LE CINQ MAI
De cette. vie, la plus éclatante qu'un homme ait vécue, (le cette vie dont nous voulons tout savoir, qu'étudient avec une pareille passion amis et ennemis, qui, après un siècJe, a ses dévots comme elle a ses détracteurs, il est près de trois années sur qui s'étend un Voile funèbre, et dont on devine seulement les angoisses sans qu'on parvienne à les connaître.
Lorsque, le 9 août 1815, le Northuinberland emporta Napoléon vers les terres inconnues, ce fut le saut dans la nuit. L'espace immense des océans, l'espace immense des jours s*interposaient entre le captif et les peuples dont il avait été, dont il restait le héros.
Une flotte et une armée étaient préposées pour pour le garder. Sur chaque piton du roc volcanique où on le déportait, sur chaque sentier, dans chaque vallée, postes et sentinelles de soldats rouges formaient autour de lui une triple enceinte; et, en mer, les vaisseaux anglais élevaient une enceinte nouvelle que nul navire étranger ne pou-
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vait franchir. Le silence se fit sur lui. Jamais consigne plus strictement donnée, plus sévèrement suivie. Le prisonnier peut écrire et recevoir des lettres, mais à condition qu'elles soient ouvertes. Il s'y refuse et la clôture en est d'autant meilleure. On sait qu'il vit : c'est tout.
Aussi, en Europe, les bruits les plus contradictoires circulent. Tantôt Napoléon a trouvé pour correspondre avec ses partisans un chiffre mystérieux, et les nouvelles lui parviennent, insérées dans l^s annonce^ d'un journal qu'ilest censé recevoir :, aîimirable réclame que se fait là un journaliste habitué à exploiter tous les scandales. Tantôt, il s'est évadé, il est en Amérique : et la censure, comme pour accréditer cette histoire, interdit qu'on prononce dans les journaux français le nom de Sainte-Hélène. « Que résuUe-t-il donc de ces interdictions de la censure? s'écrie Chateaubriand. — Des fables monstrueuses que la réalité dissiperait. »
Une brochure paraît-elle à Londres dont le manuscrit^ annonce-t-on, ^^i verni de Sainte-Hélène d'une manière inconnue, toute l'Europe se rue pour la posséder : c'est l'unique entretien et, à cette sorte de ridicule confession, où rien, ni du style, ni des idées, ni des faits, ne peut appartenir à Napoléon, tout le monde ou presque est pris. Pas une protestation ne s'élève contre cette audacieuse pasquinade. Tout au plus, quelques critiques avertis Tattribuentils à huis-clos à M°*® de Staël ou à Benjamin Cons-
tant. Imprimé à Londres, poursuivi et condamné à Paris, le Manuscrit venu de Sainte-Hélène est copié à des milliers d'exemplaires par les fidèles. Dès que la publication en est permise, on en fait en Europe des éditions sans nombre. Hier encore un journal de la Nouvelle-Orléans le publiait en feuilletons.
Si médiocres et si pauvres de style et d'idée que soient les brochures qui semblent apporter quelque témoignage sur le voyage ou le séjour à Sainte-Hélène, qu'elles soient signées de Warden et de Santini, elles obtiennent un succès immense, tant est grand le besoin qu'ont les peuples d'entendre parler de lui.
Puis, lorsqu'au congrès d'Aix-la-Ghapelle, les souverains d'Europe, s'appuyant sur le témoignage complaisant d'un des hommes qui avaient accompagné TEmpereur, eurent rejeté d'une façon qui ne paraissait plus laisser d'espoir les prières de Madame-Mère, de nouveau le silence se fit et l'on n'apprit quelque chose de Napoléon que par les publications officieuses des journaux anglais.
Plus tard, de 1822 jusqu'à nos jours, des témoignagnes multiples, émanant soit des Anglais qui avaient pu approcher l'Empereur, soit des compagnons de sa captivité, soit des commissaires étrangers chargés de le sui^veiller, soit des militaires et