‹ Jadis et aujourd'hui (volume 2)Chapitre 4 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

entrée solennelle, pendant que la reine se rendait dans une maison du faubourg préparée pour sa réception : par ordre du roi, Lamothe s'était joint à son cortège.

François, précédé par deux cents gentilshommes de sa maison, entra par la porte du Bannier; il était vêtu en velours noir, et portait en sautoir l'Ordre de Saint- Michel ; il montait un étalon d'Espagne noir, dont la couverture de même couleur était parsemée de fleurs-de-lys d'argent. Ces fleurs, et la plume blanche de sa toque, contrastaient singulièrement avec tout le reste de son lugubre costume.

Quatre capitaines des compagnies d'Orléans portaient au-dessus de lui un dais de drap d'or, sur lequel étaient brodées les armes de la ville. Les cardinaux de Bourbon et de Lorraine suivaient sur des mules; venaient ensuite les frères du roi,

les ducs d'Orléans et d'Anjou, accompagnés du duc de Guise et du prince de la Roche-sur- Yon; puis les maréchaux de Saint- André et de Brissac» les chevaliers de l'Ordre de Saint-Michel, les grands dignitaires; enfin Richelieu-Duplessis à la tête de ses arquebusiers. En quittant le faubourg pour arriver dans la ville, le roi plongea un regard sombre et sévère dans la profonde solitude qui s'ouvrait devant lui. Personne dans les rues, toutes les portes , toutes les fenêtres fermées Alors se tournant vers le duc de

Guise: ■— Tout est-il donc mort dans Orléans ? je ne vois que des soldats, et pas un seul bourgeois. Le cœur d'aucun Français ne parlera donc à l'approche de son roi!

— J'en doute, répondit le duc avec un

sourire fardoniquc ; ces hérétiques sont entêtés , ils ont le cœur dur.

— Et Jérôme Grosîot leur en donne l'exemple, ajouta le roi.

— Sire ! ce Grosîot était un brave soldat, reprit vivement le duc ; c'est à Metz que j'appris à le connaître ; il fut un de mes meilleurs ofîiciers

— Tout ce qui vient de Metz, mon cher oncle , est chez vous en bonne odeur, répondit le roi d'un ton railleur.

— J'espère chez vous aussi, sire, répliqua le duc ; et son regard étincelait , car si à cette époque François de Guise n'avait pas sauvé ce boulevard du royaume, qui sait si aujourd'hui sa majesté aurait pu faire cette plaisanterie à son oncle !

La rougeur monta au visage du jeune monarque; cette réponse hardie lui avait

fortement déplu ; mais il n'osa cependant pas le l'aire sentir au duc.

Arrivé au pied de ia croix rouge , le roi descendit de cheval, et se découvrit pour dire un Ave Maria. C'était un bien triste spectacle que de voir ce jeune vieillard couronné, entouré de soldats, adresser au ciel sa fervente prière. Ce visage d'une pâleur livide, ce regard terne, incertain, qui lançait encore par intervalles de faibles éclairs, comme une lampe prête à s'éteindre faute d'aliment. Ce costume funèbre sur ce corps si frêle, c'était l'image de la mort qui , en haine delà vie, s'avance à pas lents, et exerce sourdement ses affreux ravages.

En remontant à cheval, il fit signe à Lamolhe d'approcher. — Quelle désolante solitude! lui dit-il; c'est un cimetière sur lequel je marche ; je ne vois même

ni femmes, ni enfans, personne qui vienne dire à son roi : Soyez le bienvenu,

— Sire ! lui répondit Lamothe, les bourgeois d'Orléans, ont toujours eu pour habitude de ne se présenter devant leur roi, que revêtus de leurs armes; seuls, ils lui servaient de gardes dans l'enceinte de leurs murs.

— Eh ! ne viens-je pas de les voir couverts de leurs armures...

— Des armes d'emprunt; depuis que Cyprien les a désarmés , ils se tiennent honteux et humiliés, cachés dans leurs maisons, attristés de voir leur roi gardé par des soldats mercenaires, et des étrangers...

— C'est de la morgue, dit François.

— Non, sire, c'est l'indignation que tout

bon et loyal Français éprouve lorsque l'on

veut le séparer et l'éloigner de son souverain.

Le roi en lançant un regard courroucé au prévôt indiscret, donna une si forte secousse à son cheval, que l'animal effrayé broncha ; un cavalier de la suite vint au secours du faible écuyer, qui n'aurait pas eu la force de relever sa monture. — Voilà qui est de mauvais augure, se disait-on, tout bas, autour de lui. On était arrivé devant la cathédrale. — L'archevêque Monillier , avec son nombreux clergé , attendait Sa Majesté, pour lui présenter l'eau bénite, puis après l'avoir conduite à sa place, dans le chœur, il commença le service divin.

Cependant, l'intrépide bailli attendait le monarque à la porte de sa maison, et, s'inclinant profondément devant lui :

— Puisque j'ai dit-il, l'honneur de rece-

voir mon souverain chez moi, il était de mon devoir d'y venir prendre ses ordres.

Le roi passa sans répondre, mais se retournant tout-à-coup, au haut de l'escalier.

— Bailli, dit-il, puisqu'il vous a plu de me faire préparer un logement si agréable, je dois pourvoir au vôtre; je vais m'en occuper. Le rire hideux qui accompagnait ces paroles si peu royales, en était le commentaire.

Le cardinal de Lorraine, suivit seul le roi dans son appartement.

Dans l'après-dîner du même jour, la reine fit également sou entrée solennelle; mais le bailli ne vint pas lui présenter les

clefs de la ville; le roi l'avait expressément défendu.

La jeune reine Marie, en robe de satin blanc, sur laquelle se drapait un manteau cramoisi, portait une toque de la même couleur; elle montait une jeune haquenée, d'une blancheur éclatante. Sa belle chevelure se bouclait avec grâce autour de sa haute collerette de dentelles,'qui préservait un col d'albâtre des rayons du soleil. Son regard affable et doux, cherchait partout un être vivant, auquel elle put sourire; elle n'en trouva aucun. Toujours le même silence, la même solitude... Alors, son cœur se resserra, tourmenté par de sinistres pressentimens. Un profond soupir souleva sa poitrine et ses yeux se fixèrent en terre.

La reine-mère chevauchait à ses côtés, montée sur un superbe coursier arabe,

qu elle maniait avec grâce et habilité; elle eût sans doute préféré manier de la sorte les rênes de l'État; mais le cardinal de Lorraine les tenait d'une main si ferme qu'il n'était pas probable qu'elle parvint jamais à les lui arracher. Lorsqu'elle passa devant la maison de Michel Sevin,le beaupère de Groslot, celui-ci s'approcha, mais avec précaution, de la fenêtre; cependant, Catherine dût l'avoir remarqué, car elle éleva vers cette fenêtre un regard de bienveillance. — Dans quel temps vivonsnous, grand Dieu ! s'écria le bailli, est-ce là l'entrée d'une reine de France dans Orléans! Est-ce encore là cette même ville devant laquelle vint échouer toute la puissance de l'Angleterre!... Elle est devenue le cimetière des Guises... O ma patrie te voilà donc la proie du Lorrain... de l'étranger!... La voluptueuse Italie

nous a imposé une seconde Messalinc, et c'est en vain qu'un ange est descendu vers toi, des nues giacéos de l'Ecosse... O ma patrie, réveille-îoi l...

Lamolhe se précipite en cet instant dans la chambre: — Sauvez! s'écriet-il, sauvez tout ce qui est encore en votre pouvoir... Donnez-moi la clef de votre cabinet, afin que je puisse y en faire disparaître tous les papiers qui pourraient vous nuire ; dans une heure il n'en sera plus temps... Vous allez être arrêté!...

— Je m'y attendais, dit Groslot en remettant à Lamothe la clef qu'il lui demandait.

Lamothe disparut aussitôt, sans avoir même jeté un regard sur la pauvre Anna, qui était tombée sans connaissance aux pieds de sa mère. ~ Jacobine, ruisselant

en larmes, tenait son époux élroitement embrassé.

— Calme-toi, ma Jacobine, dit Groslot, les souverains de la terre sont commenous dans la main de Dieu; mets en lui toute ta confiance. Ici-bas, je te laisse un appui solide, un loyal protecteur.

— Et qui pourrait jamais te remplacer près de moi?

— Lamotlie sera ton fils.... et le frère d*Anna.

— Lui! lui! l'ennemi de notre croyance.

— Ce n'est pas la croyance de l'homme, c'est son cœur qu'il faut juger. Lamothea mon estime , il aime Anna.

— Hélas! je ne le sais que trop.

En parlant ainsi elle aidait sa fille à se relever. — Martigny entra en ce moment à la tcte d'une troupe d'hommes armés — De par le Roi, je vous arrête, dit-il. Se

tournant vers le sieur de Serigny qui l'accompagnait -s- Exécutez les ordres de Sa Majesté , faites dans la maison les recherches les plus exactes de ses papiers, surtout parmi ceux qui ont quelque rapport avec la conjuration d'Amboise et le prince de Condé.

— Donnez-moi la clef de votre cabinet, dit Serigny à Groslot.

— Il est resté ouvert, répondit Groslot justement alarmé pour Lamothe. — Puis, après avoir embrassé sa femme et sa fille, il suivit Martigny à la tour.

Cependant Lamothe avait fait diligence; chargé de tous les papiers du bailli, il était sorti de sa maison avant l'arrivée de Serigny; rentré chez lui, il livra aux flammes tout ce qui aurait pu compromettre le père d'Anna.

Le roi, les deux reines et leur suite

étaient rassemblés sur le balcon de la maison Groslot; le jeune monarque avait les yeux incessamment fixés sur la maison du prévôt, qui s'élevait par-dessus toutes les autres et formait l'angle de la place de l'Etappe. Sa tête reposait dans sa main droite , il rêvait profondément. La reine Marie, debout devant lui, posait ses doigts caressans sur le front de son débile époux et rangeait en boucles symétriques sa mince chevelure; elle le regardait d'un œil de compassion, et de tristes idées soulevaient sa poitrine.

Catherine de Médicis , assise à l'autre extrémité, contemplait ce couple royal, et un sourire indéfinissable errait sur ses lèvres; derrière elle se tenaient ses dames, Isabelle de Limeuil et Jacqueline de Rouet elle causait à voix basse avec le chancelier de l'Hôpital.

Le duc de Guise s'était arrêté sous le seuil de la porte vitrée, suivant des yeux son père, le cardinal et le maréchal de Brénac qui se promenaient dans le salon; leur conversation était très-animée , mais le duc ne put saisir aucune de leurs paroles.

Ce demi-silence fut lout-à-coup interrompu ; Un cavalier venait de déboucher du côlé de l'église Sainte-Croix, il arrivait au galop, son cheval était en nage. — C'était le chevalier de Thermes — Arrivé devant le balcon, il sauta en bas de son cheval et s'inclina devant le roi ; le cardinal était déjà descendu à sa rencontre

L'attente était générale , il s'agissait d'apprendre si le prince de Condé se rendrait à l'invitation du roi, ou si la conduite mprudente de Montpezac, qui osa lui interdire l'entrée de Poitiers , lui avait ou-

vert les yeux et décidé à retourner dans la Guianne. La pâle figure du roi s'était légèrement colorée, ses yeux ctincelaient comme ceux d'un jeune tigre prêt à s'élancer sur sa proie; Marie l'observait avec inquiétude ; Catherine maîtrisait avec peine son impatience; le duc de Guise souriait en la regardant — il eut préféré , sans doute, loyalement entrer en lice avec son rival , au lieu de l'attirer dans le piège d'une manière aussi perfide — de Catherine son regard s'était porté sur Isabelle de Limeuil qui pouvait se soutenir à peine quoiqu'appuyée sur le fauteuil de la reine

— Marie en avait également fait l'observation. — Seriez-vous indisposée? lui demanda-t-elle de ce ton de bonté qui lui était naturel. — Non madame , réponditelle, mais déjà ses genoux fléchissaient.

— // arrive ! s'écria le cardinal en entrant.

— Isabelle était tombée sans connaissance derrière le fauteuil de la reine. — Le roi lui passa presque sur le corps en se précipitant dans son cabinet, suivi du cardinal dont la figure était rayonnante. — Isabelle fut emportée par ses compagnes.

François de Guise était demeuré spectateur impassible de cette scène rapide ; il avait même l'air de n'y prendre aucun intérêt, mais l'œil italien et perçant de Catherine était resté cloué sur lui.

On n'était pas plus tranquille dans la maisonde Michel Sevin que dans la royale demeure. Lamothe s'efforçait en vain d'offrir à la mère et à la fille des motils de consolation , le malheur les avait rappro-

chés — les pieui's d'Anna avaient ouvert un cœur que le fanatisme religieux tenait jusqu'ici fermé. — Fidèle aux principes qui, dès la plus tendre enfance , lui furent inculqués par son oncle, l'abbé de Saint- Pierre, LamotKe avait combattu avec obstination le penchant qui l'entraînait vers Anna ; souvent vaincu dans ses combats intérieurs, ses défaites augmentaient encore en lui la haine qu'il portait aux disciples àe Calvin, mais depuis quelques temps ses prières n'étaient déjà plus aussi ferventes. Lorsque, prosterné aux pieds de l'image de la mère de Dieu , il la suppliait de lui prêter sa divine assistance , c'était l'image d'Anna qu'il voyait, d'Anna assise sur le balcon de la maison paternelle, ayant l'enfant d'une voisine sur ses genoux et lui prodiguant de douces caresses.... Un jour, qu'entièrement découragé

par celte îulte inutile, il allait soi tir du saint lieu , ses regards se portèrent par hasard sur un confessionnal , il y reconnut le dominicain Joseph , un ancien ami de son oncle — un mouvement involontaire , qu'il prit pour une divine inspiralion , le précipita à ses pieds — et dans le désespoir d'une âme alarmée , il lui fit sa confidence tout entière.

Le dominicain l'avait écouté avec calme. Lorsqu'il eut cessé de parler. — Mon fils, lui dit-il, cetie Anna Groslot, qui s'est montrée à tes regards fascinés sous des formes angéliques, est une fille de l'enfer. Elle arrive de la Rochelle, où elle a été, à l'exemple de son père, abjurer la foi de ses ancêtres ; je té le répète, l'esprit tentateur a fasciné tes yeux ; il médite ton éternelle damnation. Lamothe avait écoulé en frémissant les paroles du

moine confesseur, et il sortit de l'église plus découragé encore qu'il y était entré. En repassant sur la place de l'Étappe pour rentrer chez lui, ses yeux se levèrent machinalement vers le fatal balcon, Anna s'y tenait appuyée; elle repondit par un sourire gracieux au salut qu'il ne put se dispenser de lui adresser. Ce sourire fut comme un second coup de poignard enfermé dans une plaie encore saignante. Depuis ce jour, l'image d'Anna ne sortit plus ni de sa pensée, ni de son cœur ; il voyait Anna dans la maison de son père, avec lequel ses fonctions le mettaient en rapport fréquens; ses yeux parlèrent malgré lui; ils avaient été compris. Mais jamais encore , et il était lier de son courage, sa bouche n'avait prononcé le mot d'amour. Il le fut dans ce moment de terreur et il'angoisses où la

pauvre enfant, fondant en larmes, suppliait le seul protecteur qui lui restait au monde, de ne pas l'abandonner... A ces douces paroles qu'étouffaient les sanglots de la jeune fille tremblante, éperdue, le fanatisme religieux avait cédé à la voix de nature; Anna était si belle, si touchante dans sa profonde douleur!.... Lamothe tomba à ses pieds , lui fit l'aveu d'une passion vainement combattue , et la naïve enfant, les yeux brillans de joie à travers les larmes qui ne cessaient de couler, n'hésita pas à lui apprendre que son jeune cœur le payait du plus tendre retour. Le serment d'une fidélité à toute épreuve fut prononcé ; Lamothe retourna chez lui dans l'ivresse de son bonheur, et la première personne qui s'offrit à ses regards fut... le père Joseph^..

— C'est votre oncle, le vénérable abbé

de Saint-Pierre qui m'envoie pour vous dire que l'on n'a pas cessé d'avoir l'œil sur vous , que l'on a épié toutes vos démarches, et que l'on a vu qu'il était temps enfin de vous arracher, malgré vousmême, au piège que cette hérétique maudite, cette artificieuse Anna tendait à votre crédulité.

— Mon révérend père, s'écrie Lamothe incapable de se contenir, ménagez vos expressions si vous voulez que je vous écoute plus long-temps...

Le moine sentit qu'il fallait prendre un détour pour arriver à son but, et sans se décontenancer, changeant aussitôt de conversation : — Ceci n'était dit qu'en passant, car j'ai à vous entretenir de choses plus importantes : je sors de chez le cardinal de Lorraine, où j'ai appris certaines particularités dont il est bon que

vous soyez instruit d'avance pour vous servir de guide. Mais vous êtes depuis quelques semaines devenu tellement étranger à nos plus chers intérêts, que je ne sais si je puis, sans commettre une imprudence, vous confier des secrets de cette nature...

— Si ces secrets me concernent, gardez-les, je n'aime pas à lire d'avance dans

les livres du Destin S'ils intéressent

d'autres personnes auxquelles je puis être utile

— Ils concernent Jérôme Groslot ! répondit le dominicain en regardant fixement son interlocuteur.

— Notre bailli ! la ville d'Orléans , et par conséquent son prévôt, sont dans l'obligation de prendre fait et cause pour lui. Parlez donc, je vous écoute

~ Soins inutiles, répondit le moine en traînant ses paroles; cet homme est perdu

sans ressource, le roi veut sa mort... Il sera la première victime d'un auto-da-fé qui purgera notre atmosphère...

— Et s'il retournait à la foi de ses pères? S'il abjurait ses erreurs?

— N'importe, il faut qu'il meure pour la plus grande gloire de notre sainte religion.

— Qu'il meure !

— Oui , et pour le salut d'un plus grand nombre, ajouta le révérend en souriant avec componction; mais, à propos, j'allais presque oublier l'essentiel, son éminence m'a chargé de vous prier de mettre momentanément votre maison à sa disposition pour le service du roi.

— Ma maison ?

— Oui, mon fils, toute votre maison !

Son isolement la rend propre à l'usage que l'on veut en faire, c'est une petite for-

teresse qui, en cas d'émeute, offrirait des moyens de défense...

— Vous parlez comme si vous étiez le sire de Cyprière, répondit Lamothe, qui, pénétrant les secrètes intentions de son éminence, avait tout-à-coup recouvré sa présence d'esprit et son sang-fi'oid...

— Hésiteriez- vous ?

— Loin de là, quelque soit l'usage que Sa Majesté prétende faire de ma maison, vous pouvez assurer son éminence, que ma personne, ainsi que tout ce que je possède est entièrement à son service..

— Bien, mon fils, je ne manquerai pas de répéter, mot pour mot à son éminence, ce que vous venez de me dire, je lui ferai connaître voire dévouement à notre bon roi, à qui Dieu veuille accorder encore de longues années, et, si le ciel vous donne la force de séparer pour toujours votre

cause de celle des hérétiques, je puis vous prédire que vous serez appelé à de grandes choses... Au revoir !

Lamollie venait de faire une découverte dont il se promit bien de tirer un bon parti.

Catherine de Médicis, assise h la tête du lit d'Isabelle de Limeuil, lui disait: — Mon enfant! je connais, tu le sais, ta liaison avec le prince de Condé, et je n'y ai porté aucun obstacle, — Isabelle baisa

la main de la reine. — Les faiblesses de noire triste hunnianité ne me sont point étrangères, et j'en ai compassion, je ne dissimule pas que je vois avec un secret plaisir nos grands seigneurs donner à ma cour la préférence sur celle de Marie, mais je dois recommander de la prudence, exiger le mystère. Il y a des choses que je ne vois que lorsque je suis forcée de les voir, tu me comprends!... — Isabelle imprima pour la seconde fois ses lèvres sur la main de la souveraine. — Hier, tu t'es compromise, il faut, mon enfant, avoir plus d'empire sur soi-même... Le duc t'observait... A ce nom, je vois tout ton corps frissonner... Isabelle! ne me déguises rien, parle-moi franchement.. Eh!

quoi, lorsque je t'interroge, tu gardes le silence!... tu hésites de me répondre...

Votre confiance, mademoiselle, doit répondre à la mienne !...

La confidence que l'imprudente avait à faire était délicate, il fallait avouer que par coquetterie, et flattée de la préférence que le duc de Guise, l'oncle du roi, lui donnait publiquement sur toutes ses rivales, elle avait feint des sentiraens que son cœur ignorait, que ce cœur n'avait parlé que lorsque le beau Condé s'était offert pour la première fois à ses regards dans le château de Fontainebleau.

— Malheureuse! s'écria la reine, te jouer ainsi du duc ! Tu ne îe connais donc pas?

— Condé, poursuivit Isabelle, et elle s'échauffait en parlant, se présenta devant son roi, entouré de ses plus mortels ennemis... déjà son courage, sa noble assurance m'avaient inspiré pour lui le plus vif

intérêt... mais combien cet intérêt devint plus puissant, lorsque je le vis jeter son gant aux pieds du trône , appelant en combat singulier quiconque oserait l'accuser d'avoir pris la moindre part à la conspiration d'Amboise... fut-ce l'effet du hasard, ou mon destin le voulait- il ainsi, ce fut en ce moment que nos yeux se rencontrèrent; lorsqu'on l'emmena pour le mener en prison, ils se rencontrèrent encore... c*est en ce moment aussi que mon amour prit naissance..... Condé sortit de prison... Le duc, les yeux de la jalousie sont si perçants !.. le duc ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait un rival préféré , et depuis ce jour il ne m'a plus adressé la parole.

— Déjà rivaux d'ambition, s'écria la reine, et pour surcroît de malheur, maintenant rivaux d'amour... Isabelle! c'est toi qui auras perdu le prince de Gondé!....

A ces mots, Isabelle s'élança de son lit, et tombant aux pieds de la reine, embrassant ses genoux, elle s'écria : — 0 ma noble bienfaitrice ! ô ma mère ! sauvez, sauvez le prince!. .et que tous les dangers qui le menacent retombent sur moi!..

Elle était encore aux pieds de Catherine qui, vivement émue, et ne sachant à quel parti s'arrêter, cherchait par de douces paroles à calmer cette violente agitation , lorsque la porte s'ouvrit. C'était la duchesse de Montpensier... tandis que mademoiselle de Limeuil, confuse, interdite, jetait sur elle et s'enveloppait de son manteau, la reine était allée au-devant de la duchesse : Nous avons ici, lui dît-elle, une malade, bien malade!., viendrais-tu lui offrir des consolations? Que dit-on du prince?

— Je reçois à l'instant une lettre de l'ar- II. ^

chevèque de Vienne, répondit la duchesse à l'oreille de la reine ^ elle n'est pas faite pour la guérir du mal qui la tourmente.... Catherine, après avoir baisé au front sa protégée, alla avec la duchesse se renfermer dans son cabinet.

YI

Cependant, Ajitoine de Navarre et le prince de Gondé s'approchaient d'Orléans. Déjà ils avaient congédié les huit cents gentilshommes qui étaient venus les rejoindre sous les murs de Poitiers, n'at-

tendant qu'un ordre de leurs chefs, pour lesmettreà la tête d'une armée de dix mille hommes, au moins. — Mais ces deux princes, plein du sentiment de leur innocence, se confiant aveuglément à la parole du roi, sourds aux avertissemens qui leur arrivaient de toutes parts, marchaient gaîment au-devant de leur destinée.

Déjà aux portes d'Orléans, ils pouvaient pressentir la réception qu'on leur réservait. — Le cardinal de Bourbon, et le princede la Roche-sur-Yon , furent les seuls, qui, par ordre du roi, allèrent à leur rencontre jusqu'à l'entrée du faubourg.

L'aspect des arbalétriers, placés sur deux rangs, derrière lesquels circulaient quelques bourgeois mornes et silencieux, leur fit enfin ouvrir les yeux. — Du courage, mon cousin, dit Condé au roi de Navarre, il ne nous verront pas plier devant

les Guises, le sang de Saint-Louis qui circule dans nos veines, ne supportera pas cette humiliation. — Lorsqu'ils passèrent sur le pont de la Loire, où les arquebusiers de Javannes, étaient rangés en bataille, un des soldats pris de vin, se mit à crier: Aux fagots les Calvinistes! — Le prince poussa son cheval sur lui. L'ivrogne tomba à genoux. Le prince, en souriant, le montra du doigt à Javannes et continua son chemin. Il contempla en passant le monument érigé par Charles Vil à la Pucelle; et lui aussi marchait peut-être vers l'échafaud, pour avoir voulu délivrer la France d'une domination odieuse !...

— En avant! s'écria une voix qui partait du centre d'une troupe de soldats; en avant donc! il y a déjà assez long- temps, que pour ces cliiens d' helvétiques, nons sommes ici à nous morfondi-e!

Le roi de Navarre était outré, mais Gondé donna on riant des éperons à son palefroy. — Dans la rue Royale, sur la place du Marlroy, partout ils virent les troupes animées du môme esprit.

Aux portes de la demeure royale, le roi de Navarre exigea, en sa qualité de prince du sang.qu ellr-^ lui fussent ouvertes pour entrera cheval dans lacour.— Le commandant du poste s'y opposa,el le roi, ainsi que le prince, sévirent contraints de descendre de cheval dans la rue, et d'entrer à pied.

François 11, entouré de sa cour, lit aux Bourbons un accueil plein d'une froide dignité. — 11 embrassa le roi de Navarre, et tourna le dos au prince de Condé.— Les Guises restèrent à leurs places. — Les princes suivirent ensuite le roi chez la reine-mère. — Les Guises ne sortirent pas du salon de réception. — La reine se

montra affable et bienveillante, mais son air triste et peiné annonçait l'orage qu'elle prévoyait. — En effet, avant qu'elle ait eu 4e temps de prendre la parole pour répondre au roi de Navarre. — Son fils, s'adressant au prince de Condé, lui fit les reproches les plus sangians, l'accusa d'avoir fomenté la Conjuration d'Araboise, aspiré au trône, et attenté à ses jours.

Condé abaissait en souriant un regard de compassion sur son pauvre cousin, qui venait d'épuiser le peu de force qui lui restait dans cette sortie absurde, dictée par le cardinal. Enfin, il lui répondit: — Ma présence ici devrait suffisamment convaincre Votre Majesté, de mon entière innocence. Si j'étais coupable, mes nombreux ennemis qui se taisent se seraient déjà empressés d'élever la voix.

— Le tribunal que je vais convoquer

prononcera, répondit le roi, et il se hâta de sortir. — Les princes prirent aussitôt congé de la reine^mère. ~ A la porte de son appartement, deux capitaines de la garde royale, Messieurs de Mailly et de Brézé, demandèrent au prince son épée au nom du roi. ■ — Il la leur remit, et se laissa conduire dans la maison de Lamothe, transformée en prison d'Etal; Groslot venait également d'y être conduit. — Des barreaux de fer avaient été également placés à toutes les fenêtres, les portes inutiles murées, et sur la plate-forme, on avait mis en batterie des petites piècesdecanons qui enfilaient toutes les rues aboutissantes sur la place de l'Etappe. — Le capitaine Gohaz, l'âme damnée du cardinal, commandait le fort détachement commis à la garde des prisonniers.

L'arrestation du prkice de Gondé, celle du bailli d'Orléans, qui jouissait de l'estime générale , mit toute la France en émoi. L'amiral Coligny, lui-même, toujours si prudent, si réservé, fit, sous main, enten-

dre aux chefs du parti qu'il s'agissait ici de vaincre ou de périr, et qu'il fallait sans retard voler au secours du prince. Les plus sages remontrances, le tableau hideux d'une guerre civile inévitable, ne fit aucun effet sur l'esprit malade du débile monarque, la perte de Gondé et de ses adhérens avait été résolue; ainsi le voulaient les Guises; ayant cependant toujours grand soin d'en rejeter tout l'odieux sur le roi lui-même. On envoya un moine pour dire la messe dans la chambre du prince, qui le fit sortir en disant: Je ne suis pas ici pour entendre votre messe, mais pour prouver mon innocence. — Le sir de l'Aubépine, détaché péir les Guises, lui proposa un rapprochement avec eux.* — // n'y a, répondit le prince, de meilleur moyen

* Historique.

d'appotntemeni qu'avec la pointe de la lance.

— En vain il récusa le tribunal convoqué pour le juger, ne devant, en sa qualité de prince du sang, comparaître que devant ses pairs; il fut décidé que l'on passerait outre. — Sa perte était arrêtée, à plus forte raison celle du vénérable bailli. — Aux vives et pressantes représentations de Lamolhe. — Le cardinal opposa un passage de la Bible ; Il vaut bien mieux perdi^e un membre que le corps en entier. — L'audience demandée au roi par le prévôt lui fut refusée. — 11 avait proposé à Anna, comme le seul moyen de sauver son père, de faire abjuration et d'aller à la messe.

— Jamais! — Mais enfin, pourrez-vous voir de sang-froid, voire père monter sur l'échafaud ! — Je vais à l'instant faire la démarche que le ciel m'a inspiré. Au revoir, Lamolhe... rassurez ma mère. — Où

voulez^vous donc ailer? — Là où moii devoir m'appelle et où vous ne pouvez m 'accompagner. — Elle lui tendit la main, et sortit.

Anna s'introduisit sans peine dans la maison paternelle dont elle connaissait tous les détours; ses pas se dirigèrent vers l'appartement de la jeune reine. En passant devant sa chambre, les sons d'une guitare qui accompagnait un chant plaintif et lent frappèrent ses oreilles ; elle ouvrit doucement et resta sous le seuil de la porte, les yeux fixés sur une jeune dame qui, assise à la même place qu'elle avait coutume d'occuper, se leva aussitôt, en lui demandant d'un ton de reproche mitigé par une douce inflexion de sa voix ; -— Comment elle osait se permettre d'entrer ainsi chez elle sans se faire annoncer?

— Pardon, répondit Anna en inclinant

la tête; mais il n'y a que quelques jours, et celte chambre était encore la mienne. Je suis Anna Groslot !

— Vous ! pauvre fille ! Et que venezvous chercher ici?

— Une protectrice , une âme bonne et bienfaisante qui compatisse à mes maux.

Et souriant à travers les larmes qu'elle ne put retenir : — En vous regardant , noble dame, je crois avoir trouvé ce que je cherchais...

— Vous ne vous trompez pas. Oui., je compatis bien sincèrement à vos afflictions... Mais ma protection n'est malheureusement pas de bien grande importance... Je suis Isabelle de Limeuil...

— Dame de la reine-mère ?

— Oui!

— C'est donc ma bonne étoile qui ma conduit; car, si ce que Ion m'a dit est

vrai, je trouverai chez vous, noble dame, ce que je viens chercher ici, appui et protection.

— Et que vous a-t-on dit?

— Vous n'êtes point opposée au parti du prince de Condé ? — Mon père, zélé partisan du prince, est prisonnier dans cette maison. — Elle désignait celle du prévôt — Ah ! mon Dieu ! n'est-ce pas lui que je vois derrière les barreaux de cette fenêtre du premier?... Il a les yeux fixés sur nous !... Mon père î

— Chut! ce n'est pas lui c'est le

prince !

•— Que vous êtes heureuse, madame' Vous le voyez, vous?... Moi, je ne puis voir mon père.

Cette naïve exclamation rapprocha en un instant deux cœurs de jeunes filles , faites pour s'aimer et s'entendre ; leurs

vœux, leurs craintes étaient les mêmes; la même prison renfermait ee qu'ils avaient de plus cher au monde.

— Je n'ai aucun crédit près de la reine Marie, reprit Isabelle; j'ai même lieu de croire qu'elle a de 1 eloignement pour moi, malgré tous mes efforts pour gagner sa bienveillance. Mais Catherine m'aime; je puis même la nommer ma seconde mère ; c'est près d'elle que je veux vous conduire.

— Près d'elle ! Oh I non ! je ne saurais m'en approcher avec confiance.

— Vous aussi partagez la commune prévention?... Détrompez-vous, Catherine n'est pas la méchante femme t^lle qu'on la dépeint. — Et baissant le ton : — Elle aime les Bourbons... Je vais aller la trouver; si elle vous accorde l'audience que je lui demanderai , ce sera un grand pas de

fait. Je ne doute même plus alors de voir tomber les fers de votre père...

— Pardon , si je ne me livre pas à un aussi consolant espoir... Mais si tel est son pouvoir, pourquoi ne l'emploie-t-elle pas en faveur du prince de Gondé ?

— La haine que le roi lui porte est trop profonde , trop envenimée ; il le craint , c'est vous dire que cette haine ne saurait s'éteindre — D'ailleurs les Guise ont besoin de le perdre... Il n'en est point ainsi de votre père; à la sollicitation de la reinemère , le cardinal pourra , par politique , se relâcher de sa rigueur... Attendez-moi, je reviens à l'instant.

Isabelle fut en effet de retour îe moment d'après. — Suivez-moi , dit-elle en prenant la tremblante Anna par la main, la reine consent à vous recevoir , prenez

courage et surlout ne vous laissez pas intimider.

Le baron de Chaumont les introduisit dans le cabinet de la reine. Catherine était assise sur une espèce de trùne, elle portait une robe de velours vert , une toque de la même couleur surmontée de trois plumes blanches. — Son perroqut ef'avori était perché sur sa main gauche , elle le caressait de Vautre. — La duchesse de Montpensier et la dame de Grussol occupaient des tabourets à ses pieds.

Anna, à un signe que lui fit la reine, vint tomber à ses pieds en disant : — Que votre majesté daigne prendre pitié de mon père. — Elle avait jeté son visage dans ses deux mains , ses sanglots l'étouffaient. — La reine lui dit à plusieurs reprises de se lever, elle n'entendait rien , mais pressant les genoux de Catherine , le seul mot de

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