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LE GARGARISME

E sujet est d'actualité, — particulièrement à Cauterets, — des premiers jours de Juillet à la fin de Septembre.

Dès le matin, à la Raillère, aux Thermes de César, au Rocher, on peut voir une interminable file de malades de tout âge, de tout genre, de toutes nuances, de tous pays, se gargarisant à Tenvi.

Les Hébés qui, actives et avenantes, versent la santé d'une main adroite et infatigable, rendent la tâche aisée à leurs clients multicolores, tous armés du verre traditionnel à couvercle de métal.

On croit que Faction de se gargariser est vulgaire et enlaidit. — Erreur! — J'avais hier, à

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côté de moi, une jeune fille blonde aux yeux noirs, svelte, élégante, mise simplement mais à ravir, qui se gargarisait en silence et avec conviction. Son cou blanc et flexible tendu légèrement^ ses yeux clos à demi, son attitude gracieuse, tout concourait à la rendre charmante; je la regardais à la dérobée, et je n'étais pas seul à Fadmirer !

L'utilité du gargarisme est chose reconnue depuis longtemps. Ce motif suffirait à lui mériter de chaleureux éloges, en prose et en vers.

Que de projets agréables, que de douces espérances naissent dans l'imagination, tandis que l'on se gargarise posément !

L'ecclésiastique, fatigué par les prédications et les catéchismes, pense à ses sermons futurs, que l'eau de la Raillère lui permettra d'allonger et de multiplier;

La Parisienne rêve aux coquetteries qui, l'hiver prochain, la feront irrésistible;

Le ténor entend déjà les bravos frénétiques d'une salle comble ;

L'avocat se promet de fleurir ses périodes sonores, et de gagner toutes ses causes...

Bref, chacun, entre deux gorgées de Teau bienfaisante, songe à ses aâ"aires ou à ses plaisirs.

Le zèle des buveurs d'eau, en général, est constant. — Tout à l'heure encore, au Rocher, j'entendais un enfant de dix ans à peine demander, avec instance, à sa mère, l'autorisation de boire un verre en supplément.

Après avoir loué le gargarisme, examinons rapidement les principaux types de gargariseurs (i).

A la Raillère surtout, entre neuf et onze heures du matin, les gargariseurs abondent et fonctionnent à qui mieux mieux, tandis que le gave, à deux pas (semblant se gargariser, lui aussi), roule à grand bruit ses belles eaux écumantes, sur des roches noires et polies, au pied de hautes montagnes^ tapissées d'une opulente verdure et couronnées d'une neige immaculée, que le soleil caresse et rend éblouissante.

Commençons donc notre revue :

1° Le gargariseur distrait, qui pose le fameux couvercle à côté de son verre plein, au lieu de le mettre dessus, et qui s'oublie volontiers à causer avec les voisins pendant que son eau refroidit.

( i) Gargariseur : celui qui se gargarise. — Qu'il nous soit permis d'employer ce mot, que nos lecteurs ne trouveront dans aucun dictionnaire.

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(Puis il l'avale — de travers, et tousse d'une façon déplorable.)

2° Le gargariseur chic (ou pschutt), portant son verre de cristal à anse, dans un léger filet rose ou bleu, attaché à un bouton de sa jaquette bien coupée, et soignant avec désinvolture son larynx endommagé, tout en évoquant la fine silhouette de . la petite Machin j — dont il est complètement oublié.

3° Le présomptueux, qui se gargarise avec recueillement, et déclare à tout venant que personne ne s'y prend mieux, ou même aussi bien que lui.

4° 'Lq pressé, qui, en trois gorgées, ayant fini son verre d'eau tiède de la Raillère, court à toutes jambes au Mauhourat, pour y terminer son traitement matinal.

5° V amateur, qui, accompagnant des parents ou des amis souffrants, fait de temps à autre comme eux, — par oisiveté, par curiosité, et (à ce qu'il dit) pour profiter de l'occasion et prévenir les maladies.

6<^ Le gargariseur gai, qui essaie sa voix fréquemment à la buvette, en fredonnant un couplet d'opéra-boufi"e ou une vieille chanson bachique.

7° Le mélancolique, qui marche à pas lents, sans aborder personne, et semble constamment rêver.

8° Vartiste, qui, contemplant avec enthousiasme le merveilleux paysage d'alentour, laisse

son verre plein sur la tablette, et va admirer une fois de plus la cascade.

9° Le sybarite, qui s'assied d'habitude, pour s'humecter la gorge à loisir, et à l'aise. Fait souvent honneur aux berlingots à la framboise, et aux sucres d'orge à la menthe ou au café, de M'"^ Nogue.

10° ht fantaisiste, qui s'empresse de sortir des sentiers battus. — Se gargarise en dehors des Thermes, debout sur une roche, le béret en arrière, près de la route poudreuse, — dominant le gave qui, sans trêve, serpente et tourbillonne à quelques pas.

11° Le gargariseur maladroit, qui s'engoue, fait des grimaces involontaires, frappe du pied, devient cramoisi, — et, finalement, ne se gargarise point.

1 2° Le gargariseur de seconde année, qui se soigne afin de consolider sa guérison, — et aussi par reconnaissance.

13° Le sceptique, qui murmure (l'ingrat!), en absorbant à la hâte le Hquide bienfaisant : « Si ça » ne fait pas de bien, ça ne fait peut-être pas de » mal! »

14° Le solennel, qui paraît pontifier, et dit volontiers d'une voix lente et grave, entre deux gorgées : « Cette eau est chaude ; son odeur et son » goût laissent fort à désirer, — mais elle opère des » miracles. Les secrets de la Nature sont vraiment

» impénétrables ! » Et, là-dessus, il ôte son chapeau, qu'il suspend à la patère rustique; puis, assujétissant sur son nez busqué ses massives lunettes d'or, il entame un second verre, en faisant glouglouter le liquide, malgré la défense expresse de son docteur.

15° Le gargariseur inexact, intermittent, qui, supprimant par indolence la moitié des prescriptions médicales, et exécutant mal l'autre moitié, s'expose à ne pas se rétablir, ou même à aggraver son état.

iG"" Le sérieux (celui-là est la règle vivante; il fait partie de la grande majorité). Se soumettant a ses obligations, simplement et régulièrement, il mérite une prompte et complète guérison, — mais pourtant, hélas! il ne l'obtient pas toujours.

17° Le méthodique (variété du genre sérieux) suit à la lettre les conseils de son médecin, qu'il a choisi avec beaucoup de soin (et dont les courtes consultations coûtent fort cher) ; parfois il étudie, à sec, le mécanisme de l'action qu'il doit accomplir.

18° Le gargariseur trop :(éîé; exagère les qualités du méthodique, et les transforme immédiatement en défauts. Il augmente souvent les doses indiquées, craignant de ne point faire assez; et « pour un empire », il ne retarderait pas de cinq minutes l'heure de son gargarisme quotidien.

19° Le peureux, qui craint toujours de boire un

demi-quart de verre de trop, ou d'avaler quelques gouttes d'eau thermale en se gargarisant, persuadé que cela pourrait avoir des conséquences graves.

20° Le gargariseur... Mais on ne saurait épuiser la série. Arrêtons-nous ici (comme disait Scribe, avec musique d'Adam).

Et gargarisons-nous !

Caulerets, 25 Juillet 1883.

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