‹ JadisChapitre 18 sur 64 · FANTAISIES · texte numérisé non relu

FANTAISIES

LE MONSIEUR QUI FINIT DE DINER (i)..,

'est là un curieux type, par exemple!

Je vous en fais juge, ami lecteur.

Pour l'étudier à loisir, transportonsnous dans un intérieur aisé, confortable.

Les portes ferment bien, la lampe éclaire à souhait, la cheminée ne fume pas...

Supposons que l'heure du dîner soit sept heures, et que le maître du logis ait réuni quelques convives, — des parents ou des intimes, — à l'occasion de la fête... de sa femme, si vous voulez.

(i) La scène se passe à Château-Chiiion... ou à Chûteau- , roux, — ad libitum.

2i6 JADIS

Vingt minutes après le commencement du repas, arrive, à l'improviste, notre monsieur. C'est un voisin, orné de cinquante ou cinquantecinq printemps. Trapu, obèse, l'œil émerillonné, la narine ouverte, la bouche gargantuesque.

« Bonsoir, messieurs; mes hommages, belles » dames! J'ai risqué un quinquet; j'ai vu que » tous, « autour de cette table », vous êtes de » très bonne humeur... Vous me plaisez énor- » mément, et j'entre pour vous tenir compagnie. »

Les invités, — s'ils n'habitent pas, d'ordinaire, la localité, — regardent avec étonnement les deux amphitryons. Ceux-ci n'ont pas l'air surpris.

Le petit gros monsieur s'assied, souriant, — non loin du festin.

Les perdreaux, truffés et flanqués de cailles dodues, vont faire leur apparition solennelle.

Le maître de céans se tourne vers le nouveau venu ;

« Duminard, tu vas chanter une de tes halan- » cotres...

» — Ah! mais non. C'est mauvais genre, mon » vieux. On ne gazouille plus au dessert.

» — Voyons donc, monsieur Duminard, allez- » vous vous faire prier? Dites-nous, tout de suite, )) la Belle Polonaise ou le P^tit É bénisse! » insiste la dame.

Le maître de la maison reprend :

— « Imite la scie, la mouche, le chemin de » fer, le feu d'artifice... Fais quelque chose, » enfin! Autrement tu n'auras pas un verre de » chambertin de derrière les fagots. »

Duminard s'exécute. Il fait la scie, il imite les fusées, la retraite, le canon, etc. : tout ce qui semble concerner son état.

Il parle bruyamment, il gesticule autant qu'un télégraphe affolé du temps jadis, il rit aux larmes de ses longs et fous récits, parfois un peu trop salés. Il absorbe — quand même — l'attention générale à force de bruit.

On sourit de loin en loin. Ceux qui ne sont pas encore blasés sur ces représentations tapageuses et monotones, applaudissent, sans enthousiasme cependant. Alors notre monsieur salue comme un fantoche et fait le gros dos.

Duminard boit « à petits coups » un verre de chambertin, puis deux, puis trois. Il se rapproche du groupe des dîneurs, à l'aide de saccades discrètes, habiles, et finit par se trouver attablé et confortablement installé.

« Duminard, conte-nous une histoire !

)) — Celle du singe ! » ajoute un habitué.

— « Ah ! mais non. Vous m'ennuyez, mes » enfants!

2i8 JADIS

» — Eh bien, )> riposte madame, « j'aurai le )) regret, quand l'heure du dessert sonnera, de ne )) pas vous offrir du nougat. Vous l'aimez pour- » tant, je crois me le rappeler.

» — En effet, belle dame, je suis très favorisé... » j'aime tout. »

On apporte des fleurs, on embrasse avec effusion la maîtresse du logis.

Duminard n'a pas de bouquet.

« Comment! c'était votre fête? » (Il y a dix ans qu'il en connaît la date). « Ah! je suis un » grand coupable!... A propos, vous savez, l'af- )) freux choléra est dans nos murs... Et vous avez » mangé des champignons, imprudents! »

Rumeur dans l'auditoire.

— « Vas- tu te taire, oiseau de mauvais augure ! » s'écrie le maître de la maison... « Sois aimable, ou )) laisse-nous tranquilles. Si tu crois que je t'abreu" » verai et te nourrirai à rien faire ! . . . »

Étant accoutumé aux rebuffades, Florestan Duminard ne se déconcerte pas. Il déguste un verre de vieux pomard , silencieusement , et , après avoir déposé son verre, il dit d'une voix lugubre :

« — Ah! mes amis, combien mon cœur saigne, » lorsque je songe qu'à cette heure, où nous baf- >) frons ici, beaucoup de pauvres gens n'ont pas

» dîné, ne dîneront pas peut-être!... et que, » bientôt, la bise cruelle...

)) — Duminard, nous allons nous fâcher! » murmure l'amphitryon impatienté. « L'histoire du » singe, ou file !

» — Je préfère stationner, — et goûter un » doigt de Champagne...

» Un doigt, deux doigts, et je me grise !

» J'adore cette mousse enivrante ! »

(// chante.) « Ils n'en ont pas, ils n'en ont pas » Dans l'Angleterre !

» Voilà, belles dames. Daignez écouter votre » esclave... »

Nota bene, — L'histoire du singe, que j'abrégerai à dessein^ est de l'âge du Pont-Neuf, et, par suite, usée jusqu'à la corde. Mais Duminard la rafistole assez ingénieusement. C'est sa spéciaHté. Rendonslui la parole :

«■ Un capitaine de frégate de mes amis » (primitivement le héros était notaire) « avait rapporté « du Sénégal un singe de moyenne taille. Un » jour, eh l'absence du commandant, certain

» vieux paysan^ son fermier, vient lui taire hom-

» mage d'un panier de pêches. » (Autrefois c'étaient des figues). « Il trouve le singe et le salue avec

» respect. Le malicieux animal, sans façon, s'élance

» vers le panier et dérobe un fruit — le plus ve-

)) louté de la collection. Notre bonhomme, stupé-

» fait, s'écrie : — « Ah ! qu'il est leste, le p'tit

» mossieu, et pas méprisant du tout ! » La semaine

» suivante, le paysan, rencontrant l'officier de

» marine (en congé dans son pays natal), lui

» dit : — « M'sieu vot' fils aime ben les pêches, et

» il est ben dégourdi pour son âge ! — Mon fils !

» Mais je suis garçon, Nicolas! » Le paysan rit

» alors d'un air aimable, et ajoute : « — Ah! ça

» n' fait rin , not' mossieu ; quand on a été

» jeune ! . . . Mais vous n' pouvez pas le dénier, y

» vous ressemble comme deux gouttes de lait.

» — Bravo ! Duminard. Bravo ! Une autre ?

» — Savez-vous celle du villageois qui avait » visité Paris? Elle est bien bonne.

» — Non.

» — On lui demandait : — « Avez-vous vu le » cèdre du Liban, au Jardin des Plantes? » Et il » ripostait : — « Ah ! oui-dà, et S2ifumelle itou ! »

On rit de nouveau. Duminard s'échauffe, — le Champagne aidant, — et il entame le récit d'une

autre drôlerie qu'il assure avoir inventée, ainsi que les deux précédentes.

Un des auditeurs, — l'histoire finie et applaudie, — déclare qu'il l'a lue dans son journal, quinze jours auparavant.

Notre monsieur prend un air pincé ; — il est vexé au fond — et dit :

« C'est pas gentil ! Il ne fallait pas me la laisser » raconter, puisque vous la connaissiez.

» — Vous la dites si bien, qu'on aurait du )) plaisir à l'entendre tous les jours, » répond, d'un ton calme, l'audacieux qui a osé attaquer le narrateur.

Duminard, tout en parlant, sirote une tasse de moka bien sucré, additionné de vieux cognac ; puis un soupçon de curaçao, un doigt de liqueur des moines de l'abbaye de Fécamp, et une larme d'anisette de Bordeaux, — pour activer la digestion.

On lui a successivement apporté des verres, des assiettes, un couteau, etc. — Il a mangé résolument de la tarte aux poires, du nougat... — il en a même redemandé, — et quelques petits fours. Les sorbets au marasquin, servis peu d'instants après son arrivée, étaient en proportion du nombre des convives prévus; mais, à la demande de l'éloquent Duminard, chacun s'est cotisé, et a offert.

qui une, qui deux cuillerées, et notre ingénieux monsieur a fini par absorber deux breuvages glacés au lieu d'un.

Neuf heures sonnent. Duminard se lève, s'incline^ sourit gracieusement et dit :

« Belles dames, voici l'heure solennelle du » cigare! Le londrès me réclame. Je vais, en pen- » sant à vous, le fumer sur la place. »

Et il sort, léger comme une plume, quoique bourré comme un canon, — en fredonnant son refrain favori :

(( Ils n'en ont pas, ils n'en ont pas Dans l'Angleterre ! »

Duminard a fini son dîner... en ville!

Et c'est comme cela, à peu près tous les soirs d'été ou d'hiver, — depuis dix ans et plus.

On bouscule Duminard, on le raille, on lui tape sur le ventre; on ne l'invite jamais. Il résiste à toutes les bourrasques, et il engraisse à vue d'œil, — en répétant, sans fatigue apparente (ô prodige !), ses fameuses histoires légendaires et ses scies de prédilection, — toujours sur le même ton, par exemple. Les gestes ne varient pas davantage.

Notez ce point que Duminard est un rentier « fort à son aise », et qu'il possède une femme

avenante et deux enfants aussi gentils que mal élevés (ce n'est pas peu dire!), — par conséquent un foyer, une marmite et le reste.

Il a « du foin dans ses bottes », — mais son curaçao de Hollande ne vaut pas celui du voisin.

Oh! non!...

On demandait, l'autre jour, à un riche propriétaire de l'endroit, pour quelle raison il tolérait les nombreuses apparitions de l'infatigable Duminard (que personne, à coup sûr, n'a jamais pris au sérieux) :

— '■ « Que voulez-vous? » répondit-il, en souriant, « c'est un brave garçon. . . ses plaisanteries sont » assez drôles... et puis, il en a pris Vhahiîude! »

A Madame Emma V**'

« L'amour est tout — l'amour, et la vie au soleil. » A. DE Musset. — La Coupe et les Lèvres.

'ÉTAIT, Madame, Tan dernier, — et ce que je vais essayer de vous raconter avait lieu à Mérilly. — Vous ne connaissez pas Mérilly, peut-être ? S'il en est ainsi, je vous plains, car c'est 'un séjour charmant où l'on demanderait volontiers à passer sa vie tout entière.

Figurez- vous donc, je vous prie, — par un jour de soleil printanier, — cette agreste demeure, pai-

siblement assise au sommet d'un coteau, et regardant avec quiétude une jolie petite ville étendue à ses pieds.

La rivière serpente au bas de la colline; deux rangées de saules et de bouleaux semblent vouloir dérober aux yeux des profanes ses eaux limpides et murmurantes, qui coulent sur un lit de cailloux blancs et polis... — Les rossignols font entendre dans le petit bois^ voisin de la maison, leurs plus douces mélodies; un vague parfum de muguet et de violettes, apporté sur l'aile d'une tiède trise, vous arrive par bouffées. Tout est calme, et l'on se sent respirer à l'aise au milieu de ce silence plein de charmes indicibles, interrompu seulement, de loin en loin, par des bruits confus et harmonieux : le chant de l'oiseau, le bruissement des saules agitant lentement leurs feuilles argentées, le cri joyeux de l'insecte tapi dans l'herbe, le bonjour cordial de la jeune laitière qui passe, sa cruche luisante sur l'épaule,

« Le sourire à la lèvre et l'étincelle aux yeux, »

en fredonnant une bribe de chanson; — ou celui du vieux curé qui lit son bréviaire, à l'ombre |des acacias fleuris...

Rêvez, Madame, à ce bonheur pur, ignoré de la foule, à ces joies intimes, à ces fêtes du printemps. . .

— Cela repose un peu des soucis, des tristesses de chaque jour!

Mais nous sommes en Janvier au moment où commence cette histoire; — ne l'oubHons pas plus longtemps. Ne faut-il point, hélas! revenir ainsi bien souvent, bon gré mal gré, et sans transition, à la sèche réaHté ?

Pendant ce long hiver, on avait suspendu la cage au coin de la cheminée. La pauvre bouvrette qui y était enfermée restait bien triste, en dépit des soins de sa gentille maîtresse Lucy. Pas de gai soleil pour la réchauffer, pour l'égayer surtout ! — aussi, pas de chansons. On la voyait pensive, la tête inchnée, et semblant désespérer du retour des fleurs embaumées, de la riante verdure et du ciel bleu. Parfois, elle voltigeait un instant, faisant entendre de légers cris d'ennui... Et l'hiver continuait sa lente promenade à travers le calendrier, avec son manteau de neige, ses pluies froides et les gémissements de la bise, sans se soucier des plaintes de l'oiseau prisonnier.

Cependant le logis n'était point solitaire. Le grillon chantait le soir, au fond de l'âtre, tout à côté de la cage. Lucy allait et venait, sautillant et jasant; soupirant quelquefois, il est vrai, après les journées du printemps; mais, en résumé, les

attendant avec assez de patience. N'avait-elle pas le bal, Lucy ! — Cela n'arrivait pas bien souvent : à la sous-préfecture on ne donnait que deux ou trois fêtes dans l'hiver, et, franchement, ce n'est guère ! — Mais on y songeait un mois à l'avance, et plus d'un mois après, l'on y rêvait encore, en s'endormant dans le petit lit blanc où s'abritaient tant de songes roses, tant d'illusions charmantes et de virginale innocence.

Quoi de plus ravissant, en effet, pour un cœur de seize ans, que l'animation du bal ? Les toilettes, les flots de lumières, les bruits entraînants de l'orchestre, les tourbillons, les frémissements de la valse!... Savez-vous de plus douces émotions, de plus adorables prestiges?

Donc Lucy était heureuse; — tandis que le pauvre oiseau, toujours choyé, mais toujours silencieux, tombait de jour en jour dans une plus sombre mélancolie.

Pourtant, — comme tout passe ici-bas ! — les mauvais jours disparurent, et, par une belle matinée d'Avril, le soleil envahit joyeusement le logis, faisant grande honte aux tisons du foyer, qui parurent tout de suite comprendre que leur règne allait finir.

En été, la maison, entièrement couverte de liserons, de clématites et de grands rosiers blancs, ressemblait fort à un nid blotti dans le feuillage. Le soleil y passait la journée, et personne ne songeait à se plaindre de Tassiduité de cet hôte souriant, — d'un si bienfaisant sourire.

Devant la fenêtre de Lucy, deux magnifiques acacias étalaient pompeusement leurs panaches, semés de grappes fleuries et blanches comme l'opale. — C'est là que, dès les premiers jours de Mai (le mois des roses, selon les poètes, — qu'il ne faut pas toujours croire!), Lucy suspendit la cage de sa bouvrette. Ivre de bonheur, dans ce bain d'air parfumé, l'oiseau chantait sans cesse, oubhant tout à coup ses ennuis. — Un rayon de soleil fait si vite envoler le souvenir des heures de pluie ! — L'abeille, active et joyeuse, bourdonnait et butinait |aux alentours; le papillon bigarré venait se poser follement sur la cage, puis courait faire l'école buissonnière dans le petit bois de noisetiers attenant à la maison. C'était une joie universelle, un bonheur paisible et charmant à faire envie à tous les rois de la terre, — en somme, beaucoup moins heureux (on le sait) que la sagesse des nations ne le dit.

Au commencement de la semaine suivante, un bouvreuil vint, par hasard, entonner un de ses plus gais refrains sur Tacacia qui abritait la fragile demeure de Toiseau si cher à Lucy. Après avoir terminé son concert, le virtuose emplumé, regardant à la ronde, — pour demander, sans doute, les applaudissements auxquels il avait droit, — aperçut au-dessous de lui la gentille captive.

Aussitôt, tournant autour de la cage, il se mit à lutiner la bouvrette, lui faisant cent agaceries, lui décochant mille compliments sur sa beauté, sur sa grâce, et mille protestations au sujet de son amour naissant. La bouvrette, de son côté, paraissait ne pas rester insensible aux madrigaux qui lui étaient destinés; et elle écoutait, avec un plaisir marqué, très encourageant, tous les galants propos de son jeune adorateur.

Pour ne rien celer, on peut dire, tout bas, qu'elle ne fut point, en cette circonstance, exempte d'un grain de coquetterie. Après tout, il est bien permis de faire valoir un peu ses avantages ! Et personne ne songerait, je l'espère, à l'en blâmer sérieusement.

Pendant au moins huit jours, le bouvreuil continua dans l'acacia ses excursions et ses concerts, ainsi que ses longues visites à la bouvrette, qui se montrait vraiment de plus en plus disposée à prêter une oreille indulgente aux aveux qui lui étaient

faits, tandis que le soleil présidait assidûment à leurs doux entretiens.

Le pauvre amoureux tournait toujours autour de la prison de celle qui, d'aventure, lui avait pris son cœur, mais ses efforts pour trouver un passage étaient vains, et il se dépitait.

« Viens! je t'aimerai, » semblait dire la captive. « Délivre-moi, et mon amour sera le prix de ta » victoire.

» — Je ne puis pas! hélas! je ne puis pas... » murmurait l'infortuné bouvreuil. « Et pourtant, » moi aussi, je meurs d'amour! »

Prenant en pitié l'embarras des deux amoureux, certain jour on ouvrit la porte de la cage, la laissant suspendue à sa place accoutumée, mais en attachant, par un fil léger, la bouvrette à l'un des barreaux. Le visiteur arriva comme de coutume, recommença ses soupirs, ses tendres lamentations; puis, à force de voltiger autour de la prisonnière, il aperçut enfin la bienheureuse ouverture et se précipita dans la cage. Je renonce à énumérer tous les baisers et les serments qui s^'ensuivirent!

Or, l'on se tenait aux aguets, et la petite porte avait été promptement et soigneusement refermée.

Aussi, après les premiers transports, le bouvreuil reconnut qu'il était captif.

Bien que réuni enfin à celle qu'il aimait, la prison le bouleversa tout de suite, et refroidit singulièrement sa flamme.

« O ma douce liberté ! » s'écriait-il désespérément, en voletant çà et là, et s'accrochant aux légers fils de ter ; — « ô ma chère liberté ! »

Et la bouvrette reprenait doucement :

« Prends patience! console-toi; ne suis-je pas » là, moi qui t'aime ! »

Mais, il faut l'avouer, — quoi qu'il en coûte, — le bouvreuil prisonnier n'était plus l'amant passionné dont je parlais il y a un instant.

La bouvrette essayait en vain ses plus tendres coquetteries, ses plus enivrantes séductions. L'oiseau captif n'écoutait guère, et regrettait amèrement le petit bois si vert, la vie en plein ciel bleu, les ombrages épais, les champs si fleuris, les vols si rapides !

Par compassion pour sa douleur, plus forte que son amour, — du moins selon les apparences, — on rouvrit la cage.

Il s'envola à tire-d'aile, et sans dépenser, croyezle bien, une seule minute ea adieux, en soupirs, en protestations.

Mais, — ô prodige! ô divine puissance de

LES AMOURS D'UN BOUVREUIL 25s

l'amour! — il revint vite, et tournoya aux alentours delà cage.

La bouvrette, qui avait vu son départ avec grande anxiété, Taccueillit en lui épargnant rancune et dédain, et, tout au contraire, avec mille caresses de la voix, si bien qu'il rentra sans hésitation, et qu'il resta cette fois; — et, pourtant, la porte avait été laissée ouverte !

Le lendemain, le couple amoureux fut installé dans la volière de Lucy, et aussitôt il commença à bâtir un nid. Les amours allaient au mieux; c'étaient des roulades, des baisers, des mignardises, des joies délicieuses ! — Mais, hélas ! rien de stable ici-bas ! Cela est vrai, surtout pour le bonheur.

Celui des deux pauvres oiseaux fut bien éphémère.

Quinze jours plus tard, un matin, on trouva la bouvrette noyée dans le petit bassin placé au fond de la volière. Sans doute elle y était tombée la nuit, pendant son sommeil.

Lucy, la blonde enfant, pleura beaucoup.

A partir de ce moment, le bouvreuil cessa de chanter ; ses plumes le quittèrent une à une, et sa

pauvre petite tête sans regard et tristement penchée, montrait assez sa douleur, témoignait assez de ses regrets !

On essaya de le distraire. D'autres bouvrettes furent mises près de lui dans la volière; il resta insensible à toutes leurs cajoleries^, et mourut bientôt, lui aussi, — sans vouloir être consolé.

IN g! ding! ding!

Entendez-vous?...

Quels sons argentins, quelles vibrations joyeuses et consolantes !

A tous — jeunes et vieux, riches et pauvres, — la cloche de Saint-Hilaire répète, matin et soir, en son langage sonore, et sans se lasser jamais :

« Courage ! Patience et foi ! Bonnes gens, espé- » rez. Espérez et aimez!

» Écoutez-moi! Les seuls enviables trésors de » ce monde sont l'espérance et l'amour. »

Saint-Hilaire est, à coup sûr, un pays privilégié. Le bonheur calme et vrai s'y installe volontiers.

Là, tous les visages sont souriants, — car, dans ce petit coin de terre, chacun sait borner ses désirs (ô la grande science !) et personne ne songe à convoiter le modeste bien du voisin.

Le dimanche, lorsque la cloche appelle les paroissiens fervents, l'humble église est vite remplie ! On y chercherait vainement de riches dorures et du marbre sculpté; mais, en revanche, des brassées de verdure, des gerbes fleuries et embaumées jonchent le parvis et ornent les autels.

A Saint-Hilaire, tous les jardins sont pleins de chansons et de parfums.

Le groseillier à grappes y coudoie familièrement la rose; la laitue, la sauge et le persil y vivent, sans cérémonie aucune, avec l'œillet et le réséda. Le chèvrefeuille, la glycine et la clématite s'enroulent aux arbres, ou tapissent les tonnelles; le lierre et le violier s'accrochent à tous les vieux murs, comme s'ils voulaient leur servir de manteau.

On y voit l'abeille, turbulente et affairée, courir en bourdonnant de corolle en corolle, tandis que la paresseuse cétoine prend un bain de rosée dans le frais calice d'une églantine. On y peut admirer

les papillons bigarrés, aux ailes de velours, qui rivalisent de grâce — et d'inconstance ! — et les espaliers qui s'étoilent de fleurs neigeuses ou carminées, en attendant qu'Août et Septembre viennent dorer leurs fruits savoureux...

A Saint-Hilaire, les cœurs débordent de franchise; les mains s^'ouvrent facilement, pour l'aumône.

Les enfants du village sont riches de santé, et les mères — sans exception — prodigues de tendresse...

Ding! ding! ding!

Voici le matin. Voici le soleil!

Bonjour, ami soleil I Toi qui guéris et qui consoles, sois le bienvenu. Pour te faire accueil, la cloche a pris sa voix la plus sonore et la plus caressante.

Bonjour, ami soleil!

Voici le matin !

Le ciel, sans le moindre nuage, est bleu comme la pervenche des bois.

Une folle brise lutine les acacias de la grande place : leur neige odorante s'éparpille mollement çà et là, et une bande de pinsons et de moineaux

francs, nichés dans le feuillage, babillent à l'envi, charmés du beau jour qui se prépare. Les hirondelles, hôtes bénis du vieux clocher moussu, laissent voir, par instants, leurs petites têtes intelligentes, qu'encadrent joyeusement des touffes de joubarbes et de capillaires.

La cloche a réveillé tout ce monde ailé; et, peu à peu, le village entier s'anime à son tour et commence la journée aussi gaiement que les hirondelles et les pinsons jaseurs...

Voici le matin. Debout! debout!

Une fenêtre, enguirlandée de liserons et de capucines, vient de s'entr'ouvrir. Un rayon curieux envahit aussitôt le nid de Madeleine, et la jeune fille, — qui s'est empressée d'obéir à l'appel de la cloche au timbre argentin, — salue, en souriant, le visiteur matinal :

« Bonjour, ami soleil! »

Combien elle se plaît à écouter la cloche de son village, la blonde Madeleine!

Et cela s'explique à merveille.

Le jour du baptême de cette cloche, tant aimée des bonnes gens de Saint-Hilaire, fut celui où l'on baptisa Madeleine, la pauvre orpheline adoptée par les braves cœurs du pays...

Fidèle à ses devoirs, le soleil s'était gardé de manquer à la fête.

Elle est bien jolie, Madeleine : droite et blanche comme un lys, et légère ainsi qu'un oiseau! Mais la vieille « tante Suzon », sa voisine, murmure parfois, en essuyant une larme furtive : « Hélas ! » pauvre chère mignonne; si frêle et si douce, sa )) place n'est pas sur la terre... Pourvu que le bon » Dieu veuille nous la laisser! »

Et tante Suzon a de l'expérience !

Madeleine, en effet, tousse souvent un peu. Cette petite toux sèche fait mal à entendre.

Dans ces moments-là, ses joues pâles se colorent subitement, son regard limpide et profond brille d'un éclat étrange, et sa main devient brûlante...

Le médecin affirme que « ça passera ! »

Mais il n'a pas l'air bien convaincu.

A l'ouvrage, à l'ouvrage ! Point de paresse !

Le vénérable curé, son bréviaire à la main, marche à pas lents, dans le jardin du presbytère, sous Tombreux couvert de marronniers...

Il a entrevu Madeleine, en levant les yeux, et, de loin, il lui a adressé un bonjour paternel.

Le laboureur, un refrain aux lèvres, s'en va aux champs gagner le pain de la famille.

Qui travaille prie.

Les pinsons continuent leur bavardage...

La toilette de l'ouvrière a été promptement terminée, — et son aiguille alerte, infatigable, court déjà sans presque s'arrêter : elle aura fait bien du chemin quand tintera V Angélus du soir !

Et, chaque jour de printemps ou d'hiver, les heures s'écoulent ainsi pour Madeleine, rapides et délicieuses, — car elle cherche le bonheur dans le travail, — et le bon Dieu protège l'orpheline.

Ce matin, la cloche semblait plus joyeuse, plus encourageante encore que d'habitude.

On eût dit qu'elle voulait célébrer le double anniversaire de sa naissance et de celle de Madeleine.

En eftet, la jeune fille et la cloche ont vingt ans d'aujourd'hui.

Lorsque le crépuscule arrive, elle parle à chacun, la cloche bénie, des bonheurs faciles, de la joie d'avoir la conscience en paix, et des satisfactions indicibles que procure l'heure du repos, si la journée a été bien remplie.

O les ineffables émotions du foyer!...

Le laboureur retrouve ses enfants, — grappe vermeille suspendue au tabHer de la mère de famille, paysanne robuste et avenante, rouge autant qu'une pivoine, sous sa coiffe aux larges ailes pHssées. La bande, bruyante et heureuse, est accourue sur le seuil de la ferme, guettant avec impatience le retour du travailleur, et, à son approche, la joie se peint, vive et pure, sur tous les visages. Un long cri d'allégresse retentit. Lui, essuyant son front hâlé, baigné de sueur, il les embrasse à la ronde, et d'une voix forte et riante : « Bonsoir, » femme. Allons, marmots, à la soupe! »

Nul ne songe à désobéir. L'appel, au contraire, est vite entendu; et chacun va faire honneur à

cette appétissante soupe aux choux qui fume au milieu de la table rustique.

Cependant, tout auprès des convives, les poules se promènent lentement et font la picorée, sans la moindre inquiétude, suivies de leurs poussins; tandis que le gros chien du berger joue, d'un air grave et indulgent, avec un jeune chat malicieux.

Au fond de la salle, entre l'horloge et la vaste cheminée, une demi -douzaine de cruches en cuivre, soigneusement alignées sur une planche de chêne noirci par le temps, reluisent comme de l'or... La porte, grande ouverte, permet d'apercevoir encore les haies d'aubépines et de sureaux, la rivière limpide qui caresse amoureusement le pied des saules, les clos de pommiers, les champs de blé, émaillés de nielles et de coquelicots, — et, dans le lointain, le coteau planté de châtaigniers et d'ormes séculaires.

En entendant les premiers sons de V Angélus, Madeleine a laissé tomber son aiguille, et, les mains jointes, la tête penchée, suspendant sa chanson, elle a dit sa prière, — une courte et simple prière qui est montée droit au ciel, comme le pur encens et le parfum des fleurs.

A présent, accoudée à la fenêtre, elle rêve, —

mais sa rêverie est douce, car un gai sourire erre sur ses lèvres.

Et tenez, la voici qui rougit, la naïve et gracieuse enfant!

Elle pense à Pierre, son promis, qu'elle doit épouser avant un mois, — à la Saint-Jean d'été.

Un brave garçon, ce Pierre : un cœur dévoué! Pauvre, il est vrai, mais courageux à la besogne comme pas un, et tout à fait digne, on peut l'affirmer, du bonheur qui l'attend.

Ding! ding! ding!

Oh! que voilà longtemps qu'elle sonne ainsi, vibrante et consolante, cette cloche de Saint- Hilaire !

Elle a déjà annoncé bien des joies, bien des baptêmes de nouveau-nés, anxieusement attendus; bien des fêtes de famille, bien des mariages d'amour...

Bonne et chère cloche fidèle et sainte !

Quand, — par triste aventure, — elle a pour mission de sonner un glas funèbre, elle conserve des notes si douces que chacun, en l'écoutant, sent

entrer la résignation en son âme, et croit l'entendre dire : « Au delà de la tombe il y a la vie éternelle ! » Séchez vos pleurs... Espérez, espérez! Dieu veut » qu'on espère et qu'on aime. »

Ding!... ding!... dingl...

Un mois s'est écoulé. Nous voici à la Saint-Jean d'été.

Tout le village est en rumeur aux abords de la vieille église.

La cloche de Saint-Hilaire devrait annoncer aujourd'hui le mariage de Madeleine avec son fiancé Pierre. . . Pourquoi tinte-t-elle si faiblement, si tristement qu'on la reconnaît à peine ?

Qu'est-il donc arrivé?...

Une bière étroite, recouverte d'un drap blanc parsemé de bouquets de roses et d'immortelles, occupe l'entrée du chœur. Des cierges brûlent autour d'une morte...

Hélas! hélas! Madeleine vient d'être emmenée par le bon Dieu dans son bleu paradis.

Depuis l'aube d'hier, il y a un ange de plus au

ciel, — un ange qui échappe aux amères douleurs d'ici-bas !

Heureuse Madeleine ! . . . Pauvre Pierre !

Le vieux curé essuie ses larmes à la dérobée, en murmurant les solennelles prières de Tadieu.

Il se souvient qu'il a baptisé l'orpheline; qu'il lui a fait faire sa première communion. Il songe qu'il devait aujourd'hui même bénir le mariage de Madeleine.

Il pleure; sa voix tremblante s'éteint, brisée par l'émotion, — et l'assistance sanglote en psalmodiant les répons.

Pierre, à genoux dans l'ombre, pâle et désespéré, se demande s'il ne doit pas mourir.

Adieu, Madeleine !

Cependant les pinsons, les linots et les moineaux francs chantent toujours dans les arbres touffus de la « grande place. » Le soleil, abandonnant les vitraux coloriés de l'égHse, qu'il faisait étinceler tout à l'heure, va sourire encore à la fenêtre de la petite chambre — vide désormais ! — de la blonde Madeleine.

Ding!... ding!... ding!...

Ce glas — de plus en plus faible — résonne douloureusement jusqu'au fond des cœurs.

La cloche, elle aussi, pleure la jeune fille!

Chose étrange !

Depuis la mort de l'orpheline, la cloche de Saint- Hilaire semble ne pouvoir rendre que des sons plaintifs. On ne l'entend presque plus...

Les bonnes vieilles du pays assurent qu'elle avait une âme, — qui est allée rejoindre celle de Madeleine.

A Georges Didier

L n'en faut plus douter, le chevalier Printemps a mis son habit vert. Les lilas sont fleuris ! Et même, les arbres chétifs plantés de chaque côté du boulevard, en plein asphalte, et « au centre de la civilisation » (le long du Café Anglais), donnent des signes évidents et multipliés du retour de la saison des roses, des fraises, — et du concert des Champs-Elysées. Il y a une heure à peine, j'admirais, au bout des branches dégarnies des platanes, les bourgeons soyeux, pareils à des pinceaux, et qui bientôt vont devenir d'élégantes ombrelles dentelées : fallacieuses promesses d'ombre et de fraîcheur. En attendant, çà et là, les marronniers,

plus pressés, montrent leurs feuilles encore pliées comme des éventails au repos. Les oiseaux, en chantant, travaillent à leurs nids, et l'on cueille la violette sur les gazons de Meudon et de Villed'Avray, car, fidèle à la tradition :

Au premier soleil de printemps, L'humble et charmante violette Fleurit dans l'herbe, à l'aveuglette, Joyeux présage du beau temps !

La nature sommeille encore Quand elle apparaît un matin, Sur le tapis où vont éclore Et la primevère et le thym...

Et puis, je le répète : pour réjouir les yeux et le cœur, les lilas sont fleuris ! C'est au Luxembourg surtout que l'on peut se rendre compte du charme enivrant et doux de cette nouvelle. Au moment où j'écris, le merveilleux jardin fait songer au paradis terrestre. Savez-vous, en effet, rien de plus consolant que l'apparition de ces thyrses embaumés qui donnent un air de fête à la nature, en venant célébrer son réveil?

Comme elles parlent éloquemment, ces fleurs bénies, de jeunesse et d'amour, de gai soleil et d'espérances : « Allons, » disent-elles, « souriez, » enfants et vieillards, poètes et jeunes filles, » pauvres et riches, souffrants et blasés! Oubliez

» vite les jours de pluie, l'hiver maussade et » glacé! Oubliez les ennuis, les déceptions, les » heures si longues de tristesse, le découragement, » la maladie et la misère... Nous voici! Dieu nous » fait fleurir pour vous rappeler qu'il veille, qu'il » vous aime et qu'il vous protège. »

A l'oreille du pauvre, elles murmurent : « Plus )) de souci, le soleil revient, joyeux et bienfaisant; )) tu ne grelotteras plus auprès de l'âtre sans » tisons! »

A celui qui soufîre, elles disent : « Nous appor- » tons la joie et la santé! »

A l'adolescent : « Ainsi que l'hirondelle et le » rossignol, les lilas sont messagers du printemps, » plein de promesses ! »

Au vieillard : « Nous annonçons la saison où )) tout renaît, où tout se ranime ! Bon courage ! le » soleil printanier te réchauffera; tu retrouveras la » force, et peut-être, qui sait? une partie de tes » chères illusions disparues. Sous notre ombrage, » les heureux souvenirs reviendront en foule, et » nous te rappellerons les belles années de la » jeunesse. »

A l'enfant : « Chante, saute et babille!... Blond » lutin aux joues roses, toi aussi, tu es une espé- » rance ! Va, profite du bonheur présent, cher in- » soucieux turbulent ! Ta mère veille, et ton rire » argentin trouve un doux écho dans son cœur. . . »

Au poète : « Ami, tu vas pouvoir enfin recom- » mencer tes longs entretiens dans les bois et les » plaines, avec l'arbre, avec la fleur, avec le » nuage, le papillon, l'oiseau, la rosée ou le » ruisseau murmurant... avec le rêve radieux qui » fait oublier la froide réalité ! »

A l'artiste convaincu, au fidèle amoureux de la splendide nature : « La montagne et les prés, le » chêne centenaire et le roseau tremblant, le ruis- )) seau limpide et l'étroit sentier si ombreux, le » moulin lézardé, vêtu de mousse et de ravenelles, » la chaumière au toit fleuri de joubarbe et d'iris, » vont de nouveau, et avec joie, se parer pour te » plaire et poser devant toi! »

A la jeune fille : <( Allez, mignonne; Dieu vous » bénit! Voici le temps des projets et des rêves... » Un trouble étrange et délicieux vous a saisie! » Votre beau front si pur rougit légèrement; votre » regard est humide et brillant... Ne riez pas, » surtout, des confidences de la pâquerette blanche » bordée de rose, de l'humble petite pâquerette au » cœur d'or! Une voix secrète va bientôt vous » révéler à demi un grand mystère : il faut aimer ! » Les lilas sont fleuris ! »

Oui, les filas sont fleuris!... Ils viennent dire tout cela en secouant leurs touffes parfumées, et

cependant on ne les écoute guère, je vous l'atteste. Partout on discute, on s'agite, on va, on crie, on court!...

Et si Ton interrogeait, par hasard, le premier passant venu, à ce propos : « Certes, » répondrait-il à coup sûr, « nous avons autre chose à » faire que de nous occuper de ces puérilités. Ah! » bien oui, le printemps, les violettes, les lilas, le » ciel bleuî... Si encore il s'agissait des asperges » en branches et des fraises au madère ! . . . Parlez- » nous plutôt du cours de la Bourse : voilà ce qui » nous intéresse, voilà ce qui mérite de fixer » l'attention; mais la floraison des lilas!... Quelle » bonne folie, et d'où sortez-vous donc ? »

A quoi bon, en effet, exécuter ces variations sur un vieux thème ?

Eh bien (il faut l'avouer avec franchise), c'est parce que je crois fermement, cher lecteur, que ce vieux thème sera toujours jeune.

Les lilas sont fleuris !

E l'ai vu î

Il n'en faut plus douter, l'hiver arrive i, à grands pas!... Adieu, hirondelles frileuses, vives abeilles, fleurs odorantes, papillons bigarrés, perles de la rosée matinale!... Les ombrages hospitaliers, les tièdes journées vont disparaître. Déjà les tristes chrysanthèmes montrent leurs boutons sans parfum; déjà, de tous côtés, les feuilles deviennent rouges, brunes ou dorées... Bientôt, hélas ! elles tomberont en foule !

Avant longtemps, nous verrons les arbres nus, argentés par le givre scintillant; la terre sera recouverte d'un épais manteau de neige, et les oiseaux

frissonnants, inquiets, voletant çà et là, chercheront un abri... Voici le sombre hiver !

Voici venir, avec lui, le grésil, la pluie glacée, la bise lugubre...

Je Vai vu, vous dis-je. — L'hiver n*est pas loin.

Tenons les portes closes. Vite, un feu clair, qui réjouisse de vrais amis!

Serrons-nous bien au bord de l'âtre; les cordiales causeries du soir vont recommencer.

Savez-vous qui m'a tout à coup indiqué, d'une manière certaine, que l'hiver approche?

Ce n'est ni mon calendrier bleu.

Ni la désertion des hirondelles.

Ni le morne aspect des buissons défleuris ;

C'est. . . le marchand de marrons.

Oui, je Tai vu, cet ambassadeur du bonhomme Hiver! Je l'ai vu, ce commerçant jovial et humble, aux mains calleuses et noircies...

Il a repris hier sa place favorite, à la porte du marchand de vin « du coin », — avec lequel il

fera toujours bon ménage; — et sa clientèle ordinaire d'écoliers turbulents, de joyeux babies, de fillettes, de gavroches effrontés, d'ouvriers, d'invalides, d'étudiants alertes, de gens affairés et d'oisifs, lui est fidèlement revenue !

Ce placide marchand de marrons est, en vérité, une sorte de Providence, en casquette fourrée et en tablier bleu, à la fois avenante et modeste. Il passe sa vie à faire des heureux, ce qui ne l'empêche point, le brave homme, d'arranger le mieux possible ses petites affaires personnelles. C'est trop juste. Au reste, ni les millions de M. de Rothschild, ni les splendides diamants du shah de Perse, n'ont jamais troublé son sommeil... Honnête et patient, il vit, ainsi qu'un sage, exempt d'envie et d'ambition.

Que de joie cependant il donne — en échange d'un sou!

Sa marchandise appétissante nourrit à peu de frais; en même temps, elle réchauffe.

Ce double avantage mérite d'être pris en considération, — surtout lorsqu'il gèle « à pierre fendre ».

11 ne possède guère qu'un défaut, cet industriel favorisé des dieux : il a trop souvent soif.

Mais on aurait tort de lui en faire un crime ! Personne n'est parfait; — et puis le marchand de vin demeure si près! On entretient des relations de bon voisinage. .. Honni soit qui mal y pense !

Marrons chauds! Marrons chauds!

Entendez-vous ce cri parti du coin de la rue? C'est un refrain de l'hiver.

Encore quelques semaines, et Noël arrivera à son tour.

Noël ! avec ses fêtes de famille, avec ses dîners abondants et bruyants, dont le plat de résistance est, d'habitude, une oie magnifique, dorée sur toutes les coutures, et bourrée de marrons affriolants.

Ah ! quel parfum délicieux !

On chantera au dessert, croyez-moi.

Une vieille dame, à la voix chevrotante, dira, très émue, les jolis couplets surannés du Temps et V Amour, aux applaudissements des convives, animés par de fréquentes libations; — après s'être beaucoup fait prier, une jeune personne mince comme le roseau, rougissante comme la pomme

d*api, gazouillera — un peu faux : — Hirondelle gentille et Petite fleur des bois. Ailleurs, de bons vivants, passablement « allumés » par le cidre mousseux ou le vin aigrelet, entonneront en chœur (sans le moindre ensemble) V Amant d'Amanda, ou Nicolas, ah! ah! ah! — et répéteront à satiété ces ineptes refrains, avec une conviction inquiétante pour le repos des locataires d'à-côté...

Chanter à table ! — Et pourquoi non, s'il n'y a pas d'abus ? Nos pères s'en trouvaient à merveille.

Foin de l'étiquette ennuyeuse, et vive la franche gaieté !

Marrons chauds! Marrons chauds!

La popularité très légitime des marrons, et le commerce — réchauffant — du marchand altéré ne datent point d'hier.

Oh! non.

Il y a longtemps qu'au village et à la ville, on a rendu pleine justice à cette rustique gourmandise de l'hiver. Que d'enfants joyeux ont déjà fait honneur, de toutes leurs dents blanches, aux marrons qui brûlaient leurs doigts!

L'hiver! Brrr!

Au dehors, qu'il fait froid! On patine sur le lac. Les vitres sont couvertes de cristallisations innombrables, délicates et bizarres. Positivement, il gèle!

Dans le logis bien clos, après dîner, assis en cercle devant les hauts chenets de cuivre poli, bleuis parla chaleur, on cause, on rit, on fredonne, on grignotte, on se pelotonne... Les jeunes parlent d'avenir, tandis que les vieux se souviennent.

Adroitement dirigées, les pincettes font leur office en conscience. L'étincelle voltige en pétillant; la flamme claire grimpe et lèche la plaque de la cheminée; la bûche énorme, et choisie avec soin, se réduit en braise, peu à peu; le grillon chante par intervalles et la bouilloire lui répond; de loin en loin éclate l'un des marrons qui se dorent sous la cendre rouge; l'aïeul, penchant sa tête neigeuse, et s'appuyant sur les bras de son voltaire, lustrés par un long usage, raconte de merveilleuses légendes qui passionnent un blond auditoire, — et la lampe éclaire à souhait ce charmant intérieur.

Au cinquième étage, dans une chambrette d'étudiant, on veille aussi, mais d'autre façon. Les gais refrains se succèdent, presque sans relâche; une montagne de châtaignes, bouillies ou rôties, abritée sous une serviette appétissante, s'écroule, s'épar-

pille et disparaît rapidement ; les verres dépareillés se vident et se remplissent; les yeux de vingt ans brillent comme des escarboucles; les rires sonores et les toasts (non politiques!) se mêlent, et les cœurs bondissants brûlent à Tenvi...

Au feu ! au feu !

Tout en faisant fête à ces savoureux marrons, dans la chaumière, à la ferme, au salon et dans la mansarde, combien de magnifiques châteaux sont bâtis soudain, sur le sol complaisant — et peu solide — du beau pays des chimères ! Que de frais sourires échangés; que de promesses délicieuses, murmurées à l'oreille, — et trop souvent, hélas ! vite oubliées!

O jeunesse! si riche d'espérances, d'illusions, et si prodigue de serments d'amour, pourquoi donc tant de folies?...

Mais quoi! sachons attendre. Les cheveux bouclés deviendront rares et argentés, — • et la sagesse aura son heure. Rien n'est éternel ici-bas !

Marrons chauds I Marrons chauds!

Cependant, il y faut songer, si pour beaucoup l'hiver a du bon, pour beaucoup, par malheur, il

est plein d'amères tristesses ! Au coin du feu, pensons donc à ceux qui ont froid et faim. Avant le retour des lilas embaumés et du bienfaisant soleil, que de journées sombres, que de nuits cruelles à subir! N'oublions point que, durant l'hiver si long et si morose, de nombreux petits êtres vont, hélas! grelotter dans les bras de leurs pauvres mères, pâles et chétives !

La charité réchauffe le cœur.

C'est surtout à l'occasion du nouvel an que le marron, ce fruit consolateur de la saison mauvaise, va régner plus brillamment, plus victorieusement que jamais.

Dans les salons aristocratiques — et autres, plus ou moins bourgeois, plus ou moins... athéniens^ pleuvront les boîtes déHcieuses, les sacs parfumés et coquets, noués avec des faveurs roses ou bleues, et enrichis de la signature fulgurante d'un confiseur à la mode.

Ces coffrets et ces sacs charmants seront, pour la plupart, remplis à déborder de 'marrons glacés à la vanille.

Une friandise à bon droit célèbre !

En attendant que les bourses élégantes se vident et que les boîtes luxueuses se remplissent, croyezmoi, ne résistons pas à l'appel du vieux marchand dont j'entends d'ici la voix engageante répéter sans se lasser :

Marrons chauds! Marrons chauds!

Paris, Novembre.

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