JADIS
Quelqu'un d'officieux a émis récemment, à propos du rôle qu'a joué la Congrégation de la Mèrede-Dieu dans les Maisons d'Orphelines de la Légion d'honneur, des assertions si contraires à Texactitude historique qu'il est opportun de rétablir les faits, en adressant un dernier salut à celles qui, chassées de leurs derniers établissements en France, vont prendre, si elles ne l'ont déjà pris, l'âpre chemin de Texil.
On a prétendu établir une confusion entre les deux Maisons-Napoléon instituées par suite^ du décret du 15 décembre 1805, établies, l'une, en 1807, dans le château d'Écouen, l'autre, en 1809,
.''|V'-I : •• • : «Tai^js et aujourd'hui
dans Tabbàyé de Saint-Denis et destinées, Tune et Tautre, à donner aux filles des légionnaires une éducation qu'on dirait à présent secondairCy telle qu'elle convient à des filles du monde ayant quelque fortune, et les six maisons ou couvents, créés par le décret du IS juillet 1810 et « destinés à recueillir et élever des orphelines dont les pères étaient morts officiers ou chevaliers de la Légion d'honneur, ou au service, dans quelque grade que ce fût, pour la défense de TÉtat, ou dont, les mferes mortes, les pères étaient appelés par leur service hors de l'Empire ». De ces six maisons, les orphelines devaient sortir sachant gagne?* leur vie et rinstruction qu'elles y recevaient était primaire.
Si la Maison d'Écouen fut organisée et dirigée, de 1807 à 1814, par M""* Gampan ; si la maison de Saint-Denis fut, depuis 1809, constamment dirigée par des surintendantes laïques : la baronne du Bouzet, la comtesse du Quengo, la baronne de Bourgoing, la baronne Dannery, la baronne Daumesnil, Tamirale Le Ray, les maisons qu'on- peut dire du second ordre ont été constamment administrées, de 1801 à 1881, par les religieuses de la Mère-de-Dieu. De ces maisons qui devaient être au nombre de six, recevant chacune cent élèves gratuites et cent payant pension, trois seulement furent établies sous l'Empire : dans l'hôtel Corberon, rue Barbette, au Marais, dans l'abbaye des Loges près de Saint-Germain, dans Tabbaye de Barbeaux près de Fontainebleau. La quatrième
devait être au mont Valérien et la cinquième à Pont-à-Mousson : mais le temps manqua.
Le 19 juillet 1814, Louis XVIII supprima par ordonnance les trois maisons existantes ; mais, devant la révolte de Topinion, il rapporta, deux mois plus tard, le 27 septembre, cette disposition néfaste. Toutefois, en 1816, en même temps qu'il supprimait la maison d'Écouen et la réunissait à celle de Saint-Denis, il réduisit à deux les Maisons d'orphelines, dénommées désormais « Succursales de la Maison royale de Saint-Denis ».
Barbeaux disparut. Les Loges et la Maison de la rue Barbette subsistèrent seules. Le personnel de cette dernière maison fut transféré, eu mai 1831, dans le château d'Ecouen, qui, restitué en 1816 au prince de Condé, afîecté, en 1830, par le duc de Bourbon, à une institution devant recueillir les enfanta d'officiers des armées royales, concédé par Louis-Philippe à la Légion d'honneur après l'annulation de cette disposition testamentaire, était rendu par le Prince président à la destination que l'Empereur lui avait donnée en 1807.
Telle resta la situation jusqu'en 1881, où, sur les injonctions du Parlement, le général Faidherbe, grand chancelier, laïcisa les succursales d'Écouen et des Loges. '
Ainsi, au contraire de ce qui fut récemment
affirmé, durant soixante-dix années, de 1811 à I 1881, la congrégation de la Mère-de-Dieu a cons*
! tamment géré, administré et dirigé des maisons
[ d'orphelines, appelées, depuis 1816, Maisons suc-
j cursales de la Légion d'honneur — et ce, en vertu
j du décret d'institution du 15 juillet 18i0, de l'or-
I donnance du 16 mai 1816, de la loi du 29 juil-
f let 1850, du décret du 14 août 1857.
« La présente institution, avait dit Napoléon, I sera dirigée par la congrégation religieuse exis-
i tant sous le nom de Dames de la Congrégation des
i Orphelines. L'établissement formé à Paris sous le
f titre de la maison de la Mère-de-Dieu sera le chef-
J lieu de la congrégation. » Et il en fut ainsi ; chaque
régime que la France traversait tenait à honneur d'apposer son sceau près de celui de l'Empereur jusqu'au moment où, la folie laïque précédant et annonçant la folie antinationale, on préluda, en chassant d'Écouen et des Loges les religieuses de la Mëre-de-Dieu, à l'abolition des traditions militaires qui étaient la raison d'être et l'honneur de ces maisons.
D'une façon toute indépendante de la mission qu'elle remplissait dans les Maisons de la Légion, la Congrégation de la Mère-de-Dieu avait, en 1824, établi dans un immeuble de la rue de Picpus, outre sa maison-mère et son noviciat, un pensionnat privé où, près des élèves payantes, un certain nombre d'orphehnes recevaientl'éducation gratuite . Ce pensionnat eut des succursales dans différents
quartiers de Paris, et ce sont celles-ci, comme celui-là, que Ton vient de fermer ; mais il n'y eut jamais connexité entre le service que les religieuses de la Mere-de-Dieu avaient assumé aux Loges, rue Barbette et à Écouen, et celui que d'autres religieuses de la même « société » remplissaient rue de Picpus ou rue de la Ville-FÉvôque. Ici elles étaient chez elles ; là elles étaient, par délégation de Napoléon-le-Grand, les mandataires et les subordonnées du grand chancelier de la Légion d'honneur.
Si Napoléon les choisit pour remplir un des généreux desseins qu'avait inspirés à son cœur la prochaine venue de l'héritier de son trône, ce ne fui point par un caprice, par des avis de complaisance, ou sur des rapports d'administration, ce fut parce qu'il avait une connaissance personnelle des actes de la sainte femme qui avait été la rénovatrice de la congrégation et- dont la vie mérite d'être rappelée.
Marie-Marguerite de la Motte-Ango de Lézeau appartenait à une des meilleures familles de la Normandie, une famille qui se recommande d'aïeux tels que le Bienheureux Helluin, fondateur de l'abbaye du Bec et saint François de Paule. Partagée en deux branches. Tune des marquis de Lézeau, l'autre des marquis de Fiers, elle s'était
distinguée dans les emplois civils et dans les militaires, mais surtout la ferveur de piété y était traditionnelle et héréditaire, et, à chaque génération, le nombre des vocations religieuses, spontanées et raisoiinées, très grand. En 1774, Marie-Marguerite, âgée de dix-neuf ans, entra comme novice au coiiv^mt de la Visitation de Rouen, où elle avait été élevée pensionnaire sous les auspices de sa tante, Marie-Claude de Fiers, qui en était supérieure. Elle y passa seize années dans le calme et la paix.
Lorsque, en septembre 1790, les officiers municipaux de Rouen, au nom de la loi qui délivrait « les victimes cloîtrées », se présentèrent au couvent de la Visitation et interrogèrent séparément chacune des quarante-cinq religieuses sur le genre de vie qu'elles prétendaient adopter, pas une défection ne se produisit : toutes furent unanimes à déclarer, comme M""^ de Lézeau, « qu'elles ne voulaîiMii pas de la liberté que les décrets leur accordaient ». Quatre mois plus tard, nouvelle enquête et pareille réponse : « que leur intention était de vivre et de mourir dans la règle qu'elles avaient embrassée et dans la maison qu'elles avaient choisie 3î, C'est pourquoi, après dix-huit mois de perséculions mesquines pour ébranler leur vocation et lasser leur ferveur, on les somma, au nom de la lilierté, de rompre leurs vœux, au nom de la tVaternité, de dissoudre leur communauté, au nom de l'égalité, de rentrer dans les conditions diverses
qu'elles avaient volontairement abandonnées pour se rendre les servantes des pauvres.
A Rouen d'abord, puis à Paris où elle se réfugia, M™'' de Lézeau, par un concours de circonstances extraordinaires, parvint à échapper aux visites domicilières, aux emprisonnements collectifs, à la déportation, à Téchafaud. Telle dans les angoisses de ses domiciles hasardeux que dans l'heureuse paix du cloître, elle demeura une religieuse, et lorsqu'apparut enfin le libérateur, celui qui, pour rendre aux Français le droit de vivre, arracha aux émeutiers le droit d'opprimer, elle se retrouva prête aux œuvres de dévouement, d'assistance et de piété.
En 1648, M. OUier, fondateur de l'église et du séminaire de Saint-Sulpice, avait institué, sur sa paroisse, un asile pour les enfants orphelins. Cette œuvre, l'Œuvre de la Mère -de -Dieu, s'était soutenue durant plus d'un siècle et avait traversé même les années les plus orageuses de la Révolution, mais elle ne put échapper à la crise qui suivit la réaction de fructidor an V, et, sous prétexte que les religieuses avaient accueilli quelque prêtre insermenté, elles furent dispersées et leurs orphelines jetées au pavé de la rue. M""® de Lézeau, qui habitait le quartier de Saint-Germain, avait connu ces Sœurs de la Mère-de-Dieu ; elle les assista dans
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leur misère, les soigna dans leurs maladies, recueilliij avec le dernier soujnr de leur supérieure expirante^ I4iériiage de Forphelinat à restaurer et de rœuvre à perpétuer.
Nul moyen, nul argent, nul appui : Dieu y pourvoîerait.
D'orplielins, M'^^de Lézeau n'en manquerait pas. Déjàj elle s'était constituée la mère spirituelle d'enfants abandonnés, qui, sous le patronage d'une société de btè^nfaîsanee du dixième arrondissement, étaient occupés dans une fdature établie rue des Saints-Pères. Pour siM'onsacrer tout entière à leur sort nioralj elle avait profité du voyage du Pape à Paris pour obtenir d'être dispensée du vœu de pauvreté et de l'obligation de rentrer dans un couvent de la Visitation. Mais bientôt elle fut contrainte de penser à leur sort matériel.
En '1806, la filature dut diminuer son personnel. Cinquante Jeunes filles renvoy'ées se trouvèrent sans asile el sans patn. M""® de Lézeau n'hésita point. Un peu d'argent cjne lui apporta une ancienne amie lui permit de louer toute entière la maison7 inie des Saints-PèreSs n" 52, où elle occupait deux chambres. Quelques Steurs de la Mère-de-Dieu devinrent ses associées et ses compagnes. Les cinquante orphelines furent recueillies. M'"® de Lézeau avait à peine de quoi Us faire vivre un mois ; mais tout de suite, les aumônes affluèrent : le premier qui s'intéressa à son œuvre fut Louis Bonaparte ; puis ce fut Hortense, puis Joséphine ; elle était
sauvée. Sur la porte du petit hôtel de Pont, on lut cette inscription : Maison d'orphelines protégées par Sa Majesté r Impératrice. Le ministre de Tintérieur accorda 6.000 francs par an; les souscriptions en donnèrent 8.000, car Joséphine et Hortense étaient à la tête. L'Empereur était averti et sa sympathie n'était pas douteuse.
La maison devint trop petite. On la quitta pour une plus spacieuse, sise rue du Pot-de-Fer, n** 14, tout près de Saint-Sulpice. Tout souriait à M""* de Lézeau : elle était la protégée de la Grande aumônerie, elle avait repris les statuts de la congréf^ation de la Mère-de-Dieu et, sans oser encore revêtir Thabit, elle accueillait des novices. Outre les orphelines gratuites, les pensionnaires payantes affluaient, les unes que l'Empereur avait envoyées, d'autres que défrayaient la princesse Pauline, Madame Mère, le roi de Hollande, la reine Hortense, la reine d'Espagne, le cardinal Fesch, les maréchales d'Empire le plus avant dans Tintimité de l'Impératrice, car, en cette cour, à la splendeur de la représentation et au luxe des toilettes, s'égalait la magnificence des aumônes. L'Empereur avait largement payé sa part, puisque, par un décret du 6 février 1810, il avait attribué 200.000 francs à l'œuvre de la rue du Pot-de-Fer, ce qui entraînail du même coup la reconnaissance légale.
11 fit mi^ux : lorsqu'il institua les Maisons des Orphelines de la Légion d'Honneur, ce fut à M™^ de Lézeau et à ses compagnes, aux Sœurs de la Mère-de-Dieu, qu'il en confia à toujours Inorganisation et Fadministration. Mais il ne voulut pas que les orphelines dé la rue du Pot-de-Fer pâtissent de ce qu'il appelait ainsi leur Mère au service de l'État. Il autorisa que les soixante-quatre enfants recueillies par M*"® de Lézeau devinssent les premières pensionnaires des maisons nouvelles dont la reine Hortense fut nommée princesse protectrice, aussi bien que des Maisons-Napoléon d'Écouen et de Saint-Denis.
Il faudrait dire les espérances conçues et réalisées, le transfert des orphelines de la maison du Pot-de-Fer dans la maison Corberon, rue Barbette, devenue le siège de la communauté, la fondation de la maison des Loges, la recherche d'un établissement à Pont-à-Mousson, l'inauguration de la maison de Barbeaux, les projets sur le mont Valérien, les assiduités de la reine, les subites arrivées de l'Empereur, quittant la chasse pour ses orphelines; il faudrait dire l'invasion, l'exode des enfants de Barbeaux, les bivouacs des cosaques autour des Loges, les menaces de dispersion, l'ordonnance qui la consacrait et, chez ces jeunes filles, dans l'effondrement de l'Empire, la reconnaissance survivant à la fortune, le feu sacré du patriotisme et de la fidélité brûlant ces cœurs de pauvresses qui, comme avaient fait leurs pères, offraient
LES ORPlIELIlSES DE LA LÉGION D'HONNEUR H
leur existence en sacrifice au héros du Peuple. Si M""® de Lézeau modéra parfois, dans l'intérêt de son œuvre, l'enthousiasme exubérant de ses enfants, elle ne s'abaissa jamais, elle, la royaliste, sœur et cousine d'émigrés, à renier par d'outrageantes paroles celui qui l'avait devinée, comprise, assistée et qui, pour la plus grande utilité de Ja nation, avait requis ses services, en ouvrant à son dévouement une voie plus large et plus belle.
Et, durant soixante-dix années, les Sœuxs de la Mère de Dieu, fidèles à l'esprit de leur fondatrice, surent faire, des maisons qui leur étaient confiiées, de généreux séminaires où, selon les préceptes mêmes et les règles imposées par l'Empereur, la piété chrétienne fut la première enseignée, mais où les filles des légionnaires apprirent aussi la religion de la Patrie et le culte de l'Honneur.
Et c'est pourquoi sans doute, les sectaires les ont proscrites.
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