UN NAUFRAGE
Pour l'Album de Giacomelli : Joies et Misères des petits oiseaux.
lEN que d'humeur aventureuse, Dès Avril, songeant au berceau, La jeune fauvette amoureuse Le construisit près d'un ruisseau.
Quel vol fréquent, léger, rapide.
Autour de l'arbre favori, Reflété par l'onde limpide...
Mais, soudain, quel horrible cri !
Le couple, effaré sur sa branche ; Le nid tombé, flottant là-bas...
La mère, au désespoir, se penche :
« O chers petits, ne mourez pas ! »
Tout à l'heure encor tant de joie ; En 'plein azur, tant de chansons !
Le bonheur, à présent, se noie.
Et le deuil est dans les buissons.
Frêle couvée à la dérive, Tu vas périr, sans nul secours !
— Et, sur ce drame de la rive.
Les journaux se tairont toujours.
'ingénieux conteur à qui nous devons les Scènes de la Bohême, le Pays Latin, le Bonhomme Jadis, les Vacances de Camille, et tant d'autres
petits chefs-d'œuvre de grâce et de sentiment vrai,
a été accusé de réalisme.
Voici ce que nous écrivions à ce sujet, dans la
Revue Française, \q. 15 Février 1862^ pour essayer
de le défendre;
Quand l'espoir fuit à tire-d'aile, Notre âme aussitôt s'assombrit, Et c'est le souvenir fidèle Qui la guérit !
Pauvre Mûrger ! lui réaliste ? — lui qui écrivait seulement à ses heures, fouillant avec joie le passé
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pour y retrouver ses plus ardentes, ses meilleures inspirations; évoquant les folles amours, si douces, si charmantes; les chansons joyeuses, les amitiés confiantes, les espérances dorées!... Et pourtant, dans ces souvenirs de la vingtième année, qu'il gardait si précieusement au fond de son cœur, que de tristesses et de secrètes privations ! Combien de longs jours de pluie, en attendant le gai rayon de soleil, — qui venait si rarement! Quelle misère courageusement combattue pied à pied!... Qu'importe! n'avait-il pas la jeunesse! « O la jeunesse! » — s'écriait naguère Jules Janin avec une admirable éloquence, — « la jeunesse! Dans le livre, dans le » drame, dans le rêve, dans le monde, elle peut » remplacer merveilleusement toutes choses. La )) jeunesse, c'est l'espérance en sa fleur, ce sont » toutes les émotions du cœur de l'homme, j'en- » tends toutes les nobles et douces émotions réu- » nies, entassées, florissantes et chantantes pas- » sions d'un jeune cœur. La jeunesse, c'est la » misère folâtre, c'est le frais sommeil, c'est la » santé qui vit de peu; c'est l'amour au hasard qui » bondit comme un jeune lion, ce sont les jolies » filles en robes fanées^ aux dents blanches, aux » mains rouges, au sein qui bat. La jeunesse, c'est « la poésie, éparse çà et là, qui vous accompagne » comme un parfum invisible; elle se joue à votre » chevet, elle s'assied à votre table, elle rit dans
» votre verre à demi plein; c'est elle qui ouvre la » porte aux créanciers avec son air madré et bou- » deur, et qui les paie avec un sourire. Dites-moi » donc^ quand vous faites un livre, si votre héros )) est un jeune homme ! En ce cas, vous êtes sauvé, V mon frère, en ce cas vous allez faire un chef- » d'œuvre! » — Et c'est ce qui arriva, en effet, à l'auteur des Scènes de la Vie de Bohême! Ses héros étaient jeunes, le cœur plein à déborder d'amours printanières, de douces confiances, de robustes illusions! — et cherchez donc, s'il vous plaît, dans ces volumes pimpants et mélancoliques à la fois, dont toutes les pages furent écrites en l'honneur du séduisant Avril, si le réalisme a pu se gHsser quelque part! Pauvre et ravissant poète ! — M. Théophile Gautier a raison : « Les perles de son écrin sont d'anciennes larmes )) gardées. » — Précisément à l'époque où nous sommes, au milieu de l'hiver, par un temps de brouillard, — il s'éteignait, — voilà un an, — sur un lit d'hôpital! (i) « La Bohème n'est pas une ;) institution, » disait-il avec un pâle sourire; • — « c'est une maladie, et j'en meurs!... » Nous allons citer, au hasard, un ou deux frag-
(i) Né à Paris, rue des Trois-Frères, no 5, en Avril 1822, Henry Mûrger y est mort, à la maison Dubois, le 28 Janvier 1861.,
ments de la correspondance privée d'Henry Mùrger (i) — qui mettront à même de Tapprécier
davantage encore :
« Mariette, 21 Mai 1860.
» Ma chère enfant,
» . . . . Il y a là, sur le buisson de la Sablière, une fauvette à tête noire qui chante, qui chante, avec la gaieté d'un jeune poète au bord d'une mansarde. — Sais-tu le secret de sa joie? C'est qu'il fait beau temps et qu'elle a un voisinage amoureux. — Cette fauvette est dans le vrai comme tous les innocents. Je ne puis pas te la mettre sous enveloppe pour qu'elle te porte mes commissions d'amour, — mais tu trouveras quelques brins de l'aubépine qui fleurit sa branche. Adieu, chère mignonne bien-aimée, et au plus tard mercredi. Prends le train de i h. 45. — Tu auras l'avantage de profiter de l'omnibus de Fontainebleau à Marlotte, qui ne coûte que 1 6 sous. — Voilà que je compte à présent. — Qu'est-ce qui m'a appris ? Ce n'est pas la fauvette de tout à l'heure.
» A toi encore et toujours,
» Henry. »
D'une autre lettre, plus ancienne, et écrite en un jour de détresse^ nous transcrirons le post-scriptum.
(i) Extraits de l'Histoire de Mûrier, pour servir à l'histoire de la vraie Bohême, par Trois Buveurs d'eau (MM. A. Lelioux, Léon Noël et Nadar).
Mûrger ayant pris la patte de sa chienne, lui avait fait tracer ces lignes :
» Ma chère maîtresse, il parait que nous allons passer de bien mauvais temps. Mon maître parle de me supprimer la pâtée du matin et veut yne louer à un berger, pour que je gagne de l'argent. Mais comme j'ai la réputation d'aimer les côtelettes, on ne voudra pas de moi pour garder les moutons. — Si vous trouve^ un joli collier avec des diamants, dans les prix de vingt-cinq sous, apporte:{-le'
moi,
y> Je vous embrasse,
» Chienne Mirza. »
14 Mars 1845.
Jusqu'à son dernier jour, Mûrger a vécu de souvenirs. Il avait chanté bien souvent, tandis que de tièdes larmes tremblaient au bord de ses paupières, toutes ces folles insoucieuses, Mimi, Musette, Francine, Camille... si câliiies, au front si blanc, aux lèvres rouges comme des cerises, au petit pied chaussé de mignonnes bottines — achetées pendant les quarts-d'heure de fortune! Il les retrouvait dans ses chères rêveries, avec leur sourire d'enfant gâté, leurs yeux pétillants de malice, leurs cheveux dénoués... Puis il entendait vaguement, à son oreille charmée, le bruit des gais refrains, des causeries à voix basse, la main dans
la main; et les bons rires sonores, et les longs baisers, sous les lilas en Mai; — devant les tisons en Décembre, — quand on faisait du feu par hasard!... Ces doux songes le consolaient des déceptions, des souffrances de la vie réelle, de la vie de chaque jour, qui, pour lui, fut courte et amère ! Mais le poète voyait tout ce beau cortège de la jeunesse à travers un prisme enchanteur! Une boucle blonde ou brune, une rose sèche, un bouquet fané, un billet — sans orthographe, — froissé, et déjà jauni; — lu deux cents fois peutêtre!... C'étaient pour Mûrger autant de trésors. 11 n'en posséda jamais d'autres!... Est-ce donc là le réalisme?...