‹ JadisChapitre 35 sur 64 · LE PARC · texte numérisé non relu

LE PARC

I j E château Louis Treize est tapissé de lierre; La lèpre des ans ronge et jaunit son perron A double rampe svelte, en dentelle de pierre, Où le lézard sommeille, où court le liseron.

Les murs tout crevassés, les fenêtres sans vitres, La toiture arrachée à demi par les vents. Montrent sinistrement le vain éclat des titres, Et que l'homme bâtit sur des sables mouvants.

De joncs, de roseaux secs et de bourbe remplie, L'ancienne pièce d'eau longe le parc obscur; Chaque allée, à présent, par la ronce envahie, Parait ne vouloir plus de rayons ni d'azur.

L'érable, le tilleul et l'orme séculaires S'entre-croisent partout ; les hauts buis sont frangés D'amples toisons de mousse; et d'humbles capillaires Avoisinent l'ortie, en ces lieux si changés!

Sous les pieds du rêveur craquent les feuilles sèches Des froids hivers passés ; le sol est obstrué Par un amas d'humus. Devant de larges brèches. Le lapin broute et joue, au calme habitué.

Squelettes désolés, noirs, tordus par la bise.

Des arbres morts debout, près des vieux bancs verdis,

Ont abrité naguère Aminte ou Cydalise,

Et ces bosquets étaient autant de paradis.

Que d'aimables discours, de madrigaux faciles ; Combien de gais propos, de serments oubliés. De chansons, de baisers, de doux récits futiles. De silences divins, de regards épiés !

Dès Taube, on parcourait les vastes avenues : Le soleil caressait maint couple gracieux, Et l'Amour, assiégeant le cœur des ingénues, Favorisait souvent les plus audacieux.

Le rossignol caché, le soir, dans la charmille, Mêlait sa voix si pure aux aveux enivrants ; Et d'exquises odeurs de muguet, de jonquille, Montaient comme un encens, vers les beaux conquérants

Mars, Pomone, Vénus, tous les dieux et déesses, De leurs blancs piédestaux souriaient à ces jeux, Se moquant des barbons, protégeant les duchesses Vives, tendres; l'œil fier, teint rose et sein neigeux.

On s'égarait parfois dans le frais labyrinthe Dont les étroits sentiers s'effacent aujourd'hui; Nul de ces jolis pieds n'a laissé son empreinte : Les rêves, les amants, hélas! tout s'est enfui!

Au centre du jardin s'élève une statue Qu'un grand maître sculpta : le dieu semble animé. C'est Éros, sans carquois, et sa flèche abattue Gît à côté de l'arc. — Le Temps l'a désarmé.

Page 1