LES LIBRICULTEURS ET LA MÉVENTE
La viticulture n'est pas seule atteinte par la mévente; la libriculture ne Test pas moins et ses plaintes ont, paraît-il, rencontré, sur les bancs des diverses Chambres, des hommes, avides de justice, qui se sont empressés d'embrasser sa cause. En effet, elle peut être rémunératrice et, à défaut d'honoraires, l'immense publicité dont les libriculteurs ne manqueront pas de récompenser leurs avocats, constituera une suffisante rémunération.
Les libriculteurs, d'ailleurs,. ne proclament point la grève; leurs manifestations sont jusqu'ici pacifiques, mais un gouvernement sage devrait se méfier, car de redoutables complications peuvent être à craindre. Les libriculteurs ne se contentent plus, en effet, avec des mots. On a beau multiplier les récompenses rémunératrices, les unes arrachées à la bonne volonté de l'État, comme le prix de Rome, les autres fondées à perpétuité par des particuliers modestes qui désirent quelque immortalité pour leur nom, les autres décernées par quelque journal ; on a beau, chaque année, distribuer par centaines des
prix en argent sonnant qui passent de bien loin les deux cent mille francs; on a beau, sous toutes les formes, pour tous les usages, ériger des chaires dont on paye d'abord les professeurs, et dont on est arrivé à payer les élèves, tous ces encouragements donnés aux vivants, ne font qu'aller contre leur but : ils augmentent la production, ils généralisent la libriculture et la fraude ne manque pas de s'y introduire. 11 n'y a qu'un remède : confisquer les morts au profit des vivants. Mieux : les supprimer.
Il faut être radical, c'est le moyen de plaire au gouvernement. Qu'est-ce que ce prétendu remède qu'on préconise contre la mévente? Frapper, au profit de rÉtat, d'un impôt de dix pour cent du prix marqué, tout volume d'oeuvres tombées dans le domaine public, écrites par un homme mort depuis cinquante ans : cela fera-t-il qu'on achètera davantage les volumes sur qui les auteurs euxmêmes toucheront dix pour cent du prix fort?
Outre qu'une telle proposition peut donner à l'ire et que les partis réactionnaires seraient tentés de la présenter comme une sinistre conspiration contre le progrès des lumières et la diffusion de l'instruction générale ; outre qu'elle se trouverait frapper en même temps tous les livres dits classiques, depuis Platon jusqu'à Voltaire, tous les
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livres sacrés, et, à dire vrai, tous les livres que lit un honnête homme, supprimerait-on par là la mévente? C'est Téditeur qu'on vise, Téditeur qui a le mauvais goût de préférer les morts aux vivants ; mais, si l'éditeur a ainsi mauvais goût, c'est qu'il suit le public. Et si Ton frappe l'éditeur, ne se rattrapera-t-il pas sur le public ? Qui fait la plus grande consommation de classiques, ce sont les écoliers. Le livre, dit de classe, si bon marché qu'il se vende, constitue pour les parents une dépense d'une certaine importance. Vu la concurrence, il est impossible d'établir ces livres pour un prix inférieur : ce seront donc les parents de tous les écoliers de France — que les enfants reçoivent renseignement primaire, secondaire, technique ou supérieur, — qui devront payer les dix pour cent.
L'État en bénéficiera, non point les auteurs. On ne voit guère un grand maître de l'Université abolissant de son chef Corneille, Racine, Molière, Descartes, Pascal, même Voltaire, et leur substituant, pour l'enseignement des classes, des auteurs vivants, à seule fin d'assurer à ceux-ci dix pour cent sur la vente de leurs livres. On a vu bien des choses ; on en verra encore beaucoup, mais celle-là, non i S'il se trouve un auteur vivant prêt à solliciter l'introduclion obligatoire de ses ouvrages dans l'enseignement classique, qu'il parle ! La récolte des pommes à cuire peut être superbe en Normandie, mais il faut en retenir le stock : on en manquera.
Au profit de la libriculture dans le marasme, il
l'je JADIS ET AUJOURD'HUI
serait bien plus équitable de frapper d'un impôt de dix pour cent du prix fort les automobiles, les bicyclettes, les canots, les ustensiles de golf, de tennis et de croquet, car le sport est bien plutôt responsable de la mévente, et tout divertissement, toute occupation, toute industrie qui distrait le citoyen français d'acheter des livres d'auteurs vivants ou d'auteurs morts depuis moins de cinquante ans, constitue, à n'en pas douter, un préjudice à la libriculture. Par suite^ rien ne serait plus à propos qu'un impôt supplémentaire et l'apposition d'un timbre spécial sur tout accessoire de jeux : on en mettrait sur les ballons, les raquettes, les fleurets, les fusils, les chevaux, les pièces de rechange et, à défaut d'accessoires, sur le coureur même ou le promeneur et sur les enfants en bas âge qui préfèrent leur nourrice à des volumes à couverture jaune !
On dirait bien aux libriculteurs, comme jadis M.Roy pour d'autres matières : « Faites de bonne politique, vous aurez de bonnes finances » : « Faites de bons livres, vous aurez une bonne vente. » Il y a eu en France certains auteurs — et l'on n'irait pas loin pour les trouver — dont les livres très chastes, nets de tout scandale, abordant les thèses les plus élevéesetparfoisles plus ardues qui puissent se présenter à l'attention du corps social, se vendent à des cent mille exemplaires, après avoir paru
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d'abord dans les revues qui ont la plus grande circulation. Donc, on est encore capable de lire ; mais on lit ce qu'on Veut lire. C'est ce que ne conçoivent pas les auteurs dont les livres ne se vendent pas. N'osant pourtant s'attaquer aux vivants qui sont des confrères, ni proposer — ce qui arrivera — un impôt progressif et proportionnel au tirage, ils se contentent, pour l'instant, de faire renchérir les morts ; ils sont bons princes, car ils pourraient exiger que l'État comblât la différence; ce serait l'affaire d'une loi très simple et qui tiendrait en trois articles :
« Article premier. — Tout citoyen français a le droit de faire imprimer par l'État un volume de sa composition.
« Article II. — Ce volume sera tiré à cent mille exemplaires.
« Article III. — L'auteur, avant la mise en vente, touchera dix pour cent du prix fort marqué sur le volume. »
On comprend bien que, si l'auteur ne devait toucher que sur les volumes vendus, ce serait une sinistre plaisanterie. Ce qu'il faut, ce n'est point que les volumes se vendent, c'est qu'ils soient payés. A la vérité, cela coûtera cher,, mais, en démocratie, il faut des principes. Le premier de tous les principes, à en croire certaines inscriptions apposées sur les monuments publics, c'est l'Égalité. M. X... fait des livres. Tout citoyen français a le droit de faire des livres. M. X... vend ses livres
à cent mille exemplaires et ces exemplaires lui sont payés par son éditeur. Le citoyen français qui, sur cet exemple, fera des livres, subira une injustice inexpiable s'il n'est pas aussi bien traité que M. X... Par suite, l'État, qui doit veiller à maintenir l'égalité entre les citoyens, se substituera à l'éditeur, et fabriquera les livres à cent mille exemplaires. Gela est aussi simple que l'impôt sur le revenu.
Cette solution judicieuse, on le constate à regret, n'a pas encore trouvé un défenseur : cela viendra. Pourtant, par des côtés, elle est incomplète, car le libriculteur ne Se contente point du profit, il veut aussi la gloire. Toucher dix pour cent du prix fort est bon, mais n'est-il pas meilleur d'emplir de son nom Paris, la Franee,rEurope, les deux Amériques et l'Extrême-Orient? de savourer l'encens que font brûler, dans les cassolettes appelées journaux, des mains expertes? d'imposer son illustration aux salons, aux écoles et aux cabarets et d'obtenir, en même temps que les acclamations populaires, le sourire des belles dames ? Il y aurait bien pour cela les lectures obligatoires avec récitations tous les décadis dans le temple municipal. On y a pensé, mais cette obligation ajoutée à toutes les autres pourrait peser aux électeurs, qui quelque jour se revengeraient. D'ailleurs il ne faut point oublier que, près du mot Egalité^ il y a le mot Liberté, Il