‹ Jadis et aujourd'huiChapitre 17 sur 26 · LE TSAR ALEXANDRE · texte numérisé non relu

LE TSAR ALEXANDRE

ceaux ; qu'il était mort empoisonné et que feon corps était devenu si noir qu'on n'avait pas osé l'exposer et qu'on lui avait mis une enveloppe en cire ; que l'Empereur était vivant, qu'on l'avait vendu comme captif; qu'il avait pris la mer dans une chaloupe; que l'Empereur avait été averti d'une conjuration contre sa personne, mais que les conjurés s'étaient trompés, avaient tué un aide de camp — ou un soldat ; — que c'était le cadavre de l'aide de camp ou du soldat qu'on avait transporté à Pétersbourg et enterré dans le tombeau impérial, et que l'Empereur s'était évadé, qu'il était caché près de Pétersbourg, qu'il s'était enfui on ne savait où.

x4près quarante années, ces rumeurs s'étaient réveillées, accrochées à la personne mystérieuse de Fédor Kosmitch : l'Empereur n'était point mort à Taganrog ; quelqu'un d'autre avait été enterré à sa place ; quant à lui, dégoûté de la suprême puissance, il s'était retiré en Sibérie pour y mener, dans la solitude, sous un nom inconnu, une existence de pauvreté et d'austérité religieuses, et il avait ainsi vécu très vieux — jusqu'à quatre-vingt-sept ans. (Alexandre étant né en 1777.)

11 pouvait sembler qu'une telle légende ne pouvait s'accréditer que dans le populaire : 1 historien officiel de l'empereur Alexandre P', le général Schilder, qui passe pour l'un des chefs de l'Ecole

historique en Russie, qui a eu à sa disposition, pour écrire les quatre volumes de son livre, les documents les plus secrets des archives impériales, y apporta, en 1898, Tappui très inadendu de son autorité. Sans doute ne se rallia-t-il point explicitement à rhypothëse de la survivance, mais il laissa entendre qu'il avait des doutes; il raconta avec d'extraordinaires développements ce qu'il avait pu découvrir de la vie de Fédor Kosmitch ; il s'étendit sur la contradiction de certains témoignages sur la mort de l'empereur Alexandre; il releva avec un soin attentif certaines prétendues défaillances de l'étiquette lors de la constatation du décès, et il conclut ainsi : « Si les conjonctures fantastiques et les traditions populaires pouvaient être basées sur des données positives, la réalité établie de cette manière aurait échpsé les fictions poétiques les plus hardies. Dans tous les cas, une pareille existence pourrait servir de canevas à un drame incomparable, avec un épilogue poignant, drame dont le motif principal aurait été le rachat. Sous cette nouvelle forme créée par le génie populaire, l'empereur Alexandre, ce sphynx incompris, serait apparu comme la figure la plus tragique de l'histoire russe et sa vie pleine d'épines aurait été couverte par une apothéose d'outre-tonibe, bénie par des rayons de sainteté ».

Sous cette forme dubitative, enveloppée de ces précautions qu'expliquent à la fois la position officielle de Tauteur et les sévérités de la censure,

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