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LA MORT EST UN SOMMEIL ÉTERNEL

Le Monument aux Morts n'est qu'une transaction médiocre ; on n'a encore laïcisé que les abandonnés, les désertés et les pauvres. Jadis, aux pieds des croix, s'entassaient les couronnes ; à présent, que Ton compte celles qu'on dépose sur le Monument aux Morts. C'est un progrès : Ton est parvenu à supprimer un peu de ce culte par qui les Français attestaient depuis des siècles leur confiance à d'éternelles promesses; mais il reste des monuments particuliers, il reste des tombes qu'entretiennent des mains pieuses, sur qui se dressent des croix, qu'entourent des symboles d'immortalité et qui, dans ces jours revenant de novembre, verront accourir, pour les parer, des individus qui n'ont point encore été illuminés par les lumières de la raison. 11 s'élèvera autour de ces morts des prières suspectes; il sera prononcé des mots factieux. A quoi pensent donc les sauveurs de la patrie H

S'il faut en passer par cette sotte commémora-

tion des morts, que ne reprennent-ils Tidée géniale qu'avait présentée en Tan II, au Conseil général de la Commune de Paris, au nom de TAdministration des travaux publics, un certain citoyen Avril, sur qui, par malheur, Thistoire semble être restée muette, car ce n'est point là sans doute le Jean-Baptiste Avril, négociant, représentant de la Commune pour le district de Saint-Eustache, administrateur du Conseil de Ville, attaché au département du Domaine et membre du Comité de la Confédération nationale. N'importe, c'était un homme important, qui savait se faire écouter.

Le, citoyen Avril n'était point, lui, un homme à demi-mesures. Il entendait réaliser un progrès véritable : « Au moment, disait-il, que toutes les idées se régénèrent et que le flambeau de la Raison vient éclairer tous les enfants de la République, il est bien essentiel de fixer nos idées sur les lieux qui doivent recevoir les mânes de . nos frères. » C'est pourquoi il proposait de choisir comme Chamj) du Repos des lieux simples, agrestes, isolés, environnés de silence » ; l'un au Mont-Parnasse, l'autre dans la plaine d'Ivry, au-dessus de la Salpôtrière ; le troisième hors la ci-devant barrière du Trône ; le quatrième dans la plaine de Clichy. Le Champ du Repos aurait vingt arpents. « Chaque corps serait inhumé à côté l'un de l'autre et sur un seul rang, recouvert seulement de deux pieds de terre, pour hâter la décomposition. » Le Champ du Repos serait environné de deux rangs de peupliers

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et on y pénétrerait par une partie grillée au midi, exposé à un air libre.

Au milieu se dresserait un monument, un seul. Mais point la statue ^u Sommeil^ préconisée par Ghaùmette. Le Somnieil est entaché de superstition et peut sembler réactionnaire. Le citoyen Avril est poli pour le citoyen Chaumette, mais la politique de la surenchère n'a point été inventée par la troisième République : elle date des temps glorieux de la première. « Cette idée du Sommeil a^i riante, dit au nom de l'administration des Travaux publics, le citoyen x4.vriL Le sommeil présente en effet tant de charmes ! et l'idée d'un réveil qui rend à l'âme fatiguée toute son énergie, paraissait bien propre à dissiper les idées sombres qu'a présentées jusqu'à ce jour le tableau effrayant de la mort, mais cette idée est-elle bien juste ? N'est-il pas sage de s'accoutumer enfin à être exact en tout ? Est-elle susceptible de produire dans son exécution tout l'effet qu'on en attend ? » Ainsi le citoyen Avril renchérit sur le citoyen Chaumette et voit-on apparaître déjà, cette admirable théorie sur l'Exactitude en iotft, la fameuse théorie des primaires qui, en vérité, seraient bien empêchés de la mettre à exécution et de porter leur esprit exact à résoudre le double problème de la naissance et de la mort, sans compter celui de la vie.

Le citoyen Avril a bien mieux à proposer que le Sommeil :

« On verrait majestueusement placée au milieu du Champ du Repos, une statue représentant la Terre enveloppée d'un manteau, à travers lequel sembleraient s'échapper les bras et les jambes desséchés d'un vieillard ; à ses côtés, une corne d'abondance d'où sortirait un enfant qui presserait ses^ mamelles et s'attacherait à son sein, tandis que son bras étendu présenterait aux spectateurs, avides de s'instruire, une Minerve, déesse de toutes les vertus.

On lirait au pied du monument cette inscription simple :

LA VERTU sunvrr

« Autour du monument on verrait des bouquets, détacliéslesuns des autres, d'immortelles, d'oliviers, de lauriers, de clienes ; le reste du champ serait couvert de cyprès, d'ifs, de saules pleureurs, d'autres arbustes et de pavots : on prodiguerait surtout les massifs de roses, de jasmins et déplantes odorantes ; leur parfum, en faisant respirer un air pur, disposerait l'âme, tout à coup enivrée, aux douces sensations de la vertu, à cette volupté délicieuse qu'elle seule fait éprouver.

« Rien alors n'effraiera les regards de celui qui court après une ombre mensongère ; et le calme qui se fera sentir de toutes parts fera oublier, sans

s'en apercevoir, la perte de celui qu'on regrettait encore et qui sera bientôt envié. »

Le citoyen Avril se rend compte pourtant que les Parisiens ont encore le culte des morts et qu'ils éprouvent le besoin de les commémorer. Mais, aux cérémonies chrétiennes, entachées de fanatisme, il substitue une cérémonie civique dont l'attrait séduira les âmes de tous les patriotes. Il demande donc à la Commune « de solliciter de la Convention nationale un. décret pour qu'il y ait un jour destiné, dit-il, h célébrer la fête des mânes de nos frères ».

En voici le programme : « On se rendrait en ordre, avec les autorités constituées et tout le Corps législatif, au Champ du Repos. La musique qui aura exécuté dans la marche des airs lugubres, les continuera, arrivée au Champ du Repos. Ses sons plaintifs et touchants, se mariant à la voix de quelques orateurs, feront éprouver à tous une douleur profonde. C'est alors qu'on verra Fami rappeler tristement la mémoire de son ami, la patrie éplorée redemander ses défenseurs : les Pelletier, les Challier, les Marat, noms chéris pour elle, retentiront de toutes parts; la mère, en soupirant, les rappellera à l'enfant qu'elle allaite, et le vieillard qui pleure encore son fils trouvera seulement dans les bénédictions qu'on lui donne une consolation qui le mènera doucement au tombeau...

» Mais bientôt on verra succéder une musique céleste qui ravira tous les cœurs. Les orateurs

monteront aux tribunes. Chacun cherchera à célébrer dignement le patriote qui lui est particulièrement connu; en se bornant à Faction qui doit le rendre cher h la patrie, il ne lui donnera d'autre parure que celle qui sied à la vertu.

» Lorsque chaque orateur aura vanté son héros, en un instant et h une heure marquée, tous les groupes se réuniront autour du monument. Là, le président des autorités constituées fera un appel de tous les citoyens que la voix publique semble désigner; ceux qui réuniront l'unanimité des suffrages auront les honneurs de l'inscription, les autres seront ajournés ou rejetés. »

L'inscription ne consistera que dans le nom du citoyen qui aura bien mérité de la Patrie et la date lie sa mort ; cette inscription sera gravée sur des tables accumulées au pied du monument, portant l'une : Pieté filiale^ une autre : Bienfaisance^ puis Courage héroïque, Dévouement à la Patine^ Humanité, Arts, Sciences, Littérature, Grands talents, Législature. On a pensé d'abord à placer ces inscriptions sur dès portiques qui auraient entouré le Champ du Repos, mais « ne serait-il pas à craindre qu'elles puissent devenir par la suite, pour certaines familles, des titres de distinction qui perdraient la République » ?

Pourtant, le citoyen Avril, Jiomme avisé, soup-

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^*onn€ux et méfiant, comme il convient à un bon Jacobin, a pris ses précautions pour que nul aristocrate, nul ennemi du peuple, nul fanatique, nul sectaire, nul homme tiède ne reçoive les honneurs de rinscription :

« N'oublions pas, dit-il que si Téloquence acquiert de nouveaux charmes dans la bouche de Fhomme probe, elle est séduisante et bien perfide dans la bouche de l'intrigant et de ces faux patriotes, vrais fléaux d'une république. Les grâces unies au mensonge reposent sur leurs lèvres, jamais la vérité ; et quelque soin que se donne l'homme observateur pour les poursuivre, les déjouer, nouveaux Protées, sans cesse ils vous échappent.

« C'est là que le peuple en masse, et qui pour lors ne se trompe jamais, doit, s'ils osent se montrer pour se parer des vertus de leurs héros, en faire justice, et les chasser avec une ignominie telle qu'elle porte l'effroi chez tous ceux qui seraient tentés de les imiter. »

Célébrer « la mémoire des morts «par des sacrifices humains, des sacrifices qu'offrirait à sa propre majesté « le peuple en masse, et qui pour lors ne se trompe jamais », c'est là l'épilogue normal que donne au projet présenté à la Commune de Paris le citoyen Avril : Ton peut s'étonner qu'elle ne l'ait point mis à exécution : il était digne d'elle. Il semble qu'on y pourrait puiser encore et que les. enseignements qu'il porte ne seraient point sans être utiles. Seulement, il conviendrait peut-être de

se souvenir, en l'appliquant, qu'il y a aussi parfois des femmes, même dans une république.

Le citoyen Avril l'avait totalement oublié et de même la Commune de Paris, et de même, sauf pour leurs fugitives amours, les organisateurs de la Terreur. Et c'est la femme, la femme seule qui a renversé et aboli la Terreur, la Commune et le citoyen Avril, la femme qui ne voulait pas mourir comme la Dubarry et dont les lamentables cris ont ému la pitié aux cœurs les plus durs, la femme qui voulait vivre comme la Cabarrus, et dont la malédiction et l'injure fondaient Tallien à se ruer contre l'Incorruptible, la femme qui voulait prier et pleurer à son gré et dont l'universelle plainte soulevait, en thermidor, les âmes peureuses etlasses des gardes nationaux du centre !

Et encore aujourd'hui, ce sont lès femmes qu'on oublie, les femmes qui veulent espérer et prier, les femmes qui, les mains pleines de fleurs, arrivent dans les cimetières pour parer leurs morts, les femmes qui croient aux éternelles promesses et aux immortels rendez-vous, ce sont les femmes qui auront raison des Avril d'à présent, aussi sots et plus lâches que les Avril d'antan.

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