A JULES JANIN
J E viens de lire le volume Qu'hier vous m'avez envoyé :
Ce Benjamin de votre plume Mérite bien d'être choyé !
A tout le monde il saura plaire; Déjà partout on l'applaudit, Lui trouvant la grâce et l'esprit De ses aînés et de leur père.
Vous aimez le divin Horace, Et vous savez le faire aimer ; On le voit, vous suivez la trace De ce maître en l'art de charmer.
Votre Muse a ce qui scintille Chez ce poète séduisant, Et chacun croit, en vous lisant.
Que vous êtes de sa famille.
Passy, T2 Avril 1860.
ORSQ.UE le mélancolique automne touche à sa fin, savez-vous où il y a encore des rires et des refrains entraînants? du plaisir sans arrière-pensée, de l'expansion de bon aloi? — Non! — Eh bien! je vais vous le dire. C'est dans le jardin des Tuileries, dès que le roi-soleil daigne y faire une courte visite. C'est sous les marronniers, dégarnis à demi; à deux pas de la Petite-Provence : ce paradis terrestre en miniature, cette oasis chérie des vieillards souffreteux.
Si vous alliez aux Tuileries, quand le temps s'éclaircit un peu, vers deux heures de l'aprèsmidi, vous y verriez des groupes d'enfants aux
fronts blancs et polis, aux yeux brillants et pleins de ciel. Regardez-les tous, le col, les bras et les jambes nus, chantant, sautant, courant, jasant, riant aux éclats ! Pour eux, pas de préoccupations réelles, pas de soucis sérieux, pas de déceptions amères. Tout est lumière et tout est joie! Demain (ce terrible demain!) leur importe peu, je vous jure. Ils s'amusent tant aujourd'hui! Leurs petits chagrins sont de courte durée, et, s'ils pleurent, par hasard, ils riront aux larmes au bout de cinq minutes. Et quel rire argentin ! Écoutez ! — Comme le cœur bat, dès qu'on rêve à cette ardeur naïve, hélas! toujours trop vite envolée! — Enfance, jeunesse! Illusions, espérance!
Adossées aux grands arbres du jardin, les jeunes mères lisent ou travaillent. Mais, en vérité, elles s'occupent fort peu du livre, — tant pis pour l'auteur ! — et bien moins encore de la broderie commencée. Leurs yeux ravis se portent à chaque instant vers ces lutins roses qui sautillent et babillent, formant çà et là des essaims bourdonnants et délicieux.
Ce doux tableau, parfois inondé de rayons bienfaisants, console et séduit. Le promeneur ne peut rester morose en présence de ces adorables ivresses. Pauvres et chers ignorants! Jouez, riez, profitez du
rare soleil de Novembre; profitez surtout de l'amour de vos mères :
« Votre âge Échappe à l'orage! »
Quoi de plus charmant, de plus doux au cœur ? Ces petits êtres, destinés à devenir ou des femmes dévouées, des mères attentives, ou des citoyens utiles au pays, des hommes chargés d'années, c'est-à-dire d'expérience et de déceptions, sont, en attendant, l'expression la plus complète du bonheur vrai. Que de vivacité dans leurs gestes, quelle limpidité dans leur regard profond, que de gaietés franches sur leurs lèvres innocentes! Ah! les joUes dents blanches, et quelles joues vermeilles! Ils sont la joie, la fête de chaque jour, la grâce et la véritable richesse de la maison. Ces anges du foyer (anges et démons tout ensemble !) si caressants, si curieux, nous ravissent avec leurs éternQls pourquoi? Ils veulent tout savoir ! . . . Plus tard, hélas ! quand leurs cheveux bouclés auront blanchi au rude souffle des hivers et des désillusions, fatigués, attristés, écœurés par le spectacle navrant de la méchanceté humaine, — du mensonge, de l'égoïsme glacial, — ils trouveront peut-être qu'ils en savent
trop!... Oui, mais à l'âge béni de l'insouciance, au temps ensoleillé du rire sonore, des jeux bruyants et des chansons, que d'allégresse ! que de tapage et quel entrain merveilleux !
Heureuse enfance! rien ne lui fait défaut; elle a ses historiens, elle a ses poètes. Le plus illustre de tous, Victor Hugo, vient d'écrire un livre en l'honneur de sa petite-fille Jeanne et de son petitfils Georges. — Il est puissant et charmant à la fois, ce volume rempli d'émotions, de lumière, de parfums, de bruits d'ailes, de séductions infinies. Déjà, dans ses œuvres antérieures, le grand poète avait parlé souvent des enfants avec son cœur, et ces pages harmonieuses et touchantes sont restées dans toutes les mémoires. Mais, aujourd'hui, l'auteur des Contemplations nous offre un ouvrage entièrement consacré à célébrer le pouvoir magique et les grâces ineff"ables de l'enfance, et nous ne savons rien de plus exquis que ce recueil, intitulé : L'Art d'être grand-père. Quelle éloquence et que de tendresse ! Croyez-moi, il faut égrener ces perles si pures, il faut lire et relire ces strophes ravissantes, — en songeant aux petites têtes blondes ou brunes si justement adorées; aux enfants insoucieux et jaseurs, qui, le soir venu, après une journée de plaisir, dorment à poings fermés, attendant avec confiance le retour du soleil matinal.
En savourant cette poésie, vous vous souviendrez, aimables lectrices, de l'âge où vous faisiez l'école buissonnière, les cheveux ébouriffés, la bouche barbouillée de confitures, et si vives, si légères, si joyeuses, — tour à tour choyées par les mamans, par les vénérables aïeuls, et par les bonnes vieilles grand'mères, qui, rajustant leurs lunettes qu'avaient dérangées vos baisers turbulents, interrompaient si volontiers leur tricot ou la tapisserie commencée, pour vous raconter de belles histoires, toutes pleines de géants triomphants, de mauvais génies vaincus, et de fées bienfaisantes, somptueusement parées d'or, de velours et de diamants.
Ah ! l'heureux temps, le bon temps, et, — en dépit des pensums, — comme il a passé vite!...
Croyez-moi, mères tendres, ingénieuses et infatigables. Usez le nouveau livre de Victor Hugo; quand vous l'aurez lu, près du berceau où repose votre cher et doux trésor, — vous le relirez plus d'une fois.
Paris, Mai 1877.
Rien, assurément, n'est plus sain, plus tonique, que l'admiration. — J'étais en pleine jeunesse lorsque Lamartine m'écrivait, le 15 Janvier 1855, "^e ravissante lettre dont j'extrais les lignes suivantes :
«... J'ai senti profondément, croye:{-le bien, cette expression spontanée d'une âme généreuse. Puisque vous me faites une part si large dans voire vie intellectuelle, permettezmoi de vous souhaiter de garder précieusement cette chaleur d'âme qui vous honore et qui me vaut ma meilleure récompense. »
Le vœu de l'illustre poète s'est réalisé. Il y a trente ans de cela, et, Dieu merci, les belles œuvres, les grands esprits me passionnent tout comme autrefois.
"Victor Hugo, qui me témoignait une extrême bienveillance, m'a souvent écrit. 11 est inutile de dire que je l'admirais ardemment !
Voici deux des lettres si indulgentes du Maître, adressées à l'auteur de Jadis.
Je possède aussi son portrait, au bas duquel il a mis cette dédicace, suivie de sa signature : « A Alexandre Piedagnel, ex imo corde! »
« Hauteville-House, 17 Octobre 1866.
» J'ai été absent, f arrive et je trouve dans un excellent journal ime belle page sur les Travailleurs de la Mer, et au bas de cette page votre nom. Vous save\ comme j'aime vos vers; je suis heureux de sentir dans un si charmant poète un ami. Vous parle^ de mon livre en homme qui connaît la mer, et vous explique:^ éloquemment mon but : peindre ce double abîme, l'Océan et le cœur humain.
» Je vous remercie, cher poète, avec mon plus cordial serrement de main.
, » Victor Hugo. »
« Paris, II Septembre 1870 » (V Année terrible). « Cher confrère, merci.
» Nous nous touchons par l'esprit et par le cœur, et je sens voire âme vaillante près de la mienne. Vene^ le jour que vous voudre:{, à une heure, et faites-moi passer votre nom. Je suis dans un tourbillon, mais dans ce tourbillon même qui m'emporte oîi Dieu le veut, il m'est doux de sentir ma main pressée par une main comme la vôtre.
» Mes hommages aux pieds de votre digne et charmante femme.
Le 17 Septembre 1880, à Guernesey, nous passions l'aprèsmidi, ma femme et moi, chez Victor Hugo; sa belle-sœur, M™e Chenay, nous y recevait avec la plus gracieuse cordialité.
J'ai crayonné, tout ému, le sonnet suivant, sur la terrasse agreste où l'illustre auteur de la Légende des Siècles a si fréquemment rêvé, en contemplant la mer !