‹ Jadis et aujourd'huiChapitre 15 sur 26 · L'INDULGENTE ANARCHIE · texte numérisé non relu

L'INDULGENTE ANARCHIE

exécutions dites judiciaires, tous les massacres de prisonniers. Ainsi voit-on de nos jours d'anciens magistrats provoquer et faire voter des lois comme la loi de sursis, qui énervent la justice, rendent toute répression illusoire et procurent aux gredins la plus robuste assurance de leur impunité — et, en même temps, accuser et condamner, devant la Haute-Cour, pour de prétendus crimes politiques, des hommes qui honorent la nation et qui tout au plus étaient soupçonnables de ne point applaudir à toutes les fantaisies de la faction dominante. Vu le progrès des mœurs, les modernes Barère ne leur coupèrent point le col, mais les poussèrent à Texil. Le sentiment, pourtant, auquel ils obéissaient était tout pareil. D'une part, sous des prétextes d'amélioration sociale et de relèvement des criminels, relâchement de la répression en face de l'élévation continue de la criminalité : d'autre part, sous couleur d'assurer la liberté et d'abolir « les vestiges du passé », recherche et criminalisation d'actes qu'à d'autres époques on eût trouvés vertueux, dignes de remarque etd'éloges. tout le moins indifférents, mais qui deviennent coupables uniquement parce qu'ils ne sont point conformes à la norme adoptée par certains politiciens.

On a pu voir ce qu'était devenue l'application de la loi — quelle que soit la loi, militaire, municipale ou

sociale, — des qu'un corps d'individus réunis au syndiqués se détermine à la violer. Une pénalité y est inscrite, une sanction y est édictée ; Ton n'a garde de poursuivre devant la juridiction compétente : on passe Téponge; on imagine une punition collective, donc injuste ; car, si un individu est puni pour un délit qu'il n'a point commis par le seul fait que, voulant ou non, il se trouvait le voisin de ceux qui Tout commis, il y a violation du pacte social. La Révolution française, à ses débuts, avait proclamé que le crime était personnel, que nul ne pouvait être puni pour un crime ou un délit dont il n'était pas l'auteur; mais elle en a rappelé par la suite en imaginant des crimes dont était convaincu ou tout le moins suspect quiconque était né dans une telle classe de citoyens, avait habité une telle ville, porté un tel uniforme, signé une telle pétition, émis un tel vote. Par là elle renia tous les principes qu'elle avait fait afficher sur tous les murs. On a prescrit que ces mêmes principes fussent affichés de nouveau ; c'est pour qu'on puisse mieux juger comme on les viole.

Pour certains régiments, la loi militaire n'existe plus ; — donc, elle n'existe plus pour l'armée. Pour certaines régions, la loi municipale n'existe plus ; — donc elle n'existe plus pour la France. Pour certaines catégories de fonctionnaires, la loi qui les créa ou les régit, n'existe plus ; — donc elle n'existe plus pour les fonctionnaires. Pour les malandrins, ohemineaux, apaches, bandits de tout(?s les cou-

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leurs, la loi n'existe plus, car elle n'a plus de sanction ou n'en a qu'une dérisoire; — donc le pacte social est rompu ; car, aux termes de l'article 2 de la Déclaration des Droits de Thomme et du citoyen : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de rhomme ; ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. »

Jamais, en aucun temps, on ne vit en France sur toutes les routes, dans tous les villages, passer, s'arrêter, se fixer de telles bandes de bohémiens : les roulottes arrivent en cortège ; à l'entrée d'un hameau, les minables chevaux sont dételés ; les boîtes s'ouvrent et il en sort une population insoupçonnée, des femmes, des enfants, des hommes qui se répandent par les champs et vont à la maraude. Au retour, des feux s'allument ; on tire des voitures des sortes de fourneaux ; le dîner cuit, durant que les femmes et les enfants vont, de porte en porte, mendier et chiper ce qui traîne. Puis, le repas apprêté, tout le monde se réunit à nouveau, mange sur l'herbe, chante, crie, danse. Les passants sont insultés, souventbattus ; les champs sont dévastés. Quoi faire ? Pas de police ; un garde champêtre qui, tout seul, ne se soucie point des coups et dont les autres se moquent. Les gendarmes? Ils sont loin, à deux, trois lieues ; puis,

avec ce qu'ils ont à faire, se dérangeront-ils ? Ils servent de facteurs, ils ont des centaines de paperasses à remplir sur tous les sujets ; ils pâlissent sur des milliers d'inapplicables circulaires ; ils ont les élections, le service militaire, les enquêtes sur les décorations, sur les demandes de quelque ordre que ce soit, sur les plaintes des particuliers ; ils ont la constatation des crimes ou des suicides ; ils ont les églises à inventorier, les schismatiques à installer, les religieuses à chasser ; ils doivent être légistes et criminalistes ; ils doivent connaître tous les règlements — et on en change chaque jour; — il ne leur est point permis de se tromper sur les personnes, d'épargner qui pense mal et de poursuivre qui pense bien. Ils n'ont guère, avec tout cela, le temps de penser aux chemineaux.

Pourtant les voici : mais que feront-ils des délinquants? Les arrêter? — Où les mettre? Où mettre les femmes, les enfants, les chevaux, les ânes, les roulottes, la volaille et les poux? En fourrière? — Il n'y a pas de fourrière. Et puis à quoi bon arrêter? Le Parquet ne poursuivrait pas ; les juges ne condamneraient pas. Alors, les gendarmes poussent jusqu'à la commune voisine, au plus, jusqu'au territoire d'une autre brigade, et cela va ainsi. De nouveau, les bohémiens s'arrêtent, proclamant qu'ils ont droit à vingt-quatre heures, et ainsi continuent-ils à parcourir la France, moins vite mais plus sûrement que les automobilistes.

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D'où viennent ces bandes errantes qui se sont multipliées à l'infini, et qui, à des jours, autour de certaines fermes, amènent un personnel de trois cents individus — trois cents^ — le chiflre a été vérifié ? Comment se recrutent-elles ? L'élément étranger, assez facilement reconnaissable, y entre pour une grosse part ; il ne se mélange point ; il . n'a ni nationalité précise, ni métier défini. Pourquoi le tolère-t-on ? Mystère. Pourquoi le laisse-t-on pénétrer en France ? Mystère. Ce qui est certain,' c'est qu'il s'y trouve bien et que, rebelle à toute loi, vivant en marge d'une société organisée, il existe sans travailler, uniquement du produit de ses rapines.

L'élément français, de jour en jour plus nombreux et plus inquiétant, ne se compose plus, comme jadis, d'une part, de malheureux sans domicile, cherchant à exercer un petit métier ; d'autre part, d'aventureux, ayant la passion du grand chemin, de la belle étoile et de la vie indépendante ; les repris de justice, les contumaces, les individus sous le coup d'un mandat d'amener y sont en très grand nombre, munis de papiers qu'ils ont volés et qui sont parfaitement en règle. Ceux-ci sont vraiment dangereux et rendent les autres dangereux. Depuis un ou deux ans, il y a, à certaines époques, comme un exode de malfaiteurs, allant en villé-

giature, prenant Tair de la campagne qui leur est plus sain que celui de Paris, poussant jusqu'à la côte normande pour le moment des courses. Comment distinguer les simples mendiants des criminels dangereux ? Tout gendarme n'est pas un Bertillon, et dans ohaque brigade îl n'y a pas un service de fiches anthropométriques. A moins de flagrant délit, impossible d'arrêter : les signalements incomplets et vagues s'appliquent à dix individus et ne collent a personne. On demande des papiers : il y en a. On demande s'il y a dans les poches quelque monnaie : il yen a. On ne cherche pas si elle fut mendiée ou volée : elle est. Cela suffit. Il n'y a pas même délit de vagabondage. La route est libre. Si un gendarme arrêtait, ce serait grave et il aurait sur les doigts. « Point d'affaires ! » C'est le mot d'ordre. Et puis, si un magistrat faisait du zèle, n'y a-t-il pas des ligues qui veillent à la libre circulation des chemineaux !

Et les gendarmes se conforment au mot d'ordre qu'ils ont reçu. « Pas d'affaires! » Encore est-on bien heureux qu'il y ait des gendarmes. A défaut de leur tricorne aboli, leur képi produit encore une impression salutaire, fugitive sans doute, muis un moment efficace. Dans une dizaine d'années, il n'y aura plus de gendarmes. Lorsque la loi sur le service de deux ans aura produit tous ses effets, il n'y

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aura plus de candidats ; déjà, Ton est fort en peine pour recruter le corps, s'entend le bien recruter. Et cela, en vérité, est tout simple : connaître toutes les lois, tous, les règlements, toutes les circulaires, tout ce qui touche au service militaire et au service civil, passer des nuits, faire la police aux gares, aux fêtes locales, s'opposer aux émeutes, aux rixes, arrêter les assassins, s'assembler en compagnie ou en escadron pour surveiller les grèves, recevoir des coups sans en rendre, se faire casser la figure sans broncher, être constamment désavoué, puni, lâché, au besoin traduit en justice, le tout pour quatre-vingts francs par mois, en se montant, s'équipant et s'habillant à ses frais, ça n'est guère engageant, en un temps où la considération se mesure à l'argent qu'on gagne.

Et, au milieu de toutes ces revendications oiseuses que forment, l'un après l'autre, tous les corps de métiers, tous les syndicats de fonctionnaires — instituteurs, postiers, télégraphistes, garçons de bureau, cantonniers et le reste — nul n'a l'idée que le corps, par qui seul est encore assurée la sécurité sociale, peut souffrir réellement de la misère et de l'abandon ; qu'il aurait de justes plaintes à porter si la discipline militaire et le sentiment du devoir ne l'empêchaient de les proférer ; qu'il attend sans grand espoir une amélioration de son sort qu'aucun des législateurs à 1 250 francs par mois n'a garde de lui voter.

Grâce aux gendarmes, il y a encore une espèce

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de tenue^ une apparence d'ordre, une forme de sûreté; ils font Tarmature de cette société en' déliquescence. Que les gendarmes disparaissent, tout s'écroule, et, dans Téparpillement de Tanarchie, cette civilisation s'effondre.

A l'École d'instituteurs de Laon, sur le perron de Tescalier monumental, on lit l'inscription suivante :

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