‹ Jadis et aujourd'huiChapitre 9 sur 26 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

L'Empereur est arrivé à May ence le 28 septembre. Dans les journées du 29, du 30 et du 1" octobre, tous les ordres sont donnés pour l'exécution d'un plan de campagne conçu dès le S. Les dépêches se pressent et s'entassent. Le cerveau est en plein travail. Tout est étudié, tout est prévu : à la fois, Napoléon s'inquiète de ses réserves et les prépare, de façon qu'après les premiers combats, l'armée ne manque ni d'officiers^ ni de soldats, et que les troupes parties pour la Grande Armée se trouvent remplacées dans les dépôts ; il adresse des compliments aux princes de la Confédération ; il donne ses instructions- précises et dévoile son plan au roi de Hollande; il assigne à chacun des marécliaux commandants de corps le rôle qu'il doit jouer; il expédie sur tous les points des officiers de son état-major; il s'occupe du détail des approvisionnements et des équipements; il règle tout, il pense à tout. Les quarante-cinq lettres qu'il adresse durant ces trois jours aux chefs de service, qui, à leur tour, les

découpent et les traduisent à leurs subordonnés, portent jusqu'aux derniers échelons de la hiérarchie militaire l'expression de sa pensée. Pas un mot inutile, pçis une phrase de ))ravoure. Tant que le premier coup de fusil n'est point tiré, il veut croire à la paix. S'il fait la guerre, c'est qu'il y sera obligé. {Lettre à Berthier du S9-) « Je regretterais la perte de mes soldats, écrit-il à Fouché, si l'injustice de la guerre que je suis obligé de soutenir ne faisait retomber tous les maux que l'humanité va encore éprouver sur les rois faibles qui se laissent conduire par tant de brouillons vendus. »

C'est avec une âme sérieuse, même attristée, qu'il envisage cette guerre, et, tout à l'heure, lorsqu'il quittera Joséphine, ce sera avec des larmes, des sanglots, presque l'impossibilité de se détacher d'elle.

Ce même jour, c'est d'un autre style et avec une autre âme que la reine Louise de Prusse écrit à son cher cousin l'empereur Alexandre, du quartier général de Hombourg : « Il faut que cela aille bien. Les troupes sont animées du plus beau zèle, elles brûlent de se battre et d'aller en avant, jamais il nV a eu une telle rage contre l'ennemi qui soit comparable à celle dont le soldat est animé aujourd'hui, et non seulement le soldat, mais toute la nation pense de même et bénit le roi du parti qu'il a pris... Le roi est parti ce matin de très bonne heure pour le champ de bataille de Rosbach. Le souvenir glorieux qui est attaché à cette fameuse journée

existe dans le cœur de chaque «bon Prussien et chacun s'empresse de porter son juste tribut à la gloire de ses ancêtres, en allant visiter, pour ainsi dire, la terre sainte qui renferme les mânes des braves qui y sont morts pour la patrie, couverts de gloire et d'honneur. »

Le 2 octobre, quittant Mayence, TEmpereur. est arrivé à onze heures du soir à Wurtzbourg, où il a accepté Fhospitalité du grand-duc. Il s'accroche aux dernières espérances d'une paix singulièrement douteuse. S'il « est résolu à n'être point l'allié d'une puissance si versatile et si méprisable », il sera du moins en paix avec elle « parce que, dit-il, je n'ai pas le droit de verser le sang de mes peuples sous de vains prétextes ». Mais, comme les nouvelles qu'il attend de Berlin peuvent être à la guerre, il fait serrer ses troupes : chacun des corps d'armée est arrivé dans sa position; une dernière revue de détail y sera passée où les généraux s'assureront, homme par homme, que toutes les instructions de l'Empereur ont été exécutées et, de nouveau, il précise ce que doit porter le soldat ou le caporal pour le combat, la marche, la nourriture, le campement. Aux soins qu'il a pris pour mettre dans le meilleur état l'instrument dont il va se servir, il ajoute à ce dernier moment la minutie d'une inspection suprême. A présent les corps d'armée

« doivent se tenir en mesure de partir une heure après Tordre reçu pour commencer la campagne ».

Le 5, à dix heures du soir, il quitte Wurtzbourg, vient à Bamberg. Le 6, dans la matinée, deux coups de carabine tirés par des hussards prussiens sur un officier de Tétat-major français annoncent la guerre. L'Empereur lance sa proclamation à Tarmée. Des griefs qu'il a formés ou qu'il fera développer tout à l'heure devant le Sénat, il n'a retenu que celui qui peut le mieux parler aux soldats d'Austërlitz. Les Prussiens veulent que nous évactiions l'Allemagne à l'aspect de leur armée. « Soldats, s'écrie-t-il, il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe. Eh quoi ! aurions-nous donc bravé les saisons, les mers, lés déserts, vaincu l'Europe plusieurs fois coalisée contre nous, porté notre gloire de l'Orient à l'Occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie comnle des transfuges, après avoir abandonné nos alliés, et pour entendre dire que Taigle française a fui épouvantée à l'aspect des armées prussiennes !... Mais déjà ils sont arrivés sur nos avant-postes...

« Marchons donc, puisque la modération n'a pu les faire sortir de cette étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort qu'elle éprouva il y a quatorze ans ! Qu'ils apprennent que >s'il est facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du Grand-

Peuple, son inimitié, qu'on ne peut provoquer que par l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison, est plus terrible que les tempêtes de TOcéan ! »

Ainsi parle-t-il à ses soldats, mais aux sénateurs il exposera, dans des termes d'une égale magnificence, la question politique, en plaçant sous leurs yeux, intégralement, les pièces de la négociation. « Tous nos camps sont formés, dit-il, nous allons marcher contre les armées prussiennes et repousser la force par la force. Toutefois, nous devons le dire, noire cœur est péniblement affecté de cette prépondérance constante qu'obtient en Europe le génie du raal, occupé sans cesse à traverser les desseins que nous formons pour la tranquillité de l'Europe, le repos et le bonheur de la génération présente, assiégeant tous les cabinets par tous les genres de séduction, égarant ceux qu'il n'a pu corrompre, les aveuglant sur leurs véritables intérêts et les lançant au milieu dés partis, sans autre guide que les passions qu'il a su leur inspirer. »

Aussi dénonce-t-il les menées anglaises, et, du même coup d'épée dont il va abattre la monarchie prussienne, il soufflettera l'ennemie héréditaire.

Rien ne vaut ensuite pour son histoire, ces Bulletins qu'il a dictés. Sans doute, une critique attentive en rectifiera des détails ; les admirables recueils de documents qu'a publiés et annotés le

colonel Foucart, initiateur d'une forme d'histoire militaire la plus précieuse et la plus instructive, serviront à ce travail, mais loin d'enlever des épisodes à l'épopée, ils en ajouteront sans cesse.

Cette, marche de l'Empereur parti de Bayreuth le 8 à trois heures du matin, arrivant à neuf heures à Kronach, traversant, le 9, à la pointe du jour, la forêt de Franconie, pour se rendre à Ebersdorff, et de là se portant sur Schleitz et assistant au premier combat de la campagne; cette attaque de Murât sur Schleitz, le village enlevé par Bernadotte, les charges de Wattier, les quatre compagnies de la 2T légère résistant aux charges des hussards prussiens, les trophées, les pertes de l'ennemi, tout est noté avec une précision admirable. Et quel éloge, cette simple phrase sur Murât : « Le grandduc de Berg était au milieu des charges, le sabre à la main. »

Le 10, c'e^t le combat de Saalfeld, où le maréchal Lannes heurte l'avant-garde du prince de Holenlohe, Commandée par le prince Louis de Prusse. La cavalerie prussienne a été culbutée par le 9^ et le 10^ hussards; l'infanterie n'a pas tenu; on a fait 1.000 prisonniers, rapporté 30 pièces de canon.

(( Voyant ainsi la déroute de ses gens, dit l'Empereur, le prince Louis de Prusse, en brave et loyal soldat, se prit corps à corps avec un maréchal des logis du 10^ régiment de hussards. « Rendez-vous, colonel, lui dit le hussard, ou vous êtes mort. »

Le prince lui répondit par un coup de sabre ; le maréchal des logis riposta par un coup de pointe et le prince tomba mort.

«... Sa mort est glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme doit mourir tout bon soldat. »

Ici, comme la part est justement faite : le maréchal des logis du 10® hussards, Guindet, qui a reçu du prince un magistral coup de revers à Tallemande, est comme Tinconscient instrument du Destin ; il a fait son devoir de soldat, et il recevra les récompenses qui conviennent, mais, bien que le prince Louis de Prusse ait été, comme dit TEmpereur, « un des champions de la guerre » et que « les derniers instants de sa vie aiçnt été ceux d'un • mauvais citoyen », tout est racheté par cette mort et dans cette immense suite de bons soldats qui figurent dans Thistoire des HohenzoUern, le nom du prince Louis de Prusse, romanesque et charniant, apparaît comme nimbé d'une auréole de gloire. Les lettres qu'il portait sur son cœur, que troua le sabre de Guindet et qui, au travers du sang dont le papier depuis un siècle est couvert, poissé, rongé, laissent deviner des mots d'amour, sont des reliques que devraient soulever seules des mains pieuses.

Le quatrième bulletin, daté de Géra, le 13 octobre^ annonce ^ue (c l'armée prussienne est prise

en flagrant délit; les magasins enlevés ; elle est tournée »• L'Empereur pourtant, avant d'engager la bataille décisive, veut, par une dernière tentative, arrêter la guerre. Il envoie au roi de Prusse son officier d'ordonnance, Montesquiou, porteur d'une lettre où il annonce le désastre de la Prusse avec la certitude inflexible d'un mathématicien qui démontre un théorème.

« Si Votre Majesté, dit-il, en terminant, ne retrouve jamais en moi uii allié, elle retrouvera un homme désireux de ne faire que des guerres indispensables à la politique de mes peuples et de ne point répandre de sang dans une lutte avec des souverains qui n'ont avec moi aucune opposition d'industrie, de commerce ou de politique. Je prie Votre Majesté de ne voir dans cette lettre que le désir que j'ai d'épargner le sang des hommes et d'éviter à une nation qui, géographiquement, ne saurait être ennemie de la mienne, F amer repentir d'avoir trop écouté des sentiments éphémères, qui s'excitent et se calment avec tant de facilité parmi les peuples. »

Ce supr^^me avertissement ne devait pas être entendu. Le lendemain, 14 octobre, l'armée prussienne était anéantie, à léna par l'Empereur, à Auerstaedt par le maréchal Davout. « Votre Majesté n'ignore déjà plus, écrit de Custrin, le 22 octobre, à l'empereur Alexandre, le roi Frédéric-Guillaume III, que j'ai livré bataille à l'empereur des Français dans les environs d'Auerstsedt. . • et que j'ai

eu le malheur de là perdre. Mais ce qu'elle ignore peut-être et ce que je dois à son amitié de lui révéler avec la confiance illimitée qu'elle m'inspire, c'est que, de toute cette brave et nombreuse armée écrasée parles forces bien supérieures de l'ennemi, il ne reste plus, à l'heure présente, que de faibles débris, tellement épars que moi-même je suis hors d'état encore d'apprécier la grandeur de ma perte. »

Napoléon, comme tous ceux des gouvernants français qui furent patriotes, qui eurent, avec la con* naissance de l'histoire, le sens de la mission nationale, savait que les générations sont solidaires et, par Téclat de la victoire, il effaçait la défaite subie par les soldats dé Louis XV.

Mais, à Rosbach comme à léna, l'ennemi véritable n'était pas celui qui avait versé le sang français et répandu le sien. Ici comme là, derrière la Prusse, il y avait l'Angleterre, et une loi irréductible de l'histoire mettra, encore et toujours, fatalement aux prises ceux qui ont acquis la souveraineté sur les mers et ceux qui affecteront l'hégémonie en Europe. Plaise à Dieu que, sur le continent, il ne se trouve pas alors un peuple assez fou pour accepter le rôle qu'il y a cent ans une politique machiavélique avait distribué aux Prussiens.

Dernièrement, des citoyens latins, parmi lesquels des Portugais, des Espagnols, des Italiens et même des Français, offraient un banquet à un Italien, venu à Paris pour exposer au Collège de France, devant un auditoire d'avance enthousiaste, les résultats des travaux de Victor Duruy, de Gaston Boissier et de Paul Guiraud. Cette science française, revenant d'au delà des Alpes et accommodée selon les formules d'Ernest Renan, avait été accueillie avec une faveur qu'elle n'était point habituée à rencontrer. « Nul est prophète en son pays. » L'on était donc convenu de célébrer par des agapes cosmopolites cet éclatant succès. Ce professeur d'histoire romaine étant le gendre d'un médecin, professeur de psychiatrie et de médecine légale à Turin, qui a pubhé nombre de livres sur le crime, l'anthropologie criminelle, les criminels et les prostituées et qui collectionne des crânes d'assassins, un des organisateurs du banquet, un député français, crut faire sans doute la galanterie la plus iiîgénieuse en annonçant au

professeur d'histoire romaine, tout à l'heure décoré par le ministre de Tln^ruction publique, que Napoléon était un criminel et que ce serait bien l'occasion de lui offrir, en même temps que le ruban rouge pour sa boutonnière, le crâne de Napoléon pour la collection de son beau-père.

Le détail du discours, tel que le donnèrent, trop brièvement, quelques journaux, était exquis et savoureux : immoler Napoléon sur une table de restaurant, devant des Européen^ assemblés, de disséquer pour le dessert ou, tout le moins, le décapiter, cela pouvait passer pour une forme d'adulation inéditfe. A la vérité, de ce criminel, le professeur d'histoire romaine portait à ce moment même le stigmate à la boutonnière et paraissait même fort joyeux de l'avoir reçu. Déplus, une telle doctrine, quelque succès qu'elle ait en France, est faite pour étonner les Italiens, lesquels ne sont point si avancés qu'on pourrait croire dans le mépris des grands hommes et dans la haine de Celui qui fut le créateur de leur unité et le plus admirable exemplaire du génie latin. Ce n'est point d'ailleurs de cela que s'agit, mais du symptôme révélé par ce discours et de la haine qu'il témoignait.

Quelques jours plus tard, un journal populaire proposait à ses lecteurs une forme de loterie iné-

dite, en ouvrant un plébiscite sur les dix grands hommes — • ou majeurs hommes — qu'avait produits le xix® siècle. Comme il s'agissait de prix à gagner, il y eut empressement et, chose rare, l'abstentionnisme eut tort. On dépouilla les votes avec solennité et tous les journaux du monde enregistrèrent le résultat. C'était Pasteur qui venait en tête, puis Victor Hugo, Gambetta et, en quatrième place, Napoléon. On raisonna et déraisonna sur le verdict et on en conclut à infiniment de choses, flatteuses pour le progrès des connaissances et désastreuses pour le misérable passé.

Seulement, on a révélé depuis lors que, sous prétexte que le chiffre dynastique n^avait point été indiqué et qu'on ne savait s'il s'agissait de Napoléon P% de Napoléon II ou de Napoléon III, on n'avait point tenu compte de cinq à six cent mille bulletins, portant tout simplement Napoléon.

Songez à ce qui fût advenu si, dans un pays républicanisé depuis trente-six ans, ce résultat avait été proclamé par un journal républicain : que, pour les Français consultés — d'ailleurs vraisemblablement républicains, — Napoléon est le plus grand homme du xix® siècle.

On le classa quatrième : c'est déjà fort honnête. On eût pu ne pas le classer du tout, mais cela eût paru par trop improbable.

On le hait donc et on le craint toujours, et c'est une ombre.

Lorsqu'on parle de lui avec justice, lorsqu'on écrit sur lui avec équité, lorsqu'on témoigne l'admiration 'qu'il inspire, lorsqu'on réfute les calomnies dirigées contre sa mémoire, qu'on s eiforce d'exposer ses actes et d'expliquer sa conduite, il faut s'attendre que, par certaines gens, on sera poursuivi d'injures et de brocards ; ceux même qui ont le plus honoré la science historique française cessent d'avoir quelque valeur ou quelque intelligence dès qu'ils ont eu l'audace d'écrire ce que vingt années d'études leur avaient appris. On est un pauvre malheureux dont le cerveau est atteint et l'intelligence déviée : c'est là Toraison funèbre.

Si on ne le redoutait pas comme on fait, émouvrait-il de pareilles colères ?

C'est que, s'il est mort, l'édifice qu'il avait construit reste debout, et, à chaque fois que ces gens essaient d'en démolir un pan de mur, d'en détruire une assise, d'en changer Tordonnance, c'est un trouble profond dans la nation, non pas seulement dans ses habitudes séculaires et dans la forme d'existence qu'elle a adoptée et où elle se plaît, mais dans ses convictions et dans sa conscience, dans Tharmonie entre les citoyens, dans la sécurité pour la vie, la fortune et l'avenir.

Partout où il a passé, il a établi, entre l'ancienne France et la France nouvelle, la conciliation nécessaire qui a, durant un siècle, permis à cette France de subsister, de traverser, sans y périr, cinq changements de régime politique. A travers ces révo-

lutions, subsistait l'administration telle qu'il Tavait instituée, la législation telle qu'il l'avait fondée, la religion telle qu'il Tavait rétablie. Il avait, avec cette sagacité qui tenait à ce qu'il était en dehors et au-dessus des partis, à ce qu'il envisageait seulement (( ce qui est juste et ce qui est utile », constitué un État tel que le gouvernement y exerçait, en matière politique, le maximum d'autorité et que les citoyens y trouvaient pour leurs rapports mutuels le maximum de liberté.

Il ne faut pas hésiter à le dire : Entre la fiscalité d'il y a cent ans et la fiscalité d'aujourd'hui, nulle comparaison ne saurait être établie. Le régime des douanes était politique : c'était une mesure de guerre contre l'Angleterre, mais, à l'intérieur, jamais Napoléon n'eût admis la moindre des lois d'aujourd'hui, destructives du commerce, de l'industrie et de l'activité humaine.

La liberté politique, tout intéressante qu'elle puisse être pour ceux qui font profession et métier de gouverner leurs contemporains, n'est utile en rien au développement économique, industriel, commercial, agricole, moral, social, artistique et littéraire d'une nation. L'on peut même penser que ce qu'on nomme aujourd'hui liberté y est essentiellement nuisible, puisque, sous prétexte de liberté, c'est le droit remis aux mains de quelques-uns d'apporter à l'activité individuelle toutes les restrictions, de remettre de plus en plus aux mains de l'État tous les moyens de richesse, et,

SOUS prétexte d'assurer le bien-être de l'universalité, de pomper toutes les ressources des particuliers, afin de les répartir en rosée impalpable sur une masse plus ou moins dense, mais toujours favorable à ceux qui gouvernent. Le malheur est, de plus, que les tuyaux fuient et que les corps de pompe sont à double fond. Cela même mis à part, que ne se souvient-on de ce mot de Napoléon : « Trop de sollicitude pour les citoyens n'est pas un bienfait, et il n'y a rien de si tyrannique qu'un gouvernement qui prétend être paternel. »

L'État, tel que Napoléon l'avait constitué, mis en face de l'État tel qu'il est constitué cent ans plus tard, est le prodige de la liberté civile. Le jour où on y reviendrait, les Français seraient étrangemient étonnés de voir tomber la plupart des entraves dont, sous prétexte de liberté, on les a peu à peu chargés, la plupart des impôts dont on les accable, la plupart des fonctionnaires qui les grugent, et ils reconquerraient d'un coup, au point de vue départemental, cantonal, communal, des libertés sans nombre que l'État a usurpées. Le département en tutelle, la commune en tutelle, l'individu en tutelle, voilà où nous en sommes, et l'État tuteur n'administre pas seulement les biens, mais le travail, la vie, la conscience de tous les citoyens.

A proportion qu'ils la démolissent, l'œuvre de

Napoléon apparaît plus grande et plus nécessaire. En vain essaient-ils d'y substituer quelque chose de leur imagination. Leurs tentatives ridicules et niaises, leurs grotesques avorteroents, leurs lois hâtives et précipitées ne font que mieux comprendre à tous — même à ceux qui la critiquaient — combien avait été salutaire l'entreprise du Premier Consul de concilier la vieille France avec la nouvelle. Ceux qui hier attaquaient le Concordat, vitupéraient' les Articles organiques et préconisaient la Séparation de TÉglise et de TÉtat, pleurent à présent des larmes de sang devant cette Séparation qu'ils ont appelée de leurs vœux, dont ils ont répandu l'idée, dont ils n'ont su prévoir ni les conséquences, ni les applications. Qu'on leur rende à présent le Concordat, même avec les Articles organiques, non pas comme ils étaient, tombés presque en désuétude, mais rigoureusement exécutés, ils trouveront, et ils auront raison, que c'est le salut.. Les modernes gouvernants ont bien raison de haïr et d'invectiver Napoléon ; ils sentent que contre l'anarchie tyrannique qu'ils représentent^ il fut l'Ordre; contre l'infamie et la bassesse des instincts égalitaires qu'ils exploitent, la Hiérarchie; contre la criminalité débordante, la Sécurité; contre la prodigalité révolutionnaire tarissant toutes les richesses du pays et le conduisant à la banqueroute, l'Économie; contre la mainmise sur l'activité des citoyens, sur leur industrie, sur leur conscience, la Liberté.

Et de partout, à mesure que /^wr liberté s'établit et s'affirme, à mesure que l'on est mieux g^arrotté, brimé, tyrannisé, sous prétexte d'être gouverné librement, une même pensée s'impose à toutes les intelligences, un même vœu à tous les intérêts, un même cri à toutes les consciences : Qu'on nous rende la liberté comme sous l'Empire !

La nuit, dans le cimetière dont le mystère de la mort écarte les vivants, des êtres rampants et brutaux se sont introduits. La porte est brisée, le mur escaladé. Outils en main, bêches, pinces et. marteaux, ils se dirigent vers la fosse nouvellement comblée. Ils écartent la pierre, ils creusent la terre meuble ; les voici devant la bière. Elle résiste, mais, par une pesée, ils en arrachent le couvercle; alors, ils écartent le linceul et sur le cadavre mis à nu, ils cherchent la croix d'or, le chapelet béni aux grains d'ambre, les bijoux avec qui la morte voulut être ensevelie, et que des mains pieuses ont déposés près d'elle. De fosse en fosse, de caveau en caveau, ils vont, poursuivant dans la nuit leur glane sacrilège. Ce ne sont plus des cadavres, ce sont des squelettes qu'ils rencontrent, vieux d'un siècle. Certains qu'entourent encore des débris rongés d'uniformes dorés, près desquels gisent des épées rouillées, d'autres sur qui brillent des diamants ternis aux montures antiques. Et les havre-

sacs s'emplissent du butin des tombes dévastées par les bandits nocturnes ; ce qui fut la religion et rhonneur des vieux âges, ce qui est la piété des morts, ce qui fut la douleur de jadis et d'hier, les larmes des générations, larmes à peines essuyées, larmes dont les yeux qui les ont pleurées sont, depuis des jours et des jours, fermés à jamais, à •jamais !

D'un coup de rein, ils assurent à leur dos la hotte de chiffonnier où ils ont entassé la dépouille des cadavres; et, lourdement, ils s'en vont jusqu'au prochain receleur ; là, ils sortent leur trésor et ils veulent compter leurs richesses : une odeur s'en exhale, si fétide que leur gorge se sèche et que la tête leur tourne. Les ors qui brillaient tout à rheure à la lueur de leurs lanternes, tombent en poussière sous leurs mains; les perles brisées, mortes elles aussi comme celles qui les portaient tout k l'heure, ne sont plus que des morceaux d'une nacre sordide ; les tombeaux violés ont gardé le secret de la vie et n'ont livré que leur horreur.

Les morts possédaient d'autres trésors -.depuis que la religion catholique est établie en France, chaque génération a prétendu conjurer, par des prières, le mystère du Futur. Elle les voulait perpétuelles ; elle les voulait nombreuses ; elle voulait que, par des fondations, s'attestât sa piété envers

son dieu, sa vénération pour les Saints, intercesseurs près du Juge, sa foi dans les cérémonies d'un culte sacré. Floraisons d'églises et d'abbayes, pointant vers F azur leurs flèches et leurs tours, étendant sous le ciel leurs croix immenses, palais de la prière que les rois édifiaient pour le divin crucifié; où, devant leurs tombeaux ils souhaitaient que, durant les siècles, s'élevât, pour le salut, de leur âme, la plainte continuelle des chants prophétiques, la joyeuse certitude des jours éternels : miî^acles d'art où s'est plu le génie français pour proclamer sa confiance aux promesses divines ; somptuosité des ornements, sur qui pâlissaient tes fronts courbés, où s'attardaient en lents prodiges les mains diligentes, pour brodier sur les fonds rituels de pourpre et de blanc, de violet et de noir, les théories des Saints, les scènes de la Passion, les emblèmes du Divin Mystère ; ordonnance admi*rabledes cérémonies emplissant l'immense chœur, se déroulant dans les blanches nefs, scandées et soutenues parles musiques, c'est la foi qui les fait naître, foi des rois, des seigneurs, des bourgeois et des manants, la foi qui veut qu'on prie pour les vivants et pour les morts, pour ceux-ci afin qu'ils reposent en paix, pour ceux-là afin qu'ils meurent en paix.

Guerres civiles ou guerres religieuses, iconoclastes ou réformés, bénéficiers ou Jacobins, une tempête s'abat, la terre trçmble, l'incendie s'allume, les biens sont volés, pillés, confisqués ; on

décapite les statues, on fond les vases sacrés, on vend au poids les reliquaires, on arrache For des ornements, on découpe les miniatures des rituels, on engrange dans les églises, on encave dans les cryptes ; sur les autels profanés, on dresse un bouc ou une fille de joie. La vague a déferlé, la voici qui se retire. Et, tout aussitôt, la génération vivante, altérée d'idéal et de foi, confiante aux promesses divines, s'approche timidement d'abord, puis plus assurée d'heure en heure. Elle veut prier ; elle veut qu'on prie pour elle, qu'on prie pour les vivants et pour les morts. Et de nouveau elle recommence l'oeuvre des âges passés.

Elle construit ses temples, elle les orne et les embellit; elle y réunit les objets de sa dévotion; elle apporte au prêtre des ornements nouveaux ; elle établit, pour obtenir des prières, des prêtres dont elle assure la vie matérielle. Mais, redoutant des orages nouveaux, elle entend donner à ses fondations la valeur d'un contrat entre elle et rÉglise, conlarat dont l'État soit le garant solennel. Les morts furent dépouillés des prières qu'ils avaient souhaitées, qu'ils avaient payées, que leurs descendants avaient instituées : Elle prend ses précautions et le gouvernement intervient. Il y a là un engagement que nul ne peut rompre : les vivants peuvent retirer leur signature, reprendre leurs

biens ; mais les morts? Ils ont voulu des prières : ils orit fondé des prières ; ils l'ont fait dans la forme qui a été prescrite ; ils ont suivi les règles que le gouvernement leur a imposées. Ils ont acquis des droits qui, chez toute nation, seraient sacrés.

Voici la preuve : la Convention entre le Goitcernement français et Sa Sainteté Pie VII, conclue le 26 messidor an IX, porte à Tarticle XV : a Le Gouvernement prendra également des mesures pour que les catholiques français puissent, s'ils le veulent, faire en faveur des églises des donations. » Cette Convention est devenue loi de TÉtat le 18 germinal an X. L'objet de l'article XV a été précisé et défini par le 73® à^s Articles organiques delà Convention, devenus en même temps qu'elle loi de rÉtat : « Les fondations qui ont pour objet l'entretien des ministres et Texercice du culte ne pourront consister qu'en rentes constituées sur l'État ; elles seront acceptées par Tévêque diocésain et ne pourront être exécutées qu'avec l'autorisation du Gouvernement. .)) Ces formes n'ont été modifiées ni par la loi du 2 janvier 1817, ni par l'ordonnance du 2 avril même année, ni par l'ordonnance du 7 mai 1826 ; elles ont été affirmées, renforcées et déterminées jusque dans Fextrême détail par l'ordonnance du 14 janvier 1831, et par une suite d'avis du Conseil d'Etat jusqu'à ces derniers jours.

Quatre, cinq, six générations ont fait des donations et des testaments sous l'empire de ces lois, puis, confiantes dans Tavenir de prières qu'elles

s'étaient assuré, ayant contribué par là à maintenir le crédit de cet État qui, en les obligeant à payer par des titres de rente les fondations qu'elles voudraient faire, y avait trouvé son intérêt et en était devenu ainsi doublernent le garant, elles sont venues dormir dans la terre des cimetières, puisqu'il leur était interdit désormais de reposer dans le caveau de leurs églises.

Il fallut aux catholiques français plusieurs années pour prendre en la loi telle assurance qu'ils se déterminassent à «faire en faveur des églises des donations » comme le Concordat les y autorisait. Ils allèrent d'abord aux pauvres, dont, en même temps que des églises, la Révolution avait confisqué, vendu et dissipé les biens. N'était-ce pas affimer la Foi par la Charité et remplir la parole sacrée : « Tout ce que vous faites à ces pauvres, vous le faites à moi-même? » Aussi bien, que l'obligation fût ou non stipulée, elle était contenue dans les donations : elles étaient faites à condition de prières. Dans bien des villes, il y a peu de temps encore, aux enterrements, des pauvres et des pauvresses accompagnaient les convois, cierge en main, et recevaient une aumône, un voile de crêpe et du pain.

La Révolution faite, disait-on, au profit des pauvres en avait laissé bien plus qu'elle n'en avait

trouvé delà Monarchie; mais on avait, à eux aussi, pei'dii le goût, liiabitude et la confiance de donner. Dans les premiers six mois de l'an X, trois legs seulement avaient été autorisés par les Consuls, en faveur d'bospices et de pauvres; dans le second semestre, c'est-à-dire le Concordat signé, il y en eut soixante-douze ; il y en eut soixante-cinq dans le premier semestre de l'an XI, cent quarante-huit dans le second. C'est à fin de prières qu'on lègue aux pauvres ; nul n'en peut douter. A TÉglise pas encore. Seulement, à la fin de Tan XI, en face de ces deux cents treize legs aux hospices et aux pauvres, pour la première fois est autorisé un legs en faveur d'une église : C'est une femme, Marie Peyrous, qui lègue deux cents et six cents francs à l'église de Mirapeix (Basses-Pyrénées). N'est-il point touchant et profond à la fois que, par cette humble chrétienne, mourant dans un village perdu du Béarn, Tœuvre des siècles se trouve reprise et continuée? Sans doute n'a-t-elle rien su de cette Révolution qui, partout, autour d'elle, a ébranlé la terre, renversé le trône, abattu les châteaux, profané les temples ; mais elle croit en son dieu, elle croit en l'efficacité de la prière, et elle donne le peu qu'elle a> afin que, durant les siècles, on prie pour elle.

Hélas ! Marie Peyrous, cent ans à peine on aura prié pour vous. Voici venir les républicains

qui libèrent Tâme humaine en lui enlevant TEspératice ; voici venir les chasseurs d'étoiles qui dévastent le ciel pour en faire un grand trou noir, sous lequel les appétits et les vices, sans crainte du lendemain et sans terreur du Juge, ramèneront l'humanité à la bestialité première. Mais il ne faut pas, Marie Peyrous, que vos huit cents francs soient perdus pour tout le monde. On vous les vole à vous ; on les arrache à votre cadavre en poussière, on recherche les louis qui brillent entre les planches pourries de votre cercueil ; il en faut tant de pièces d'or pour payer les joies des hommes qui gouvernent à bon 'marché, et leurs entreprises, et leurs théâtres, et leurs électeurs, et leurs colonies, et leurs maîtresses, tant et tant, que les quarante qu'il vous volent suffiront à peine pour une de leurs nuits. Deux républiques, trois rois, deux empereurs ont juré que votre volonté suprême serait accomplie. Au bas de votre testament de Basque croyante, voici leur contre-seing et les sceaux de l'État. Est-ce* que cela compte, Marie Peyrous, quand les bandits sont altérés d'ivrognerie et de luxure et qu'il leur faut de l'or pour payer les tenanciers des maisons borgnes — leur paradis à eux? Depuis que vous avez donné vos quarante pièces d'or combien d'autres ont suivi votre exemple et, confiants aux paroles jurées, ont « fait en faveur des églises des fondations ». Il y a des noms obscurs comme le vôtre, et puis des noms qui retentissent; il y a des grands seigneurs, d'humbles filles, des

prêtres, des soldats, des marchands, des grandes dames, des ouvriers et des rois : tous ont voulu qu'on priât pour eux, ils ont fondé des messes et des services : leur or sera aussi bon que le vôtre, Marie Peyrous, pour sonner aux tables ^e marbre des cafés et emplir les mêmes goussets. Et s'il se lève quelqu'un pour protester, quelle joyeuse clameur dans les tapis-francs et comme on applaudira Tironie du chef de bande, bafouant les morts après les avoir volés !

Quel homme, ce dévaliseur des cimetières ! Ah! comme on va s'amuser, et rire, etjouir, et se gaver, le partage fait. Et le chef Tannonce et le prépare. Mais quoi! C'est des feuilles de papier sur qui des chiffres sont écrits, et ce papier s'effrite, il tombe en poussière ; ces fondations de prières, contre l'argent versé, l'État a promis de les payer. C'est cette promesse, ce papier, et l'État ne rachète pas ces chiffons de papier ; ils le savent bien eux qui sont l'État. Et déçus, ils froissent dans leurs mains sales ces lambeaux inertes qui sentent le cadavre.

Et les rires se sont tus. Et alors, dans* ces mémoires troublées par l'alcool, remonte l'image d'une église de campagne où, autour d'une bière posée sur des tréteaux noirs, six cierges vacillent; et, dans cette bière, repose la mère, la grand'mère ou l'aïeule: et les chants s'élèvent dans leur psal-

VOLEUUS DKS MORTS 93

modie grave et lente, et la bénédiction tombe avec l'eau bénite. Et puis, les anniversaires, lointains, si lointains! où on allait, petit enfant, à la messe de fondation, puis plus proches, si proches qu'ils les touchent, que c'était hier. — Et demain ne serace point leur tour à eux de venir dans l'église, recevoir, entre les six cierges, la bénédiction du prêtre? Et ils cherchent confusément l'Étoile prometteuse, et ils ne voient plus que le trou noir où ils sombreront dans la désespérance et dans l'oubli.

Malheur à ceux qui ont volé les morts !

Voici la parole infaillible : « Tout royaume divisé contre lui-mênfe périra. »

Par cinq fois, en un siècle, l'Europe a vu des monarchies subir des défaites si terribles, qu^elles semblaient ne pouvoir jamais s'en relever. Le territoire était envahi jusqu'au cœur ; la capitale était occupée par le vainqueur, qui y dictait ses lois ; le souverain était obligé de fuir dans les États étrangers ; il était le prisonnier de ses ennemis ; il était réduit à une capitulation qui, d'un traité, n'avait que l'apparence, car il en subissait, n'en discutait point les articles. L'Autriche en 180S, en 1809, en 1866; la Prusse en 1807, l'Espagne en 1808, connurent de tels revers.

A chaque fois, du fond de l'abîme où elles étaient tombées, ces nations surgirent : Pourquoi ? Parce qu'elles opposaient à la défaite l'unité de leurs efforts, parce qu'elles se groupaient irrésistiblement autour de leur chef ou même de son ombre, que, dans une association intime avec la dynastie, elles n'admettaient ni qu'on les séparât de celle-ci,

ni que leurs intérêts ne fussent point communs/ ni que Tadversité fût un crime dont le souverain seul dût porter la responsabilité. Plus énergiquement, plus étroitement, elles se sentaient et.se proclamaient solidaires. Lors même qu'antérieurement, il y avait eu des oppositions formées, des partis constituas, des dissensions marquées au sujet de la direction à donner à la politique nationale, lors même que, dans l'opinion, le souverain était peu considéré, dédaigné ou méprisé, il suffisait que le malheur lui. fît une auréole. Toute critique se taisait, toute colëre tombait. Vainement l'étranger tentait-il de détacher du bloc, par des avances et des caresses, telle province qu'il croyait gagner par des promesses d'indépendance, tel parti qu'il s'imaginait séduire par l'application de son programme politique, c'était assez qu'il fût l'Étranger pour que Ton ne voulût rien tenir de lui ; c'était assez, qu'il s'attaquât au souverain pour que la personne de ce souverain devînt intangible. Nulle faction ne se trouvait assez criminelle qui profitât de l'invasion du territoire national pour faire ses affaires particulières. Tout individu qui, se rendant l'allié et le complice de l'envahisseur, eût, sous prétexte de patriotisme, tenté de renverser celui en qui la patrie s'incarnait, eût été jugé, condamné, exécuté par la justice populaire et eût payé de sa tête sa criminelle entreprise.

Ainsi ces nations subirent-elles avec leurs souverains la mauvaise fortune ; ainsi, par eux et avec

eux, rencontrèrent-elles des ressources qui leur permirent d'envisager leur revanche; ainsi, par eux, se relevèrent-elles et reprirent-elles Leur place en Europe.

En France aussi Tunité, la coopération intime du souverain et du peuple, la confiance établie de Tun à l'autre, la confusion entre la dynastie et la nation, produisit et accomplit des miracles. Après une suite de désastres militaires, un jour vint où la capitale fut menacée. Louis XIV régnait et jamais il ne fut mieux digne du nom de grand. Le Roi prit à témoin son peuple : il lui exposa pour quelles causes il n'acceptait point un armistice qui eût mis lin aux horreurs da la guerre. « Quoique ma tendresse pour mes peuples, dit-il, ne soit pas moins vive que celle que j'ai pour mes propres enfants, quoique je partage tous les maux que la guerre fait subir à des sujets aussi fidèles et que j'aie fait voir à TEurope que je désirais sincèrement de les faire jouir de la paix, je suis persuadé qu'ils s'opposeraient eux-mêmes à la recevoir à des conditions également contraires à la justice et à l'honneur du nom français. »

La France, tout épuisée qu'elle fût, entendit cette voix. Elle retrouva, pour s'armer, pour com-, battre, pour vivre même, les forces qu'elle ne croyait plus avoir. Son vieux roi, tout prêt à reprendre^

s'il fallait, le harnais de guerre et à mettre »on corps à la brèche que les coalisés ouvraient eh France, enflamma tous tes cœurs. Grands seigneurs, bourgeois et paysans se trouvèrent citoyens -^ et le mot est de M"*® de Maintenon.

Par cet accord, la France fut sauvée ; elle surmonta les périls ; elle eut raison des haines ; elle dénoua les difficultés- et, de cette crise qui Favait mise à Tagonie, elle sortit, à Rastadt et à TJtrechtr^ plus grande et plus forte qu'elle n'avait été jamais sur le continent.

Mais, parla Révolution, cette unité qui fait seule les nations puissantes a été pour jamais rompue. Dans un désastre militaire, le souverain investi par la nation du devoir de la défendre, n'a pas eu à craindre seulement l'ennemi extérieur, il a eu, et combien plus, à redouter les factieux intérieurs. L'ennemi a pu dire qu'il ne combattait point la France, mais le souverain qu'elle s'était donné, et il- s'est trouvé des hommes pour accueillir ces paroles, pour les accréditer et les répandre, pour y croire eux-mêmes peut-être, pour renverser le souverain qui seul s'opposait aux bonnes intentions de l'ennemi, et pour s'étonner ensuite que l'ennemi ne s'arrêtât point, ne se trouvât point heureux d'accorder une paix généreuse à ceux qui l'avaient ainsi secondé pour abaisser leur nation.

Refaire Tunité avait été le but exprès de Napoléon ; il y avait employé son génie et, dans toutes les parties où il avait pu atteindre, il avait contraint les êtres à se réconcilier; mais on ne refait point en quatorze années l'œuvre de dix siècles.

Durant la Révolution, la discorde avait énervé et contredit la puissance française; elle avait armé les uns contre les autres les enfants du même sol; elle avait élevé entre eux des barrières qui ne pouvaient être franchies ; Il était permis à des hommes de se dire et de se croire les véritables amis de la France, alors qu'ils étaient les ennemis acharnés de rhomme qui gouvernait la France. Étant restés les serviteurs d'un roi que les coalisés étaient présumés vouloir restaurer, la collision avec ces ennemis pouvait leur apparaître non cojnme un crime, mais comme un devoir. La journée du 31 mars 1814 fut leur triomphe — et ce triomphe coûta cher à la France.

En 1815, après Waterloo, ce ne furent point les royalistes qui entrèrent en scène pour renverser le chef de la nation, ce furent les républicains, et, à leur tête, La Fayette. La Fayette, à la nouvelle de la défaite, convoque dans sa maison une réunion de députés « où Ton ne concerte pas », comme a écrit le roi Joseph, les moyens de sauver la nation et l'Empereur, mais bien de perdre TEmpereur pour sauver lanation... M. de LaFayette est représenté comme un sauveur que la France peut avouer, que Paris connaît, que les alliés recevront comme

Torgane de la Chambre des députés, qui devient la véritable représentation nationale ; les alliés s'arrêteront à sa voix... » Mais non! Les alliés refusent de voir un ancien révolutionnaire ; ils se moquent delà Cha^mbre des députés et de la nation, dès qu'ils connaissent l'abdication de l'Empereur; ils marchent sur Paris et ils imposent à la France morcelée leurs volontés, leurs ordres et le gouvernement de Wellington et de Pozzo di Borgo.

Et cette terrible histoire, il a fallu la voir se renouveler à moins de soixante ans d'intervalle. Au travers de ces soixante années, l'unité nationale, qui ne peut résider que dans la solidarité intime entre le souverain qui gouverne et l'unanimité de la nation, avait été plus atteinte encore p^ la succession des révolutions. Aux deux partis qui, au temps de Napoléon P"", s'opposaient à cette unité morale, d'autres s'étaient joints, non moins redoutables, non moins prêts à profiter des occasions pour renverser l'homme qu'ils haïssaient et dont la chute, à leur dire, n'était pas trop payée de deux provinces françaises !

Et c'étaient, de la part de l'ennemi, les mêmes fallacieuses paroles, et c'étaient, de la part des émules de La Fayette, les mômes crédulités naïves. Comment en douter ? Il suffira d'avoir renversé ce trône et d'avoir proclamé la république pour que

les nouveaux alliés s'arrêtent, congratulent le gouvernement . républicain et s'empressent de se retirer, sans réclamer un pouce de notre territoire ni une pierre de nos forteresses. Et c*est un étonnement profond, c'est une déception surprenante lorsque l'ennemi pose ses conditions, les rend plus dures et plus acerbes, et en exige l'exécution.

Alors, il est vrai, mais pour combien peu de jours î l'unité morale de la nation s'est reformée devant l'ennemi. Ce n'était point pour la République qu'on combattait, c'était pour la France, . Encore, à Paris, le 31 octobre, le 22 janvier et le 18 mars, à Lyon et à Marseille d'autres jours, les républicains montrèrent assez que, même devant la république proclamée si ce n'était point leur repu-blique, ils ne s'inclinaient point, ne se subordonnaient point et mettaient leur faction au-dessus de la natior^

Et qu'est-elle devenue maintenant l'unité patriotique? Comme à dessein, ceux qui gouvernent s'efforcent à offenser les idées, les intérêts, les croyances de ceux qu'ils gouvernent. En même temps que des doctrines anarchiques sont ouvertement prêchées dans les écoles et les bourses du travail et qu'on y enseigne le dégoût de la patrie, et le mépris du drapeau, l'envie et la haine sont fomentées entre toutes les classes, toutes les professions, toutes les sectes. Une guerre religieuse s'ouvre où une minorité qui gouverne emploie contre la majorité, qui entend prier à son gré,

APRÈS LA DÉFA'îTë*'-'--' •' '-••*! MJi'"

l'armée mise à ses ordres pour défendre la patrie. Et Ton voit alors des braves gens, pris entre leur conscience elle devoir d'obéir qui ne leur est imposé par le statut militaire que pour le salut de la nation, on les voit hésitep, 3'arrêter; puis, les larmes aux yeux, tirer leur épée pour qui ils avaient rêvé de glorieuses revanches, en baiser la lame et la briser.

Et les soldats ? Ceux qu'on commande pour crocheter des serrures, casser des portes, bousculer des prêtres, est-ce pour une telle besogne que la nation exige trois années de leur vie ?

Et c'est ainsi, pour de telles querelles, si inutiles et si misérables qu'on achève de rompre les derniers liens de Tunité française. Ah ! Byzance ! Toi aussi tu alternais les disputes théologiques aux paris sur tes jockeys favoris, durant que les Ottomans frappaient à tes murs et, depuis quatre siècles et demi, tu subis la rude tyrannie de tes implacables maîtres, et tu as perdu ta civilisation, tes arts, ton peuple, jusqu'à ton nom ; dans tes éghses dévastées, le muezzin célèbre l'ennemi de ton Dieu, et tout s'est évanoui de ta gloire jusqu'à ton souvenir.

Tes vainqueurs avaient une foi,, une loi, un chef : Et c'est pourquoi ils ont vaincu.

L'Histoire, hélas! c'est Téternelle Cassandre. A ses vaticinations inutiles, les peuples ne s'arrêtent point. Durant qu'elle annonce l'abîme, ils y courent, s'y précipitent et elle ne peut pas même pleurer sur les folies et les crimes des morts.

Ce n'est point chose facile d'imaginer un culte. Il y faut les siècles^ la tradition, la survivance des âges ; il y faut, si non la Foi qui n'est plus de mode, des rites lointains qui viennent des ancêtres, évoquent, sinon des idées précises, au moins des rêves et, avec des chants très anciens, bercent notre humaine faiblesse. Devant les morts, ces formes de pompes l^,ïques accusent plus encore leur ridicule et leur vanité. Voici plus à'nn siècle qu'on tente de les instituer, qu'on colle leurs cartonnages et qu'on déploie leurs oripeaux ; plus d'un siècle qu'en ce.Pantiiéon déchristianisé, mais où toujours la croix du transept, de la nef et du chœur, atteste la pensée chrétienne, on imagine des cortèges, des sarcophages, des orchestres, des défilés, et toujours, à la réalisation, malgré les filles d'Opéra, qui jadis accompagnaient Voltaire, malgré les chœiirs de Jeunes patriotes qui précédaient Barra et Viala, malgré le syndicat des Allumeurs de gaz qui entourait Berthelot, l'on aboutit au grotesque, auÀ' vilenies de draperies en madapolam

décorées d'écussond à cinquante francs le cent, aux lamentables cohues se ruant pour le spectacle, aux foules irrespectueuses et gouaillant, tête couverte, aux filles grimpées sur des chaises et exhibant leurs toilettes voyantes, aux invités et aux croquemorts escaladant le catafalque et s'asseyant sur les degrés pour regarder passer les soldats.

te deuil, le recueillement, le respect, qui, devant la mort, expriment les divers sentiment^ que ressent la société humaine, selon le degré d'attachement qu'elle éprouve pour ceux dont elle conduit le convoi funèbre, ont totalement disparu. C'est quelque chose qui^ prend un air de fête populaire, c'est la kermesse du cadavre.

Il y a pourtant des êtres qui ont aimé ces morts, qui les ont aimés d'un filial et tragique amour, qui ont reçu leurs enseignements et leur gardent, dans des cœurs douloureusement frappés, une religion attendrie ; il y a des disciples reconnaissants et fidèles qui ont vu grandir Tœuvre mystérieuse et ont assisté à l'éclosion des découvertes par qui s'affirmait leur génie ; il y a des confrères respectueux et attentifs, qui ont apprécié chaque jour le privilège d'approcher un homme supérieur : les uns voudraient pleurer^ et, sous le regard de la foule rigolante et amusée, ils renfoncent leurs larmes ; les autres voudraient se recueillir et penser, se souvenir, rêver, prier peut-être, mais des violons grêles, de- grotesques hautbois, des clarinettes joyeuses font, tout là-bas, un petit bruit, comme

d'une minuscule cascade dont on aurait lâché recluse. Pour emplir les voûtes du temple chrétien qu'on désaffecte et qu'on profane, il fallait le sonore rugissement des orgues, les voix profondes de& chœurs, les basses graves sur qui courent, comme une dentelle d'or, les voix légères, enfantines, qui semblent inspirées. Si non, ce qu'il faut, c'est le tumulte des musiques militaires, les éclats vibrants des cuivres, les martellements des cymbales, le roulement profond des tambours voilés et, dans le silence, les brefs commandements et le bruissement simultané des armes.

Oui, cela peut-être. Lorsque, au lendemain du Directoire et do son culte décadaire, au lendemain des comiques parodies des Théophilanthropes, Bonaparte rêva d'instituer un culte de l'Honneur, qui tînt ses solennelles assises dans le Temple de Mars, c'est ainsi qu'il l'imagina sans doute ; mais, tout de suite, ce Temple de Mars qui était l'église des Invalides, lui apparut impropre à toute religion qui ne fût point celle pour qui il avaitété édifié, décoré, consacré. Il voulut alors un temple exprès, « non pas une église ». « Par temple, a-t-il écrit, j'ai entendu un monument tel qu'il y en avait à Athènes, et qu'il n'y en a pas à Paris. Il y a beaucoup d'églises à Paris, il y en a dans tous les villages, mais il n'y a point de temple. » Ce temple, il le voulait, tel qu'il

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durât c< plusieurs milliers d'années » et, dans la construction, il n'admettait que des matériaux inaltérables, « du granit et du fer ». A l'intérieur, sur des tables de marbre, les noms de tous les soldats ayant assisté aux batailles d'Ulm, d'Austerlitz et d'Iéna; sur des tables d'or, les noms de tous ceux morts sur les champs de bataille ; sur des tables d'argent, la récapitulation par département des soldats que chaque département avait fournis à la Grande Armée; autour du temple, des bas-reliefs courant, représentant les généraux de division et de brigade et les colonels de tous les régiments de la Grande Armée avec leurs noms ; au-devant des bas-reliefs, les statues en marbre des maréchaux ayant commandé des corps, ou fait partie de la Grande Armée. <( Et qu'on ne me propose pas, écrivait-il, des sculptures propres aux salons et aux salles à manger des femmes des banquiers de Paris : tout ce qui est futile n'est pas simple et noble, tout ce qui n'est pas de longue durée ne doit pas être employé dans ce monument. » Ainsi, pas de fanfreluches, ni de draperies, « pas mêm<i de rideaux » ; aucune espèce de meubles ; les spectateurs ^ placés sur des gradins de marbre formant les amphithéâtres destinés au public et les personnes nécessaires à la cérémonie sur des bancs de marbre, de manière que la distinction de ces deux sortes de spectateurs fût très sensible. « Les amphithéâtres, très garnis de femmes, feront, disait-il, un contraste avec le costume grave et

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sévère des personnages nécessaires à la cérémonie. » Et il voulait encore que la tribune de l'orateur fût fixe et d'un beau travail : « Rien dans ce temple ne doit être mobile et changeant; tout, au contraire, doit y être lixé à sa place. »

Ainsi avait-il créé le cadre et il s'ingéniait à en rendre les détails plus frappants, érigeant sur le parvis ou sous la colonnade dès statues équestres, exigeant des aménagements particuliers pour le quadrige de la porte de Brandebourg, dont il venait d'ordonner l'envoi à Paris, et pour l'armure de François P% trophée des campagnes d'Autriche; mais, lorsqu'il arrivait au culte qu'on célébrerait dans ce temple, il s'arrêtait, il ne trouvait rien que de plat, de commun et de vulgaire. Même lui, ne découvrait point la forme à donner à des cérémonies laïques, fussent-elles militaires : après beaucoup d'efforts, il imaginait des illuminations aux jours anniversaires des victoires, puis un concert, précédé d'un discours sur les vertus nécessaires aux soldats et d'un éloge de ceux qui périrent sur le champ de bataille dans ces journées mémorables. Sans doute, pour l'ode qui devait être chantée, pour la pièce de musique analogue aux circonstances, voulait-il que, chaque année, un concours fût ouvert et qu'une médaille d'or de 150 napoléons fût décernée à chacun des auteurs qui auraient

remporté le prix ; mais on peut toujours payer des cantates et, s'il ne s'agissait d'encourager, comme on dit, le^ Beaux- Arts, il est mieux de reprendre du vieux qui soit beau — à condition toutefois qu'il soit d'auteurs nationaux , — que de demander du neuf qui soit laid ou même médiocre. Au moins, Napoléon se distinguait-il par un endroit : « Dans les discours et odes,, stipulait-il, il est expressément interdit de faire mention de l'Empereur. »

Si l'homme de génie qu'il était, frappé du ridicule et de l'odieux qui s'attache à des cérémonies païennes célébrées dans une église catholique, demandait pour elles un temple, s'il parvenait à l'imaginer, il n'avait point la pensée au moins d'y célébrer des obsèques. Celles-ci devaient avoir pour théâtre Féglise de Sainte-Geneviëve, rendue au culte, « conformément à l'intention de son fondateur », mais « conservant la destination qui lui avait été donnée par l'Assemblée constituante et consacrée à la sépulture des grands dignitaires, des grands-officiers de la Couronne et de l'Empire, des grands-officiers de la Légion d'honneur et, en vertu de décrets spéciaux, des citoyens qui, dans la carrière des armes, ou dans celle de l'Administration et des Lettres auraient rendu d'éminents services à la Patrie ». Comme la loi interdisait

qu'on inhumât dans les églises, leurs corps devaient être embaumés.

L'église de Sainte-Geneviève devait, recevoir pour décoration les tombeaux de grands hommes, épargnés par la Révolution et déposés au Musée des Monuments français ; et le chapitre métropolitain de Notre-Dame, augmenté de six membres, était chargé de la desservir; mais, il ne devait, normalement, y officier solennellement que quatr^ fois dans l'année : le 3 janvier, pour la fête de sainte Geneviève ; le 15 août, poui: la Saint-Napoléon et Tanniversaire du Concordat; le jour des Morts et le premier dimanche de décembre; pov le Couronnement ^t la victoire d'Austerlitz : puis, alors, toutes les fois qu'il y aurait lieu a des inhumations, en vertu du décret du 20 février 1806. .

Et ces inhumations dont on a quelques représentations graphiques et de nombreuses descriptions — car les caveaux du Panthéon regorgent de sénateurs, de ministres, de maréchaux de Napoléon, et môme de cardinaux de Pie VII — étaient grandioses par leur simplicité même. La cérémonie religieuse s'accomplissait à la paroisse du mort, parfois à L'église des Invalides, comme pour le duc de Montebello. Puis, le cortège solennel traversait Paris : par Fescalier neuf que l'Empereur avait fait construire, on pénétrait dans la grande salle souterraine, où, sans nulle tenture aux murs, seulement un tapis noir jeté sur le sol blanc, le cercueil, très simplement, était placé. Là, on pronoH-

çait les discours, et ensuite les prêtres donnaient l'absoute : « J'ai dit. Ministres du Seigneur, vous pouvez accomplir vos pieuses cérémonies ! »

s'écriait Fontanes, à la fin d'un de ces discours.

Et cela avait alors ce qu'il faut de grandeur pour frapper l'imagination, ce qu'il faut de simplicité pour que Foripeau vulgaire n'offusque point l'austère spectacle de la Mort, ce qu'il faut dé recueillement devant l'insondable mystère, ce qu'il faut d'espérance pour ne point blesser au profond de la conscience ceux qui rêvent d'une réunion éternelle : Robespierre y croyait bien, mais Robespierre ne serait-il pas réactionnaire, lui qui dans son discours du 8 Thermidor proclamait : « la mort, le commencement de l'immortalité » ?

S'il est, lors de la convocation des États généraux, un vœu sur lequel tous les Ordres, dans tous les Bailliages et toutes les Sénéchaussées, se sont mis d'accord, c'est sur Vinciolabilité des lettres confiées à la poste, D'Anjou et d'Artois, d'Autun et d'Avallon, de l'Isle-en-Jourdain et de Paris, la même plainte s'élève, la même réclamation est formulée, presque dans les mêmes termes. Dans le rapport contenant le résumé des Cahiers, qu'il lut à l'Assemblée nationale le 27 juillet 1789, le comte Stanislas de Clermont-Tonnerre disait: «La nation s'élève avec indignatipn contre la violation du secret de la poste, l'une des plus absurdes et des plus infâmes inventions du despotisme ».

Lorsque le comité permanent de la Commune de Paris s'avisa de saisir, sur la personne du baron de Castelnau, un paquet contenant trois lettres ouvertes et une autre fermée à l'adresse du comte d'Artois et de les transmettre à -l'Assemblée nationale, un débat mémorable s'engagea. Le duc de

Liancourt, président, avait renvoyé le paquet au Comité permanent sans vouloir en prendre connaissance, attendu TinvioLabilité du secret des lettres. M. de Gouy d'Arcy proposa : « Que tous les papiers relatifs aux circonstances fussent mis en dépôt et communiqués, quand le cas Texigerait, à l'Assemblée nationale. » H fut combattu par Camus et par La Luzerne ; surtout par Mirabeau, et ce que dit Mirabeau vaut d'être répété : « Est-ce d'un peuple qui veut devenir libre à emprunter les maximes «t les procédés de la tyrannie? Peutil lui convenir de blesser la morale après avoir été si longtemps victime de ceux qui la violèrent? Que ces politiques vulgaires qui font passer avant la justice ce que, dans leurs étroites combinaisons, ils osent appeler l'intérêt public ; que ces politiques nous disent du moins quel intérêt peut colorer cette violation de la probité nationale. Qu'apprendrons-nous par la honteuse inquisition des lettres ? De viles et sales intrigues, des anecdotes scandaleuses, de misérables frivolités ! Croit-on que les complots circulent par les courriers ordinaires ! Groit-onmême que les nouvelles politiques de quelque importance passentpar cette voie? Quelle grande ambassade, quel homme chargé d'une négociation délicate ne correspond pas directement et ne sait pas échapper à l'espionnage de la poste aux lettres? C'est donc sans aucune utilité (ju'on violerait les secrets des familles, le commerce des absents, les confidences de l'amitié, la confiance entre les

hommes. Un procédé si coupable n'aurait pas même une excuse et Ton dirait de nous en Europe : En France, sous le prétexte de la sûreté publique, on prive les citoyens de tout droit de propriété sur les lettres qui sont les productions du cœur et le trésor de la confiance. Ce dernier asile de la liberté a été impunément violé par ceux mêmes que la nation avait délégués pour assurer tous ses droits. Ils ont décidé par le fait que les plus secrètes communications de Fâme, les conjectures les plus hasardées de l'esprit, les émotions d'une colère souvent mal fondée, pouvaient être transformées en dépositions contre des tiers : que le citoyen, Tami, \e fils, le père, deviendraient ainsi les juges les uns des autres sans le savoir; qu'ils pourront périr un jour l'un par l'autre ; car l'Assemblée, nationale a déclaré qu'elle ferait servir de base à ses jugements des déclarations équivoques, et surprises, qu'elle n'a pu se procurer que par un crime. »

L'Assemblée, sous l'impression de ces paroles, passa à Tordre du jour, approuvant ainsi la conduite qu'avait tenue son président; mais, quelques jours plus tard, sur une occasion nouvelle, la discussion fut reprise et Robespierre alors développa la thèse opposée : « Les ménagements pour les conspirateurs, dit-il, sont une trahison pour le peuple. » Voilà les deux doctrines en présence :

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celle des Libéraux, celle des despotes jacobins. Ce fut la doctrine libérale qu'adopta la Constituante. Elle la consacra par Tarticlè XI de la Déclaration des Droits de THomme et du Citoyen, par le cinquième paragraphe du titre P"" de la Constitution, par l'article 23 (IP partie. Titre P% section 3) du Code pénal ainsi conçu : « Quiconque sera convaincu d'avoir volontairement et sciemment supprimé une lettre confiée à la poste, ou d'en avoir brisé le cachet et violé le secret, sera puni de la peine de la dégradation civique. Si le crime est commis soit en vertu d'un ordre émané du Pouvoir exécutif, soit par un agent du service des Postes, le ministre qui en aura donné ou contresigné Tordre, quiconque l'aura exécuté ou Tagent du service des Postes qui, sans ordre, aura commis ledit crime, sera puni de la peine de deux ans de gêne. »

L'Assemblée législative ne se prononça pas avec moins de netteté : Le 10 décembre 1791, un citoyen de Paris, qui gardait l'anonyme, transmit à l'Assemblée une lettre qu'un prisonnier l'avait prié de mettre à la poste et « qu'une force invincible l'avait déterminé à décacheter ». Le citoyen de Paris, s'il assistait à la séance, dut constater que son zèle patriotique était mal compris, car, sur la communicatiun de sa missive par un secrétaire, TAssemblée « frémit d'indignation ». « Je demande, dit Vergniaud, que l'Assemblée décrète sur-le-champ la suppression et le brûlement de la

lettre », et Garran : « L'Assemblée ne doit pas laisser passer cette affaire sans témoigner sa souveraine indignation contre cette violation de tout ce qu'il y a de plus sacré. On a dit qu'il pouvait être question du salut de la Patrie. La Patrie ne peut être sauvée que par la justice et la loyauté. Je demande le brûlement de la lettre ; » et TAssemblée décréta que son procès-verbal énoncerait que (cTAssemblée indignée a passé à Tordre du jour, après avoir ordonné la suppression et le brûlement de la lettre ».

La dictature jacobine n'eut point de ces scrupules. Non seulement les Représentants du peuple en mission s'arrogèrent le droit d'ouvrir toutes les lettres, d'établir des commissions « chargées de vérifier toutes les lettres venant de l'étranger », mais, dans un grand nombre de communes, le corps municipal ou le comité de surveillance nommèrent officiellement de leurs membres <c pour assister à l'ouverture et à la fermeture des dépêches et à inspecter toutes les lettres qui pourraient paraître suspectes». Sur cent points du territoire, les bureaux de poste annonçaient la violation continuelle du secret des correspondances, et les habitudes étaient si bien prises à ce sujet que, plus de six mois après la révolution du Neuf thermidor, au rapport du Comité des Transports, Postes

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et Messageries de la Convention nationale, les comités révolutionnaires continuaient « à inspecter les lettres et à soustraire celles qu'ils jugeaient à propos ». (c Avant le 9 thermidor an II, cet usage, est-il dit, était universellement établi et, depuis le 9 du mois, beaucoup de directeurs, dans les comrmunes desquels il existe encore, ont gardé le silence, croyant que cette mesure était autorisée par une loi. »

L'on ne se contentait point d'inspecter les lettres à la poste, quitte à ne pas s'y rendre aux heures indiquées et à faire éprouver au service les plus grands retards, on les emportait toutes au Comité sans permettre au directeur d'en faire le compte ; on n'autorisait la distribution qu'en présence d'un membre du Comité ; on retirait sans autre formalité les lettres et paquets adressés à des personnes détenues et suspectes. Et quels étaient ces commissaires qui disposaient ainsi des secrets et des pensées de leurs concitoyens ? A Bonnières, près Mantes, « l'un est en démence et l'autre est un compagnon menuisier, toujours ivre, voyant partout des suspects, que la municipalité, pour inconduite, a été obligée de chasser de son sein )>. Et c'est ainsi par la France entière.

De cette facilité d'ouvrir et de confisquer les lettres résultait la soustraction habituelle des assignats et des mandats qui y étaient contenus. Le public accusait la poste, où, en effet, certains agents se garnissaient les mains — ce qui était

une forme de sabotage — mais ceux-ci, au moins, risquaient gros : deux employés et un conducteur furent « livrés au glaive de la justice »; « deux payèrent leur crime par la mort, le troisième par une condamnation à plusieurs années de gêne » ; de plus, ils s'y trouvaient engagés par les Principes ; un de ces voleurs étant « un des coryphées de la Société populaire de Nantes » et ne faisant que suivre les exemples que lui donnait le représentant du peuple Carrier ; le public eût été mieux inspiré en accusant les brise-scellés des Comités révolutionnaires — seulement, qui Teûtosé?

D'ailleurs, à Paris même, le Comité de salut public avait établi dans la Maison. des Postes deux commissions secrètes, Tune composée de trois membres, Tautre de six, chargées, Tune de la visite et de la surveillance des lettres venant de rétranger, Tautre pour celles qui y partaient. Aussitôt qu'arrivaient à Paris les dépêches entrées en France par les seules postes d'Huningue, Ferney, Pontarlier et Nice, elles étaient remises, ficelées et cachetées, à la Commission, qui ouvrait indistinctement « tout ce qui était adressé au nom individuel » ; et, de même, toutes les lettres trouvées dans les bureaux de poste des départements et adressées pour l'étranger, étaient renvoyées à Paris, et, avec les lettres mises à la poste à Paris, remises à l'autre commission.

Cela mettait loin des principes solennellement émis par la Constituante et par la Législative, et

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cela mettait loin aussi des pratiques de l'ancien régime.

On ne saurait nier que le mouvement d'opinion qui s'était produit en 1789 et qui s'était traduit dans les Cahiers par de si vigoureuses revendications du secret des lettres, avait été enfanté par la fameuse légende du Cabinet noir. Que les lettres de certaines personnes de la Cour fussent surveillées, ouvertes, copiées par des employés du Cabinet de Sa Majesté près l'administration des Postes, cela est certain ; qu'on eût médiocrement de scrupule à rechercher les secrets des individus signalés par la police et qu'on interceptât leurs correspondances, cela n'est point discutable ;. mais l'objet propre, le travail véritable du Cabinet n'était point cela. Ce à quoi il s'attachait, c'était à surprendre, ouvrir, déchiffrer, copier les dépêches politiques des agents étrangers, que ces dépêches émanassent de France ou qu'elles la traversassent, qu'elles fussent confiées à l'administration des Postes ou transportées par des courriers particuliers. Cela, tous les gouvernements, dans tous les pays, l'ont fait; le font et le feront. Trouver et connaître les secrets des puissances étrangères, c'est le but de la' diplomatie. Chacun les garde du mieux qu'il peut, complique son chiffre, multiplie ses tables, les change et les remplace. C'est donc que chacun sait que l'autre est aux aguets et s'ingénie. C'est

une guerre parfaitement licite, puisque tout le monde sait qu'elle est ouverte, qu'elle a un objet déterminé et uniquement politique, qu'elle sert les intérêts ^de la nation sans compromettre ceux d'aucun particulier et que la discrétion est d'autant plus étroitement imposée sur les secrets qu'on peut ainsi surprendre qu'on ne saurait les révéler sans avouer les moyens employés, sans tarir la source des renseignements, sans s'exposeï" à des représailles cruelles. Comme l'écrivait M. de Montmorin, lorsqu'il se trouvait contraint de donner satisfaction à l'Assemblée constituante, qui, de fait, ignorait Tutilité d'une institution dont elle avait exigé la dissolution : « A cet établissement qui avait été sagement conçu, aboutissaient, comme à un point central, de tous les coins de l'Europe et sans bruit, des lumières importantes pour l'intérêt de la nation. » Aussi, le ministre des Affaires étrangères avait-il largement pensionné les employés du Cabinet qui avaient vieilli au service — certains y étaient depuis quarante-neuf ans — et avait-il de même récompensé ceux qui, plus jeunes, avaient reçu la tradition de leurs aînés et pouvaient seuls continuer leur travail. Il avait fait mettre en lieu de sûreté les anciens manuscrits, cartes, mémoires, tableaux de chiffres, dictionnaires, tables et bureaux d'une construction particulière, ustensiles et outils nécessaires aux opérations mécaniques et chimiques du Cabinet « afin que, si les circonstances permettaient un jour de rétablir sous

une forme quelconque, l'activité du Cabinet, on pût retrouver tous les objets et effets qui en dépendaient ».

On n'attendit pas longtemps : dès que la France républicaine eut une diplomatie, dès qu'elle reçut des ministres accrédités près de son gouvernement, le Cabinet rentra en fonctions et Ton fut fort heureux dV rappeler les employés qui avaient la tradition, l'expérience, la science des chiffres, la connaisssance des langues étrangères et une absolue discrétion.

Une bienveillante communication a mis récemment entre mes mains tous les papiers d'un employé du Cabinet qui y avait accompli trentetrois ans de service « pendant lesquels, a-t-il écrit, il m'a passé tant de choses sous les yeux, sous quatre ou cinq gouvernements différents, que je pourrais, sous beaucoup de rapports, m'appliquer la devise : « Qui mores hominum multorum vidit. » De ces papiers, qui feraient beaucoup de volumes, pas une ligne n'a trait à des intérêts, privés, pas une lettre n'est d'un particulier, pas un mot ne peut faire scandale, pas une syllabe n'a été rendue publique : mais, dans une lettre au directeur général des Postes, par laquelle il demande sa mise à la retraite, cet employé, après avoir rappelé les services qu'avait rendus le Cabinet en déchiffrant les dépêches de Frédéric II et de Timpé-

ratrice Catherine, ajoute cette phrase : « A une époque plus moderne, tout le plan de la dernière coalition a passé, par la découverte de deux chiffres différents, sous les yeux du chef du gouvernement. »

Mais le chef du gouvernement n'a rien dit, l'employé est resté muet, le Cabinet noir a gardé son secret : c'est qu'on faisait de la politique — et de la vraie. On ouvrait les dépêches, certes, mais on les refermait. On savait ce qu'elles contenaient, mais on n'était point si sot que de s'en vanter; on se fût disqualifié comme politique en le révélant et, s'il s'était agi de secrets particuliers et d'affaires privées, on se fût rangé, comme a dit Mirabeau, au nombre de ceux-là « qui font servir à leurs jugements des déclarations équivoques et surprisés, qu'ils n'ont pu se procurer que par le crime ».

Il fut un temps, dans Texistence de notre nation, qui passa justement pour le plus insupportable, le plus néfaste et le plus pénible qu'elle eût vécu depuis qu'elle est constituée en société : ce fut celui où les Comités révolutionnaires se trouvèrent, par la faiblesse ou l'abdication des autorités légales, les maîtres absolus de la fortune, delà liberté et de la vie de tous les Français.

Le même phénomène se reproduit aujourd'hui et, d'ici quelques jours, quelques mois ou quelques années — plus tôt ou plus tard, mais sans doute plus tôt — une pareille tyrannie s'étendra sur la France. Or, Ton est averti par l'histoire, et les circonstances eussent fourni de bien autres moyens de défense, si, par ceux-là mêmes qui avaient reçu mission et mandat de défendre la société, celle-ci ne se trouvait livrée et si, justement, ils n'avaient eux-mêmes provoqué, puis sanctionné l'établissement du système qui, dans un temps très court, les dévorera.

122 UdIS ET AUJOURD'HUI

Telle qu'elle avait été conçue et décrétée par les législateurs de 1791, Tautorité administrative, à tous les degrés, était si molle, si inactive, si dispersée, si parlementaire ; elle tournait tellement aux discours, aux phrases et aux proclamations dans chacune de ces piètres assemblées qui devaient régir la commune, le district ou le département que Tonne pouvait s'étonner qu'elle restât désarmée contre toute entreprise qui menaçait la sécurité des citoyens paisibles. Après toutes les opinions que chacune était obligée d'entendre, il ne restait pas plus aux unes qu'aux autres le goût de prendre une décision, la volonté de l'exécuter et l'énergie de la faire triompher.

Qu'on s'imagine, dans chacune (Jes communes de France, l'autorité executive déléguée à un maire, qui en partage l'exercice avec le corps municipal composé de trois membres pour le moins.

— Premier parlement. — Mais ce maire et ce corps municipal délibèrent avec le conseil général de la commune, auquel ils sont subordonnés.

— Deuxième parlement. — Le maire ne peut agir, de l'avis du corps municipal, que sur la réquisition du procureur de la commune, chargé de provoquer les actes poh tiques ou administratifs de la municipahté et de requérir l'application des lois. Enfin, tout ce monde, généralement peu lettré, dépend en fait, dans les petites communes, du secrétaire-greffier, qui tient registre des délibérations et qui, sachant écrire, dispose en fait de

Tautorité, du peu d'autorité qu'auraient le maire, le corps municipal et le conseil général réunis.

Cette municipalité était la base même de l'organisme administratif, car, aux attributions qu'on peut dire normales : assurer la police, conserver et administrer les biens, proposer le budget, gérer les revenus, ordonnancer les dépenses, surveiller les établissements communaux, diriger les travaux, souscrire les actes et contrats, représenter la commune en justice, exercer les fonctions d'officier de l'état civil, agir comme officier de police judiciaire, etc., etc.^ et qui sont restées au maire, la municipalité joignait la fonction de répartir l'impôt, de le percevoir et d'en opérer le versement, de former et d'assurer le recrutement de l'armée, d'assurer l'exécution des lois votées par l'Assemblée législative. Comme cette municipalité tout entière — maire, corps municipal, conseil général et procureur — était élue tous les deux ans par tous les citoyens actifs et qu'elle ne pouvait être ni dissoute ni révoquée par le pouvoir exécutif, on peut juger quel zèle elle apportait à exiger l'impôt de ses électeurs et à les astreindre au service militaire. Nul ressort ne fonctionnait, mais on parlait, on parlait indéfiniment durant que les gradins avaient tout loisir pour agir.

Ce qui sera la sous-préfecture est le district, mais les districts sont bien plus nombreux ; à cliaque district, administration composée de douze membres et d'un procureur syndic : un président chargé

ii4 JADIS ET AUJOURD'HUI

nominalement du pouvoir exécutif, assisté d'un directoire de quatre membres, subordonné au Conseil général et n'agissant que sur la réquisition du procureur syndic. Au département, de môme, mais le conseil général est de trente-six membres et le directoire de huit. Toutes ces administrations, élues par les électeurs au second degré, ne sont pas révocables par le pouvoir exécutif.

Qu'on suppose un trouble à réprimer dans, une commune, il faut la réunion du corps municipal, la réquisition du procureur, un vote, la mise en action du maire ; la sédition est victorieuse ; dénonciation au directoire de district, réquisition du procureur syndic, délibération du directoire, mise en jeu du président; et c'est tout pareil au département. Si le directoire de département a des instructions à transmettre aux municipalités, c'est six délibéralions avant que ces instructions puissent être exécutées.

Or, le district et le département doivent assurer l'assiette, la répartition et la perception de Timpôt, le paiement des dépenses, l'exécution des lois, l'assistance publique, la viabilité, les travaux publics, gérer les forêts, organiser et employer les milices et les gardes nationales et, si les municipalités n'y pourvoient pas, réprimer les troubles et maintenir l'ordre public.

L'anarchie est totale, elle est générale, elle est sans remède : alors, comme il est naturel, une autorité s'improvise. Un groupement existe dans chacun des centres un peu importants, c'est la Société populaire. Elle fut d'abord, elle est encore, pour partie, composée de bourgeois, mais les royalistes libéraux du début ont été éliminés par des demi-républicains, ceux-ci le sont à leur tour par les révolutionnaires. Des villes, les Sociétés ont essaimé dans chaque village. Là, elles ont recruté dans une classe inférieure encore : le villageois paresseux, envieux, ignare, le petit entrepreneur, le maître d'école, le prêtre défroqué. Par la correspondance des Sociétés entre elles, par les instructions qu'elles reçoivent de la Société mère séant aux Jacobins de Paris, elles forment tout de suite un gouvernement qui se superpose, du haut en bas, à une administration incapable et impuissante ; gouvernement irresponsable, gouvernement qui ne reçoit son mandat que de lui-même, mais qui courbe sous sa volonté la municipalité, le directoire de district, le directoire de département, les ministres, le Roi, l'Assemblée législative.

C'est une immense toile d'araignée qui couvre la France. Au centre, le monstre jacobin guette et, sur quelque point que se produise la plus légère agitation de ses fils, il s'élance et ramène en triomphe le moucheron qui s'est hasardé à s'y poser. Devant le despotisme jacobin, tout cède, tout s'incline, tout se soumet, tout se résigne à Tobéis

sance. Les Jacobins, c'est le Peuple, le Peuple qui est pur, le Peuple qui est jus4:e, le Peuple qui est souverain et qui commande. Us le crient si fort qu'on finit par les croire, ou du moins n'ose-t-on leur répondre. D'ailleurs, qui les combattrait et avec quoi ? L'autorité légale ? Mais, avant que l& procureur, le procureur syndic, le procureur général syndic aient requis Texécution des lois, avant que la municipalité, le district et le département aient délibéré, avant que le maire, le président de district ou le président de département aient requis, pour la protection des citoyens ou la sauvegarde des propriétés, le commandant de la garde nationale ; avant que celui-ci ait réuni sa troupe — au cas qu'elle veuille bien marcher, — avant que le maire se soit procuré un drapeau rouge pour Tarborer sur la maison commune et un canon pour tirer le coup d'alarme, avant qu'il ait revêtu ,ses insignes et que, par trois fois, il ait prononcé les paroles obligatoires et rituelles, les lois, les citoyens et les propriétés ont passé un mauvais quart d'heure — sinon plusieurs.

Quant à prévenir les attentats, ce qui passe pour plus utile que de les réprimer; quant à surprendre les complots formés, quant à interdire les affiliations suspectes, nul homme en France ne s'y hasarderait : il serait immédiatement décrété d'accusation par l'Assemblée législative et renvoyé devant la Haute Cour nationale, qui fit peu de besogne à la vérité, mais qui laissa le soin d'exé-

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cuter les arrêts de mort qu'elle n'avait pas rendus à Fournier rAméricain et à ses dignes compagnons.

Il n'y avait point à se gêner et Ton ne se gênait point. Aux Sociétés populaires était passé le pouvoir de fait : la Convention nationale leur conféra, le 21 mars 1793, le pouvoir de droit, en instituant, dans chaque commune, un comité de surveillance, dénommé ensuite comité révolutionnaire, qui était Témanation des Sociétés populaires. Ces comités avaient pour mission officielle de maintenir les autorités dans la bonne voie, c'est-à-dire de les dénoncer à chaque fois qu'elles tenteraient de protéger les citoyens, de rétablir l'ordre ou de faire respecter les lois.

Ils ne manquèrent point à Tobjelde leur institution ; ils étendirent leur surveillance, non seulement sur les individus qui se trouvaient chargés de quelque parcelle, si mince fût-elle, de l'autorité civile, non seulement sur ceux qui, à quelque degré que ce fût, relevaient de la hiérarchie militaire, mais sur tous les êtres, résidents ou passants, de quelque âge, de quelque sexe, de quelque état qu'ils fussent ; ils exercèrent leur irresponsable tyrannie et leur insupportable inquisition sur tous les actes, tous les écrits, toutes les pensées de leurs victimes, sur ce qu'elles possédaient, sur les souvenirs qu'elles avaient pu garder de leur vie

antérieure, sur ce qu'elles avaient pu dire, écrire, penser jadis, sur les rapports qu'elles pouvaient entretenir avec leurs amis ou leurs parents, sur la façon dont elles mangeaient, buvaient, prisaient, se coiffaient, se lavaient, s'habillaient et sur tout ce qui, dans leur façon de vivre en civilisés, pouvait sembler suspect et mystérieux à des brutes barbares, ignares, malpropres et imbéciles.

Entre les mains les plus sales et les plus viles, la vie ou la mort ; dans les cerveaux les plus obtus, la conviction obsédante que conspirait contre le Peuple, passé dieu, quiconque, par la naissance, l'éducation, l'instruction, l'habillement, les manières, les goûts, se trouvait élevé, fût-ce légèrement, au-dessus de la populace : dénonciation, arrestation^ la prison, la mort. Comment échapper à ceux qui, à toute heure, entrent dans toutes les maisons, en ouvrent tous les meubles, en fouillent tous les papiers : crime de lèse-nation, l'argent qu'on a, l'argenterie qu'on garde, la plaque de cheminée qu'on a retournée, les boutons d'un habit, la farine qui est au grenier, le vin qui est en cave ; crime ce qu'on pense, crime ce qu'on dit, crime ce qu'on ne dit pas, crime la lettre qu'on a écrite et la lettre qu'on a reçue — toujours et pour tous ces crimes, la mort! Et la société, sous ce joug, retourne à la barbarie — celle qu'inspire l'insurmontable terreur, celle qui, à chaque seconde qui s'écoule redoublant la peur aux âmes les mieux trempées, brise tous les liens de famille, d'amitié, de

politesse, abolit toutes les conventions sociales, ne laisse place qu'au monstrueux égoïsme et rend l'homme social pareil à Thomme primitif, errant comme lui dans Thorreur et la crainte, nu et désarmé, sous Toeil des ennemis qui l'épient et qui guettent en lui la proie assurée. Les botes valaient mieux ; au moins tuaient-elles pour se nourrir.

On sait les décrets de la Convention ; on connaît les actes de^ comités ; on suit les représentants dans leurs missions et Ton voit leurs lettres et leurs arrêtés — au moins ce qu'en laisse deviner la censure intelligente de ceux qui ont entrepris de les publier; mais, de cet organisme de délation, qui, dans chaque commune de France, remettait le droit aux mains des plus ignares, des plus abjects et des plus infâmes, que sait-on? A peine si, par quelques exemples, sur de rares monographies, peut-on s'en faire une idée. Encore, au lieu des listes de suspects ou de guillotinés, au lieu des procèsverbaux qui ont subi une sorte de toilette, faudrait-il le théâtre, les scènes, les acteurs, le ton, le costume, les voix et l'horreur entrevue des antres de la mort.

Il y avait en France, au début du vingtième siècle, un organisme administratif résistant, insatiable, qui avait confisqué au profit de l'État les libertés et les droits de la commune, du district et du département. Il n'y avait plus anarchie par fai-

blesse de radministralion ; il pouvait y avoir anarchie par son incurie, mais la » division des fonctions et la multiplication des fonctionnaires empêchaient que rÉtat en souffrît, si la commune et le département en étaient fra?ppés ; or cette administration, au lieu de s'en rapporter aux élus de la population, a institué et continue à entretenir, dans chaque commune, des délégués de son choix. Les procédés révolutionnaires n'ont pas changé depuis un siëcle : la délation en est le principe essentiel ; le délégué en a été Tagent nécessaire. — Mais cela était administratif et le gouvernement pouvait encoïe résister à ces délégués désignés par les comités radicaux et radicaux-socialistes, qui étaient des bourgeois ou des semi-bourgeois, tels qu'on en vit aux Jacobins avant le 31 mai 1793.

Or, voici qu'au délégué délateur que l'administration a secrètement institué se substitue un autre délégué qui n'a plus rien à voir avec l'administration : syndicat ou comité révolutionnaire, le mot diffère, la chose est pareille, pareille Taffiliation, ici à la Confédération générale du trav'ail, là à la société mère des Jacobins. Élus par qui, institués par qui, on ne sait, ces délégués sont les maîtres. L'honneur, la pensée, la fortune, la vie des citoyens sont entre leurs mains. La commune leur appartient, car dans toute commune rurale, le maître véritable n'est ni le maire, ni le conseil municipal, c'est, comme en 1791, le secrétairegreffier, lequel est l'instituteur, et, comme tel, est

le délégué de la Confédération générale du travail à laquelle le syndicat des instituteurs est affilié. L'enfant leur appartient et qui sait si, dans chaque maison, ils ne le dresseront pas à les servir, armés qu'ails sont, par TÉtat, du pouvoir d'enseigner à leur gré. Les secrets de tous leur appartiennent, car, de quiconque leur est suspect,, croyez-vous qu'ils respecteront les lettres ? Il n'est pas un acte de la vie sociale, delà vie civilisée, qu'ils ne puissent atteindre, inspecter ou prohiber. Le pouvoir législatif leur obéit servilejnent et cherche, par des complaisances honteuses, à conserver Tapparence d'êk*e en paix avec eux ; le pouvoir exécutif est leur esclave ou leur complice ; lorsqu'il prend l'air de leur résister, c'est pour leur faire, légalement, de plus larges abandons de son autorité et, en inspirant une sorte de confiance à ceux qu'il s'agit de dépouiller, pour obtenir qu'ils apportent eux-mêmes en sacrifice leur industrie, leur commerce, leur fortune, en attendant leurs têtes. L'ochlocratie s'étend en tache d'huile et, tandis que les bourgeois imbéciles s'amusent à voir monter la marée qui va les engloutir, tandis que les Parisiens trouvent à se divertir aux bagatelles des grèves qui leur procurent l'agrément de faire la dînette, les syndicats érigent leur puissance, la France leur appartient, et, s'ils ne le montrent pas encore, c'est qu'il ne leur plaît pas.

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