THERMIDOR AN II. - MAI
Vers la fin de Messidor an II, la République française fut en péril. Elle avait triomphé jusquelà d'une quantité d'ennemis : les royalistes, les repiibliiains qu'on appelait fédéralistes, les répuhlicaÎTis qu'on eût pu appeler anarchistes, les républicains qu'on eût pu appeler patriotes ; elle avait triomplié des hommes d'argent en la personne des fei-micrs généraux et elle triomphait quotidienneliîtMU des fanatiques, mâles et femelles, qu'on nomnicraii k présent les cléricaux. Ces périls divers, ï^Ile les avait surmontés si bien qu'à présent Ton eût pensé que la République eût été embarrassée pour se découvrir des ennemis.
La République, d'ailleurs, qu'était-ce? Rien de ïiioins clair. Les Girondins, qu'on avait accusés <le fédéralisme, avaient un programme de liberté économique, de libéralisme utopique, et, dans la Cou vcri lion, de résistance relative à l'anarchie. Sans doute étaient-ils surtout, d'abord, le parti
qui, ayant reçu le pouvoir des mains du Roi et en ayant été destitué par le Roi, avait voulu le reprendre en supprimant le Roi. De plus violents qu'eux les avaient chassés, puis condamnés, puis exécutés : cela arrive.
Pour les anarchistes, qui se. disaient hébertistes, ils étaient athées et libertaires : ni Dieu ni maître, ce qui gênait certains qui le leur firent bien voir. Quant aux dantonistes, ils étaient susceptibles d'indulgence, accessibles à la pitié et peut-être sensibles à certains arguments. L'on ne saurait nier qu'en invalidant de la tête la plupart de ces factieux, la République était épurée, car, sauf pour lés Girondins, la querelle n'avait rien au fond de politique. C'étaient des corrompus qu'avait exécutés l'Incorruptible.
A présent, l'Incorruptible et son enfant de chœur Saint-Just — ci-devant l'auteur iVOrgant, poème obscène, mais non moins vertueux — 3e sentaient inquiets. La République, qui se composait d'eux d'abord, puis de deux ou trois citoyens sans importance, le paralytique Couthon, jadis vénérable de la loge de Riom, Le Bas et Augustin Robespierre, la République qu'ils incarnaient se sentait menacée, et le pis était qu'on ne pouvait savoir par qui.
Saint-Just opinait que c'était par les fonctionnaires : (( Plus les fonctionnaires se mettent à la
}>bce du peujple, moins, disait-il, il y a de démocratie, » Mais une fois cette vérité énoncée, cm ne comprenait plus guère ce qu'il souhaitait lorsqu'il ajoulait : « J'ose dire que la République serait bientôt florissante si le peuple et la représentation avaient la principale influence et si la souveraineté du peuple était épurée des aristocrates et des comptables qui semblent l'usurper pour acquérir Timpunité. » Il est vrai qu'il éclaircissait son discours par cette phrase : « Marat avait quelques idées heureuses sur le gouvernement représentatif que je regrette qu'il ait emportées : il n'y avait que lui qui pût les dire. » Sans doute s'agissait-il, en fuit d'idées heureuses, découper trois cent mille letes. Saint-Just ne les mettait point en paroles, car il se plaisait à être sybillin. Mais il ne demandait qu'à passer à l'exécution. .
Le vertueux Maximilien était moins obscur :
<( Les ennemis de la République, disait-il, sont tous le^ liommes corrompus. Le patriote n'est autre cixom qu'un homme probe et magnanime dans toute hi force du terme. » La corruption, cela est d'une aiiiplitude remarquable et, selon l'intention qu'on y nietj peut s'appliquer à beaucoup de gens. Rien n'est plus difficile à définir et ne varie davantage. Est-ce la corruption des mœurs, la corruption d'argent, la corruption des sentiments de justice que Maximilien entend poursuivre? Ce n'est pas sans doute cette corruption qui fait l'ennemi de la République,
Il s'est rencontré des hommes fort amis de la République qui s'inquiétaient fort peu d'oii leur venaient tous les agréments de la vie et qui eussent été fort surpris si l'on avait argué de leur corruption pour les proscrire. Maximilien n'allait pas si loin. Quoique, se jugeant le seul incorruptible, il se réservât d'exécuter les corrompus qui étaient ses collègues et, ayant par là supprimé toute contradiction, d'établir une bonne fois son règne, sous le pseudonyme de la Vertu, il avait encore besoin, pour quelques jours, de dissimuler et il hésitait à prendre l'offensive.
Mais, en attendant qu'il en vînt à cette bataille suprême, il se devait de sauver une fois de plus la République. Elle n'était guère menacée, a vrai dire : triomphante sur les frontières, grâce à l'armée nationale, dont les officiers, constamment suspects et constamment héroïques n'échappaient aux balles de l'ennemi que pour monter à la guillotine nationale, et qui. sans se révolter ni même se plaindre, subissait, avec une imperturbable fermeté d'âme, les caprices sanglants d'avocats puérils, de dramaturges siffles et de médecins primaires; triomphante à l'intérieur des tentatives légitimes d'insurrection, grâce à l'irrésistible puissance de cette idée d'unité nationale, que les fédérations de 1790 et de 1792 avaient si fortement imprimée dans le peuple —
grâce aussi aux officiers artilleurs, la plupart restés à leur poste et, quoique nobles, épargnes fort à propos; maîtresse des villes et des campagnes par les ilubs et les comités révolutionnaires, la République n'avait guère d'ennemis que dans les prisons, où, pêle-mêle, elle avait entassé comme suspecls tous ceux qui, pour quelque raison — ou même sans raison — lui paraissaient peu disposés à Taimer. Non qu'elle eût quelque grief formel contre eux et que, dans leur vie passée, elle eût trouvé motif d'accusation : fanatisme, royalisme, fédéralisme, émigration; il n'en eût pas tant fallu au tribunal révolutionnaire, et, à défaut d'une preuve matérielle, un soupçon bien établi, une dénonciation émanant d'un comité, une note écrite par un bon citoyen eût amplement suffi pour leur couper la tête.
Les suspects étaient justement ceux auxquels on ne reprochait aucun acte, aucune parole et aucun écrit j utais qui, à cause de leur naissance, de leurs allian< es, de leur religion, de leurs enfants, de leur culture intellectuelle, de leur fortune, de leur genre de vie, pouvaient passer pour dédier un enîliousiasme modéré à la Révolulion et aux hommes r|ui en appliquaient les principes avec des (c formes acerbes », comme disait Barère de Joseph Lebpn. Comme leurs maisons avaient été brûlées et leurs biens [lillés sans que nul juge intervînt; comme leurs ugiises avaient été fermées et leurs prêtres proscrits^ en vue d'assurer leur liberté de conS'
cience; comme leurs fils officiers avaient été massacrés pour garantir Ja prédominance du civil sur le militaire et pour mettre à la raison les prétoriens, et que toutes ces choses avaient pu ne pas leur être agréables, on les avait enfermés dans des prisons, afin qu'ils ne fussent point tentés de mettre obstacle à la course glorieuse de la République, justicièrè, libérale, égalitaire et fraternelle.
Étant présumés les ennemis de la République, ils étaient corrompus ; donc le vertueux Maximilien ne pouvait les souffrir. Ils se trouvaient beaucoup ensemble ; sans doute n'était-ce point leur faute, mais il n'importait; étant réunis ainsi, ils devaient causer, à moins qu'ils ne fussent muets : causer ou conspirer? Sûrementconspirer. Il suffisait qu'une oreille complaisamment ouverte surprît un mot, ou simplement supposât que ce mot eût pu être prononcé. Et voilà la grande conspiration découverte !
Et il y avait tant de ces prisons par la ville que le danger des conspirations en était multiplié à l'infini. Comment les dénombrer ces prisons?
Palais, hôtels, couvents : lès Carmes, les Anglaises, la Force, le Plessis, la Conciergerie, Saint-Lazare, Sainte-Pélagie, le Luxembourg, Port-Libre, l'hôtel Talaru, les Madelonnettes, l'hospice de l'Archevêché, l'Abbaye, les Écossais, la Maison Mahey, vingt, trente, cinquante autres, sans compter les
châteaux aux environs de Paris, comme Chantilly, remplis de suspects, donc de causeurs, donc de conspirateurs.
Le voilà, le danger que court la République : on va au hasard extraire de chaque prison des conspirateurs à guillotiner : et, sans se laisser aller à fie vaines apparences de justice — « ce sang est-il donc si pur ? » — on en tue vingt-neuf le 1*"^ Termidor, quatorze le 2, quarante-six le 3 — et ce jour-là, entre les victimes, il y a la maréchale (le Noailles, la vicomtesse de Noailles, la duchesse il'Ayen — cinquante-cinq le 4, trente-sept le 6, trente-huit le 7, cinquante-trois le 8, quarante-cinq le 9, des soldats, des vieilles femmes, des magisirats, des gens de lettres. C'est peu sur l«s il 400 détenus que renferment ce mois-là les prisons de Paris.
C'est assez pour que la tempête se déchaîne et que, à l'assaut de l'Incorruptible, les collègues qui craignent pour leur tête se lancent en furieux. Ils ne valent pas mieux que lui; pis, sans doute. Mais derrière eux, les poussant, les pressant, ils sentent la marée montante de l'opinion; ils sentent la nation qui les enhardit de toutes ses peurs et de tous ses dégoûts; ils sentent l'armée lasse d'être ilécimée au lendemain de ses victoires; ils sentent le peuple qui veut vivre, travailler, prier, penser à sa guise. Et alors il suffit d'un gendarme, le nommé Merda, pour abattre la Terreur.
La voilà la conspiration : c'est la France qui se reprend et qui vomit ses maîtres.
Les parodistes de Robespierre, ayant de leurs études primaires retenu le dogme du Bloc et la doctrine insidieuse des diversions, peuvent s'imaginer que, par la bouffonne invention d'une conspiration, ils vont, eux aussi, sauver leur gagne-pain. Pêlemêle, ils confondent des gens de toute opinion, de toute origine, de toute éducation, aussi étonnés de se rencontrer qu'il y a cent douze ans les conspirateurs des prisons. Il y a des professionnels de l'anarchie, des prêtres, des banquiers, des neurasthéniques, des moribonds. N'importe! cela fait nombre. Et, comme fouettés par Timmense éclat de rire qui accueille leur découverte, ils se hâtent d'être cruels pour se rendre moins grotesques.
Mais, nous aussi, nous avons lu l'histoire, et, pour les Robespierre en carton, ce serait assez d'un Merda en chocolat.
Celui-ci fut fidèle.
Au luoinent où son petit-lils vient d'entrer dans la niortj il est opportun et il est juste de saluer ce beau nom qui ^s'éteint et qui, durant tout un siècle, à tra%crt^ trois générations, fut porté par des lionnui^;^ sincères, nets et patriotes. Ils vouèrent leur vie à servir avec conscience la dynastie nationale; ilsdonieurèrent, sans faiblesse, attachés au principe Je la souveraineté du peuple ; ils furent, aux jours heureux, des collaborateurs et des amis bien plutôt i|ue des courtisans et, quand se déchaîna la tempête, ils s'attachèrent au navire en perdition, multipliant leurs services à proportion que les serviteurs se faisaient plus rares et s'ingéniant dans l'exil h fournir, autour de leurs maîtres proscrits, miusiou d'une cour.
Couvrant sa postérité de son ombre et prenant dans l'IusLoire une place mémorable, Hugues-Berniwd Mnvel, premier duc de Bassano, a, durant la Révolution et TEmpire, tout vu, tout su, tout noté ; il a influé sur les plus grands événements; il a
rempli les missions les plus difficiles ; il a obtenu la confiance entière du Consul et de l'Empereur ; il a été rinstrumentle plus utile dont Napoléon se soit servi. Nul homme, pour toutes ces causes, n'a été plus attaqué d'épigrammes, plus poursuivi d'injures, vilipendé davantage par Texaspération d'un parti — parti de salorî à vrai dire, composé d'un chef de chœur et de quelques choristes, mâles et femelles. « Il y a quelqu'un de plus bête que Maret, disait Talleyrand. — Eh! qui donc? — Mais le duc de Bassano ! » Et on riait.
Bête, oui, lorsqu'il s'agissait de ce que l'autre appelait ses intérêts; bête, puisque, sur son intégrité, personne ne put mordre ; bête, car, sur les combinaisons que la trahison pouvait ouvrir aux gens d'esprit, il n'eût point admis qu'on lui parlât. D'une telle bouche, un certificat de bêtise vaut un certificat d'honneur.
Ce n'est point de Hugues-Bernard Maret qu'on découvre dans les archives étrangères des lettres mendiant une fortune ou remerciant de l'avoir reçue. Ce n'est point de lui que les ennemis de la France rapportent authentiquement des colloques suspects, des démarches équivoques, des avis de trahison ; on n'a à publier ni ses correspondances secrètes ni ses justifications intéressées. Les souverains coalisés contre la France n'attestent point qu'il leur fut utile, et ce n'est pas à lui que leur bienveillance a conservé les dotations dont l'Empereur avait cru récompenser les services rendus
à la France, Maret n'a ni trahi, ni vendu, ni livré son pays* Donc il fut une bête.
C'est un bourgtjois et un journaliste. Son grandpère, son pî're ont été médecins à Dijon. Son père, Imiunie de proj^i'ès, le premier à propager la vaccine en Bourgogne, avait infiniment de lettres, et, secrétaire perpétuel de l'Académie de Dijon, correspoiidunt de l'Académie des Sciences, a publié quantité de travaux, inspirés tous par la passion du bien public, renîplis d'observations précises et d'tijgénieuses dédurtions ; il mourut au champ d'iiotiiieiir du médecin, en dirigeant le service des épidéniiesi.
A vingt-cinq ans, Hugues-Bernard arriva à Paris pour y acheter une charge d'avocat aux Conseils flu Roi : c'était en 1788. Il tomba en pleine polémique sur les Etats Généraux, y prit sa part, asHisla iiux premières séances de la Constituante et, avec son îuiii Méjan, eut Tidée de publier un Uullelut tk r À8seit(blée. Dans un temps où le compte ]"endu stéiio^iaphique n'existait pas — car le Journal de f Assemblée Nationale oit journal logof/mp/n'f/uf\ devenu par la suite le Logographe, ne fut créé que plus tard par Le Hodey de Saultcluivreuil et se. rendit illisible k force de vouloir être complet — Maret fournissait un compte rendu analytique d'une exactitude absolue où, grâce à un
système d'abréviation qu'il avait imaginé, il intercalait in extenso les morceaux à sensation.
Le Bulletin fut si remarqué que Panckoucke, fondant avec de gros capitaux la Gazette Nationale ou le Moniteur universel qui, par son format, ses informations, sa tenue littéraire, devait révolutionner le journalisme, ne crut pouvoir mieux faire que de s'adjoindre Maret, qui devint pour cette partie rédacteur en chef. Telle était son impartialité, telle sa netteté d'esprit, telle son aptitude à saisir ce qui était utile dans une discussion, que, à la Constituante et à la Législative, il satisfit tous les partis, contenta tous les orateurs, forma ainsi, feuille à feuille, ce répertoire où, depuis un siècle, sans craindre de se tromper, puise l'Histoire.
Maret, pourtant, avait ses opinions et ses idées : il était du parti de la Révolution et se reliait aux Girondins. Quand ils arrivèrent au ministère, ils l'employèrent à des missions plus ou moins secrètes: d'abord en Belgique, d'avril à octobre 92; puis à Londres, deux fois, en octobre 92 et en janvier 93. 11 fit ainsi son apprentissage de diplomate et, en mai 93 fut nommé ministre à Naples. Il y partit en juillet, avec Sémonville, nommé ambassadeur à Constantinople.
Qu'était-il chargé de négocier en ce royaume où régnait la sœur de Marie-Antoinette et où les
démonstrations révolutionnaires de M. de Mackau, son prédécesseur, avaient préparé une rupture t[u'j[ avait pour mission de prévenir? Peut-être quoKjue jour découvrira-t-on ce secret; du moins y Iravaillera-t-on avec quelque chance de succès : Si l*on démontre alors que, comme on l'a affirmé. Muret et Sémonville avaient pour instructions de trailer rechange de Marie-Antoinette, le fait que, au mépris du droit des gens, ils furent enlevés par les Autrichiens dans la Valteline, qu'ils furent em})riEionnés par les Autrichiens, d'abord au fort SairiL-Georges de Mantoue, puis à Briinn, en Moravie, et qu'ils furent mis dans l'impossibilité de r^'mplir leur mission, ne serait point un des épisodes les moins significatifs de la politique autiicliienne. A Vienne, qu'elles se nomment Marie-Antoinette ou Marie-Louise, les archidu- €lies4ï^es comptent peu, et Ton sait, à un intérêt de Tempire, sacrifier avec la même indifférence leur vie ou leur honneur.
Ces trente mois de carcere duro — Ton sait par Audryane ou Silvio Pellico ce qu'est la prison autrichienne et, à Saint-Georges, trois des membres de la légation périrent de la fièvre — ces IrenLo mois, Maret les supporta avec une contenance stoïque. Pour contraindre son esprit à une distraction nécessaire, il fit des tragédies, des eoriiédies, des romans, des traductions, et, pour contraindre son corps à un exercice salutaire, il re[iassa chaque jour, durant plusieurs heures, des
contredanses qui lui étaient familières. N'est-ce point là une forme de courage allègre, telle que la procure seule, à un Bourguignon salé, une volonté forte servie par un équilibre heureux des facultés ? Échangé à la fin contre Madame Royale — • la sœur de Loi^is XVII — il rentre en France. Sans doute lui prépare-ton d'éclatantes récompenses. Point. Il a rompu avec les Jacobins et servir la patrie n'est rien si Ton ne se subordonne à la faction. Il reprend sa plume de journaliste et achève ses comédies. A des intervalles, le gouvernement directorial Temploie à des missions, mais cela est intermittent et momentané et, le fojid de la vie, ce sont les gazettes qui le fournissent — mal, car elles ne paient guère.
Enfin la fortune de Maret se dessine, sa carrière s'ouvre, sa des^tinée s'accomplit. A Bonaparte revenu d'Egypte, qui le connaît un peu pour Tavoir rencontré en 90 et qui Tapprécie tout à fait dès qu'il a causé avec lui et qu'il l'a mis à l'épreuve, il consacre son talent de rédaction, son esprit d'organisation, sa méthode de travail, sa judicieuse et compréhensive intelligence. Il a senti que celui-là seul pouvait accomplir ce qu'il rêve : délivrer cette France en proie depuis cinq années à Barras et à ses complices, cette France qui, depuis cinq gtns^h se bat, souffre, travaille. et peine pour gaudir une
liande il'aigrefins, d'assassins et de fainéants; conlilier les principes de la Révolution avec les intérêts des citoyens; restituer la sécurité par la paix intérieure; rétablir avec Tétranger les rela- Lions normales que doit entretenir, même en temps de guerre, un peuple civilisé; c'est le but que se propost^ Bonaparte et, avec lui, tous les hommes sint'l'res, honnêtes et patriotes. Maret en est un.
Ouvrier de la première heure, des avant Brumai le, il entre comme volontaire dans le cabinet de Bonaparte et il l'aide à préparer l'acte hbérateur. Le 25 iiécembre 1799, il est, par Bonaparte consul, nommé secrétaire d'Etat, et, des lors, sauf deuxannées, du 17 avril 18H au 20 novembre 1813, où il est^har^é du portefeuille des Relations extérieures, . dès lois jusqu'au 11 avril 1814, il est la cheville ouvrier*! du régime, l'agent par ([ui passent toutes les décisions, les lettres, les projets qui, en un flot iiïiuterrompu, jaillissent du cerveau de l'Empereur.
11 diiige les journaux et les rédige; il met au net, formule, classe et partage le travail de tous les ministères; il présente, enregistre, contresigne les Lirrêlos et les décrets, il veille à tout avec une sérénité que rien ne trouble; il canaUse l'inondation i>t la répartit; jamais il n'est souffrant ni las; jamais il ne se laisse surprendre ou retarder. Deux, trois, quatre fois, il remanie les décrets, refait les discours, récrit les dépêches. Encore n'est-ce pas dans son cabinet de ministre, au milieu de ses cartons^ avec ses employés à ses côtés; c'est le
plus souvent dans un logis de hasard, sur une table boiteuse' qu'il déploie son portefeuille et qu'il écrit d'une main rapide. Car partout il accompagne l'Empereur, aux voyages de paix comme aux campagnes de guerre.
En Prusse en 1806, en Pologne en 1807, en Espagne en 1808, en Autriche en 1809, il chevauche dans l'état-major, en petit costume de ministre, Tépée au côté, le tricorne à plumes blanches sur sa belle tête bien poudrée. Et ce bonhomme, à la physionomie éclairée de robin dijonnais, qui court l'Europe, comme son père le médecin courait la Bourgogne, qui fait son métier d'écrivain, de classeur, d'expéditeur, de journaliste selon le jour dans un palais, une chaumière ou une tente, qui, toujours égal d'humeur, prêt au travail, comprenant tout, suivant tout, trouvant tout en sa tête encyclopédique, les hommes et les choses, Tesprit et la matière de l'immense empire, cette machine dont il est, près du moteur, comme le distributeur de force, c'est un des plus beaux et des plus rares exemplaires de la race, car il ne porte son ambition qu'à bien servir, son orgueil qu'à faire son devoir, son intelligence qu'à comprendre et à suivre l'idée impériale. Et tel il est que Napoléon n'a jamais rencontré un tel serviteur. Durant les deux années où Maret fut détourné de son emploi, la besogne souflrit, malgré qu'il fût suppléé au travail par Daru, « ce bœuf».
Napoléon a fait Maret comte de l'Empire ; il l'a
fait duc de Bassano; il Ta doté de 180000 francs de rente; il Je gratifiait cliaque année de 100000 francs — souvent plus. Cela n'est rien. Il lui a donné ces armoiries : une main ailée d'or qui écrit avec une épée d'argent, et cette allégorie qui traduit Thistoire en style de blason a la noble et ringénieuse beauté qui traverse les âges.
Maret a porté jusqu'au dernier jour, jusqu'à la dernière heure de l'Empire, le poids de la confiance de Napoléon. A Fontainebleau, les ministres se sont enfuis, les employés ont déserté, les valets ont cherché d'autres maîtres. Lui reste. Dans cette cour du Cheval Blanc où l'Empereur proscrit dit adieu à ses compagnons d'armes, un seul homme se présente en.costume de ministre : c'est Maret..» !J a été, pour le civil, ce que Berthier a été pour le militaire; il a été le major général du Napoléon législateur, administrateur, financier, de l'Empereur ]»acifique. Berthier a quitté son maître malheureux, mais Maret est demeuré obstinément fidèle, obstinément dévoué, obstinément national. C'est pourquoi, en dépit de M. de Talleyrand, le nom de Maret duc de Bassano reste nimbé de gloire, attaché pour jamais au seul nom qui ait empU de son retentissement le siècle passé et qui déborde sur les siècles à venir.