociétaire de la Comédie-Française, a, sans retard, plaidé éloquemment la cause de son ami Pierrot. Une souscription abondante ayant tout arrangé, voilà Paul Legrand enfin à l'abri de la misère.

Ajoutons qu'à la fin de Tan dernier, à VAlcaxar d'hiver, on a joué avec succès une revue intitulée : Mon ami Pierrot, les principaux rôles étant tenus par Thérésa et Paul Legrand.

A. P. (Novembre 1885.)

même tout bas qu'il écrit, en collaboration, des comédies en vers et des vaudevilles où dix personnages parlent pendant trois heures ! ! !

Ah! les Dieux s'en vont!... Deburau, Paul Legrand, Kalpestri, votre règne est bien fini... Adieu, Pierrot!

Paris, Octobre 1862.

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