‹ Jadis et aujourd'huiChapitre 11 sur 26 · LE CINQ MAI · texte numérisé non relu

LE CINQ MAI

des marins anglais préposés à sa garde, soit enfin des voyageurs qui avaient relâché à Sainte-Hélène, sont venus éclairer la période qui va de 1815 à 1817, 1818 au plus tard. Ainsi, connaît-on par le détail ce qui s'est passé à bord du Northitmberland^ durant le séjour aux Briars, durant les deux premières années de la captivité de Longwood. On a les témoignages de Warden, de Glover, de Mrs Abel, de lady Malcolm, de Jackson, de Henry, de Wilks, de HçtU, puis ceux de Sturmer, de Balmain et de Montchenu, ceux enfin de Las Cases, de Gourgaud et d'O'Meara; mais, après le départ de ces derniers, l'on cesse d'avoir aucun témoignage direct sur ce qui s'est passé à Longwood. Les prétendus mémoires d'Antommarchi ne méritent aucune sorte de confiance; les Souvenirs de la captivité qu'a publiés le général Montholon sont presque nuls sur cette période et d'ailleurs sont convaincus d'interpolations. Tant que l'on n'aura point donné au public les très intéressants souvenirs de Marchand, qui constituent un document de premier ordre, dont il serait infiniment regrettable que l'histoire fût privée ; tant que, de même, le journal laissé par le grand maréchal, général Bertrand, demeurera inédit et que manquera ce témoignage, le plus précieux qu'on puisse rencontrer. Ton ne pourra se former qu'une idée infiniment confuse de ce que fut la vie de Napoléon durant les trois, même les quatre dernières années.

Bertrand et Marchand sont des hommes d'une

rare honnêteté, dlune intégrité absolue, d'une haute conscience. Alhé par sa femme, qui était née Dillon, à ce que la Cour de Louis XVIII avait de plus grand, Bertrand n'en était pas moins resté immuablement fidèle au maître malheureux qui, dans sa puissance, l'avait comblé de ses bienfaits. Suivant près de l'Empereur les exemples de dévouement que sa mère, berceuse du Roi de Rome, lui avait donnés, Marchand s'élevait par degrés à devenir le conBdentet l'ami du héros qui le recommande à l'Histoire. Ce n'est point assez que de souhaiter la publication des souvenirs de .Bertrand et de Marchand. Il convient de le dire à ceux qui les possèdent : en ce temps oii les Anglais publient jusqu à la moindre feuille de papier où l'un des leurs a consigné quelque mot du captif et quelque appréciation sur lui ; en ce temps où, en face du livre vraiment impartial, de haute critique et de noble allure qu'a publié lord Rosebery, l'on voit encore en Angleterre paraître des apologies d'Hudson Lowe ; en ce temps où, sous prétexte de critique scientifique, certains godelureaux, échappés tout à l'heure des bancs de l'Ecole, s'imaginent qu'ils vont démojitrer que l'occupation unique de Napoléon à Sainte- Hélène fut de construire sa légende et d'abuser la postérité, lui font grief d'avoir été « insincère » et de n'avoir point pensé comme eux sur ses actes, ses principes et ses desseins ; c'est un devoir de conscience de livrer après un siècle les deux témoignages les plus importants qui puissent se trouver

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sur les dernières années de l'Empereur, sur ses suprêmes pensées, sur son agonie et sa mort.

Cette fin tragique où, dàrant des jours, des mois, des années, se développe le cancer que nul alors, pas plus qu'aujourd'hui, ne sait ni soigner ni guérir, mais dont au moins on a appris à endormir quelques instants la souffrance; cette fin, sous un ciel torride, avec l'angoisse nerveuse d'un insupportable climat, dans une maison de bois dont les rats trouent chaque planche et qu'on jug^a plus tard bonne à peine pour faire une étable ; cette fin, où la misère du présent semble s'accroître devant les débris conservés des splendeurs du passé, le perpétuel contraste entre ces deux extrémités de la même fortune, et, dans l'adversité la plus cruelle qu'un homme ait subie, cette inébranlable fierté, cet orgueil inflexible, cette affirmation altière, cette façon de réclamer jusque dans la mort la dignité impériale, cette foi dans la survivance, cette certitude d'une revanche prochaine que la Providence doit à son fils, à ses idées et à sa cause, c'est, dans l'histoire de l'humanité, le spectacle le plus digne d'émouvoir les nations.

Et, depuis quatre-vingt-six années, à ce jour du Cinq mai, quelque chose de grand anime les cœurs et les fait tressailhr. Que ce soit une religieuse pitié, une patriotique colère, l'admiration, la haine, la

détestation même^nulne demeure indifférent. Pour la première fois. Ton n'aura point célébré cette année ces milliers de messes que, pour le repos de son âme, avaient fondées des vieux soldats, des prêtres reconnaissants, des fidèles de sa cause — même des ennemis qui avaient pardonné; mais, jamais plus qu'à cette heure où son œuvre est de tous côtés menacée et presque détruite, où, devant les débris de Tédifice qu'il avait érigé, se débattent dans Tanarchie parlementaire leâ factieux, les impuissants et les sots, jamais plus qu'aujourd'hui on ne comprendra combien il fut grand, nécessaire, providentiel, comment, vivant par son esprit qu'il nous avait laissé, nous périrons si son esprit se retire de nous.

Tout récemment, le ministre de la Guerre, a prescrit que, dans chaque département français, un officier fût appliqué à faire, aux archives du cheflieu, des recherches sur les milices provinciales.

Cela indique en quelles intentions l'on semble être au sujet du service militaire, — même de deux ans — le mot milice, dans le patois politique contemporain, signifiant, semble-t-il, une garde nationale "composée, sur le papier, de tous les citoyens en âge de porter les\armes, astreints à une première péripde d'instruction qui durerait une année — ou"*moin^ — puis à des périodes d'exercice trisanrfiielles ou quinqu^annuéllés de huit à quinze jours. Cela n'a point le moindre rapport historique avec les milices provinciales de l'ancien régime ; mais il en est ici comme en quantité de cas où la similitude des mots entraîne la confusion des idées.

Dans la vieille France, le mot de milices s'appliquait « aux levées de bourgeois et de paysans,

faites par la voie du sort, pour former des régiments provinciaux qu'on ne réunissait que dans certaines occasions » et il s'opposait alors à troupes réglées. Le sens qu'on lui donne à présent pourrait bien venir de Suisse, comme tant d'autres belles inventions dont on gratifie les Français lorsque déjà elles ont cessé de plaire aux Helvètes.

Ce système, ayant pour objet principal d'astreindre, pendant le même temps, tous les citoyens d'une nation aux mêmes obligations corporelles, quelles que soient la culture et la valeur intellectuelle et sociale, a été principalement imaginé pour flatter et satisiFaire la fureur d'égalité, par qui les démocraties périssent : toute supériorité leur est insupportable, qu'elle vienne de la naissance, de la fortune, de Tintelligence, de l'instruction, de l'éducation, de rhabileté, de l'adresse, même de la persévérance, de l'assiduité ou de l'économie, et leur idéal paraît être une société où l'individu, enlevé, dès la naissance, à des parents qui n'auront aucun moyen de l'élever, et d'ailleurs ne s'en soucieront pas, passera du pouponnât municipal à la crèche laïque, de l'école maternelle à l'école primaire, de là à l'école d'apprentissage, à la milice, à l'atelier national, et aura droit, pour son travail, quelle qu'en soit la valeur, au même salaire, en attendant que, le salaire étant supprimé, l'individu dont la personnalité aura été abolie et qui formera seulement une des unités de la collectivité, reçoive.

dans une gamelle, pareille à celle de ses compagnons, la ration supposée devoir le nourrir, touche les vêtements identiqujes dont il devra s'habiller, jouisse par ordre, aux mêmes heures, des mêmes plaisirs et contemple durant une telle vie les cieux dépeuplés et Tallégresse de la terre.

A cela Ton marche, et tout y mène. Vainement se bouchçrait-on leô yeux,: cr'est à pas de géants que, depuis viltgt ans, Ton s'est rapproché de cet idéal Bau^eabond.^ L'abolition -de la femille, Tabo- Jition; dé la liberté .individuelle, l'abolition de la fortune personnelle,, l'abolition de rhéritàge, ont été préparées et sont déjà presque accomplies par une suite de lois qui, sous prétexte d'assurer la liberté politique, la santé physique et morale, rentier développement de l'individu, réglementent chacun de ses actes, détruisent son libre arbitre, confisquent ses droits naturels, le réduisent à une forme d'esclavage dont il ne peut sortir qu'en violant dix fois le jour chacune de ces lois. Le mépris de la loi naît forcément de l'inapplication des lois et le mépris de la loi, c'est l'anarchie.

Mais, en même temps que les uns consciemment, . les autres inconsciemment conduisent la nation vers, c*btfe nouvelle fortne ^'ciale, il plaît à ceuxci de^-çré tendre que le peuple en marche vers les Eldorados collectivisteis, fasse encore figure dans la

vieille Europe et qu'il conserve les institutions que les nations, organisées selon le mode ancien, n'ont point encore eu Tidée de supprimer : telle une armée permanente et une marine de guerre: Il faut même que cette armée paraisse aussi nombreuse que celles des peuples voisins : Sans doute, chez ceux-ci, la population est en continuel accroissement; ici, dans le statu quo, sinon en diminution. N'importe. En même temps qu'on applique le service de deux ans, acheminement direct vers la milice^ sans le correctif, d'une part, des trois années de service pour la cavalerie et l'artillerie, d'autre part, de Tannée unique de service pour les volontaires et pour les instituteurs, on prétend avoir sous les armes la même quantité d'hommes que lorsqu'on appliquait le service de trois ans. Alors, on prend tout ce qui se présente. Triste spectacle qu'un conseil de revision. Deux chiffres que jette une voix, taille et poids, c'est assez. Tout au plus, au cas que le conscrit paraisse vraiment par trop malingre, mesure-t-on la poitrine. « Bon! Service armé. » Nul ne réclame, ni les représentants civils des populations, ni les maires ahuris parle défilé ininterrompu d'administrés en costume primitif dont ils entendent à peine les noms et qu'ils ont le droit de ne point reconnaître, ni les conscrits — surtout pas ceux-ci. Car l'ajourné ne bénéficie pas de l'ajournement. S'il reste dans ses foyers lorsque sa classe est appelée, il suivra le sort de la classe d'ensuite, et il fera ses deux années

uec e^e : Au lieu d'être libéré, comme ses conle.viporains, à vingt-deux ans et demi, il le sera à vingt-trois et demi. C'est, dit-on, une prime qu'on donne à la santé, à la culture physique ; n'est-ce pas plutôt un châtiment qu'on inflige à la faiblesse? Le garçon qui n'a pas pris un suffisant développement, qui a été malade, dont l'enfance fut souffreteuse, est-il responsable? Ses parents, par la dégénérescence qu'ils lui ont transmise, le sont peut-être plus que lui — mais encore? .

Aussi, tous les conscrits luttent pour partir; le nombre de ceux qui allèguent un cas d'exemption est infime. Certains qui ont un motif affirmé, même de réforme totale, ne le présentent point. Un conscrit arrive ; deux chiffres : taille, poids ; demi-tour ! Levez les bras ! Le major va prononcer : « Bon. » L'intendant^ remuant les papiers, par bonheur a vu une note : « On signale quelque chose au cœur; il y a eu enquête. » Le major reprend le garçon sur qui, à l'instant, il allait déclarer : « Bon! Service armé! » et tout net, droit sur lui : « Exempté! Lésion cardiaque î » Et l'enfant reçoit en pleine poitrine ce coup qui peut le tuer.

Si rintendant avait été distrait, ou s'il avait soutenu avec quelqu'un de ses voisins une conversation animée, voilà un pauvre petit soldat qui serait resté à la première étape. En vérité, dans

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ce temps où Ton civilise les conseils de guerre, ne serait-il pas possible d'adjoindre au médecîi^ militaire, qui, |eul, prononce et décide, un médecin civil, élu par les maires du canton, qui, au besoin, prendrait la défense des conscrits et qui aurait autorité pour le faire? Ce n'est certes pas l'intérêt de la nation, ce n'est pas davantage Tintérêt de l'armée qu'on incorpore en masse des conscrits incapables de servir. « 11 est de la plus grande importance, écrivait' Napoléon au ministre i de la. Guerre, le 20 thermidor an XII, de faire une çirr culaire aux généraux commandant les conseils de recrutement, pour leulr faifé sentir le préjudice qu'éprouve l'État àm <îOnscrrts malingres el inha-. biles au service militaire qu'ils envoient. Un grand nombre est invalide et ruine le Trésor public sa«s aucun avantage. »

Voilà la parole d'un gouvernant, mais il s'agit non de gouverner, mais de bluffer.

Et c'est pourquoi encore, à la veille d'arriver, en conformité du programme du parti socialiste, à la milice genre suisse, l'on imagine de découvrir à cette milice des ancêtres dans l'ancienne France, en préposant des officiers à rechercher dans les archives départementales" les documents qui peuvent être relatifs aux fnilices. En vérité, s'il avait prétendu seulement s'en instruire lui-même.^ le ministre de la Guerre .n!aurait eu qu'à faire interroger un sous-chef des ardiives administratives d-a son ministère, M.' Léon Hennet; même à ouvrif le^

livre que cet admirable travailleur a publié en 1884, sous le titre : Les milices et les troupes provinciales. Voulait-il contrôler Hennet, il en avait le moyen, grâce à Y Histoire des milices provinciales^ remarquable thèse de doctorat soutenue en 1881 par M. Jacques Gebelin, ancien élève de TEcole normale supérieure. M. Gebelin avait surtout envisagé, au point de vue historique, la question du tirage au sort sous l'ancien régime; M. Hennet a traité de l'organisation, de l'administration et des actions de ces milices ; mais les deux livres sont excellents.

Le ministre y aurait appris que l'histoire des milices n'est autre que l'histoire du service militaire personnel antérieurement à la loi sur la conscription; qu'elle comprend également l'histoire des formes diverses adoptées pour le recrutement de l'armée permanente et l'histoire de l'organisation des réserves destinées à la défense du territoire. Il y aurait vu que, loin de comprendre la totalité des citoyens, les milices provinciales, depuis 1726 jusqu'en 1789, n'eurent jamais' un effectif réglementaire supérieur à 87 000 hommes ; que l'effectif normal ne dépassa guère 60 000; qu'il fut toujours dans la proportion de 1 à 2 et souvent 3 vis-à-vis des troupes réglées : celles-ci étant, par exemple, de 320 000 hommes contre 79000 mili-

ciens lors de la guerre de la Succession de Pologne, de 167 000 contre 53 000 après la guerre de la Suecession d'Autriche, de 75000 contre 173000 en juillet 1789.

Les troupes réglées sont ressentiel. Les milices, en temps de paix, sont réunies chaque année pour un temps singulièrement variable, parfois un jour seulement pour la revue de l'intendant, ordinairement neuf jours, mais aussi bien quinze ou cinq jours ; en temps de guerre, elles sont appelées au service actif, employées dans les garnisons, destinées à combler les vides dans les troupes réglées; mais les généraux de ce temps qui les recevaient dans leurs armées s'en trouvaient fort incommodés. Dans les places, elles étaient « simplement pour fermer les portes », dit le maréchal de Noailles. « Je n'ai rien vu de si pitoyable que ces détachements de milices, écrit M. de Gensac, après la reddition de Lauterbourg; nous ne pouvions obliger la plupart des sentinelles, à porter leurs yeux au-dessus du parapet, et quand un soldat avait tiré son coup de fusil au hasard, nous le voyions aussitôt étendu sur la banquette pour éviter celui des ennemis. » A Dettingen, l'armée est composée en grande partie de milices et ce sont elles que Noailles rend responsables de, la défaite; Chevert, battu à Rees, dans cette belle lettre où il écrivait : « La fortune et les femmes ne sont pas dit-on, pour les vieux généraux. Cet échec le prouve; c'est le premier que j'aie eu à la guerre et

je le prendrai pour un avertissement dont je profiterai; il est cruel et je n'avais pas mérité que ma carrière militaire finît par un pareil coup de poignard dont la plaie ne se fermera jamais », attribuait son échec aux trois mille hommes de milices qu'il avait incorporés à Wesel.

L'histoire de ces milices est peu encourageante pour la milice ; mais il est écrit que nulle expérience ne «doit servir; l'histoire est une rabâcheuse dont on méprise les avertissements, à moins qu'elle ne se rende complaisante et faussaire et que, par ordre, elle ne serve à réhabiliter les causes deux fois condamnées : ce sont pourtant des juges civils qui ont rendu l'arrêt : M. Hennet et M. Gebelin. Attendons-nous à la revision de leur jugement par les officiers que délègue M. le ministre delà Guerre.

Celui qui regarde en philosophe s'agiter et passer sur le théâtre de leurs folies dramatiques, les êtres incohérents et falots que la plus redoutable et la mieux conduite des conspirations a guindés à ce redoutable honneur de gouverner la France, s'est demandé, non sans quelque surprise, comment il se pouvait faire qu'en ces discours et ces toasts échangés, dans ces effusions soigneusement préparées, mesurées et dosées où s'exerce le tact protocolaire, nul n'eût songé que, devant les souverains norvégiens, il eût convenu d'évoquer un peu de passé, qu'il eût été courtois pour le moins d avoir Pair de se souvenir et, puisque l'occasion se présentait, telle que jamais elle né s'offrira plus, de saluer, au nom de notre nation, cette nationalité ressuscitée après un siècle — et qui avait péri pour nous avoir été fidèle.

Jamaifi mieux qu'en cette circonstance on n'a pu juger à quel point il est regrettable que des hommes, chargés d'une mission telle que de représenter un peuple qui eut un passé et une histoire.

s'en soient tenus à cette sorte d'instruction faite de lieux communs oratoires, de déclamations anticléricales, et de faits-divers mal choisis qui constitue le fond même de Téloquence démagogique; qu'ils se soient bornés à les relever çà et là de pirouettes boulevardiëres qui attestent une éducation de brasserie et qu'ils soient restés des primaires^ des êtres qui ignorent que les relations entre nations comme entre individus exigent qu'on sache à qui Ton parle, de quoi l'on parle et comment on parle.

Il s'est écoulé juste un siècle depuis le jour où le Danemark, attaqué en pleine paix par les Anglais pour avoir refusé d'accéder à la coalition contre la France, eut, par eux, sa capitale bombardée et sa flotte détruite. Loin d'abattre ce vaillant peuple, ce guet-apens l'exaspéra; de neutre qu'il était, il nous devint allié. Un traité conclu à Fontainebleau, le 31 octobre 1807, porte à l'article 2 : « Chacune des hautes parties contractantes emploiera contre l'ennemi commun la totalité de ses forces de terre et de mer », et, à l'article 4 : « S. M. l'Empereur et Roi voulant donner à S. M. le roi de Danemark une preuve de son amitié et de l'intérêt qu'il lui porte, garantit l'intégrité et l'indépendance absolue des Etats et possessions de S. M. le roi de Danemark, soit dans l'Europe, soit dans les colonies. »

Or, depuis plus de quatre siècles, la couronne

de Norvège était unie à celle du Danemark.

Marguerite, fille de Waldemar IV, roi de Danemark, épouse de Hakon VII, roi de Norvège, avait succédé en 1387 à son fils Olof V et avait réuni sous son sceptre la Suède par conquête sur le roi Albert, le Danemark par élection, la Norvège par succession; mais ce fut le vœu des trois nations, exprimé à Calmar, par les Etats librement assemblés, qui assura la légitimité du gouvernement et dota les trois royaumes d'un règlement qui, à deux d'entre eux, devait assurer une longue prospérité. On sait quelles avaient été les bases de Tunion de Calmar : les Royaumes unis ne devaient plus àperpétuité avoir qu'un roi, élu d'un commun accord par les sénateurs et les députés des trois royaumes. Le prince Eric, duc de Poméranie, neveu de la reine, était proclamé héritier présomptif, et, dans le cas où il laisserait postérité, le roi élu devrait y être choisi. Le souverain partagerait sa résidence entre les trois Etats : la diète générale se tiendrait à Helmstadt; enfin et surtout chaque État conserverait sa constitution, son sénat et ses lois particulières; les gouverneurs et les magistrats, de quelque ordre que ce fût, seraient pris de chaque pays sans que le roi pût jamais employer d'étrangers dans chacun des trois Etats.

Il est vrai que, quant à la Suède, l'union fut définitivement rompue par la révolte de Gustave Wasa; que la Norvège même, ayant pris le parti de Christian II, que les Danois avaient déposé, fut

déclarée province du royaume de Danemark, et, perdit, avec son sénat, le droit de participer à Félection des rois, mais elle n'en garda pas moins, avec ses États, une forme de garanties constitutionnelles qui la mit au rang des nations les plus libres qui fussent alors en Europe.

C'était par son libre vœu que la Norvège s'était unie au Danemark, et, si les circonstances lui avaient enlevé certaines de ses immunités politiques, elle n'en resta pas moins profondément attachée à la dynastie d'Oldenbourg, qui, après la déposition de Christian II (1523), se continua par son frère Christian III, puis en ligne directe par Frédéric II, Christian IV, Frédéric III, Christian V, Frédéric IV, Christian VI, Frédéric V, Christian VII et Frédéric VI. Christian VII a signé avec la France le traité de Fontainebleau; malgré les intrigues de certains de ses ministres, Frédéric VI, monté sur le trône en 1808, y demeurera inébranlablement fidèle.

En Suède, à dater du mois d'août 1810, un Français est désigné comme prince royal, et gouverne en réalité sous le nom du roi Charles XIII, celui-ci élu roi de Suède le 5 juin 1809, à la suite de la déposition de son neveu Gustave Adolphe IV» Ce Français, Bernadotte, a été, par l'empereur Napoléon, honoré de la dignité demaréchald'Empire,

pourvu de la principauté de Pontecorvo, gratifié d'une dotation annuelle d'un million, d'un hôtel rue d'Anjou, acheté de Moreau pour 400000 francs. S'il a été appelé au trône de Suède, c'est par la bonne volonté de l'empereur Napoléon; et c'est, croit-on, pour le service de la France. Dès le mois de décembre 1810, ce Français est d'accord contre la France avec la Russie et l'Angleterre : il n'attend qu'une occasion de se déclarer, mais il n'est point de ceux qui se donnent gratis. En échange de sa participation à la coalition, il aspire à recevoir la Norvège, à en dépouiller le Danemark, fidèle à la France.

Ce marché est ratifié le S avril 1812 — les documents récemment publiés par la Société impériale d'histoire russe et par le prince Galitzine ont appris comment l'accord fut conclu et édifient sur les sentiments du ci-devant maréchal d'Empire. Il ne se contente pas d'ailleurs d'une simple promesse; il entend recevoir les engagements les plus solennels et, par une convention additionnelle, la Russie lui assure sa coopération effective pour le mettre, par les armes, en possession de la Norvège. Cette convention est signée à Wilna le 15 juin 1812. La campagne de Russie est ouverte : Bernadotte pourtant n'a garde encore de se déclarer pour ou contre la Russie et, s'étant assuré la bienveillance d'Alexandre, il ne rompt pas avec Napoléon, il attend d'y voir plus clair et que la fortune ait décidé.

Aussitôt que la Grande Armée a été vaincue par riiiver, il paraît pour profiter du désastre. Non content de se faire assurer par l'Angleterre la possession future de la Norvège, il reçoit d'elle la Guadeloupe enlevée à la France (3 mars 1813). Il traite en particulier avec chacun des ennemis anciens ou nouveaux de l'Empereur, avec TEspagne le 22 mars, avec la Prusse le 22 avril; il est formellement admis le 30 juin dans la coalition et, aux conférences de Trachenberg, il participe à la discussion du plan d'opérations. Il intervient au moment décisif et, à Leipzig, c'est lui qui porte le coup suprême.

Ce que sont ensuite les intrigues où il s'égare à la poursuite du rêve qu'il a formé de remplacer Napoléon sur le trône impérial, comment il se trouve alors le candidat d'Alexandre, quels fils il noue avec les chefs de l'armée du Nord, avec certains grands dignitaires et avec des royalistes de Paris ; dans quelles conditions il entre en rapports avec les Bourbons qui se leurrent de l'idée qu'il va travailler pour eux, c'est ce qu'a raconté M. Léonce . Pingaud, c'est sur quoi M. Ernest Daudet vient, dans son troisième volume de V Histoire de rEmigralion, d'ajouter des documents nouveaux de haute importance ; mais tout ce travail souterrain qu'il n'a point la certitude de voir aboutir, ne l'empêche point, en ce qui concerne la Norvège, de suivre son dessein et de diriger ses armes contre les Danois. Le lo décembre 1813, après une résistance

qu'a immortalisée le combat de Schested, le Danemark est contraint de subir un armistice, et, le 14 janvier suivant, de signer à Kiel un traité par l'article IV duquel « S. M. le roi de Danemark, pour lui et ses successeurs, renonce irrévocablement et à jamais, en faveur de S. M. le roi de Suède et de ses successeurs, à tous droits et prétentions au royaume de Norvège », lequel formera un royaume, uni à celui de la Suède, mais conservant toutes les lois, libertés, tous, les droits et privilèges maintenant existants.

A ce traité qui disposait de lui en faveur de la Suède, le peuple norvégien refusa sa ratification. Le prince Christian, héritier présomptif de la couronne de Danemark et gouverneur général de Norvège, se mit à la tête de la résistance, proclama l'indépendance absolue du royaume et convoqua à Eidswold une assemblée nationale qui , le 17 mai, vota une constitution la plus libérale et la plus démocratique qu'on eût vue en Europe.

* Mais, pour résister à la Suède, comment cette petite nation, malgré son bon droit, l'eût-elle pu, alors que la Russie, l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche (traité de Langres du 2 février 1814), la France (traité de Paris du 30 mai), s'étaient déclarées contre elle et garantissaient à la Suède le prix de sa défection. La^ Norvège dut renoncer.

dans une mesure, à son indépendance pour conserver sa liberté. Si le prince Christian abdiqua sa nouvelle couronne, si un armistice, conclu àMoss, le 14 août, prévint l'écrasement des troupes norvégiennes, du moins la Suède s'engagea à accepter le constitution d'Eidswold : il y eut union, il n'y eut point conquête. Une diëte extraordinaire détermina les conditions dans lesquelles le royaume de Norvège, « Etat libre, indépendant, indivisible et inaliénable », serait uni à la Suède sous un même roi ; elle régla, de la façon la plus précise et la plus stricte, les formes du gouvernement, établit sur des bases inébranlables les droits des citoyens et les modes de la représentation nationale, et elle fournit l'admirable spectacle d'une assemblée qui, contrainte de céder à une nécessité inéluctable, sait tirer parti de sa faiblesse même et impose à ceux qui prétendaient agir en conquérants la conservation et la garantie des lois politiques, religieuses et civiles qui assurent la liberté de son peuple.

Pour quelles raisons graves, après moins d'un siècle, ce pacte fut rompu ; comment, en son plein droit, à la suite des, constantes violations de la Constitution du 4 novembre 1814 et de l'Acte du 6 août 1815, la Norvège proclama son indépendance et élut pour son roi le fils de ses anciens rois danois, c'est ce que tout le monde sait ; mais n'est-ce point en France qu'on a dû se réjouir plus qu'en aucun lieu du monde de voir réparée cette grande injustice qui arracha un peuple aux souverains de son

choix, qui sépara brutalement des nations que leur volonté avait unies, qui les frappa de cette peine monstrueuse parce qu'elles étaient restées fidèles à leurs serments — et ces serments, c'est avec la France qu'ils avaient été échangés.

Et puis, des mains du descendant de Bernadette, s'est échappé le salaire de la défection. Et n'estce pas là de quoi réjouir le cœur de ceux qui, gardant le souvenir des bienfaits comme des malfaisances envers la patrie, ont salué cette proclamation d'indépendance comme un tardif châtiment et comme une revanche de la Justice ?

L'Unité française, avant 1789, résidait dans le roi. Par lui seul la France était agglomérée. En sa personne se réunissaient les droits, comme sur sa tête s'étaient réunies les. couronnes. Des duchés, des comtés, des royaumes, des principautés, des marquisats-que, depuisneuf cents ans, Hugues Capet et ses descendants avaient groupés peu à peu autour des comtés de Paris et d'Orléans, le statut variait, flexible et ondoyant, selon les traditions, les besoins, les productions, les intérêts des populations. Leur représentation près du souverain était assurée par des États, bien plus puissants qu'on n'imagine, faisant entendre au besoin de dures vérités, mais d'autant plus audacieux en propos que leur fidélité était plus profonde et que le lien féodal subsistait dans toute sa force, àe^Épées de fer, par exemple, au duc de Bretagne.

Le mouvement de 1789 emporta tout, émietta tout. Ce fut comme ces débâcles des glaces sur les grands lacs de l'Amérique du Nord, où. l'immense surface se convulsé et se broie comme si, au fond,

un volcan s'ouvrait. La réunion des Etats généraux produisit cette révolution ; Ton ne saurait dire que chacune des provinces la voulût — très loin de là ; mais, du groupement accidentel des forces nationales^résulta un brusque échauffement de la matière , une volonté pour chacun de se rendre plus fort en s'unissant au voisin, un débordement de sensibilité qui dans tout Français voulait voir un frëre ; le goût, le besoin d'être une grande nation. C'était bien là le mouvement qui poussait les êtres; et, pour le seconder, pour le fixer et pour en tirer teintes les conséquences, l'Assemblée constituante imagina de diviser le territoire où les populations se trouvaient réparties selon des besoins, des intérêts, des nécessités traditionnelles, en départements n'ayant avec le passé aucun lien, ne faisant plus figure de province, de diocèse ou de grand fief, mais recevant du nouveau régime sa vie en même temps que son nom, ses institutions et jusqu'à son aspect physique. La Constituante coupe la France en morceaux, qu'elle jette à la chaudière, où la Révolution les fera bouillir; elle prétend, comme Médée, se faire la rénovatrice, la rajeunisseuse, substituer au régime féodal aboli, au régime provincial démodé, un régime national où, partout, les individus, parlant la même langue, usant des mêmes droits, groupés de la même façon, jouiront des mêmes institutions, subiront les mêmes charges et paieront les mêmes taxes. On a supprimé les noms des provinces, parce qu'une

sorte de patriotisme local s'y attachait; on a imaginé les vocables géographiques des départements, mais même* à ces vocables ne s'al tache ra-t-il pas quelque soupçon de particularisme ? Pourquoi pas un numérotage seulement?

De l'Assemblée qui a conscience peut-être de ce qu'elle décrète, cette volonté d'unité descend dahs le peuple entier qui la subit, s'en agite, s'en enthou-^ siasme, se précipite aux champs de la Fédération pour acclamer la nation. Contre le 'sacrifice des privilèges et des libertés locales et provinciales, à peine si quelques voix impuissantes s'élèvent. Mais l'unité ainsi constituée, comme elle est fragile, tant que des institutions appropriées n'en ont point serré les liens !

C'est l'unité autant que l'indépendance de la nation qui a paru menacée en 1793, et si l'époque de la Terreur a été la crise du nationalisme, elle a semblé non moins la crise de l'unitarisme. Paris, centre et despote de l'unité, imposant aux ci-devant provinces, morcelées en départements, ses volontés et ses caprices, a triomphé des résistances provinciales, plutôt en les flétrissant du nom de fédéralisme qu'en les accablant par les armes. Les Girondins n'avaient nullement en vue une république fédérative parce qu'ils s'opposaient aux Jacobins, et môme le fédéralisme peut être compris sans la rupture de Tunité. En France, durant la Révolution,

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nulle part, sauf en Corse, on ne rencontre d'insurrection séparatiste. Il suffit pourtant qu'on en eût jeté le soupçon sur les Girondins pour qu'ils aient été accablés. La devise adoptée par le Gouvernement révolutionnaire : Unité, Indivisibilité de la République on la Mort, a plus fait au dedans pour son triomphe que toutes les levées des gardes nationaux et les missions de représentants.

Cette unité révolutionnaire ne prévaut pourtant que par Torganisation^extralégale que les Jacobins lui ont donnée, par l'institution des comités révolutionnaires qui se substituent aux administrations établies parla Constitution de 1791, et, en droit, toujours existantes. La Constitution de Tan III, une fois proclamée, malgré la nouveauté des commissaires du Directoire, représentants directs du pouvoir central dans chaque administration départementale, tous les liens se relâchent et, s'il n'y a point des tentatives formelles contre Tunité, c'est que, dans l'anarchie générale, nul n'obéitque s'il lui plaît; d'ailleurs, après le 18 fructidor, on retombe de fait sous le régime des comités révolutionnaires. Les agents jacobins du ministère d© la Police font casser toute administration de commune, de district ou de département qui leur est déplaisante et la remplacent par une commission formée des amis de leurs amis.

C'est Bonaparte qui organise Tunité par l'administration. On a reproché à son gouvernement d'avoir été centralisateur à Texcès : c'est cette cen-

tralisation seule qui, durant un grand siècle, a maintenu l'unité. Mais cette centralisation ne pouvait produire ses effets qu'à trois conditions : 'd'abord que le gouvernement central jouît d'un prestige qui rejaillît sur ses agents ; que ceux-ci, par leur tenue morale, par leur intelligence, par leur dévouement à leur tâche, acquissent la confiance de leurs administrés ; que le gouvernement s'établît constamment Tarbitre et le modérateur équitable entre les parties diverses de Tempire ; qu'il s'efforçât de concilier leurs intérêts, de répondre à leurs besoins, sans obéir au désir de satisfaire exclusivement telle ou telle région ; qu'il fût placé assez haut pour envisager dans leur ensemble les nécessités de la vie nationale et qu'il ne dépendît point dans sa politique du bon plaisir d'une faction parlementaire; il fallait enfin que chaque partie du territoire trouvât son utilité à subir la protection du pouvoir central, et reçût, en échange des impôts payés, des garanties de sécurité, de stabilité et de justice qui permissent aux administrés de développer leur industrie ou leur commerce, d'exercer leur culte, d'aller et de venir librement, de vivre leur vie.

Durant près d'un siècle, les administrateurs ont répondu à ce programme. De même que le pouvoir central était institué le modérateur entre les diverses régions, les administrateurs étaient institués les conciliateurs entre le pouvoir central et leurs administrés. Ils ne se tenaient obligés ni à une obéis-

sance servile vis-à-vis de celui-là, ni à une impitoyable tyrannie visrà-vis de ceux-ci. Administrer, c'est prévoir, c'est renseigner, c'est s'éclairer, c'est rechercher les occasions de contact avec toutes les classes de la population. Qu'on prenne pour exemple ce préfet du Consulat dont M. Dejean vient de raconter l'histoire : Il est sans cesse par voies et par chemins, il interroge tout le monde, il forme son jugement en s'arrêtant incognito dans les chaumières, dans les fermes, comme dans les presbytères et les châteaux ; il compose de tous les éléments qu'il assemble lui-môme une statistique de son département qu'il ne trouve jamais assez complète. On commence à connaître les préfets de l'Empire dont beaucoup furent les préfets de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, Chabrol, Rambuteau, Sers, Beugnot, Plancy, Jessaint, Montalivet, combien d'autres ! Nous avons vu à l'œuvre les préfets du second Empire qui surent mériter si bien la reconnaissance de leurs administrés, que, déchus et destitués par la république, ils furent élus députés, malgré tous les efforts du gouvernement. Le prestige du préfet servait en ce temps-là au prestige du pouvoir central. Le préfet ne s'occupait de politique que le moins possible, mais il s'occupait d'administration, et il s'en occupait pour le bien de tous.

Le préfet ne dépendait pour son avancement que de son ministre ; il ne recevait d'ordres que de lui; il n'avait à plaire qu'à lui; il faisait parfois des

députés, mais il n'était point fait par eux. Iln'avaità les servir ni dans leurs rancunes, ni dans leurs faveurs; leur clientèle ne le faisait pas trembler, et leurs menaces ne Tébranlaient pas. Il se contentait d'être le bon serviteur du souverain et du pays, et le moyen qu'il avait trouvé de bien servir Fun et l'autre, c'était d'ouvrir toutes les sources de richesse, de favoriser toutes les entreprises utiles, de construire des routes, de créer des écoles, de s'associer par tous les moyens à la vie du département. Et s'il arrivait qu'une catastrophe éprouvât ses administrés, qu'une épidémie les décimât, c'était lui qui, le premier accourait à l'incendie, àl'inondation, à Texplosion; lui qui, au chevet des cholériques, dans l'hôpital atterré, dans la ville frappée de stupeur, portait la bonne parole — le premier? Non, pas toujours. Le souverain ou la souveraine l'avait parfois devancé.

L'unité administrative, exercée par de tels hommes, était la plus sûre et la meilleure garantie de Tunité nationale : mais, pour l'affermir et la perpétuer, il était d'autres instruments et combien merveilleusement forgés ! Le plus admirable, c'était l'armée. Venus de tous les points du territoire, appelés sous le drapeau pour y payer la dette du sang, brisés par la discipline à l'exercice des vertus du soldat, convaincus que nulle armée ne leur était supérieure sur le champ de bataille, instruits de la gloire passée, hn ayant accepté le dépôt et en ayant pris l'orgueil, les gars de Bretagne et d'Anjou, de

Provence et de Béarn, d'Alsace et de Gascogne, fondus au feu des victoires en masse cohérente et indivisible, devenaient, après leur libération, les missionnaires de cette unité française dont ils avaient été les défenseurs, les héros et souvent les martyrs. L'armée était le creuset où s'amalgamaient les forces nationales. .

Et puis, mises à part même l'administration et Tarmée, combien de forces étaient en jeu pour corroborer Tunité : tout le système napoléonien y concourait. Durant un siècle on s'est efl'orcé de le maintenir. Ce nest pas qu'il ne fût attaqué. Dès 1831, on voit dans les projets du parti légitimiste surgir les tentatives de retour à la division par provinces. Plus tard, on se berce dans le parti libéral des bienfaits de la décentralisation ; Ton prétend, en 1871, les appliquer. La Convention proscrivait les patois, comme une rupture de l'unité; la mode veut qu'on les encourage et ces patois sont élevés à la dignité de langues et mis en opposition à la langue nationale. Parla, on arrive, pour la première fois depuis cent ans, à afficher des velléités de séparatisme.

Mais c'est là un jeu. Ce qui n'en est pas un, c'est l'antipatriotisme ouvertement prêché, formellement décrété comme le dogme essentiel de la société nouvelle ; c'est l'antimilitarisme qui en est

la conséquence fatale et qu'acclimatent, à la fois et dans les mêmes foyers, le service universel de deux ans et le recrutement régional ; c'est rabaissement, la servilité et le favoritisme répandus dans toute l'administration ; c'est le relâchement de tous les ressorts, l'impossibilité d'obtenir protection ou justice contre les hommes qui, de près ou de loin, tiennent au parti dominant; c'est, du haut en bas de toutes les hiérar<îhies, la mise en oubli du mérite professionnel, l'exaltation du mérite politique ; par là, la suppression graduelle de tout travail utile. C'est, en France, deux espèces de peuple : l'un à qui tout est permis, qui reçoit tout, prend tout, veut tout, l'autre qui n'a nul moyen de se taire entendre, nul recours devant ses magistrats, pour qui toute porte est fermée et qui, pour les impôts qu'il paye, embourse des coups et des injures.

Il peut se faire que ce peuple-là ait gardé assez d'idéal, assez de patriotisme, assezde sens des devoirs traditionnels, pour se contenter avec les horions qu'on lui largifie, mais où manquent l'idéal et le patriotisme, que la sportule, si longtemps et si magnifiquement distribuée, défaille un jour, on entend s'élever la clameur des fils révoltés contre cette mère qui no paye plus; on entend gronder, dans la folie délirante des foules agenouillées devant le Rédempteur viticole, les criminelles espérances de dépecer la nation. Et pas une voix ne s'élève, voix de président ou de ministre, voix de préfet ou de

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député, pour dire ces cinq mots qui eussent commandé. le silence, ces mots inscrits jadis par ordre d^ la Convention au fronton- de tous les monuments, au début de toutes les lois, en tête de tous les papiers officiels, ces mots qui ont été la raison d'être, la justification, Tapologie de la Révolution :

Unité, Iihdivisibilité de la République, ou la Mort.

En ces temps-là, on était patriote. — Et ce n'est plus la mode.

On cherche à présent à rattraper les paroles qui furent dites et à les tourner en d'autres sens. On donne au mot fédérés, dont se parèrent les révoltés des départements du Midi, une acception qu'on recherche vers 1791, au temps où, pour constituer Tunité, des provinces se con fédéraient . Des comités qui déguisent sous des vocables divers — et il en est de surprenants — leur active collaboration aux desseins gouvernementaux s'évertuent à prêcher Tapaisement et à inviter les viticulteurs à des capitulations dont on promet de leur apporter le prix. Il y a des marchandages qu'on devine et qui ne seront pas infructueux pour tout le monde. En même temps qu'^^n abat, avec cinq louis qu'on lui a mis en main, le Rédempteur de la viticulture, on jette, sans en avoir l'air, une légère statistique des fraudeurs qui prouve d'où vient la fraude et qui elle contamine. G Méridionaux avisés, prenez garde à l'avertissement; il est autrement exécutoire que celui du percepteur : ce n'est point un papier rose, c'est un papier rosse!

Donc, dans ce bruit de chaises remuées, Ton espère que se seront perdues les phrases impies qui furent prononcées contre la patrie, et pourtant ne conviendrait-il pas davantage de les répéter, de les préciser, d'en tirer les enseignements nécessaires, et, en partageant équitablement les responsabilités, de chercher un remède à un état d'esprit qui se propage et qui menace à présent Tunité française ?

Il y eut de tout là dedans : Tamusement de découvrir du génie à des poètes patoisants et de soutenir d'agréables paradoxes sur la beauté de la langue d'oc ; Tespoir de trouver dans un remaniement territorial des facilités inattendues pour imposer à la masse de la nation des gouvernements qu'elle a rejetés; la prétention qu'en rétablissant les vieilles provinces, on aurait du même coup rétabli les vieilles mœurs, le vieux loyalisme et quantité de choses très nobles dont le souvenir est comme aboli.

Car cela se passait dans des temps très anciens.

11 y eut le battage littéraire, artistique, même historique; l'évocation par la peinture, en des tableaux dont le marouflage fut une apothéose, des terribles luttes du Nord contre le Midi, des barbares contre les civilisés, des hommes de sang et de proie contre les hommes de pensée; il y eut l'éveil de passions vieilles de huit siècles qu'on

UN PAS DE PLUS VERS LANAKClllE 169

croyait éteintes et qui à peine étaient assoupies; il y eut le désappointement de commerçants habitués à obtenir, moyennant leur bulletin de vote, toutes les lois, tous les décrets, tous les arrêtés qui pouvaient leur être agréables et fort étonnés qu'on n'eût pas encore imposé aux gens d'au delà de la Loire le bilitre quotidien, obligatoire, méridional et non gratuit. Tout cela remué produisit des fruits qui plus rapidement vinrent à maturité dans le Midi, mais qui, dans d'autres parties du pays, sont noués et commencent à grossir.

Grâce au recrutement régional, aux garnisons

sédentaires, au service de deux ans, il n'y a plus

d'armée nationale; il y a des corps d'armée pro-

. vinciaux, qu'on vit presque sur le point d'entrer en

conflit les uns avec les autres.

Régionalisme égale séparatisme ; c'est ce que les événements d'hier ont démontré; mais sans déconcerter les apôtres du régionalisme, ils ont répondu en déposant un projet de loi où, dévoilant leur but et abordant, sous prétexte de décentralisation^ rœuvre essentielle qu'ils se proposent, — abolir la tradition napoléonienne, — ils imaginent d'instituer un made de groupement régionaliste, ne correspondant d'ailleurs à aucune formation déterminée par l'histoire, par la géographie ou par la communauté d'intérêts, mais dont la création permettra

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de détruire un des ressorts essentiels de l'expression départementale telle qu'elle fut décrétée par la Constituante et organisée par le Consulat.

Il se trouve, que presque en même temps, trois écrivains viennent d'apporter, sur la loi du 28 pluviôse an Vllf qui détermina l'organisation départementale, des données auxquelles on peut se fier : M. Albert Vândal, en prenant le côté général; M. Lucas de Peslouan, en insistant sur le côté juridique ; M. Dejean, en précisant les notions sur le personnel, ont montré, Tun les origines et les résultats politiques, le second l'organisme de la juridiction administrative, le troisième la façon dont les chefs de service furent recrutés. Par là, et par ce rare ensemble qui se présente en temps opportun, il est permis de montrer Qombien la coexistence des trois pouvoirs, exécutif, délibératif et juridique, est nécessaire à la bonne gestion des intérêts départementaux, surtout après que. l'évolution des temps a accru presque sans mesure le rôle de Texécutif.

Cet exécutif, c'est le préfet. « Il est seul chargé de l'administration. » — «11 exerce dans leur plénitude, dit M. Vandal, les attributions conférées aux anciennes administrations départementales, corps élus et périodiquement renouvelables... Par lui l'autorité s'unifie et s'individualise: elle se renforce en *se simplifiant; elle se centralise également,

puisque le préfet est Torgane et rénianation dû pouvoir consulaire. » Chargé de Texécution, sur le territoire départemental, des lois, des décrets et des décisions ministérielles, il étend son action sur tous les services publics sans distinction et correspond avec chacun des ministères sur Içs affaires de leur ressort ; en cas d'urgence, il prend des décisions qui paraîtraient de la compétence des ministres ou même du chef de TÉtat. Il nomme directement, sur la présentation des chefs de service, tous les employés départementaux, qu'ils émargent au budget de l'État et au budget du département, ou qu'ils exercent des fonctions non salariées. Il a le droit de requérir la force armée, d'interner les aliénés, de délivrer des permis de chasse, de prendre des arrêtés de police applicables à tout le département. C'est lui qui fait dresser et qui rend exécutoires les rôles des contributions directes et des recettes municipales. Énumérer ses attributions, ce serait résumer la vie nationale dont il est Tagent essentiel.

Il ne se contente point de représenter l'État et d ^administrer, pour le compte de celui-ci, le département : dans le département même, il a absorbé peu à peu, par des empiétements successifs, Tadministration communale. L'autonomie municipale, respectée dans une très large mesure par la loi de Tan X, est devenue illusoire : presque toutes les dépenses inscrites au budget des communes étant obligatoires ; ce budget étant soumis à l'approbation

gxpfectorale, et la plupart des agents des municipalités étant nommés par le préfet.

L'on peut dire que sa puissance s'exerce sans contrôle effectif, en ce qui touche les communes et en ce qui touche les individus, car les pouvoirs des Conseils généraux, très strictement limités, ne visent que le département, les finances départementales et les opérations départementales. Le recours au ministre est impossible, plus encore 'celui au chef de l'État. Restait jusqu'ici un organe créé par la loi du 28 pluviôse devant lequel le recours était possible et qui, mis à la portée des justiciables, leur procurait à la fois une justice assez prompte et presque gratuite pour la solution des litiges pendants entre eux et l'administration préfectorale ou municipale : c'était le Conseil de préfecture.

Qu'il y eût lieu de donner à ce conseil une indépendance plus complète et de ne plus admettre que le préfet y fût à la fois juge et partie; qu'il y eût lieu d'étendre ses attributions au lieu de les restreindre et de fournir aux pourvois des administrés des garanties plus sûres d'examen attentif et de jugement raisonné, c'était ce qui paraissait nécessaire, surtout à la veille de l'application de Timpôt sur le revenu. Le Conseil de préfecture est en effet chargé de prononcer sur les demandes des particu-

liers tendant à obtenir la décharge et la réduction de leurs cotes de contributions et, de plus, sur tout le contentieux administratif des -contributions directes. Cela forme à soi seul une matière immense dont le détail emplirait plusieurs pages ; car, outre les opérations relatives aux contributions directes, il y a celles relatives aux taxes assimilées aux contributions directes, et ces taxes sont innombrables.

Les Conseils de préfecture prononcent encore sur les difficultés entre les entrepreneurs de travaux publics et l'administration, et sur les réclamations des particuliers contre celle-ci et ceux-là, pour torts causés, terrains pris ou fou^lés, etc. Par entrepreneurs de travaux publics, on entend môme les Compagnies concessionnaires de canaux et de chemins de fer.

La grande voirie, les forêts, les eaux thermales sont, aussi bien que la salubrité publique, de leur ressort, dans quantité de cas fixés parla loi ; mais, où leur action s'exerce avec le plus d'utilité, c'est sur l'administration communale : Leurs fonctions, quoique pour la plus grande partie usurpées par les préfets, n'en restent pas moins indispensables à la vie municipale, puisque, seuls, ces conseils prononcent sur les réclamations relatives à la validité des élections communales, sur] [les comptes des receveurs des communes, des octrois et des hospices ; que, seuls, ils donnent aux communes les autorisations de plaider, prononcent sur la vali-

dite, attaquée par des particuliers, des arrêtés municipaux, sur les contestations relatives aux biens communaux, sur le recouvrement du bien des pauvres ; cela va à l'infini, et, s'ils exerçaient constamment leur juridiction, si les particuliers lésés y faisaient constamment appel, ils seraient les tribunaux les plus occupés et les plus nécessaires.

Ils le sont; ils l'eussent été bien davantage si les conseillers de préfecture n'avaient été détournés de leur mission essentielle pour devenir les auxiliaires administratifs du préfet; s'ils ne recevaient pas de lui des délégations qu'ils n'auraient, selon Tesprit de l'institution, aucun motif de remplir ; s'ils avaient acquis, par l'inamovibilité, une indépendance qui serait la garantie de leur équité. Ces réformes et bien d'autres eussent été bonnes à accomplir, mais la première nécessité, c'est de maintenir la justice à portée des justiciables; c'est d'assurer à ceux-ci, dans le département même où ils résident, un tribunal ayant la connaissance et la pratique de leurs affaires, et prononçant, avec compétence, sur leurs contestations ; portant une attention éveillée sur les comptes des communes, des hospices, des bureaux de bienfaisance, réprimant, au profit des humbles, les dépenses somptuaires ; bref, exerçant une tutelle profitable aux pupilles, et trop souvent négligée.

Or, le 12 juin 1907, le président du Conseil a déposé un projet de loi ayant pour objet la suppression de ces conseils de préfecture et la création de tribunaux administratifs de région. C'est le premier pas marqué vers le régionalisme, vprs la suppression des départements, et cela en un moment où la nécessité de maintenir le seul système qui garantisse Tunité française s'impose à tous les patriotes. Privée de ce rouage essentiel^, de ce contrepoids salutaire, la fonction préfectorale se mue en dictature ; le contribuable n'a plus de recours, rélecteur plus dh garantie, la commune plus de tutelle. Un tribunal administratif aura à prononcer sur le contentieux de quatre, cinq, six, sept départements. Un seul, celui de Paris, connaîtra, outre des pourvois de tous les Parisiens et de tous les banlieusards, des pourvois defs huit cent quarante communes de l'Aisne, des sept cent vingt-sept communes de Seine-et-Marne, des six cent quatre-vingt-quatre communes de Seine-et-Oise, des quatre cent quarante-six communes de TAube, des six cent soixante-sept communes de la Marne, des huit cents commune de TOise — soit trois mille huit cent soixante. Qu'on multiplie par trois ou par quatre, l'on aura à peine le nombre des affaires communales sur qui ce tribunal devra prononcer. Quant aux réclamations des particuliers en matière d'impôts, rexpérience démontre que, par année, dans chaque commune rurale, il s'en trouve de cinq à dix, selon la population.

Quelle conception ils ont du pouvoir, ces hommes qui en déclinent les responsabilités et les périls et qui en retiennent tout juste les agréments et la vanité !

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