‹ JadisChapitre 2 sur 64 · SOUVENIRS DE BARBIZON · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE BARBIZON

L y a quelques années, je me trouvais, par un soir d'automne, assis à une table hospitalière, entre deux des plus célèbres artistes de ce temps-ci : MM.

Jean-François Millet et Théodore Rousseau.

Notre conversation avait capricieusement suivi cent méandres charmants. Les yeux brillaient, les lèvres souriaient, car chacun respirait à pleins poumons et se sentait heureux de vivre dans cette

atmosphère de cordialité exempte d'arrière-pensée.

L'auteur du Vanneur m'avait, au dessert, gracieusement promis un croquis.

« Tenez, mon cher ami, je vous donnerai une » paire de sabots...

» — Mais, là, des sabots authentiques et si- » gnés ?

» — Parfaitement. De vrais sabots rustiques, » mollement couchés sur un lit de paille, et qui » feraient envie au maire de mon village. Seule- » ment il faudra venir les chercher.

» — Où cela?

» — A Barbizon, parbleu! Et souvenez-vous » que je n'aime point les apparitions. Bon gré mal )) gré, vous devrez vous installer dans mon ermi- » tage, et y rester pour faire pénitence... Le plus » longtemps sera le mieux ! »

Par malheur, en ce monde, on n'est pas précisément libre d'exécuter à jour fixe tous les projets que Ton forme. L'aimable invitation du grand artiste me fut renouvelée à plusieurs reprises. Mille et un obstacles survinrent. Toujours le temps me manquait pour aller lui demander la fameuse paire de sabots. Enfin, cependant, j'ai pu me rendre à Barbizon, et je vais avoir aujourd'hui, cher lecteur, le plaisir de vous raconter mon voyage.

Mais, par exemple, il me sera permis de m'arrê-

ter quelquefois en chemin, pour faire l'école buissonnière dans le champ verdoyant des digressions ( I ) ! . . .

Les environs de Paris (tant vantés) sont, en général, un peu trop arrangés. On y abuse du convenu, des amours frelatées et bruyantes, des bals « champêtres », des refrains banals et égrillards, de la friture de goujons et du « lapin » sauté. Le dimanche surtout, ils me semblent à peu près insupportables. Les pauvres arbres y sont rôtis avant l'heure et bien vite tout gris de poussière: hélas! ils essayent de vivre à cinq minutes de chemin de fer du « foyer » de la civilisation, et ce voisinage, — il faut l'avouer, — nuit singuHèrement à leur santé !

Barbizon, plus favorisé, grâce au ciel ! est situé à trois lieues au delà de Melun, et sur la lisière de la forêt de Fontainebleau. On fait en une heure et quart ces douze kilomètres, dans une voiture jaune citron, assez mal close, mais dont l'automédon, vigoureux gaillard au teint fleuri, à l'œil émérillonné, garde invariablement sa belle humeur.

(i) Ces souvenirs, qui datent d'environ vingt ans, ont été publiés du vivant de J.-F. Millet.

Ce petit village, qui compte à peine cent maisons, est un vrai village, d'un aspect vivant et pittoresque.

Chaque chaumière, tapissée de pampres ou de glycines au feuillage en éventail, est précédée ou suivie d'un jardinet, entouré d'une haie d'aubépines, et dans lequel la rose, — sans craindre de se compromettre, — tient volontiers compagnie au chou frisé et à la romaine.

Toutes les physionomies sont avenantes, tous les cœurs sont épanouis; toutes les portes peuvent être ouvertes du dehors par le premier venu, la nuit aussi bien que le jour, car, dans cet heureux village, nul ne redoute les voleurs, puisque jamais, de mémoire d'homme, on n'y en a vu un seul.

A neuf heures, Barbizon est complètement endormi; avant quatre heures du matin, tous les habitants seront sur pied. Il faut aller s'occuper des champs !

Les « petites dames » sont inconnues dans ce pays perdu, où l'on ne trouve même pas un émule de Figaro.

En revanche, on y boit du lait sans mélange, et l'on s'y procure aisément des œufs frais et des fruits délicieux.

Là, tout le monde travaille; chacun sait se contenter de peu, la politique ne préoccupe personne, et pas une misère ne vient assombrir le tableau.

Vous le voyez, Barbizon est bien loin de Paris 1

A partir de Melun, la route qui conduit à ce paradis terrestre est ravissante. Les villages de Dammarie et de Chailly ont un air coquet qui séduit à première vue. Des deux côtés du chemin, le voyageur contemple, sans se lasser, de longues files de marronniers, de pommiers et d'acacias, dont les nuances variées réjouissent l'œil.

M. Charles Jacque, le peintre ordinaire de la gent emplumée, et quelques autres artistes sincères, s'installent à Barbizon aussitôt le retour des hirondelles. Théodore Rousseau (i) a la même habitude.

Depuis plus de vingt ans, mon éminent compatriote François Millet y demeure toute l'année avec sa famille, et il ne se rend à Paris que si, par aventure, des affaires l'y appellent impérieusement.

Pour ce paysan au cœur droit, pour cet artiste original et convaincu, Paris est une ville fatigante et malsaine. Il trouve qu'on y respire mal.

(i) Mort à la fin de Décembre 1867. — Lors de mon séjour à Barbizon, rien ne faisait prévoir encore que ce grand peintre, que cet homme de cœur (auquel M. Sensier a consacré un si beau livre) serait, hélas I prématurément enlevé à la France et à ses nombreux amis. a. p.

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A-t-il tort?

Franchement, je suis tenté de lui donner raison.

Après avoir fait trois cents pas dans l'unique rue du village, en arrivant de Chailly, on rencontre sur la droite une maison peu élevée, littéralement couverte d'un épais manteau de clématites, de lierre et de jasmin de Virginie. La petite porte, jadis peinte en gris, et sans nul ornement, s'ouvre comme d'elle-même pour celui qui vient y frapper. La façade de ce logis modeste donne sur un vaste jardin tout rempli d'un attrayant désordre.

Les fleurs, les légumes, les fruits y croissent sans nul souci de la symétrie^ et paraissent vivre et multiplier en parfaite intelligence. Deux rosiers blancs^ curieux et sournois, escaladent les croisées; et une haie d'églantiers et de sureaux, enguirlandée de liserons, annonce le commencement du jardin, où se trouve, sur la gauche et au rez-de-chaussée, l'atelier du maître.

A la suite de l'enclos embaumé, la basse-cour, bruyante et riante. Puis un petit bois touffu, et tout à côté, à dix minutes de la maison, la forêt de Fontainebleau, l'immense forêt de Dennecourt et d'Obermann, verdoyante, ombreuse, pleine de bruits vagues et harmonieux ou d'éloquents silences.

MILLET CHEZ LUI ii

La forêt, avec ses mille aspects, tous admirables ; avec ses éclaircies souriantes, ses perspectives inattendues, ses frémissements, ses tapis de mousse soyeuse, ses genévriers d'une odeur si pénétrante, ses rochers gigantesques bronzés par les siècles; la forêt, avec ses profondeurs infinies, ses mystères impénétrables, sa majesté sereine, immuable^ éternelle.

La forêt si belle, si splendide, à toute heure, en tout temps ! Le matin, au lever du soleil, quand les rayons, filtrant à travers les branches, font des taches lumineuses sur la mousse ; la nuit, argentée par le clair de lune; dès Avril, avec son feuillage si tendre et les bondissements joyeux de ses hôtes; en automne, avec ses masses imposantes de verdure variée, aux teintes inimitables; l'hiver enfin, lorsque siffle la bise, sombre, dépouillée, couverte de neige éblouissante ou d'un givre scintillant, et remplie de gémissements lugubres...

Dois-je l'avouer? je n'ai jamais parcouru la forêt de Fontainebleau sans me surprendre à sourire, de bon cœur, des prétentions du bois de Boulogne, cette forêt en miniature, émaillée de biches et de gandins, ce bois joujou, coquet, arrosé, aligné, peigné soigneusement, et rasé de frais comme un nouveau marié.

Certain jour, — il y a de cela sept ou huit ans^ — un chroniqueur Parisien fit une visite à M. J.-F. Millet.

La semaine suivante, il racontait, sans mauvaise intention, ses « impressions de voyage, » et, décrivant la maisonnette du célèbre artiste, il l'appelait une villa. M. Millet l'apprit par hasard, et son étonnement fut grand. « Une villa! Bon Dieu! ma chaumière est une villa? Mais, à ce compte, mes sabots en noyer sont des bottines de chez Thonnerieux, et mon chapeau porte, à mon insu, la marque illustre : Pinaud et Amour!... Une villal quelle étrange idée ! . . . »

Et, en effet, je l'atteste, le logis hospitaUer du peintre des Glaneuses ne mérite point un semblable affront. Ce nid, blotti dans le feuillage, amoureusement tapissé de verdure et de fleurs, doré par le soleil, plein de parfums et de chansons, — et où les corbeaux mêmes, devinant qu'ils se trouvent chez un sincère ami de la nature, s'apprivoisent et viennent manger dans la main, — est bien réellement une chaumière, — plus enviable, à coup sûr, que bon nombre de luxueuses villas et de palais !

« Le toit s'égaye et rit ! »

La maison est vaste, — très vaste, quoique

n'ayant pas beaucoup d'apparence, — mais la famille est nombreuse.

Dieu bénit les grandes familles, dit le proverbe.

M. François Millet a toujours été de cet avis. Son père avait neuf enfants; il en a neuf à son tour, tous vigoureux, tous aimables, tous adorés.

Dès l'aube, ce petit monde, heureux et insouciant, babille et gazouille à Tenvi, faisant ainsi concurrence aux oiseaux du voisinage.

Dans la journée, les jeunes filles travaillent au fond du petit bois, ou bien à Tombre des sureaux et des lilas du jardin. La charmille est, sans cesse, pleine de rires argentins et frais qui épanouissent l'âme et font aimer la vie.

Le père entend, de son atelier, ces bruits confus et charmants.

Ils sont, pour lui, une force et une espérance. L'artiste interrompt parfois l'ébauche commencée, et, souriant doucement, il songe ! Il songe qu'à deux pas de sa retraite cette famille aimée, qui travaille et qui chante, est heureuse parce qu'il est là, et Tinspiration aussitôt lui arrive plus brillante encore qu'auparavant.

Si, de loin en loin, un peu de lassitude, un léger découragement l'assombrissent, il ouvre la porte toute grande et court à ses enfants. Il embrasse l'un, il jase avec l'autre. Il entrevoit, dans la pénombre, sa femme qui travaille, elle aussi, alerte et rieuse.

et bientôt après, ayant repris sa palette, réconforté, rajeuni, plein de foi ardente et d'enthousiasme, il signe une belle page de plus.

Toute la famille respecte les études et les méditations du maître. La porte de son atelier n'est presque jamais close; mais personne ne voudrait y pénétrer sans autorisation. Bien qu'aucune recommandation spéciale n'ait été faite, les plus petits comme les plus grands modèrent soudain le bruit de leurs pas et de leurs voix, en passant à côté de ce sanctuaire de l'inspiration et du rêve, et j'ai entendu, moi qui vous parle, la brune Jeanne, qui aura sept ans aux cerises prochaines, dire en mettant son doigt mignon sur sa bouche rose : « Chut ! » papa travaille ! )>

M. François Millet, qui est né à Gréville, non loin de Cherbourg, doit avoir à présent environ cinquante ans. L'excellent artiste a gardé religieusement le souvenir de son village agreste, dont les chaumières moussues sont éparpillées çà et là au bord de la mer.

Le choc régulier et majestueux des vagues contre les rochers granitiques de la plage, le murmure solennel du flux et du reflux, les gémissements du vent dans les pommiers et les chênes, furent les

premiers bruits qui frappèrent son oreille, et ces magnifiques spectacles, en quelque sorte éternels, lui ont laissé une impression profonde et profitable. La vie des champs lui a toujours semblé la seule véritablement normale et digne d'être enviée.

M. Millet esta la fois un philosophe et un poète, doublés d'un père de famille qui adore la belle humeur, la franchise et la simplicité. Sa figure sympathique, et bien éclairée, fait deviner de suite une cordialité sans le moindre apprêt. Cet artiste du Danube, aux cheveux bouclés, à la barbe grisonnante, possède une étonnante mémoire et une érudition de bon aloi qui perce à son insu.

Ses livres favoris sont la Bible, les œuvres de Théocrite, qu'il préfère même à son cher Virgile, et celles de Shakespeare, de Chateaubriand, de Victor Hugo et de Bernardin de Saint-Pierre. Il admire beaucoup aussi Lamartine. Balzac, dont il apprécie néanmoins les puissantes qualités d'imagination et d'observation, lui paraît, en somme, diffus et malsain.

Je me proposais de raconter ici Tune de nos causeries matinales, en forêt, les pieds dans la rosée; mais, après mûre réflexion, j'y renonce. Je craindrais trop de défigurer maladroitement le langage élevé et concis de mon interlocuteur.

Ennemi juré de la phraséologie, Millet estime qu'en général les plus courtes descriptions sont les

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meilleures. Ses expressions sont toujours empreintes d'une originalité pénétrante : le pittoresque et l'imprévu le séduisent. Aimant le vrai, avant tout, par-dessus tout^ le convenu lui inspire une antipathie insurmontable. On l'a accusé fréquemment de réalisme exagéré et de parti pris. Il n'est cependant point systématique, et son amour pour la nature, dont il comprend et explique à merveille les splendeurs, est assurément bien sincère.

Peu soucieux de la mode du jour, le peintre du Paysan à la houe, de la Tondeuse de moutons et de V Angélus ( i ), ne prodigue point à toute heure et à tout venant le titre ai ami. En revanche, pour ceux qu'il a choisis, son dévouement demeure inaltérable. Il fuit avec soin ces fâcheux maudits, ces parasites fatigants, à la tête vide, au cœur sec, à l'estomac d'autruche, qui pullulent à la campagne et à la ville, et que Victorien Sardou a flagellés si vigoureusement dans sa belle comédie des Intimes.

(i) Donnons un curieux exemple des prix atteints par les superbes productions du maître : A la vente Wilson (Mars 1881), V Angélus a été payé 160,000 francs. Depuis, M, Secréian l'a acheté 240,000. — Ce tableau avait coûté naguère, à M. Alfred Stevens, 2,500 francs seulement!

C'est surtout à sept heures, au moment du souper, que se révèlent les charmes paisibles de l'intérieur patriarcal du maître.

Autour de la table de famille, abondamment servie, les enfants sont assis, ébouriffés et souriants. A côté des plus grands sont placés les petits, dont on s'occupe avec une touchante sollicitude.

Le père préside gaiement, ayant en face de lui la mère attentive et infatigable. J'ai vu souvent, pendant ces repas, une fillette de six ans à peine faire manger sa sœur, qui ne parle pas encore, avec une grâce et un sérieux vraiment adorables. Les égoïstes ignoreront toujours quelle douce magie exercent sur les cœurs ces petites têtes blondes ou brunes, malicieuses et heureuses !

Le souper terminé, les trois plus grandes sœurs^ — de belles jeunes filles de quinze à dix-huit ans, — reprennent allègrement un délicat travail de lingerie ou une tapisserie attrayante, tandis que l'auteur du Semeur et du Repos fait sauter à loisir sur ses genoux, « au pas, au trot, au galop ! )>, en fredonnant une rustique chanson Normande, la mignonne Jeannette, la rieuse Marianne ou Georges le turbulent.

D'autres fois, il fait la lecture à haute voix, ou bien il raconte de fantastiques histoires, et tous les yeux alors, fixés sur le narrateur, expriment successivement l'anxieuse curiosité et la joie naïve, au

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fur et à mesure que les péripéties du récit

deviennent palpitantes ou joyeuses.

Quand la soirée est belle, on entreprend souvent une courte excursion, en jasant et chantant, du côté du Chêne du roi, ou dans un petit coin de la forêt, voisin de la maison, planté de pins, parsemé d'énormes rochers couverts de gramen, et que la famille de M. Millet a baptisé la Forêt- Noire,, à cause de son aspect sauvage, sombre et grandiose.

Avant de conquérir la réputation brillante et méritée dont il jouit, — en dépit des critiques amères et injustes, — M. François Millet a, naturellement, supporté de pénibles et longues épreuves. L'amour du foyer et l'amour de l'art l'ont soutenu; il doit à ces auxiliaires puissants d'avoir gagné la bataille.

Il faut, tout d'abord, au penseur, au poète, à l'artiste convaincu qui cherche à se faire un nom, de l'énergie, de la persévérance et de la foi. S'il est marié, et si sa vaillante femme l'aime et le comprend, il est sauvé. On accomplirait des miracles dans ces conditions d'existence. On est pauvre? qu'importe ! On a des obstacles à vaincre, des déceptions à subir? qu'importe encore! la

jeune femme est là, courageuse et riante, sans cesse sur la brèche, veillani: à toutes choses, prenant sa part des chagrins du travailleur acharné, applaudissant à ses efforts, le conseillant, l'inspirant, le réconfortant à l'aide d'un regard ou d'un sourire ! . . . Ah ! les douces émotions, les saintes récompenses ! et que de fois le succès arrive, radieux et triomphant, après ces luttes opiniâtres, — lorsque l'ange du foyer est resté fidèle, jusqu'au bout, à sa mission si noble d'abnégation et de dévouement ! Rien ne vaut, pour l'ouvrier de la pensée, cet amour profond et vrai qui réchauffe son âme et qui l'enivre, La compagne de sa vie est son ange gardien ! . . .

Laissez-moi vous citer Marie de la Villéon, la jeune et charmante femme d'un admirable poète Breton, Hippolyte de la Morvonnais. Voici ce qu'elle écrivait à son mari dans les premiers temps de leur union, en Mars 1833 :

« Tu me parleras souvent de ce que tu fais, de tes projets; tu me liras toutes tes poésies. Je rêverai avec toi à l'avenir qui semble s'éclaircir; nous nous promènerons sur nos côtes, sur nos grèves, dans notre joli petit bois, oii le chant d'un oiseau, une fleur nous arrête; nous parlerons de ceux qui sont loin. Nous redirons ensemble ce qu'ils nous ont confié de charmant, de si doux à notre souvenir... »

Croyez-moi, c'est à coup sûr M""^ de la Mor-

vonnais qui, en s'associant de cœur à la vie intellectuelle, aux études du poète, lui a inspiré les plus délicieuses pages de sa Thébaïde des Grèves, un chef-d'œuvre, — pour ainsi dire, hélas! inconnu aujourd'hui.

Je me souviens d'avoir entendu, certain soir, un dialogue touchant dans un jeune ménage Parisien. Le mari, qui travaillait alors sans trêve, est à présent l'un de nos plus célèbres auteurs dramatiques, accoutumé, — depuis longtemps déjà, — aux applaudissements chaleureux.

« Mon ami, » disait M""" ***, <( décidément nous )) avons besoin de grands rideaux pour la salle à » manger.

» — Tu crois?... Après tout, c'est très pos- » sible. Le luxe est en train de devenir une impé- » rieuse nécessité! Il faut, bon gré, mal gré, » suivre le courant... Eh bien! écoute. Si notre » pièce, dont la première représentation doit avoir » lieu demain, obtient quelque succès, nous achè- )) terons des rideaux, de beaux rideaux, bien » amples, en perse bleue, avec des bouquets de )) fleurs des champs. »

L'aimable femme battit des mains et sauta au cou de son mari.

La pièce (c'était une comédie, une perle fine!) resta pendant tout l'hiver sur l'affiche d'un théâtre de genre.

Les rideaux si simples, accordés à M""^ ***, lui ont fait, je gage, plus de plaisir que de précieuses dentelles n'en auraient causé à certaines femmes coquettes et frivoles, qui morcelleraient volontiers la dot de leurs enfants pour se faire habiller par le couturier en vogue.

Revenons à l'ermite de Barbizon.

Quand je suis arrivé chez M. Millet, un grand paysage Normand et trois immenses panneaux, — destinés à un très brillant hôtel Parisien, — étaient encours d'exécution. Parlons d'abord du paysage, qui m'a semblé une véritable merveille. Il reproduit un site pittoresque des environs de Gréville.

Au fond, un splendide rideau d'arbres; plus près, des chaumières ; vers la gauche, un sentier ourlé de murs bas, en pierres sèches, et qui monte, serpente, et se perd dans le lointain d'une façon ravissante. De chaque côté du chemin, un pré verdoyant, rempli d'une herbe épaisse et luisante.

Le soleil inonde diverses parties du paysage, et produit, çà et là, des effets d'une vérité qui frapperait même les indifférents en matière d'art. Sur le

premier plan, des canards barbotent dans un ruisseau, et deux ou trois bœufs ruminent à l'ombre d'une haie d'aubépines.

Il est impossible de rien rêver de plus reposé, de plus vrai et pourtant de plus poétique, que ce paysage, traité avec beaucoup de vigueur et de sentiment. Après quelques minutes de contemplation, on se trouve transporté dans le joli sentier dont j'ai parlé, et, en dépit de la bordure du tableau, l'horizon paraît s'étendre à l'infini.

Je cède vite au désir de commettre également une indiscrétion à l'égard des trois panneaux, qui étaient presque terminés lorsque je les ai admirés. Ils représentent : le Printemps, VÉté et VHiver. Le plafond n'était pas encore commencé.

Daphnis et Chloé, — ces candides enfants qui personnifient si bien le chaste et délicieux premier amour, — ont été choisis par l'illustre artiste pour figurer la douce saison du renouveau, le temps heureux des rossignols, des fraises parfumées, du lilas et des roses.

Au loin, on entrevoit, à gauche, la mer calme et bleue. Dans le ciel azuré, pas un nuage orageux. Daphnis, assis sur un banc de mousse, au pied d'un autel rustique, élevé, au milieu des arbres, en l'honneur du vieux Pan, offre timidement à Chloé un nid qu'il vient de dérober dans le bois

voisin. La blonde et vermeille Chloé, à genoux devant l'adolescent, caresse de la voix les petits oiseaux un peu effarés, et ses lèvres s'arrondissent gracieusement, tandis qu'elle les cajole avec une adorable naïveté, afin de les encourager à la confiance. Les deux pauvres enfants ne savent rien encore de la vie, et le génie du peintre se révèle surtout dans l'expression charmante qu'il a su donner à ces chers ignorants.

UÉté nous montre la pacifique et généreuse Cérès, au teint hâlé par le soleil d'Août. Son front large est orné d'épis ; elle apparaît, debout, la faucille en main, vigoureuse et pleine de majesté tranquille. Dans le lointain, on aperçoit des paysans sciant le blé, tandis que d'autres font des gerbes, et, plus près, l'œil s'arrête sur des moissonneurs endormis, qui, certainement, ont succombé au sommeil à cause de l'excessive chaleur. Aux pieds de la rustique déesse se trouvent des sacs de son, et des pains entassés dans une corbeille d'osier.

En regardant le panneau de Y Hiver, on se surprendrait volontiers à grelotter. — La neige couvre la terre. L'Amour glacé, frissonnant, erre à l'aventure, cherchant un abri. Hélas ! le pauvret peutêtre va mourir ? Oh ! non, rassurez-vous . Une femme a entendu ses plaintes; elle a ouvert la porte de son humble logis hospitalier. Elle se

penche vers l' enfant-roi, pâle d'anxiété et de froid; elle l'entoure de ses bras, elle va l'envelopper dans les plis de son vêtement pour le réchauffer. . . Le vieil Anacréon, couronné de lierre, accourt, lui aussi; il l'appelle, il l'encourage... Un feu clair et pétillant flambe dans l'âtre... Allons, TAmour l'aura échappé belle, — mais le maHn dieu sera sauvé!

Je ne vous dis rien des ébauches vigoureuses et variées, ni des mannes splendides peintes par François Millet, d'après des souvenirs de son cher village. Je n'en finirais pas, si je voulais essayer d'énumérer ici toutes les richesses artistiques que renferme sa maison.

Le quatrième jour de mon pèlerinage à Barbizon, j'accompagnai mon hôte chez son fidèle ami et voisin, l'auteur de V Allée de Châtaigniers.

Nous trouvâmes l'habile paysagiste dans son ateher, situé au premier étage, et dont la fenêtre, encadrée d'une épaisse guirlande de lierre, donne sur un déUcieux point de vue. Théodore Rousseau mettait la dernière main à une toile de dimension moyenne, pleine de soleil et de calme heureux... Au miheu, un buis énorme abrite un four communal. Sur le premier plan, des bruyères, des

mousses, d'un fini d'exécution séduisant et ininiitable. Au fond, tout au fond, à droite, le clocher du village ; à gauche, une chaumière dont la porte est ouverte... Partout une douce lumière. On devine aisément que les habitants de ce pays béni connaissent le bonheur paisible, et qu'ils sont dignes de l'avoir pour hôte assidu.

Le grand peintre nous montra, avec beaucoup d'obligeance, diverses ébauches vraiment belles représentant des sites de la forêt de Fontainebleau. Le Dormoir, entre autres, nous parut d'un merveilleux aspect.

Mon attention, je le confesse, fut distraite à plusieurs reprises, et voici pourquoi :

Une jeune fille, au regard limpide comme celui des madones du Sanzio, se trouvait, en même temps que nous, dans l'atelier de Théodore Rousseau. Appuyée sur le bras de son père, la blonde visiteuse contemplait, radieuse et tranquille, le tableau placé sur le chevalet, et, par instants, l'artiste charmé oubliait son œuvre pour admirer cette éblouissante et candide jeunesse, qui lui apparaissait comme une vision souriante du printemps en fleur.

Debout auprès d'eux, la mère, — l'âme pleine de tendresse et de sérénité, — regardait tour à tour

le tableau... et sa fille

Divers motifs réclamaient impérieusement ma rentrée à Paris, dans un assez bref délai. Deux ou trois fois déjà, cédant à de cordiales instances, j'avais prolongé mon séjour. Il fallait cependant se décider à dire adieu au village et à ses aimables habitants. — « Non, pas adieu, » s'écriait Millet, « mais au revoir ! «

Hélas ! lorsqu'on s'en va, sait-on jamais si l'on pourra revenir ?

La veille du jour définitivement fixé pour le départ, en un petit quart d'heure, mon hôte, enfermé dans son atelier, avait dessiné à la plume la fameuse paire de sabots qui m'était promise.

Ce croquis révèle la puissance, l'originalité réelle de l'artiste. Au bas du dessin se trouve une dédicace sincère, qui me le rend plus précieux encore.

Le lendemain, dès l'aube, je quittais Barbizon, en emportant le souvenir ineôaçable de cette charmante hospitalité gauloise, si rare aujourd'hui... et mes chers sabots rustiques!

A présent, l'avouerai-je? je ne suis pas précisément sans inquiétude.

Mon ami, M. François Millet, est, avant tout, partisan du travail et de la simplicité. Il fuit le bruit, il n'aime point la foule, et ces pages rapides, reflet exact de mes impressions, gêneront peut-être un peu sa modestie de bonaloi. Qull me pardonne, cependant.

J'ai cédé, tout naturellement, au désir d'esquisser tant bien que mal le profil d'un artiste excellent, dont les heures sont si heureusement remplies par l'amour de l'art et par l'amour de la famille.

J'ai commis quelques indiscrétions à propos de M. J.-F. Millet, — à son insu^ — et je m'en accuse.

Mais j'invoque le bénéfice des circonstances atténuantes.

Il me semble, en eff'et, qu'un coup d'œil jeté sur cette existence d'un véritable artiste, — existence si intelligemment occupée et si paisible, — peut offrir de l'intérêt.

Une pareille vie doit être pour beaucoup un exemple salutaire.

Cette étude est celle dont Millet parle dans la charmante lettre reproduite, en partie, ci-après. Ces pages sincères parurent, pour la première fois, en Novembre 1867, sous ce titre : Histoire d'une paire de sabots. Souvenirs de Bar-

bi^on. Un illustre académicien, M. Octave Feuillet, qui a été longtemps bibliothécaire du palais de Fontainebleau, les ayant louées chaleureusement, on me permettra de citer son appréciation si bienveillante :

« ...La remarquable étude de M. Alexandre Piedagnel, » sur Millet et sa famille, a renouvelé très agréablement )) les impressions que j'ai rapportées de ce beau pays. Les )) aspects doux et sévères des grands bois, l'atelier de l'ar- » tiste, son talent, son caractère, son intérieur, tout cela est » peint avec une émotion et un charme qui se commu- » niquent »

Jean-François Millet, le peintre de V Angélus et du Semeur, né à Gréville (au hameau de Gruchy), près de Cherbourg, le 4 Octobre 1814, est mort à Barbizon (Seine-et-Marne), le 20 Janvier 1875. ^O"^ corps repose dans l'agreste cimetière de Chailly. L'excellente famille du maître habite toujours le village de Barbizon. (Novembre 1885.)

« Barbizon, 24 Novembre 1867.

» Mon cher Piedagnel,

» Je vous prie bien fort de me pardonner d'être resté si longtemps sans vous dire combien j'ai été touché de votre histoire d'une paire de sabots, et aussi de la lettre que vous m'ave:( écrite.

» Quand je vous dirais, pour m'en excuser, toutes les choses qui ont pu aider ce retard, je n'avancerais en rien mon affaire. Je m'avoue coupable du : remettre au lende-

main. J'avais la bonne intention, pourtant. Mais je me rappelle que ma grand'mère me disait autrefois : « Mon pauvre » François, l'enfer est pavé de bonnes intentions. » S'il en est ainsi, je me vois destiné à devenir un des pavés dudit lieu. Ne me laisse:^ [donc pas, faute de pardon, je vous en prie encore, arriver à une telle destination.

» Je suis en étrange position pour vous parler de votre travail sur les sabots et le sabotier. Si je dis que c'est bien : — Ah! c'est qu'il y est un peu question de lui! Si, pour faire de la modestie, j'allais dire que c'est mal? Ce serait frapper sur le dos de l'auteur de l'article, et cela ne semblerait à personne ni vrai ni honnête. Pris ainsi, je formulerai ainsi ma pensée : Cela me parait plein de cœur!

» Receve:^, je vous en prie, le bonjour de toute la famille, pour vous et Madame Piedagnel, en attendant qu'on se voie...

» De moi particulièrement, recevez une bonne poignée de main.

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