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SOUVENIRS DE LA VINGTIÈME ANNÉE

A MON AMI DON AnTONIO G., A LA HaVANE

'ai toujours eu le culte du souvenir : cette charmante religion console et fortifie dans les moments de lassitude et de découragement !

A mon avis, parmi les prérogatives sans nombre accordées à l'homme ici-bas, l'une des plus ravissantes, c'est la faculté de rétrograder par la pensée vers les anciens jours de bonheur; de pouvoir, — tout éveillé, — s'entourer de songes riants, d'images gracieuses et chères : nuages aux teintes matinales, émotions bénies d'un temps à jamais disparu, — et qui dureront toujours, grâce à la puissance vraiment magique du souvenir.

De pareilles joies sont rebelles à l'analyse... Souvent, au bruit harmonieux et confus de la chanson lointaine des espérances, des amours, des illusions d'antan, la paupière devient humide; et une douce larme, tiède rosée du cœur, consacre l'impression ressentie.

L'existence serait bien triste, si l'on ne pouvait repasser en sa mémoire les heures de soleil pour mieux supporter les orages ! Mais ces bonnes choses ne s'effacent point; Dieu ne l'a pas voulu.

Le temps a beau marcher, — se tramer ou courir, suivant les jours que la Providence nous donne, selon la pluie qui tombe ou le chaud rayon qui sourit, — on se rappelle Ici c'est là peut-être le meilleur de la vie.

Je veux vous raconter aujourd'hui une longue visite que je fis, certain samedi, — quand j'avais vingt ans, — au poète national Déranger, Tillustre chansonnier.

Écoutez-moi bien. Je vous vois d'ici me regardant, puis souriant doucement, tout en roulant une blonde cigarette, — et je commence, charmé d'avoir un auditeur aussi attentif.

En revenant d'un voyage dans le Bourbonnais, je désirais passer quelques semaines à Paris (Eden

qui m'était inconnu!), avant de rallier Cherbourg, où j'habitais alors.

A Vichy, un aimable buveur d'eau, connaissant ma juvénile admiration à l'égard de l'auteur des Hirondelles, m'avait gracieusement offert une lettre pour lui. Elle fut acceptée sans hésitation et avec reconnaissance, comme vous le pensez bien ! Dès le lendemain de mon arrivée dans la « grande ville, )•> je voulus me rendre chez le célèbre vieillard.

Ce jour-là, — je n'aurai garde de l'oublier jamais, — ■ c'était le 9 Septembre 1854.

Vers midi (heure indiquée), je quittai mon modeste logis du quai Voltaire pour me faire conduire dans les Champs-Elysées , au n° 5 de la rue Chateaubriand.

Un soleil magnifique inondait Paris de flots dorés de lumière, et, sur ma route, tout le monde, — jeunes et vieux, gens affairés et flâneurs, — me paraissait heureux; — pas aussi heureux que moi, cependant !

Comme le cœur me battait, mon pauvre Antonio, en frappant enfin à cette porte ! Quelques secondes encore, et j'allais franchir le seuil de sa maison.

Une jeune bonne, accorte et gentille, vint m'ouvrir, et m'introduisit dans un appartement meublé avec simplicité, et que je vous décrirai en deux ou trois lignes.

Une grande fenêtre au fond, garnie de rideaux

en damas jaune; la porte d'entrée en face de la fenêtre; une pendule ronde, sans ornements, accrochée au mur; le poêle de faïence dans un coin, à droite de la porte. Sur la table, le déjeuner de Lisette, se composant d'un bol de café au lait; çà et là, quelques chaises très simples, dont l'une, devant le guéridon, attendait le poète ; un grand fauteuil rembourré complétait le mobilier.

Au moment où j'entrais, M""^ Judith Frère, la fidèle compagne du chansonnier, fermait les rideaux de damas. Pour tempérer davantage l'éclat d'un soleil envahissant, elle les recouvrit d'une étoffe noire et légère, qui fut attachée avec des épingles; puis, après m'avoir accueilli gracieusement, elle vint s'asseoir dans son immense fauteuil, sa chaufferette sous les pieds. Tout à côté de la « bonne vieille, » son angora sommeillait voluptueusement, pelotonné sur un petit tabouret en tapisserie.

Il me semble que c'était hier que je contemplais ce tableau d'intérieur !

Je crois revoir cette douce figure respirant la bonté et le calme, belle encore avec son clair regard et ses larges bandeaux argentés, qu'un bonnet, orné de touffes de tulle blanc, encadrait si bien.

Nous causâmes ensemble, tout d'abord, du poète du Dieu des bonnes gens, de mon admiration pour

lui, de sa biographie par Eugène de Mirecourt... « pleine d'inexactitudes et peu goûtée de Béranger, » me dit Lisette. — « Depuis qu il ne travaille plus, » ajouta-t-elle avec tristesse, « il est souffrant. Pour- » tant la promenade lui fait un peu de bien ; chaque » jour de soleil, il va dans les Champs-Elysées, et, » pendant une heure ou deux, dans l'après-midi, » marchant à pas lents, il songe au passé, inter- » rompant volontiers sa rêverie pour s'intéresser » aux jeux bruyants des enfants qui l'entourent... » Il a toujours adoré les enfants ! »

Au bout d'un quart d'heure à peu près, Béranger parut à l'entrée de la salle à manger.

Quel charmant vieillard, et quelle belle figure d'honnête homme! La bouche souriante d'un fin sourire, ses cheveux gris s'éparpillant joyeusement autour de son front... le regard si doux et si vif tout à la fois. Tant de franchise et de cordiaUté! — Un grain de maHce, avec une vivacité si originale, et tant de simplicité vraie !

Je le vois encore, enveloppé dans sa robe de chambre grise, son bonnet de velours noir légèrement incliné en arrière, — me faisant asseoir près de lui et de la Lisette qu'il a chantée dans des vers immortels.

« Mon cher enfant, ^) me dit-il, en tenant mes mains dans les siennes, et dès que Lisette l'eut mis

au courant de la situation, « vous êtes le bienvenu » chez le vieux chansonnier. Mais prenez bien « garde à l'écueil! Ne me faites pas, vous aussi, » l'éloge pompeux de mes pauvres couplets éphé- » mères. Que voulez-vous? Franchement, je ne » crois point à ma gloire, à propos de refrains qui » passeront avec moi ! Je ne puis guère m'imaginer » que Ton y songe encore, et vous m'étonneriez » beaucoup en me parlant de célébrité. Allons » donc ! Faisons mieux, causons d'autre chose ! . . . » Et il riait.

« Admettons, » continua-t-il, « admettons, —

» pour un instant, — que je sois le roi de la chanson .

» Eh! qu'est-ce au fond qu'une pareille royauté?

» N'avons-nous pas, en France, dans des genres infi-

)) niment supérieurs, des génies auprès desquels je

)) suis moins que rien? Montaigne, Corneille,

» Molière, et tant d'autres ! En voilà des gloires ! . . .

)) Mais des chansons frivoles, souvent mauvaises,

» quoi que vous en disiez, sont un mince bagage

» pour aller à la postérité!... »

Il regarda Lisette avec une émotion contenue :

« J'ai mal dormi cette nuit », lui dit-il; « j'ai eu

» la fièvre, et un mal de tête presque continuel. . . «

Puis, se tournant vers moi, il ajouta :

« Quand j'étais jeune et que j'avais la migraine,

» ce qui arrivait souvent, je recourais au remède

» de ma vieille grand'mère : je mangeais, et le

» malaise passait. A présent, ça ne réussit plus, « mais je suis vieux! Vous le voyez, les poètes, — » les prétendus grands poètes eux-mêmes ! — sont » sujets aux misères humaines. En vérité, cela ne » devrait pas être. N'est-ce point votre avis?... — » Allons, plus d'éloges, plus de compliments, c'est » signé!... ou je vous gronderai bien fort...

)) Mon cher enfant, les flatteries me gâtent!... » Vous me gâtez! » répétait-il un peu plus tard, en me serrant la main. « Nous nous brouillerons, » c'est sûr.

» — Mais enfin, je ne suis pas seul à admirer » vos chansons, » répHquai-je un peu vivement. « Veuillez remarquer que, parmi vos fidèles enthou- » siastes, s'il y en a beaucoup d'obscurs, comme » moi, par exemple, il y en a aussi un grand » nombre dont le jugement fait autorité, et vous » aurez beau vous débattre, il faudra bien .vous » résigner... Tenez, Benjamin Constant, qui devait » s'y connaître, ne l'a-t-il pas dit et redit : Parmi w vos chansons, combien d'odes sublimes!...

)) — Benjamin Constant n'était qu'une bête, » me répondit le poète, toujours avec son bon rire : « c'était mon ami. »

Puis, après une pause, il murmura en étouffant un soupir :

« Pauvre Constant ! »

Depuis quelques minutes, la jeune bonne tour-

nait autour de nous, allant et venant par la chambre, d'un air inquiet. Déranger s'en aperçut :

« Ah ! parbleu, » s'écria-t-il, « j'oubliais la lettre » de recommandation que j'ai promise, hier soir, )) pour le prétendu de cette brave fille. Il désirerait » entrer dans les chemins de fer, et je veux l'aider » autant que je le pourrai. Que l'on me 'donne » bien vite tout ce qu'il faut pour écrire, comme » diraient MM. Scribe et Bayard. »

Alors, cherchant lui-même et sans résultat, il se mit à rire de plus belle, et, se penchant vers moi :

« Quoi ! » fit-il, « ni plume ni encre dans la )) maison d'un poète? c'est à ne pas y croire, » assurément...

» — Ce n'est certes point ma faute! » interrompit gaiement Lisette. « Vous êtes toujours » ainsi! un véritable nigaud qui ne sait jamais rien » trouver. Ce n'était pourtant pas difficile; plume » et encrier vous crevaient les yeux. »

Il écrivit sa lettre sur le coin de la table. Au bout d'un instant :

— « Voilà qui est fait. Jetez de suite cette lettre » à la poste, ma chère, et je souhaite de grand » cœur que nous réussissions. »

Au moment où il allait enfin attaquer son modeste déjeuner, un coup de sonnette l'obligea à se lever encore.

« Parbleu ! » s'écria-t-il, en ouvrant la porte au

nouveau-venu, « c'est notre bon horloger. — Vous » permettez, messieurs, que je me mette à table. » Nous causerons tout de même, et à merveille. » Asseyez-vous donc, monsieur Noël. Votre santé, » maintenant, semble excellente! »

Je voulus me retirer; mais Lisette se joignit à Béranger pour me retenir cordialement, avec insistance.

Tout en déjeunant (son repas se composait d'un œuf à la coque et d'un verre de bordeaux), le poète parla longtemps ainsi, avec cette touchante modestie du vrai génie qui s'ignore; puis, toujours de sa voix douce et claire, il se mit à me donner des conseils paternels :

« Eh! c'est mon droit, » me disait-il, « puisque » je suis vieux et qu'heureusement vous êtes » jeune. Je ne vous contrarie pas trop en vous )) appelant : mon enfant? » ajoutait-il. « J'ai plus » de trois fois votre âge et je serais aisément votre » aïeul. J'aime la jeunesse, voyez-vous. Vingt ans, )) l'insouciance, les illusions dorées, la gaîté franche, » expansive et bruyante; des chansons plein la » tête, des amis qui vous aident à en chanter les » refrains, beaucoup d'amour et peu d'argent : » c'est là le bonheur... J'en ai su quelque chose, » moi ! Il y a bien longtemps ! . . . »

Je n'essaierai pas, mon cher Antonio, de vous

raconter, par le menu, les deux heures délicieuses que j'ai passées sous le toit hospitalier du poète. Il me faudrait pour cela plus de loisir, et surtout un talent de narrateur, qu'hélas! je n'aurai jamais.

Enfin, il devenait opportun de terminer cette longue visite, bien qu'elle me parût très courte et que Béranger m'eût, avec bonté, retenu à plusieurs reprises.

Deux heures sonnaient, tandis que l'illustre vieillard, m' accompagnant sur l'escalier de sa demeure, me répétait d'un ton cordial :

« Merci pour votre bienveillance » (il appelait ainsi mon admiration!) « envers le chansonnier. » Ne m'oubliez pas, mon cher enfant, quand vous » reviendrez à Paris; nous causerons. Mais dépê- » chez-vous, car je me fais vieux, et je ne puis plus » guère compter sur un lendemain. »

Il disait vrai. Je ne l'ai jamais revu.

Quelques mois plus tard, je partais pour les Antilles et le Mexique. — Le « Dieu des bonnes gens » conserva trois années encore le poète national, à son pays qu'il adorait. Puis la France prit le deuil.

Notre navire allait quitter la Havane, lorsque le Courrier des États-Unis m'apporta la triste nouvelle.

En sortant de chez Béranger, je me rendis

à Notre-Dame. Depuis longtemps, je désirais vivement saluer l'antique cathédrale célébrée par Victor Hugo, dans un des plus beaux livres que nous ayons.

Et le soir de ce grand jour — rempli d'émotions si diverses, — au théâtre de la rue Richelieu, j'applaudissais, pour la première fois, Rachel, M""^ Allan, et le spirituel Régnier, dans Adrienne Lecouvreur.

Les Souvenirs sur Déranger qui précèdent, ont paru, d'abord, dans le Monde illustre, il y a environ vingt ans. Ils ont été reproduits plusieurs fois, notamment dans un journal Parisien, en 1867. C'est après avoir lu cette dernière réimpression qu'un véritable érudit, M. Thaïes Bernard, — qui fut un des plus fidèles amis du poète national et de sa « Lisette », — m'adressa la lettre suivante. Quoique trop bienveillante à mon égard, je crois devoir la placer ici, parce qu'elle contient d'intéressants détails sur l'admirable chansonnier, jadis

si populaire.

« Paris, 13 Septembre 1867.

» Je vous assure, cher confrère, que je n'ai besoin d'aucune des contraintes qu'imposent quelquefois les convenances ou la politesse, pour apprécier votre charmant récit sur Béranger... C'est absolument parfait de vérité...

» Le grand poète est photographié là avec sa Judith, comme si l' héliographie y eût passé. En vous lisant, je croyais encore entendre l'aimable chansonnier, et vous V ave :{ fait d'autant plus ressemblant que vous lui ave^ laissé cette petite manie qu'il avait de se défendre de toute prétention, pour avoir ainsi le droit de parler constamment de lui.

» Recevez mes compliments sur ce tableau d'intérieur, digne d'un Gérard Dow. S'il vous honore comme artiste, il vous honore également comme homme de cœur. Il est bien, au moment où tant d'ignobles injures, parties du pied même de la statue de la Démocratie (mais où n'y a-t-il pas des vils et des infâmes?), cherchent à diffamer le poète national, il est bien que ceux qui l'ont entrevu, dans son auréole de gloire et de bonté, transmettent leur impression à ceux qui n'auront pas le plaisir et l'avantage de le connaître.

» Béranger fut grand par la bonté, malgré quelques effondrilles qui lui venaient de son siècle et de son manque d'éducation. Sa grande qualité morale fut de conserver intacte sa sensibilité, qualité qui s'altère presque toujours dans la vie littéraire, où l'on devient facilement envieux ou farouche. Le peuple connaissait bien son poète; il Va pleuré, mais non pas par une figure de rhétorique; il l'a pleuré avec de véritables larmes. Je me rappelle toujours avoir vu rue Saint-Placide, des ouvriers et des femmes du peuple qui versaient des larmes silencieuses, pendant qu'un joueur d'orgue chantait une complainte : c'était deux jours après la mort de Béranger.

» Le phénomène le plus singulier fut la cessation de la vie dans Paris, lorsque ce cruel événement arriva. Les ateliers chômèrent pendant vingt-quatre heures, comme pour un jour de fête, mais l'attitude morne des travailleurs, assemblés en groupes aux coins des rues, indiquait une

autre préoccupation que celle du plaisir; et, de temps en temps, une voix lamentable disait : Béranger est mort ! Une telle consternation est un spectacle que je n'ai vu qu'une fois, et que je ne reverrai certainement jamais...

» Permette:(-moi, cher poète, en terminant, de vous remercier d'une si aimable sympathie pour un pauvre philosophe solitaire, et croye:{ à ma véritable affection.

» Thalès BERNARD. »

Béranger mourut quelques semaines après sa fidèle Lisette (Mlle Judith Frère), le 16 Juillet 1857. « Il expira assis sur un fauteuil, au milieu d'un orage étouffant, une foule immense amassée sous ses fenêtres », comme l'a écrit M. Macé de Challes, dans le Figaro du 13 Juillet 1885.

Ajoutons que c'est dans ce fauteuil (un voltaire en maroquin vert foncé), qui lui avait été légué par le chansonnier, que Jules Janin, ankylosé par la goutte, a passé toutes ses journées, pendant les dix-sept dernières années de sa vie.

LAMARTINE

LAMARTINE

'est vraiment une belle chose, l'enthousiasme sincère ! Un jour, il me fut donné d'assister à une fête splendide de l'esprit, organisée à Paris, dans le but d'honorer la mémoire — impérissable — du grand poète auquel nous devons Jocelyn et les Méditations, et je ressentis une émotion profonde. — Une salle comble. Dix-huit cents personnes attentives, charmées, reconnaissantes, écoutant les beaux vers du maître, admirablement dits par des artistes con-

(i) Ce fragment est extrait d'une conférence littéraire, que l'auteur de ces Souvenirs a faite à Passy.

vaincus, à bon droit renommés. Que d'applaudissements chaleureux! Qiielle passion généreuse et touchante; que de jeunesse ardente et de foi! Les bravos et les fleurs pleuvaient, les yeux se mouillaient, tous les cœurs battaient à l'unisson.

Chacun songeait à ce noble vieillard, endormi du dernier sommeil, après tant de souffrances amères patiemment subies; à ce génie sublime, dont la pensée radieuse fécondera encore bien des âmes, dont la Muse inspirée, tendre consolatrice, séchera encore bien des larmes, apaisera bien des douleurs.

O magique puissance de la poésie immortelle ! Tous les spectateurs avaient vingt ans, au moment solennel où le buste de Lamartine fut couronné par les artistes d'élite qui personnifiaient ses plus ravissantes créations : Elvire, Laurence, Jocelyn, Raphaël, et par ceux que l'éloquent auteur de cette apothéose, M. Albert Delpit, avait chargés de représenter la Postérité, la Patrie en deuil et le Peuple Français.

Et tandis que la foule électrisée applaudissait, je me souvenais de cette bienveillance aff'ectueuse et charmante, dont m'honorait le poète illustre que la France a perdu. J'évoquais cette figure, si rayonnante jadis, si abattue, hélas! durant les derniers mois d'une vie cachée, triste et solitaire. Cèdre majestueux, déraciné, meurtri par les

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orages ! . . . par les déceptions, par l'ingratitude humaine! O misère! — A présent du moins, me disais-je, dans son cher pays natal, près de sa famille, endormie elle aussi, il repose en paix sous l'ombrage protecteur et riant de ses arbres favoris, à l'abri du mensonge et de la cruelle injustice ! Voilà, pour son génie, l'heure du triomphe éclatant qui sonne de nouveau. Enfin on se le rap* pelle! cet écrivain, débordant d'harmonie, fut un grand citoyen, un homme héroïque — et il a bien mérité de la France ! . . .

Nous causions, un matin, dans sa chambre à coucher. Assis tous deux, en face l'un de l'autre, auprès de la cheminée, je le regardais. Étendu dans son vaste fauteuil, il tournait le dos à la fenêtre. Un lévrier dormait paresseusement à ses pieds. Sa tête blanche, naguère si expressive, était un peu inclinée sur son épaule, comme s'il eût éprouvé une certaine fatigue à la porter. Elle avait créé tant d'œuvres admirables, elle avait contenu tant d'idées généreuses ! Un monde !

« Je ne fais plus de vers, » soupira-t-il (nous venions de parler de Jocelyn)^ « mais je les aime » toujours... Q.u'avez-vous composé, depuis notre )) dernier entretien? — Un sonnet, » répondis-je en souriant. « Un sonnet... sincère. C'est même » là, je l'avoue, son unique mérite. — Voyons,

» voyons, dites -moi cela. — Volontiers!... » Et je lui lus, d'une voix émue, ces vers, crayonnés la veille :

Dans un baiser câlin, ma Muse rougissante, A l'oreille m'a dit un nom connu de tous : Synonyme charmant de gloire éblouissante, De bonté, de génie, à la fois noble et doux.

Elle voudrait chanter, la fillette ignorante, Ce poète immortel qui fait tant de jaloux! L'auteur de Jocelyn, dont la voix pénétrante Semble un écho du ciel arrivé jusqu'à nous.

On l'écoute, — et les pleurs se changent en sourire. Il sait rendre meilleur! — Aux accents de sa lyre On reprend l'espérance alors qu'on était las.

Aimons-le, mais sans bruit. Crois-moi, pauvre mutine, Nous sommes trop petits auprès de Lamartine ; Ton bégaiement confus, — il ne l'entendrait pas.

— « Oh ! si, » fit-il, en me serrant la main avec effusion, « mon cœur entend et remercie! Que » vous êtes heureux de posséder les illusions de la r> jeunesse; vous croyez encore à la gloire... » Et, après un silence : « C'est le poète qui est las à » cette heure, et sa lyre est brisée ! . . . » Puis il sourit tristement, et murmura : « Décidément, mon ami, croyez-moi, on a bien » tort de vieilHr. »

LAMARTINE

Mais laissons ces souvenirs... Il dort, le doux poète!... et son œuvre harmonieuse éternisera son nom. On l'admire, — mais on l'aime plus

encore

Les joies du bibliophile,

M, d'A-j"bépine del & se

Liseux Ed.

Imp, A.Salmon

'amour des livres, cet amour pur, ardent, fécond, durable et sans mécomptes, a été célébré par Jules Janin, en toute occasion, avec le plus séduisant enthousiasme. Il possédait de si précieux volumes, et il les aimait tant! Jamais, à coup sûr, aucun écrivain ne fut mieux pénétré — ni mieux entouré — de son sujet favori, et ne donna, par sa vie tout entière, plus éloquemment raison au mot si connu de Ménage, en l'honneur du charmant dada des bibliophiles : « C'est la passion des honnêtes gens ! »

Quoi de meilleur, en effet, qu'un bon livre pour la nourriture et la joie de l'esprit! En le lisant, aux heures de fatigue morale, on se sent réconforté, on oublie ses déceptions, ses ennuis; le calme bienfai-

sant peu à peu renaît au fond de l'âme, l'œil s'éclaire, le front se déride, et le sourire bientôt refleurit sur les lèvres.

Lorsque, chassées par la bise, les dernières feuilles flétries se sont éparpillées, en tournoyant et gémissant, dans les allées désertes du jardin; durant les veillées de Décembre, tandis que le vent rôde et pleure,

« S'engouffrant tristement dans les longs corridors, »

n'est-il pas agréable et salutaire à la fois de relire un vrai livre, en face des tisons rougis qui craquent et pétillent, — tout en écoutant la chanson de la bouilloire ou celle du grillon familier?... Et, certes, l'été, sous un ombreux feuillage, au bruit léger du ruisseau murmurant, le plaisir n'est pas moindre pour le lecteur attentif et fidèle; mieux que jamais, au contraire, il apprécie tout le bonheur de vivre !

Quelles douces surprises, quelles fêtes intimes, que d'émotions délicieuses on éprouve en ouvrant un beau volume du temps jadis, du xviii^ siècle, par exemple (le siècle des élégances)! La reliure pleine, en veau fauve, ou en maroquin à larges dentelles; les tranches rouges ou dorées, le papier de Hollande, les caractères elzéviriens, les figures de Gravelot, de Moreau, de Bernard Picart le Ro-

main, et les vignettes d'Eisen, de Marillier, si délicates et si spirituelles, vous ravissent tour à tour. On croit voir l'heureux auteur de cet ouvrage centenaire, ou, s'il s'agit de la réimpression d'un classique, le patient lettré qui a enrichi l'édition de notes ingénieuses, de commentaires excellents; on songe à ses recherches, à ses efforts, à sa persévérance; on se représente sa joie en découvrant soudain un fait inédit, un détail curieux; puis on s'incline par la pensée devant l'habile graveur, qui a prodigué à son œuvre exquise tant de soins intelligents et passionnés. Le premier possesseur du livre vous apparaît, lui aussi, tout glorieux d'être le maître absolu d'un si bel exemplaire, le feuilletant avec respect, avec admiration, le savourant en quelque sorte, et demandant à ce compagnon docile l'oubli de ses chagrins de la veille et de ses soucis du lendemain.

Mais écoutez plutôt Jules Janin lui-même parler des livres, avec une autorité incontestable, avec un charme infini (i).

« O chefs-d'œuvre ! beautés ! grâces ! consolations ! sagesse! O livres, nos amis, nos guides, nos conseils, nos

(i) Nous avons emprunté les délicieux fragments qui suivent à V Amour des Livres, une plaquette devenue introuvable.

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gloires, nos confesseurs! On les étudie, on les aime, on les honore... Et, de même que les Anciens posaient dans un coin de leur chambre un petit autel paré de verveine, et sur cet autel domestique un dieu familier, le vrai bibliophile ornera .sa maison de ces belles choses...

» Qu'il rentre en son logis, ou qu'il en sorte, il donne un coup d'œil à ses dieux favorables. Il les reconnaît d'un sourire; il les salue en toute reconnaissance, en tout respect. Il s'honore aussi de ces amitiés illustres, il s'en vante !

;) Les livres ont encore cela d'utile et de rare : ils nous lient d'emblée avec les plus honnêtes gens ; ils sont la conversation des esprits les plus distingués, l'ambition des âmes candides, le rêve ingénu des philosophes dans toutes les parties du monde ; parfois même ils donnent la renommée, une renommée impérissable, à des hommes qui seraient parfaitement inconnus sans leurs livres. Ils ajoutent même à la gloire acceptée !...

» Au catalogue de ses Hvres, on connaît un homme ! Il est là dans sa sincérité. Voilà son rêve... et voilà ses amours! . . .

» Accordez-moi, Seigneur, disait un ancien : une maison pleine de livres, un jardin plein de fleurs ! — Voulezvous, disait-il encore, un abrégé de toutes les misères humaines, regardez un m.alheureux qui vend ses livres ! Bibîio-

Ce coquet petit volume (64 pages in-12), publié chez J.Miard, en 1866, a été tiré à 200 exemplaires sur papier vergé, avec titre rouge et noir. Vendu 3 francs, naguère, par l'éditeur, un exemplaire broché de ce bijou vaut aujourd'hui vingt fois ce prix, au minimum.

En tête du nôtre, Jules Janin, le maître excellent qui nous honora de sa fidèle affection, écrivit ce distique :

« Lorsque chacun sur mon livre hésitait, Piedagnel hardiment l'achetait. »

thccam vendat... Nous autres, les bonnes gens, les petites gens, qui se tiennent à part, loin du soleil, voici, du soir au matin, notre humble prière : « Accordez-nous, grands dieux, une provision suffisante de beaux volumes qui nous accompagnent dans notre vie, et nous servent de témoignage après notre mort ! »

Combien l'éminent lettré se plaisait, dans son merveilleux cabinet de travail, au milieu de ses chers livres, si savamment, si royalement habillés par des artistes tels que Cape, Niédrée, Duru et Trautz-Bauzonnet! D'un regard amoureux, attendri parfois, il contemplait, sans se lasser, cette nombreuse et brillante réunion d'amis : de poètes, d'historiens, de philosophes, d'orateurs, de romanciers, de critiques... Les volumes multicolores, bien alignés, dans quatre vastes bibliothèques en chêne sculpté, semblaient reconnaissants d'une si vive affection et des hommages sincères qui leur étaient rendus. On eût dit, à les voir par un jour de soleil, qu'avec leur maître ils échangeaient des sourires!...

Nous avons admiré tout récemment, chez un des fidèles partisans de Jules Janin, un exemplaire de V Amour des Livres, relié d'une façon délicieuse. — M. Ernest Chaze

nous a montré, en même temps, beaucoup d'autres joyaux littéraires et artistiques. Depuis plus d'un demi-siècle, il collectionne; et les habiles relieurs Hardy et Thibaron, pour parer ses volumes, si variés et si bien choisis, ont rivalisé de goût et de talent.

La maison de l'aimable bibliophile, située dans l'Ile Saint- Louis, sur le quai de Béthune, appartint autrefois à la famille de Richelieu. Les livres régnent à l'aise dans cet antique logis paisible, aux larges escaliers, aux plafonds élevés; — la physionomie douce, souriante et très fine de M. Chaze, fait songer à une belle figure de prélat, et raconte aux moins clairvoyants son bonheur absolu.

Après de longues années de travail, ce vrai sage se repose au milieu des amis de toute sa vie, — lus, relus, et toujours intéressants ; — et c'est avec un juste orgueil qu'il peut réciter, à l'occasion, le superbe sonnet que François Coppée lui a dédié, ou les strophes qui ont été écrites pour lui par Jules Barbey d'Aurevilly, en tête d'un des meilleurs ouvrages de ce maître, si original et si puissant.

Le fervent amateur du quai de Béthune a pour voisins d'éminents bibliophiles : M. l'abbé Bossuet, curé de Saint- Louis-en-l'Ile, et M. le baron Pichon, qui habite l'hôtel Pimodan. — Souvent on parle de ces deux érudits, et il nous semble juste de saluer aujourd'hui, d'une manière toute spéciale, l'excellent et trop modeste M. Chaze. D'ailleurs, sa collection, très importante, d'oeuvres anciennes et modernes, sur papiers de Hollande, de Chine et du Japon, est bien digne d'un chaleureux éloge.

A. P. (Novembre 1885.)

ous causions avec l'auteur de VAne mort (il y a de cela une quinzaine d'années), assis près de lui, par une belle matinée de Juin, sous sa tonnelle verdoyante, en face d'une table rustique chargée de livres et de papiers. Jamais le chalet de Passy ne nous avait semblé plus paisible et plus riant. Le lierre le couvrait à demi de ses opulentes guirlandes. Pas un nuage dans le ciel bleu! Partout des gazons pareils à du velours, des fleurs épanouies, et d'épais ombrages doucement agités par une tiède brise, qui caressait à la fois le marronnier centenaire, la rose odorante et les cheveux bouclés et blanchissants de l'ami d'Horace. L'acacia et le

cytise mêlaient leurs grappes nombreuses, incessamment balancées, et la vigilante abeille bourdonnait et butinait alentour.

Ah ! nous ne saurions oublier l'attrayante physionomie du maître ! Étendu dans un large fauteuil de jonc, vêtu de son ample vareuse de drap rouge, la figure illuminée par son rire clair et ses yeux pétillants, il était bien le souverain légitime de cet enviable royaume, et l'on devinait tout de suite que la grâce parfaite, la véritable poésie, la loyauté et l'intime contentement, seraient toujours les hôtes famiHers du logis.

En regardant cet honnête homme, ce charmant et vaillant esprit qui mettait sa plus grande joie, son suprême honneur, à écrire d'une main légère et infatigable des pages que tous les déHcats se plaisent à reUre, nous songions avec émotion à l'éloquente préface de ses Contes du Chalet (ils venaient justement de paraître), et nous nous redisions ces beaux vers, qui racontent si bien, en quelques lignes, toute une vie de travail, semée de bonnes actions, de pures espérances et de petits bonheurs :

« Ami des braves gens et content de moi-même : Un jardin sans épine, un logis sans remords, Un cortège affligé quand j'irai chez les morts... La Muse en donne moins au poète qu'elle aime. En si petit espace, ô ciel ! tant de bienfaits!

Un si cher compagnon, tant de grâce et de paix!

Ces rayons, cette flear, ce rêve, cette branche,

Ce balcon si joyeux, ce toit qui rit et penche,

'Ce grand œil bleu sur moi doucement arrêté !

Tout ce beau quart d'arpent, pour mon unique usage...

A ces bonheurs, dans leur bonté, Si les dieux ajoutaient un peu de liberté,

Je n'en voudrais pas davantage ! »

Tout en parlant, Jules Janin annotait au crayon des volumes et des manuscrits, car il se reposait rarement; et, comme l'entretien roulait sur la magie du souvenir, nous lui dîmes soudain :

« Vous devriez dicter vos Mémoires.

» — Y pensez-vous? » Et il se prit à rire joyeusement. « Mes Mémoires, grand Dieu ! Je suis, )) mon cher ami, comme les peuples heureux : je )) n'ai point d'histoire. Lorsque je ne serai plus, » si un homme de loisir et de bonne volonté juge » à propos de narrer la vie de l'humble J. J., sa )) tâche, à coup sûr, ne lui demandera pas des » années ! On pourrait se borner à écrire ceci : )) // rédigea fidèlement, pendant... supposons un )) demi- siècle !.. . le feuilleton des Débats, et il com- » posa des Contes à la louange de la jeunesse aux » dents blanches et des esprits en belle humeur. La » goutte le tourmenta souvent; mais, pour triompher » de cette ennemie intime, il avait à ses côtés, Dieu » merci! une compagne intelligente et dévouée, et ses » chers livres à portée de la main. »

Et il ajouta, après un court silence : « Quand )) on a toujours sincèrement honoré les lettres, » et que l'on possède des amis qui s'appellent » Bossuet, Corneille, Molière, Diderot, Horace » et Virgile, on est vraiment riche et digne d'envie, » car le morne ennui vous demeure inconnu ! »

Puis, prenant parmi les livres ouverts çà et là, un mince cahier in-i8 : « Tenez, » nous dit-il, « voici un fragment de ma jeunesse, et l'un des » meilleurs, à coup sûr. C'est la préface de mes » Contes nouveaux, si vieux aujourd'hui, que per- » sonne, hélas ! ne les connaît plus. Lorsque » j'écrivais ces pages printanières, le diable habi- » tait le fond de ma bourse, tout le long de la » semaine et même le dimanche, mais mon cœur » débordait d'illusions. Oh! le beau temps des » folles chimères, vêtues d'or et de soie ! C'était » en 1832... Ah! que c'est loin ! Emportez cela, » mon ami ; vous le lirez à vos moments perdus. » Alors il nous tendit la brochure jaunie, zébrée de notes griffonnées en tous sens. Et, voyant que nous cherchions à déchiffrer quelques-uns de ces hiéroglyphes, dignes des patients efforts d'un Champollion :

« Oui, » fit-il, souriant, « j'ai voulu récemment » corriger ce fatras. Grâce au Ciel ! je me suis vite » aperçu de mon erreur. Cette préface exubérante » est remplie d'inexpérience, j'en conviens volon-

» tiers; mais, en revanche, ô mon lecteur! ne » garde-t-elle point, je vous prie, ce je ne sais quoi, » ce duvet juvénile, cette ineffable senteur d'Avril, » ce rayon, qui pénètre, qui réchauffe, et que » rien ne remplace? Allons, allons, croyez-moi, » il ne faut pas toucher à ces choses-là ! »

Naguère il y avait, dans le gai chalet de Passy, le calme, la fortune, la renommée bien acquise, le travail, hôte assidu et constamment choyé ; mais la Mort est venue, et, au milieu de cette vaste et attrayante pièce du rez-de-chaussée où le maître lisait et songeait l'été, s'interrompant si volontiers pour accueillir les visiteurs, nous avons vu une bière couverte de couronnes et entourée de cierges !

Le 19 Juin 1874, à six heures du soir, Jules Janin (nous causions avec lui deux heures auparavant) s'est éteint subitement dans les bras de son fidèle serviteur François, qui le soignait avec tant de zèle intelligent. Sa dernière parole, adressée à sa chère femme, a été : « Je n'entends plus les » oiseaux du jardin... » Ils l'avaient distrait et charmé si souvent !

Le matin des obsèques, Arsène Houssaye, profondément ému, s'écriait : « Le dernier adieu, je » ne veux jamais le lui dire.

» Pour ceux qui les aimaient, les morts vivent toujours! »

Cela est vrai; et nous aussi nous reverrons, vivant dans notre souvenir attendri, ce ravissant écrivain, cet ami indulgent auprès duquel nous avons passé tant de douces heures. Sur son lit funèbre, il semblait endormi. Un vague sourire animait encore ses lèvres pâlies, et les boucles de ses cheveux argentés s'éparpillaient sur l'oreiller, comme au moment de son réveil.

Non, nous ne voulons pas, nous non plus, croire à la séparation éternelle. Non ! ce maître illustre et bienveillant ne nous a point quitté pour toujours. Nous entendons sa voix; nous lisons dans son regard si expressif, et nous pourrons travailler encore. Voici l'encre bleue, le porte-plume d'ivoire et les feuillets blancs disposés sur la table, en face des longues rangées de livres richement vêtus, et près de la fenêtre grande ouverte.

Il est là, — dans son fauteuil préféré, — souriant et paisible, passant sa main sur son front, et il va dicter tout à l'heure. Parlera-t-il de son cher Horace, ou de Diderot, ou de son autre ami, Virgile ? Ferons-nous un feuilleton, ou bien allons-nous

continuer le roman commencé, — en suspendant de loin en loin notre tâche pour babiller un instant, pour écouter ensemble la chanson du bouvreuil, ou pour regarder un nuage pareil à une ouate légère, qui passe sur le fond bleu du ciel, au-dessus des platanes du petit jardin, si riant et si ombreux?... Hélas! non; sa bouche est muette! Le séduisant causeur, naguère intarissable, ne sèmera plus l'esprit et la grâce ainsi qu'un prodigue. Plus de pensée dans ce large front, plus d'éclair dans ces yeux, plus de voix, plus rien ! La Mort a franchi le seuil, implacable, et ce corps est glacé, et cette âme généreuse soudain s'est envolée !

Mais l'œuvre du maître nous reste : facile et ingénieuse, pleine de fantaisie, de fraîcheur et d'élégance.

L'homme de cœur ne sera pas plus oublié que le charmeur inimitable. La confidente dévouée de ce noble esprit saura garder pieusement la mémoire du loyal compagnon de sa vie, et ses amis se souviendront avec émotion qu'elle a été la joie, le conseil et la meilleure récompense de l'excellent écrivain que les lettrés regretteront toujours.

Le voilà donc loin du tourbillon, après tant de pacifiques et légitimes triomphes. Comme on applaudissait jadis à sa verve brillante!... Désormais,

les oiseaux du ciel chanteront aux alentours de sa tombe respectée ; les fleurs printanières lui offriront leurs parfums ; et, tout emperlés dès l'aube, leurs légers pétales, s' éparpillant doucement au souffle de la brise, voltigeront sur ce spirituel rêveur, qui fut toujours épris de la jeunesse, de la bonté, des sentiers verdoyants, du soleil et des roses.

Passy, 1874.

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