BRETONS
E mot Breton Pouliguen signifie en Français petite haie blanche. Ce nom est mérité. Aucune plage de la côte n'est 1 plus sûre, plus unie, d'une courbe plus gracieuse; aucune n'est couverte d'un sable plus blanc et plus fin. Au moindre rayon de soleil, le mica, qui abonde sur ce rivage paisible et hospitalier, étincelle et réjouit les yeux, — en les fatiguant un peu cependant, à la longue.
A Trouville et à Dieppe, en Août, on mène grand bruit et grand train; les baigneuses élégantes jouent nonchalamment de l'éventail, en prenant des poses gracieuses, pendant le concert de trois heures; le soir, elles écoutent distraitement l'opérette à la
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mode, et applaudissent du bout des doigts les étoiles Parisiennes, engagées « à prix d'or » par les directeurs de casinos; — au Pouliguen, l'on jase, tout simplement, assis par groupes sur la plage, tandis que garçons et fillettes, jambes nues, en légères blouses de toile, ou même en costumes de bain, élèvent des forts, que la mer détruit sans façon... Dans cette baie, point d'orages à redouter; jamais la vague n'est en colère; elle vient, au contraire, lentement et silencieusement, caresser les petits pieds roses des nombreux enfants qui courent sur le sable, surveillés par les mères et les nounous, réunies pour travailler sous un abri rustique.
L'heure du bain offre toujours une certaine animation; peu de lorgnettes, néanmoins, suivent les ébats des naïades, vêtues de laine bleue ou blanche, et coiffées, pour la plupart, de vastes bonnets cirés, commodes assurément, mais d'une franche laideur.
Au Pouliguen^ deux établissements, également primitifs, se font concurrence. C'est celui de gauche, dont l'infatigable « mère Pineau » est propriétaire, qui triomphe : la société Fa adopté; l'autre, dirigé parle garde-champêtre, ne voit guère que le « petit commerce ». Le haut négoce se baigne avec délices du côté du port; le populaire, du côté de
Penchâteau. Heureusement, il y a de Tespace, et l'Océan, plein de bonhomie, inonde à satiété, de ses flots tièdes et salutaires, hfashion de Nantes et d'Angers, et les gens « du commun ».
Point de casino. Le bois, voisin du rivage, en tient lieu. Quand la mer est basse, sous de beaux arbres élancés on bavarde à loisir, entouré d'épais buissons de genêts, à l'odeur de vanille, qui prodiguent leurs fleurs d'or.
C'est là qu'un matin j'ai aperçu, pour la première fois, la souriante déesse de ces lieux paisibles... une radieuse jeune fille de vingt ans, à la taille souple, au teint mat, aux grands yeux rêveurs et aux longs cheveux bruns, tombant en boucles pressées sur de fines épaules. La tête à demi cachée par son ombrelle' rose, elle venait, à pas lents, avec une grâce exquise, du fond verdoyant et touffu d'une allée de chênes et de pins, mouchetée de soleil.
Au Pouliguen, pas de théâtre. Je me trompe, il y a un Guignol; mais un grave indigène me confiait récemment que PoHchinelle n'ayant plus de puWic — qu'en dehors de l'enceinte payante, — son directeur infortuné allait faire faillite.
Le pâtissier Bout, — la gloire de Trouville — et son rival Planta, sont remplacés ici par un modeste fabricant de berlingots, mal installé dans une baraque, sur le mail; et par la classique m.ar-
chande de plaisirs, qui arrive chaque matin de Guérande, avec sa boîte rouge sur le dos, pour exciter la passion du jeu chez les blondins et les blondines de la plage. A tout coup F on gagne! On tire souvent ; mais il est bien rare, hélas ! que Ton obtienne du sort vingt plaisirs ou vingt macarons, pour un sou.
Les distractions sont peu variées, et, du reste, on s'en passe aisément. La mer est si clémente, l'horizon si riant, l'air si pur et le bois si ombreux!... A marée basse, les intrépides vont pêcher des moules, des crevettes microscopiques, et, parfois, rapportent des rhumes ou des coups de soleil. D'autres, ennemis de la fatigue, se livrent sur place à des lectures frivoles, à des travaux faciles, ou bien échangent, à l'ombre, des potins assortis. Les enfants, après dîner surtout, jouent tour à tour, bruyamment, à Mon beau Château, au Chat et à la Souris, à La Tour, prends garde! ou dansent des rondes vertigineuses, pleines de franche et saine gaieté.
A neuf heures — ou dix, au plus tard, dans les grands jours de foHe, — le Pouliguen dort; ce qui est fort sage, attendu qu'il n'existe dans le pays aucun bec de gaz. L'antique réverbère lui-même y est absolument inconnu. Toute Tannée, on compte sur la lune. Tant pis si elle ne se montre pas !
Dans le voisinage du Pouliguen, les grèves ne manquent point; les petits villages non plus. A gauche, voici d'abord la Bôle : une station balnéaire d'avenir. Peu de maisons, pour le moment. Un agreste bois de pins assez étendu. — Calme profond, qui réconforte et qui repose.
Un peu plus loin, c'est Pornichet; rien que des chalets. La finance et l'art s'y donnent la main, et piquent des têtes ensemble, très volontiers. Plage de sable, vaste, unie et toute parsemée de frêles coquilles. Des dunes nombreuses où l'herbe pousse; un petit bois de pins et de chênes, à côté, tout rempli d'œillets nains, au parfum délicat et pénétrant. L'aspect d'une plage du Midi. — Lassalle, de l'Opéra, s'y baigne depuis six semaines; on rencontre souvent le « roi de Lahore >) , en vareuse de flanelle blanche et en grand chapeau de paille, l'air heureux et le teint basané (rien de plus naturel, d'ailleurs, pour un souverain exotique).
En face de la Bôle verdoie Penchâteau, un village fort ancien, bordé de chalets et de jardins.
— qui fait suite au Pouliguen et précède la Côte sauvage, hérissée de roches singulières et grisâtres. Tout auprès, en se dirigeant vers le joli port du Croisic, fréquenté par les « belles petites » de la Loire-Inférieure, voici le bourg de Batz. Des rochers fort élevés encadrent la grève. Le pays est curieux; ce coin sauvage de la Bretagne a gardé sa physionomie austère du temps passé. Pas un arbre, à part un figuier maigre et tortu, en face du presbytère. Les vieilles maisons, basses et sombres, ont un cachet étrange; les lits à colonnes, ornés d'amples rideaux de serge bleue ou verte, et de baldaquins brodés en soie et en chenille jaunes, méritent d'attirer l'attention des touristes.
Avant d'arriver au bourg de Batz, on traverse plusieurs hameaux pittoresques, en longeant des marais salants, émaillés, depuis quelques semaines, de monticules blancs qui sentent la violette.
Roffiat, Kermoisan, Trégaté, Kervalet, tels sont les noms de ces petits villages sans verdure, où des blocs de granit se montrent, à chaque minute, dans les sentiers sinueux.
Au cours de ces notes de voyage, il n'est point question des costumes nationaux : c'est parce qu'avant tout, il faut être véridique. Les costumes Bretons n'existent plus, ou, du moins, ne se portent
plus. Quelques vieillards s'obstinent à les mettre dans les jours de fête; mais, hélas! on les compte, et les jeunes gens sourient en voyant passer les vestes brodées, un peu fanées, et les larges chapeaux ronds d'autrefois. Deux ou trois paludiers (cueilleurs de sel) s'habillent encore avec les vêtements blancs du temps jadis; au bourg de Batz, il y en a deux : ils ont chacun quatre-vingts ans sonnés. Une vieille femme, courbée et toute ridée, m'a montré ses souliers de noce, d'il y a soixante ans, et une jeune fille de Batz, pour une légère offrande, et afin de contenter les baigneurs curieux des modes anciennes, s'habille avec la robe éclatante, la ceinture dorée et la coifi'e de mariage de sa grand'mère.
Les habitants du bourg de Batz, et des hameaux environnants, voyagèrent beaucoup, comme marins, aux siècles derniers; aussi, dans les pauvres chaumières de cette contrée, voit-on fréquemment des plats et des assiettes en vieux Chine et en Delft, ornés des peintures les plus fantastiques, les plus riches et les plus attrayantes... Hélas! toutes ces merveilles, qui brillaient naguère dans les rustiques vaisseliers Bretons, sont à présent tristement ébréchées.
Le bourg de Saille, situé à vingt minutes de l'Océan, et entouré de marais salants, est rempli
de débris lamentables de superbes faïences et de porcelaines rares. On y rencontre, notamment, dans les plus humbles logis, noirs, bas et crevassés, des « bonnes Vierges » sans têtes, sans bras, ou privées d'Enfants Jésus^ et qui, intactes, feraient à bon droit la joie des collectionneurs.
Maintenant, les vieux châteaux et les abbayes sont vides et en ruines... Les chefs-d'œuvre délicats de la sculpture sur bois et de la céramique ont été brisés, pour la plupart, dans la tourmente révolutionnaire. Ceux qui, par un hasard heureux et même surprenant, échappèrent à la destruction violente ou aux ravages des ans, régnent aujourd'hui dans les demeures encombrées et pittoresques des chercheurs obstinés. — Le manoir de Careii est encore décoré de quelques pierres sculptées fort originales. — L'antique ville de Guérande, si bien décrite par Balzac, vaut toujours la peine d'être visitée; sa ceinture de fortifications en granit, qui date de 1431, impressionne profondément. Sur ses onze tours, vêtues de lierre et de rameaux fleuris, elle n'en a perdu qu'une, démolie en 18 16. — L'aspect de Guérande est mélancolique; aucun commerce, mais à chaque pas des souvenirs. L'herbe croît à loisir dans les rues, et l'ombre d'un simple flâneur excite la curiosité, sans cesse en éveil, des habitants, qui accourent au plus léger bruit sur leurs portes silencieuses, ou sou-
lèvent les rideaux de leurs étroites fenêtres, ornées de giroflées, de réséda et de géraniums aux couleurs vives.
Pendant nos pérégrinations en Bretagne, nous avons admiré tour à tour de superbes forêts séculaires, des landes immenses, de poétiques plages presque désertes, de gracieuses églises en granit finement sculpté, des monastères imposants, de vastes châteaux, des dolmens et des menhirs moussus... Il nous souvient d'avoir vu, gravé sur la pierre la plus haute d'un curieux monument druidique, le nom fameux de « Coquelin ». Ailleurs, nous avons lu, sur le registre présenté aux touristes par le gardien d'un phare, le nom célèbre et si sympathique de François Coppée, et sur le même livre, celui de Sarah Bernhardt, avec ce simple mot écrit par l'éminente et très fantaisiste comédienne, dans la colonne destinée à l'indication du domicile : « Partout . »
Signalons, chemin faisant, la patience vraiment extraordinaire d'un modeste cordonnier nommé Jean Prié. — Quoique n'ayant pas reçu d'instruction première, et par la seule force de sa volonté persévérante, il a formé, dans son âge mûr, après de longues études spéciales, une collection considérable, et classée scientifiquement, des crustacés,
des mollusques, des insectes, des oiseaux, des minéraux de la Bretagne, et, surtout, du département de la Loire-Inférieure. M. Ernest Legouvé, qui, à de nombreuses reprises, l'avait vu à Toeuvre, il y a quelques années, Tencouragea beaucoup : c'était justice. Aujourd'hui, Jean Prié, préparateur attitré de plusieurs musées, est propriétaire d'une petite maison sur le quai du Pouliguen; il a exposé une partie de ses trésors, à Nantes et à Paris. On Ta récompensé; il travaille toujours, avec un zèle infini, avec un succès constant. C'est un homme heureux! Il ne fabrique plus de souliers; il a des vitrines pleines à déborder, et chaque fois qu'il trouve une coquille nouvelle, ou un papillon pour lui inédit, il s'écrie, plein de joie, et avec une conviction communicative : « Il fait bon vivre! )) Le brave homme possède un dada^ — et un dadawiAQ. Qu'il l'enfourche longtemps et souvent! Jean Prié est un sage.
Avant de rentrer à Paris, nous avons parcouru les plages de la Loire-Inférieure qui s'étendent du côté du riant et plantureux Anjou. Ce contraste est à la fois curieux et séduisant. Au lieu de l'aridité sévère, voici l'abondance, la luxuriante verdure, les fruits savoureux, les fleurs brillantes et parfumées.
De Saint-Nazaire, plein de bruit, de charbon, de poussière et de courtiers maritimes, nous sommes allés à Paimbœuf par le bateau à vapeur. Le trajet, qui dure une heure environ, est fort attrayant. Il faut se garder, par exemple, de rester à Paimbœuf, car rien n'est plus triste que cette ville aux pavés aigus, sans commerce et à demi abandonnée.
Prenons vite le chemin de fer, malgré la chaleur torride, et arrivons à Pornic. Les maisons de ce petit port vraiment coquet s'élèvent en amphithéâtre et contemplent l'Océan. Des deux côtés de la baie on rencontre de nombreuses plages de sable, peu larges, mais pittoresques, et entourées de superbes rochers. L'anse aux Lapins, et celles des
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Cheminées et de la Source où coule à marée basse, et sans trêve, une eau ferrugineuse qui s'échappe des rocs de granit, font face aux plages, non moins jolies, de la Noveillard, du Château et du Jardinet.
A la Noveillard, on est un peu plus mondain et plus bruyant qu'ailleurs. En ce lieu agreste se montrent volontiers les toilettes à la mode, les chapeaux excentriques et les costumes de bain brodés, enrichis de ceintures bariolées et éclatantes. — On y cause, on s'y rafraîchit sans excès, on y lit les journaux paisiblement. Le soir, impossible de danser; il n'y a point de casino, — et je ne songe guère à m'en plaindre ! Celui qui fut bâti autrefois sur la terrasse du château fit une prompte faillite. Ici, l'on se contente des beautés de la nature; et, du reste, les environs de Pornic sont délicieux. De petites carrioles ou des charrettes légères, traînées par des ânes, conduisent gaiement, sinon promptement, les baigneurs de tout âge dans toutes les directions. La grotte et le vallon de Saint-Martin; Sainte -Marie et les Grandes- Vallées ; le village de Saint-Michel, célèbre par ses splendides falaises, d'une teinte rosée, qui se déroulent le long de la côte; Préfailles (en face de l'île de Noirmoutiers), où l'Océan se montre si terrible parfois; la pointe sauvage de Saint-Gildas, la plage gracieuse de la Bernerie, les Moutiers, où l'on voit, au milieu du cimetière, une lanterne des morts, très
bien conservée : voilà autant de buts de promenades dignes d'éloges chaleureux. Partout, de verts ombrages opulents, d'odorants bois de pins, des moulins à vent égayant à souhait les hauteurs, des ruines druidiques intéressantes, des châteaux lézardés, tapissés de pariétaires et de joubarbes; de coquettes villas, des métairies; à chaque instant, l'aspect change, et toujours les yeux sont réjouis. Devant les maisons rustiques s'élèvent de superbes touffes d'hortensias; et, le long des sentiers, la clématite, qui embaume, se marie au lierre et aux buissons à' écume de mer (un arbuste qui pullule sur ces côtes et dont la feuille a un goût fortement salé).
Les cimetières n'ont rien de sombre en ce pays. L'iris et le thym, souvent, y décorent les modestes tombes. Sans cesse, on frôle des bouquets de roses, des guirlandes de chèvrefeuille, des œillets et des lis. Le bruit de la mer arrive jusque-là, mais ce n'est plus qu'un doux murmure, qui se mêle au bourdonnement de l'active abeille et à la chanson du bouvreuil.
Combien de hardis pêcheurs, que la tempête a terriblement secoués naguère, en de lugubres nuits, sont étendus à présent, les yeux pieusement clos et les mains jointes, à l'ombre de la croix protectrice et sous une herbe verdoyante! Le dimanche, après la messe, les veuves et les
enfants vont leur dire un touchant : au revoir ! car, Dieu merci, la vieille Bretagne est la contrée des fidèles croyances, et ces braves gens, vêtus de droguet ou de serge, comptent absolument sur les robes d'azur et les couronnes d'or du paradis.
Peu de costumes à citer. Les femmes ont le tort de négliger de plus en plus leurs coquets habits nationaux; cependant on remarque encore, çà et là, quelques coiffures bizarres et élégantes : les dormeuses, blanches comme la neige, pour les jeunes filles et les femmes mariées, et les câlines, à bordures noires, plus sévères (malgré leur nom) pour les veuves.
La vie est très facile. Le poisson abonde : langoustes et homards forment des pyramides affriolantes sur les tables du marché, qui a lieu presque tous les jours. La sole accompagne le fin rouget (appelé ailleurs surmulet ou barbarin), et la svelte et rose crevette attire l'œil des baigneurs, qui vont, par gourmandise, faire un tour à la halle avant déjeuner. C'est un excellent moyen pour gagner de l'appétit.
J'ai parlé de gourmandise. Cela me rappelle un couple affamé dont j'écoutais hier le bavardage à table d'hôte. La femme disait à son mari, un gros monsieur aux cheveux blonds et rares :
« Mange donc de ceci, ma chérie, c'est parfait.
» Goûte ces rougets, ils sont exquis, et quelle )) sauce ! . . . As-tu repris du potage printanier, » comme je te l'avais conseillé? Il était d'un » réussi! »
Le gros monsieur rubicond, soufflant, buvant, mangeant sans relâche, murmurait, entre deux énormes bouchées :
« — Oui, ma bonne, tu as raison; certes^ je » reviendrai à ce poisson, mais n'oublions pas le » gigot, il doit être saignant. Je l'ai recommandé )) tantôt. ))
Et Clotilde (la dame longue, pâle et sèche), tout en fonctionnant non moins activement, ne se lassait pas de donner à son Nérestan (ma chérie!) des instructions gastronomiques.
La voyageuse était si convaincue, qu'elle aurait mérité de prendre de l'embonpoint.
Vis-à-vis ce couple remuant, se tenait un Anglais raide, impassible, aux larges favoris, ne disant pas un mot, ne regardant personne, mais reprenant consciencieusement de tous les plats.
Une façon à lui — très éloquente — d'exprimer à l'hôtelier sa gratitude et son admiration !
Septembre 1882. ^