II
pitié! pitié! sortait par intervalle de sa bouche. II falkit que la danie de Grussol et Isabelle vinssent soulever la pauvre enfant qui avait à peine la force de se soutenir,
La reine examina alors avec plus d'attention la fille de Groslot — un sourire de satisfaction apprit à la duchesse de Montpensicr qu'elle lui plaisait ; puis, d'un ton plus doux -«- Parlez, mon enfant, expliquez-vous, en quoi puis-je vous être utile?
Anna avait recouvré sa présence d'esprit-; tout ce que la tendresse filiale peut inspirer de plus touchant, de plus pénétrantcouîade ses lèvres. — Son ame s'exaltait en parlant, cette éloquence du cœur était entraînante. ~ Elle vanta le dévouement de son père pour son roi, parla des nombreuses blessures qu'il avait reçues
sur le champ de bataille , toujours pour la bonne cause; traça un tableau fidèle et animé de ia vie paisible qu'il menait au sein de sa famille, sans prendre part aucune aux intrigues de la courel aux menées des factions.
Catherine lança un regard sévère à la comtesse de Montpensier qui laissait couler ses larmes sans chercher à les cacher, remit son perroquet à Isabelle et , descendant de son siège, s'approcha d'Anna.
— Votre père est calviniste, lui dit-elle; et l'accent qu'elle mit à ses paroles n'était rien moins que rassurant.
— Oui , madame, répondit Anna, nous le sommes tous!....
— Oéréliques! s'éciia Catherine avec un geste menaçant, les feux de l'enfer brûlent pour vous.
— Si nous sommes dans l'erreur, Dieu
qui nous a distribué à chacun îa dose d'inleliigencc qui doit nous guider dans le chemin de la vie , et qui lit dans les replis les plus secrets de nos cœurs, nous jugera dans sa bonté, que nous importent dèslors les vains jugemens des hommes !
— AnnaGroslot, dit Catherine frappée de cette naïve assurance, je le voudrais, qu'il me serait impossible de faire quelque chose pour vous — le sort de votre père est entre les mains des Guises. — Je n'ai rien à leur opposer...
Anna était de nouveau tombée aux pieds de la reine, la duchesse et la dame de Crussol s'étaient emparées de ses mains qu'elles pressaient sur leurs lèvres, agenouillées à côté d'Anna, Isabelle élevait vers elle un regard suppliant — Un éclair de sensibilité venait de briller dans les yeux de Catherine, elle ouvrait la bouche,
lorsque le baron de Gliaumont soulevant la portière, annonça son éminence le cardinal de Lorraine , qui recula à l'aspect du tableau qui s'offrait à ses regards. — La reine, qui peut être n'était pas fâchée de cet incident, peut-être aussi dans l'espérance de gagner le cardinal en faveur du bailli, lui fit signe d'approcher, et allant à sa rencontre , elle lui demanda co qui lui procurait le plaisir de le voir de si bonne heure chez elle.
Dans le conseil tenu en préssnce du roi, répondit le cardinal d'un ton grave et solennel, il a été démontré qu'un grand exemple devenait indispensable pour intimider les novateurs.... En conséquence la mort du bailli Groslot a été résolue.
— Barbare ! s'écrie Anna en se plaçant devant le cardinal, et c'est en présence de sa fille que tu ne crains pas de répéter
celte atroce , celte inique senlence !... devant sa fille que tu as surprise aux pieds de ia reine implorant sa protection !.,...
— Vous, la fille de Groslot! s'écrie le cardinal en fixant sur elle un regard voluptueux, vous, ma belle enfant!... Ah!
croyez bien...
— Je crois que mon père est innocent, et que vous-même n'en doutez pas...
La pose tout à la Ibis gracieuse et se vère d'Anna, et le feu de l'indignation qui brillait dans ses grands yeux bleus d'azur, fit sur le cardinal une impression qui n'échappa pas à la reine. — Anna, lui dit-elle en lui donnant un baiser sur le front, quoiqu'il puisse arriver, comptez sur moi... En cas de malheur , une place parmi mes dames vous est d'avance assurée...
— Dieu prendra pitié de l'orpheline...
Et s'inclinant avec dignité, elle s'éloigna , reconduite par Isabelle.
Le cardinal la suivait des yeux, un sourire lascif et sardonique s'était imprimé sur ses lèvres minces et décolorées.
Elles suivaient le long corridor qui conduisait à la chambre de mademoiselle de Limeuil, qui tout à coup s'arrêta en pressant avec anxiété la main d'Anna; un homme d'une haute stature, et dont la figure noble et imposante était encore relevée par un riche costume , leur barrait le chemin.
— Oserai-je, dit-il, vous demander, belle dame, quelle est cette jeune personne qui vous accompagne?
— Anna Groslot , monseigneur , la fdle du bailli.
— Vous venez de chez la reine? Vous eussiez dû attendre que le cardinal mon
frère l'eût quittée. Il n'est pas i'anii de votre père , mademoiselle. Groslot, vieux guerrier, plein de bravoure et de rudesse, ne s'entend pas au métier de courtisan... Je vous plains sincèrement tous les deux !
— Monseigneur ! reprit Isabelle en levant sur le duc un regard timide, Anna implore votre protection, pour obtenir une audience de notre jeune reine.
— Ma protection est très peu de chose... Là où l'Église étend son bras menaçant, le bouclier du chevalier cesse d'être un abri... François a déjà assez mai reçu mes observations au sujet de Groslot, et je n'aime pas cela. Puis s'adressant directement à Anna: Quant à l'audience que vous désirez obtenir de ma nièce , attendez à demain , je lui parlerai , mais sans rien promettre ; il est possible que Marie consente à vous voir, et qu'elle soit alors plus heureuse que
moi près de son époux. — Ses regards se portèrent ensuite avec une singulière expression sur Isabelle: — Et vous, noble dame, n'auriez-vous point aussi quelque vœu à former pour votre prisonnier P
— Monseigneur, répondit Isabelle piquée au vif, le sarcasme est toujours un indice de la faiblesse ou d'un mauvais cœur; je ne vous suppose ni l'un ni l'autre , ainsi donc, je ne vous comprends pas...
— Isabelle! reprit vivement le duc; et ses yeux étincelaienl , il est des instans... il est des paroles qui ne se pardonnent jamais...— Il s'inclina, et disparut.
— C'est le duc de Guise? demanda Anna.
— Oui, c'est le redoutable duc.
— Il vous a aimé , il vous aime encore !
— Oui, pour mon malheur et celui de Condé !
Le lendemain, un page vint annoncer à la fille de Grosiot que la reine Marie l'attendait.
— Tu vas donc une seconde fois retourner à la cour, lui dit Lamolhe, te jeter aux
pieds d'une autre reine, et l'offrir aux regards lascifs d'un prélat éhonté.
— Mon ami, que signifie ce langage ? — ton regard est effrayant, ta main tremble, brûlante dans la mienne... que dis-tu d'un prélat?
— ïu as vu hier le Ci'rdinal de Lorrrine... jele sais...
— Oui.
— • Anna , les Guises sont bien dangereux... L'un des deux pourra mettre le salut de Ion père à un prix...
— N'achève pas ! — Et s'adressant à sa mère : Vous riiez m'accompagner chez la reine... Lamoîhe, il faut que vous ayez en moi une confiance entière, il le faut pour votre repos et le mien... Je sacrifierai tout pour sauver mon père... tout ! hors le salut de mon âme, que les paroles d'un prêtre ne sauraient purifier de sa souillure... Au
revoir, mon ami ! — Et la douce pression de sa main lui annonça qu'elle lui avait déjà pardonné son indigne pensée.
Marie était seule avec mademoiselle de Villemontais ; elle s'avança, avec un doux sourire, au-devant d'Anna.
— Mon oncle, lui dit-elle, m'a déjà fiiit connaître la prière que vous avez à m'adresser; croyez que je ferai tout ce qui me sera possible pour vous rendre votre père... Priez Dieu qu'il vous donne du courage et de la résignation , car je crains... mais ne perdez point encore tout, espoir. — Si le bien de l'État peut se concilier avec votre demande, je ne désespère pas de disposer le roi à vous l'accorder... Restez ! il viendra ici au sortir de la messe... Votre douleur me touche vivement, croyez-le bien.
Cette jeune et belle reine ne pressentait point encore le sombre avenir qui se pré-
parait pour elle. Elle voyait la vie do son débile époux s'éteindre lentement, mais ses tristes prévisions n'allaient pas au-delà d'un exil possible de ce beau pays de France.... qu'elle aimait tarit!
Mademoiselle de Villemonlais, à un signe que (it Marie, s'empara de la fille de Groslot; laissant sa jeune souveraine absorbée dans ses tristes penvsées regarder par la croisée devant laquelle elle s'était assise. Anna la contemplait avec attendrissement, à peine si elle prêtait i'oreijie aux paroles consolantes de mademoiselle de Villemonlais en voyant ces beaux yeux d'un bleu d'azur élevés tristement vers le ciel, ces soupirs demi-étouifés s'élever de cette poitrine irembloitanle.EIle aussi, se disait Anna, n'est point heureuse dans le présent, moins heureuse encore dans Ta-
venir.... et celte triste conviction ranimait son courage.
Le voilà/ dit Marie en quittant brusquement son siège, l'accent plaintif avec lequel elle prononça ces mots fît tressaillir Anna. Le roi entra suivi du cardinal, du secrétaire de Laubépine, et des officiers de sa suite ; il s'approcha de la reine dont il baisa la main , en lui disant à voix basse quelques mots sans doute relatifs à 1 état de sa santé, il n'avait pas remarqué Anna, qui, debout à la porte, s'était inclinée à son passage.
Quel sinistre contraste offrait le couple royal: le roi, jeune vieillard de dix-huit ans, l'œil éteint, les traits fanés et amaigris , à côté de la reine brillante de jeunesse et de fraîcheur , un lys brisé sur sa tige, et le bouton de rose qui s'épanouit. La vie et la moi t.
ICO
— Quelle est la dame avec laquelle notre oncle s'entretient, et qui lui prête une si vive attention? demanda le roi en ricanant, toujours avide qu'il était de plaisanter sur son seigneur et maître, le cardinal.
— Une infortunée , répondit la reine, en faveur de laquelle j'ose implorer votre majesté.
Le roi fixa sur son épouse un regard bienveillant, en passant légèrement la main sur son l/ontrJe n'ai rien à vous reluser,ma chère Marie! Puis tout à coup, comme effrayé des paroles qui venaient de lui échapper, il ajouta en baissant la voix: Toutefois avec l'agrément de mes oncles. Ses traits avaient pris une expression de tristesse et de sévérité remarquable, cette faible nuance de gaîté avait disparue, il reprit après un instant de réflexion, d'un ton d'impatience. Mais enfin quelle est
cette dame, et que me veut-elle ?
— C'est la fille du bailli Groslot, répondit la reîne.
— La fille de Groslot ! s'écria le roi, en faisant un si violent effort qu'Anna , occupée à répondre aux questions que le cardinal lui adressait, recula épouvantée..
Les courtisans s'empressèrent de faire place au roi qui approChait.
— Vous venez, dit-il, fixant sur elle un regard féroce, demander la grâce de votre père. — Anna ouvrait la bouche. -^ Taisez-vous ! vous aviez la perfide intention de surprendre la compassion de mon épouse... espérant obtenir par son entremise ce que ma sainte religion et les lois de l'état me défendent de vous accorder, n'y comptez pas; votre père est l'ennemi de mon Dieu et le mien personnelle- 11. 11
ment.Xe tribunal a prononce , sa lete doit tomber.
Anna perdit connaissance, mademoiselle de Villemontais la reçut dans ses bras.
Le roi , sans avoir même l'air de s'apercevoir de ce qui se passait sous ses yeux , continua. — J'ai offert à notre sainte Église cet holocauste, l'Église ne rend rien de ce qu'on lui donne.
— Sire vous tuez cette pauvre enfant! dit la reine, ne pouvant plus comprimer son indignation.
— Qu'on la fasse disparaître, l'air que je respire près d'une hérétique me suffoque- On transporta Anna dans une pièce attenante, la reine l'y suivit.
Alors, le cardinal , de ce Ion mielleux et patelin qui lui était familier, s'adressant
au roi, lui dit. — Sire, fidèle à vos promesses, à vos sermens, vous avez, en digne protecteur de notre sainte Église, sanctionné la sentence qui condamne à la peine de mort l'hérétique Groslot. Demain déjà , cette sentence devra recevoir son exécution , mais votre majesté ne trouverait-elle pas convenable de la suspendre jusqu'après le jugement du prince de Gondé ?
— Cher oncle! répondit le roi, en le regardant fixement , vous voilà en contradiction avec vous-même ; car hier encore vous me disiez que pour le bien de l'État, on ne pouvait trop promptement faire tomber la tôle de ce damné hérétique. L'échafaud devait être dressé aujourd'hui même.. Ici, sous mes yeux , el voilà maintenant que...
— H est des réiîexions tardives, interrompit lecardinal, sans scdéconteriancer.
— Quedeuxbeauxyeuxen larmes nous font faire , murmura le roi entre ses dents. Et tournant le dos au cardinal , il fût s'asseoir sur le siège que la reine venait de quitter, puis après avoir jeté un regard sur la place de TÉtappe. — Que signifient ces préparatifs?
— C'est l'échafaud que l'on dresse d'après l'ordre de votre majesté, répondit le cardinal en s'approchant.
— Comment! mais d'après ce que vous venez de me dire, je devais croire...
r- Votre majesté veut-elle me permettre de m'expliquer?
— Parlez !
— La mort du bailli est irrévocablement décidée, même s'il abjurait; mais d'après les nouvelles que me transmet le chevalier de Termes , je crois qu'il serait prudent de retarder l'exécution ; les cal-
vinistes se rassemblent dans la Guyenne et sous les murs de Poitiers, Coligay fait une levée générale pour venir au secours du prince de Condé. La mort précipitée du bailli mettrait nos projets trop à découvert; avant que nous ayons eu le temps de les faire connaître sans danger: ils tomberaient alors sur nous à l'improviste. Voilà le véritable motif qui me fait proposer à votre majesté de suspendre cette exécution.
— Il n'en sera lien; j'ai juré la mort de cet hérétique : qu'on lui lise sa sentence demain malin , et que l'instant d'après il ait cessé d'exister ; telle est ma volonté...
La reine , qui avait entendu en rentrant celte atroce décision, fit signe à tout le monde de se relirer.
IGfi
— O mon auguste époux! dit-elle en l'embrassant, veuillez m'écouler; ne fermez pas voire cœur à la compassion, faites grâce au bailli , rendez un père à sa fille mourante , et le repos à la France, justement alarmée!...
— Je ne puis fausser mon serment, répondit le roi; il n'y a qu'un iuatant je juraig encore aux pieds des autels d'exterminer la race des hérétiques jusqu'à son dernier rejeton. Je sens que mes jours sont comptés, que mon heure dernière approche; je ne veux pas paraître comme parjure devant Dieu.
Marie, qui le soutenait dans ses bras, voyait une pâleur livide couvrir ses joues, un frisson convulsif agiter ses membres frêles et délicats ; enfin sa vue s'éteindre. Elle jeta un cri perçant; on accourut de
toute part; le roi avait perdu connaissance, et paraissait inanimé dans les bras de sa tremblante épouse.
Cet événement mit toute la cour en émoi; les Guises, qui ne se dissimulaient pas les suites fatales pour eux de la mort prématurée du débile monarque, sentirent qu'ils ne pouvaient plus trop préci-
piler l'entier accomplissement de leurs sanglans projets, la perte des Bourbons, et la destruction des protestons. Groslot était condamné, la sentence de Condé devait donc être sur-le-champ prononcée , et recevoir son exécution dans les vingtquatre heures.
Le parti des Lorrains triomphait; mais le cardinal , plus craintif, ne voyait pas l'avenir avec la même assurance que son frère; la mort de Condé pouvait tout à coup tirer le roi de Navarre de son indolence, mettre fin à ses hésitations, et le décider enfin à se placer à la tête des calvinistes. Antoine de Bourbon ne manquait pas de courage , mais de persévérance, de l'énergie nécessaire pour prendre et s'arrêter irrévocablement à une détermination. La mort des deux frères fut en con-
séquence résolue, comme étant une nécessité.
Le duc semblait impassible ; il ne prenait, en apparence, aucune part aux intrigues qui se tramaient : uniquement occupé de se maintenir dans la faveur populaire, il laissait retomber sur le cardinal tout l'odieux de ses projets sanguinaires. Trop fier pour entacher son nom par des actes déshonorans, il n'avait pas assez de noblesse d'âme pour y porter obstacle ; un mot de lui. et le roi de Navarre lui devait son salut. Il garda le silence.
L'évanouissement du roi n'avait point été de longue durée ; il signa d'une main ferme la sentence de mort de Groslot , dans la conviction que c'était sanctifier sa fin qu'il sentait approcher. Ensuite il écouta avec le plus grand sang-froid la proposition du cardinal relative au roi de
NavaiT« , et y donna son approbation.
Antoine de Bourbon , mandé à la cour, allait s'y rendre , lorsqu'il reçut un billet anonyme qui l'avertissait du danger qu'il allait courir. Ne venez pas, lui disait-on, votre mort est résolue, elle serait inévitable. Indécis, comme toujours, sur le parti qu'il devait prendre, il passa une heure entière dans la plus cruelle perplexité. Un second messager vint lui annoncer que le roi l'attendait à l'instant même : toujours la même indécision. Enfin , faisant un violent effort sur lui-même, il répondit au troisième messager qu'il allait se rendre aux ordres du roi.
— Brave Benti, dit-il au lieutenant de ses gardes qu'il avait fait appeler, je dois me rendre à la cour, et je marche à une mort que je puis éviter, seul, tu m'accompagneras; si je tombe assassiné, tu porte-
ras mes vêtemens sanglans à mon fils qui vengera ma mort. Suis moi !
En traversant la place de l'Étappe, il vit Téchafaud de Groslotqui se dressait... Cette fois, il lui fut permis de pénétrer dans la cour, à cheval. Lorsqu'il entendit la porte se refermer, un frisson parcourut son corps, mais ce ne fut que l'affaire d'un instant. — Se tournant vers son lieutenant, il lui dit : — Tu vas voir comme un Bourbon sait mourir!!!
Il monta Tescalier, personne ne vint à sa rencontre. — Au détour du corridor qui conduisait à l'appartement de la reine mère, mademoiselle de Limeuil vint à lui : — Pour l'amour de Dieu, sire, lui dit-elle en passant, soyez calme, pas d'emportement, une seule parole imprudente et vous êtes un homme mort. — A son approche les portes s'ouvrirent à deux bat-
tans, et il se trouva en présence du roi dans son cabinet, le duc de Guise et le cardinal se tenaient debout derrière son fauteuil, après s'être incliné, il prit la main du roi et la porta à sa bouche, François promena sur lui un regard sombre et farouche. — Vous aussi, Antoine de Bourbon, lai dit-il enfin, avez pris part aux complots ourdis contre moi par votre frère, vous êtes aussi le protecteur déclaré de ces infâmes calvinistes qui troublent le repos de mon royaume. — Puis, reprenant haleine pour élever la voix : — Vous aussi êtes un rebelle !
— Je suis un Bourbon, répondit Antoine avec calme et dignité, le sang qui circule dans mes veines, coule aussi dans les vôtres, mon seigneur et roi... Je suis un Bourbon, et le filèle serviteur de votre Majesté.
Un mouvement convulsif poussa îa main du roi sur la garde de son épée. — Antoine recula de quelques pas, les yeux fixés avec assurance sur le débile monarque, qui, après un instant d'hésitation lai dit : — Allez ! et que Dieu vous garde ! et il se précipita vers la porte et disparut. — Antoine, dans la crainte d'une trahison, se hâta également de sortir du cabinet.
Les deux Guises étaient restés seuls; le duc fixaitun regard de mépris sur la porte par laquelle François s'était évadé, en souriant à son Irère, qui, hors de lui, s'écria d'une voix tellement i'orle, que ses paroles furent entendues de tous ceux qui se trouvaient dans le salon attenant : * — Voilà l'homme le plus poltronfjiiefai jamais vu !
* Historiquci
— Mais aussi, lui répondit son frère, votre exigeance était trop grande, un enfant qui tremble devant une épée nue.
— Il m'avait donné sa parole qu'il plongerait la sienne dans le cœur de ce Bourbon, maisje vois qu'il ne faut plus compter que sur nous seuls, ajouia-t-il en lui serrant la main. — Et ils sortirent ensemble du cabinet.
On était dans les derniers jours du mois de novembre, le temps était sombre et brumeux, 'e vent soufflait avec violence et agitait les branches dépouillées des arbres dans le jardin de la maison de La-
molhe, que la lune éclairait par intervalles. L'horloge des Jacobins sonnait minuit, on relevait les sentinelles. A une fenêtre grillée du second étage, une faible lumière vacillait encore, à tout moment interceptée par l'ombre d'un homme qui passait et repassait devant elle.
Lorsque la dernière patrouille fut rentrée dans le corps de garde, trois personnes sortirent d'une grotte à Textrémité du jardin, s'avancèrent lentement, et s'arrêtèrent sous un érable qui les masquait entièrement.
— PoUrot, dit Tune d'elle à voix basse, commençons par lever la pierre d'entrée, alors seulement tu pourras allumer ta lanterne sourde, qu'il faudra so gneusement cacher sous ton manteau, car si l'on voyait ici de la lumière nous serions perdus.
Ils parvinrent, en réunissant leurs efforts, à soulever l'énorme dalle qui fermait un souterrain, et l'appuyèrent contre le tronc de l'érable.
— Donne-moi ta lanterne, dit la même voix, et ne quitte pas l'entrée du souterrain, nous ne tarderons pas à revenir.
— Reposez -vous sur moi, répondit d'une voix sourde et caverneuse un homme d'une taille gigantesque, et lorsque les deux autres furent descendus, il se coucha, enveloppé dans son manteau, sur les premières marches du souterrain.
En cet instant, une porte qui de l'enclos du couvent des Jacobins donnait dans le jardin Lsmothe, s'ouvrit; deux inconnus
se glissant avec précaution le long du mur, se dirigeaient vers l'érable. PoUrot qui, à la faible clarté de la lune , les voyait venir, descendit encore quelques marches , l'oreille au guet, et la main sur sa dngue.
Les deux inconnus s'arrêtèrent à quelques pas de rentrée du souterrain. — Rassurez-vous, dit Tun d'eux, les sentinelles de la terrasse sont gagnées; j'ai su me procurer, par le père Joseph, la clé de la petite porte: l.i garde de l'intérieur nous est également dévouée , et le capiîaine Gohaz renfermé sous clé dans sa propre chambre; ainsi, nous n'avcnsrien à craindre.
— Et cependant , répondit une voix douce et îremblotante, je ne suis pas sans appréhensions. Ce ne sont ni les hommes d'armes, ni une trahison que je redoute...
c'est moi-même que je crains... Ma démarche est trop hardie, — sij'étais découverte, je serais à jamais perdue de réputation, ■ et cependant, je dois le voir, lui parler.... il faut à tout prix que je le sauve.
— Oui, sauvons-le ! que le monde dise après ce qu'il voudra; vous êtes d'avance pleinement justifiée à mes yeux... Chère Isabelle, qui mieux que moi, qui vous aime d'un amour sans espo'r, connaît la pureté de votre cœur !
— Chaumont ! n'oubliez pas ce que vous m'avez promis...
Ils approchaient. — Poltrot était sorti à mi-corps du souterrain; un rayon de la lune dissipant tout-à-coup l'obscurilé, l'offrit aux regards de Chaumont, qui, repoussant Isabelle derrière le tronc de l'érable, s'avança vers liji l'épée haute.
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—■ Ce n'est que sur mon corps que vous passerez outre ! lui dit Poltroten croisant éon épée avec celle de Chaumont.
— N'allons pas, par un malentendu, livrer ici un combat inutile. — Répondez ! A quel parti appartenez-vous?
— Je pourrais vous faire la même question; mais il s'agit ici de vie ou de mort; ainsi donc, advienne ce qui pourra, j'appartiens aux Bourbons.
— Alors, dit Chaumont en remettant son épée, faites comme moi; nous sommes amis sans nous connaître... Je suis le baron de Chaumont, premier écuyer de la reinemèrè , et vous ?
— Je me nomme Poltrot , bon gentilhomme Poitevin, prêt à défendre contre tout venant l'eSitrée de ce -souterrain....
Mais chut! n'entendez-vous pas marcher?
Oui... on vient de ce côté... il n'y a pas un instant à perdre. — Voulez-vous contribuer au salut de la bonne cause, hâtez-vous de faire retomber celte dalle sur moi. — Il dit et disparait , et Ghaumont laissa retomber la dalle. — Cependant le bruit que Poltrot avait entendu , devenant toujours plus distinct, il s'empressa d'entraîner sa tremblante compagne vers la petite porte p^r laquelle ils étaient arrivés; mais au momeni où il mettait la clé dans la serrure, une voix bkn connue se fit entendre : — Baron de Ghaumo>vt, éloignez-vous ! — Ghaumont, pour toute rép^^t^se, porta la main à son épée. — Pas d'impruùtnace, *i'»* la même voix plus rapprochée , retirezvous. — Et l'homme qui parlait s'empara de la main d'Isabelle qui , muette de frayeur, ne lui opposa aucune résistance.
— Monseigneur ! ( Ghaimiont avait reconnu le duc de Guise. ) de grâce ! laissez mon ami s'éloigner avec moi !
— Il restera !
— Je suis chevalier reprit Chaumont en s'avançant, il est de mon devoir de défendre l'opprimé , de protéger l'innocence... Laissez-nous aller , ou je jure Dieu... — Il allait tirer son épée.
— Laissez-moi, mes anus, dit alors François de Guise en se tournant vers une troupe de gens ar»^esqui sortait du taillis, vous pouvez ^^"s retirer. — Et vous , jeunpx'iiiprudent, rendez grâce à ma clémence, si je ne punis pas votre témérité comme elle l'eût méritée. — Puis, en s'adressant à Isabcile : — Veuillez venir avec moi.
Chaumont s'éloigna, frémissant de rage; Isabelie se laissa emmener; puis après avoir fait quelques pas, elle s'arrêta. — Duc de Guise, lui dit-elle, puisque vous m'avez reconnue , toute autre explication devient inutile; celui qui vous a trahi ma présence en ces lieux , et ce ne peut être que le père Joseph, vous aura sans doute fait connaître aussi dans quelle intention j'y venais. — Mon projet est avorté , mon espérance déçue , je n'ai plus rien à faire ici... Monseigneur, reconduisez-moi...
— De quel ton vous me parlez! il ne vous convient plus; — les temps sont changés, songez-y... Votre réputation, votre honneur sont entre mes mains...
— Détrompez-vous, duc! — Elle tira un poignard de son sein. — Il pourrait me servir pour tous deux... mais j'ai gran-
dément tort de m'alarmer... Vous ne pouTriez perdre mon honneur qu'en perdant en même temps le votre... Le noble duo. délateur d'une femme!... cela ne saurait se penser... — Puis, changeant tout-àcoup de ton et de manières : — Pour cette heure, mais pour cette heure seulement , comprenez-vous bien , je vous requiers pour mon chevalier, et en cette qualité, je vous impose l'obligation de me reconduire dans ma chambre ; demain , en présence de toute la cour , vous recevrez le prix de si noble courtoisie.
— Et quel sera ce prix?
— Un gage de mon estime.
— Mais lequel enfin?
— Je laisserai tomber mon gant, vous le ramasserez, et le garderez comme une
preuve de mon éternelle reconnaissance !
— Élrange créature! s'écria le duc; ce noble orgueil dans une personne de ton sexe est choseloute nouvelle pour moi. Eh bien! soit ! le duc de Guise est à cette heure le chevalier d'Isabelle de Limeuii, il lui offrit son bras qu'elle accepta, et il ne tiendra qu'à elle qu'il le soit le reste de sa vie!
— Ne l'espérez pas, mon cœur appartient à un autre, mais mon estime à tous deux!
Sur ces entrefaites, Lamothe et Anna, (Le lecteur les aura reconnus.) avaient atteints l'autre extrémité du souterrain, plusieurs fois la lanterne avait été sur le point de s'éteindre, et la pauvre Anna
forcée de s'arrêter pour reprendre haleine; cet air épais, humide et cadavéreux 1 étouffait. Ils étaient arrivés devant une porte en fer. Laniothe l'ouvrit sans peine; il fallut alors gravir un escalier très étroit fermé par une trappe qui ne résista pas aux efforts du prévôt, qui éteignit sa lanterne en disant : — Donne moi la main, Anna, je trouverai maintenant mon chemin sans avoir besoin d'y voir... Ils traversèrent plusieurs chambres, montèrent un second escalier et suivirent un long corridor. — Dieu soit loué, nous y voilà !. dit Lamothe en pressant le ressort d'une petite porte qui s'ouvrit devant eux, — et à travers les fentes d'une seconde porte entr'ouverte, un rayon de lumière éclaira leurs pas.
— Du calme, chère Anna, dit Lamothe,
je îie puis trop te le recommander; car le bruit le plus léger pourrait nous trahir.... vois-tu ton père assis près de la cheminée.
— Je le vois, répondit Anna, et son sein se soulevait avec violence.
Jérôme Groslot, enveloppé dans sa pelisse, avait sur ses genoux un gros volume relié avec luxe, c'était la bible. Sa lecture absorbait toute son attention, la réflexion du feu frappait en plein sur celte figure vénérable, apostolique... Anna allait s'écrier. Lamothe posa une main sur sa bouche. — Attends un instant, ne te montre pas; je vais le préparer. — Et il s'avança avec précaution.
— C'est vous, mon ami, lui dit le vieillard qui ne parut nullement surpris de sa
présence ; donnez-moi des nouvelles de ma femme et de ma fille.
— Chili! parlez bas, ici les murs ont des oreilles ; votre digne épouse souffre avec courage.. Votre fille., préparez-vous à la voir...
— Ma fille! Anna!
— Mon père !
Ils se tenaient embrasses.
— Modérez vos transports, leur répétait Lamolhc, que votre joie, que votre douleur soient silencieuses, le temps fuit d'un vol rapide , quelques heures seulement nous appartiennent... j'ai une proposition h vous faire.
— Laquelle? demanda Groslot en se dégageant des bras de sa fiile.
— Il faut nous suivre ! répondirent Lamolhe et Anna.
— Et où prétendez- vous me conduire?
— Hors de celte affreuse prison ! et si vous recouvrez la liberté , si vous êtes sauvé... Alors, ô mon père! réconciliezvous avec ce Dieu de bonté qui nous aura protégé, entrez, avec confiance, dans le giron de notre sainte Église !
— Lamothe ! s'écria Groslot avec l'accent de la colère, qu'osez-vous me proposer!
— Abjurez, mon père! c'est votre fils qui vous en conjure. — Il était tombé aux pieds du vieillard. — • J'en ai fait la promesse à la mère de Dieu, noire protectrice, en ce momenide terreur etd'an-
goisse... Elle a exaucé mes vœux, vous allez être libre !..
— Jeune homme ! répondit Groslot, en faisant asseoir sa fille qui fondait en larmes, ne blasphèmes pas le nom de Dieu; sans toi, il saura bien m'arracher des mains de mes persécuteurs, si telle est sa volonté... ton vœu est un sacrilège... Eh ! quoi, me croyais-tu semblable au faible roseau qui plie au souffle du moindre vent!., cette confiance que tu places en la mère du Christ et en tes saints, je la placerai, moi, en Dieu seul; non, je ne vous suivrai pas...
— 0 mon père ! dit Anna, vous voulez donc... » , .
— Tout est prêt, interrompit Latnothe, no songez pas à moi, au salut do mon
âme, ne pensez qu'à votre femme, à votre enfant... Partons... demain, avant le jour, vous serez hors des murs d'Orléans...
— Et, alors vos jours si précieux ne coureront plus aucun danger. 0 mon père , prenez pitié de votre fille, hâtez-vous de nous suivre..
— Mes enfans î il m'en coûte de vous refuser, mais je le dois... Fuir! ce serait me reconnaître coupable; ce serait ternir, par un instant de faiblesse une vie sans tache, et justifier nos ennemis.. Ma patrie, à laquelle je dois un grand exemple, aurait alors le droit de me renier... "Encore une fois, mes chers enfans, ne cherchez pas à me faire changer de résolution ,' tous vos efforts seraient inuîiles...
=-r Groslot, lui dit Lamothe de manière
à ne pas être entendu par sa fille, voire sentence est prononcée, demain votre tôle roulera sur l echafaud.
Cette annonce Ht tressaillir le vieillard, son sang se glaçait dans ses veines ; il posa sa main sur son cœnr en levant les yeux vers le ciel : — Lamoihe, dit-il après un instant de silence, eh bien! non, je ne je vous suivrai pas.. Vous croyez devoir tout sacrifier à votre croyance, devoir, en son nom, fouler aux pieds les lois de la nature, étouffer le cri de l'humanité, à la mienne, je puis sacrifier ma vie.. Ma mort sera cdie d'an martyr, elle raffermira mes frères dans la foi qu'ils ont jurée; ils connaissent mon innocence, car, aux pieds de l'échafLiud, j'en prendrai Dieu à témoin. Non, mon fils, non, je ne veux pas t'entraînerdansma perte !. Mes cnfans ! — et il
releva sa liiie qui embrassait ses genoux. — aimez-vous, que vos croyances ne séparent pas deux cœurs créés l'un pour l'autre ; supportez vos défauts, soyez indulgens pour vos erreurs, et Dieu, comme moi, vous bénira, — il avait posé ses mains sur leurs fronts. — Adieu ! partez, hâtez-vous, car le jour ne va pas tarder à paraître; toutes vos instances sont inutiles, cessez donc, en insistant, d'ajouter encore atout ce que ma position a de pénible, chers cnfans, il faut que la volonté de Dieu s'accomplisse !..
Lamothe qui nourrissait toujours en secret l'espoir de sauver Groslot, malgré lui-même, arracha sa fille de ses bras et l'entraîna presque mourante vers le souterrain. PoUrot qui les attendait leur raconta ce qui venait de lui arriver. Ce ne
fut qu'avec beaucoup de peine, et après de longs efforts qu'ils parvinrent à soulever la dalle pour sortir du jardin, grâce aux précautions prises par Lamothe.
La cour était rassemblée,., les princes, les grands dignitaires, les chevaliers de l'ordre de Saint-xMichel, et les juges de Condé, attendaient dans un morne silence les ordres du monarque. On ne se faisait
aucune question, mais chacun cherchait à lire dans les yeux de son voisin, tout en composant son visage pour n'être pas soimême deviné... Les maréchaux de Brissac et de Saint- André abordèrent le duc de Guise qui causait avec son frère; à l'autre extrémité de la salle, le chancelier de l'Hôpital avait une conversation très animée avec le comte de Saucère, et Du mortier conseiller au Parlement. — Le duc de Laubépine vint dire au cardinal que sa majesté l'alîendait dans son cabinet, il s'y rendit, et reparut l'instant d'après, les princes, les grands dignitaires, ainsi que les chevaliers de l'ordre, furent appelés successivement, le roi leur présentait la sentence de mort de Condé à signer, tous signèrent, le chancelier de rHôpiial fut le premier qui refusa.
—- Je vous connais, monsieur le chan"
celier, dit le roi avec un geste menaçant , vous êtes l'écho de ma mère; mais sachez bien qu'il ne doit y avoir ici d'autre volonté que la mienne !..
La servile complaisance de ceux qui suivirent eût bientôt calmé le courroux du monarque, il se ralluma avec d'autant plus de violence aux remontrances que Dumorlier n'hésita pas à lui faire , et lorsque le comte de Saucère rejeta avec indignation la plume qu'on lui présentait ; — Comte! s'écria-t-ii, écumant de rage, si vous ne signez , je vous ferai monter sur l'échafaud qui attend le traître de Condé !
— Je sais mourir, répondit le comte, mais non me déshonorer. *
Le chancelier de rilôpital, le conseiller
* Historique.
au parlement Dumortier, et le comte de Saucère, furent les seuls qui ne «ignèrent pas l'inique sentence dictée par les Guises. L'histoire a conservé ces noms révérés, ilsreslerontàjamais gravés dans la mémoire de tout bon Français.
Condéfut condamné le 26 novembre à avoir la tête tranchée sur la place de l'Étappe; le roi voulait que cette exécution eût lieu le jour même, ainsi que celle du bailli; mais le cardinal demanda un sursis, non par un sentiment de justice ou d'humanité, ou qu'il se proposâtde faire changer d'opinion au roi.. Bien loin de- là, il espérait, sur ces entrefaites, parvenir à attirer le connétable à Orléans, en lui faisant suggérer sous main de venir interposer son influence et son crédit pi es du roi en faveur de Condé... Les Ghalillon qui s*c-
talent mis en chemin pour arriver n'auraient pas manqué de rétrograder en apprenant la sanglante exécution. Puis, le 2(3 novembre était le jour où les États devaient se rassembler^ le spectacle d'un prince du sang expirant sur un échafaud, devait plus tard les mettre h. l'entière disposition du redoutable cardinal.
Cette pénible matinée avait achevé d'épuiser les forces du débile mon.-irque; appuyé sur le bras de la reine, qui, de la fenêtre, tenait les yeux fixés sur l'échafaud élevé â ses pieds, il jouait comme un enfant avec les boucles de sa blonde chevelure. Tout à coup Marie jette un cri, en se couvrant le visage ; ie bourreau venait de placer !e bloc. — Grand Dieu! dit-elle en ix?gardant son époux, serait-ce donc en ee moment, sous mes yeux, que la tête
de Co pauvre vieillard doit tomber sous la hache de cet homme!.,.. Quelle mort!
quelle mort affreuse! voir, toute pleine de vie, sa vie s'éteindre, sentir son jeune cœur arraché à locX ce qu'il aime ! 0 mon Dieu!... mieux vaudrait n'avoir jamais vécu, <|tîc cicr ,Triourir ainsi !...
L'inexorable destin planait en cet instant au-dessus de la jeuî:e lôte de l'inibrtunce Marie Stuart; le voile que lui dérobait le sombre avenir venait de s'ent'rouvrir ; une figure vaporeuse s'était vaguement dessinée dans le lointain, mais elle ne s'était pas reconnue.
— O mon seigneur et roi , dit-elle en se laissant glisser à ses pieds, soyez miséricordieux , c'est votre épouse qui vous en supplie ; le droit de faire grâce est la plus noble prérogative de la royauté; usez-
en en faveur du bailli. — Eî après un instant d'hésitation : — Et du prince de Condé.
Le roi voulut relever la reine; il n'en eut pas la force, elle restait toujours, malgré lui , à ses pieds. Le sentiment de sa faiblesse le rendit furieux , et , pour la première fois, il apostropha Marie avec de dures paroles : puis il ajouta : — Relevezvous, madame, une reine de France ne doit ployer le genou que devant Dieu; toutes vos supplications sont inutiles... Le bailli et Condé laisseront leurs coupables têtes sur cet cchafaud. — Aussi vrai que j'existe, j'eia ai fait le serment sur la sainte hostie , je l'ai juré par ma part du paradis; encoTe une fois, madame, je vous ordonne de vous relever!...
— Eh bien donc, dit Marie en obéissant
à cet ordre , puisqu'il en est ainsi , qu'au moins nous ne soyons pas les témoins de celte atroce exécution ; quittons Orléans à l'heure même î...
— Soit ! dit le roi en s'eiforçant de sourire , il faut bien prendre pitié de l'extrême sensibilité de vos nerfs... îl vous plaira donc de venir chasser avec moi dans la foret; ensuite nous nous rendrons à mon château de Vitry... Espérons que le sang de la venaison ne vous inspirera pas autant de compassion que celui des hérétiques.
Les apprêts du départ furent aussitôt commandés; le roi de Navarre reçut l'ordre de suivre !a cour. — Aussi long-temps que mon frère sera en prison , je ne sortirai pas des murs d'Orléans, répondil-il.
Mais le cardinal, craignant une émeute
populaire le jour de l'exécution , à la télé de laquelle Antoine de Bourbon ne manquerait pas alors de se placer, l'ordre du roi fut réitéré de telle sorte, que la désobéissance devenait impossible.
XIÏl
Toute la ville était en mouvement; les bourgeois, en se croisant dans la rue, se communiquaient leurs craintes, leurs sinistres pressenlimens. Leur bailli, l'homme qu'ils chérissaient, qu'ils respectaient, de-