LE GÉNÉRAL JOMINI
Les Suisses comptent peu de notabilités militaires nationales, sauf Guillaume Tell, qui est apocryphe, et le général Dufour, qui ne fit pas la guerre. Par contre, ils ont fourni à Ja plupart des puissances de TEurope, durant des siècles, des officiers et des soldats qui, en échange de leur solde, rehaussaient en temps de paix, de l'éclat de leurs uniformes, la splendeur des cérémonies et, en temps de guerre, civile ou étrangère, se faisaient tuer bravement. Un monument célèbre atteste, auprès de Lucerne, la fidélité et le courage des Suisses : il est érigé à Thonneur de ceux qui, pour ne pas faillir à leur serment, « ne sacramenti fidem fallevent », périrent en combattant courageusement dans la journée du 10 août 1792.
A présent le lion blessé, sculpté parThorwaldsen pour célébrer les défenseurs de Louis XVI, a, en Suisse, un pendant : c'est la statue du général Jomini . qui, déserteur de Tarmée française à Theure où pâlissait la fortune de l'Empereur, alla
)iorUïr aux Russes sa science stratégique, sa coniiaitisance des méthodes de guerre de Napoléon et les renseignements qu'il avait recueillis sur Torganisalion des armées.
11 était Suisse, dit-on. Par suite, il ne trahissait [ïoint son pays en quittant un service pour un autre service et en préférant celui où il trouvait le plus d'avantages. Cela est fort bien. Qu'un Suisse, citoyen de la Confédération dont Napoléon était le médiateur, donnât en temps de paix la démission de son grade de général de brigade, renvoyât la décoration de la Légion d'honneur qu'il avait reçue le limai 1807, renonçât à la dotationde 4.000 francs dont il avait été honoré le 17 mars 1808, supprimai le titre de baron de l'Empire qui lui avait été conféré le 27 juillet 1808, et qu'ensuite, libre de tout lien et dégagé de toute reconnaissance, il allât s'engager dans une armée étrangère, cela ne surpnuidrait point, partant d'une mentalité très voisine de celle qu'avaient en Europe, avant la Révolution, beaucoup d'officiers à commencer par le maréchal de Saxe, à continuer par Saint-Germain etLuckner.
L(i cas alors serait explicable, même justifiable. Mais c'est /?n temps de guerre^ alors que, mieux «ILiliomme au monde, il prévoit le désastre de l'armée française, que, profitant d'un armistice. Jomini passe à l'ennemi. Et la raison qu'on donne pour lexcuser, c'est qu'il a été persécuté par le prince de Neuchatel et maltraité par l'Empereur.
Il est permis de se demander si les divers apolog^isles de Jomini se sont inquiétés de connaître quelles sommes d'argent leur héros avait reçues de Napoléon. Il est fâcheux aussi qu'ils n'aient point connu les rapports d'un intérêt si poignant que le prince Nicolas Galitzine vient de publier dans le tome CXXÎ du Recueil de la Société impériale d'histoire et qui prouvent par quels marchandages Jomini avait mis àprix sa désertion. Peut-être alors eussent-il porté moins d'empressement à ouvrir la souscription nationale qui a payé cette statue.
On a dit que M. Jomini avait été maltraité par l'Empereur : après six années de services, il était général de brigade^ à trente-deux ans d'âge. Attaché à Tétat-major particulier de TEmpereur pendant la campagne de 1806, il reçoit de la Petite Cassette, le 3 octobre, à Wiirtzbourg, pour son équipage 3.000 francs; le 30 octobre, à Berlin, pour son équipage perdu à léna, 3.000 francs; le 28 janvier 1807, à Varsovie, gratification : 3.000 francs. Le 3 avril .1811, il lui est ouvert un crédit de 39.000 francs pour la réimpression de ses deux premiers ouvrages dont Sa Majesté à agréé la dédicace, et pour l'impression des campagnes de 1805 àlSlO.lUui est payé d'abord etde suite4.000 francs, puis 3.000 francs par mois sur la Caisse des Théâtres. Ces 39.000 francs ne lui suffisent pas ; il
fixo, le 30 janvier 1812, à 107.400 francs la somme dont il a besoin pour faire imprimer les livres qui doivent être vendus à son profit, et il réclame, le 2 mai 1812, 20.000 francs pour achat de papier, disant que cette dépense a été omise.
Ce ne sont là que les gratifications relevées dans les livrets de la Petite Cassette et dans les comptes de la Caisse des Théâtres. On a lieu dépenser que, indépendamment des traitements officiels, des indemnités patentes reçues, soit du ministère de la Guerre, soit de la maison de TEmpereur, de la part que Ney lui fit aux contributions de guerre en Autriche et en Espagne, Jomini n'a point été sans Loucher encore des gratifications extraordinaires et secrètes sur la Grande Cassette et sur les caisses de l'armée. Une seule fois il exerça un commandement particulier : ce fut en 1812, comme gouverneur de Vilna. On consultera utilement à ce sujet les mémoires du général Yan Hogendorp qui l'eut soLis ses ordres. Rien de plus simple, de plus i'lo([uent, de plus cruel que ce témoignage porté par un brave homme qui jusqu'à la mort fut fidèle au souverain dont il avait, contre son gré d'abord — car il était bon Hollandais — embrassé le sei*vïce.
Voilà un des côtés : Qu'on prenne bien ceci en tîole : Jomini, qui, dès la fin de 1804, sollicitait d'être assimilé aux officiers suisses conservés au
service de France, et qui ne pbrtait point sans doute ses ambitions au-dessus du grade de chef de bataillon auquel il avait été promu, après deux années de services dans les milices de son pays, a été nommé adjudant commandant dans l'armée française par décret en date du 27 décembre 1805, et attaché à Tétat-major du 6® corps (Ney). Il a fait la campagne de 1806-1807 dans Tétat-major de TEmpereur; il est retourné sur sa demande, le. 16 octobre 1807, près de Ney qui Ta réclamé; il a fait avec celui-ci les campagnes de 1808 et de 1809 en Espagne, et il a été renvoyé par lui, après des incidents qu'on ignore, en novembre 1809 : « Le maréchal duc d'Elchingen demande que l'adjudant commandant Jomini reçoive une autre destination. » Cette destination, l'Empereur Ta assignée, la meilleure : « L'employer auprès de Berthier. » Jomini est donc à Paris en mai 1810.
Tchernitcheff, aide de camp de l'Empereur de Russie, s'y trouve en mission. Il y organise, avec un art infini, l'espionnage, recueille des renseignements, corrompt des employés. Ayant rencontré plusieurs fois Jomini chez l'ambassadeur d'Autriche, il lui demande d'aller le voir, et le trouve fort mécontent de n'avoir pas été promu général de brigade. Il sonde ses intentions sans toutefois se compromettre, et, « M. de Jomini, plein de cette noble ambition qui oblige tout individu qui se sent de chercher à se faire connaître, lui dit qu'il était décidé à quitter le service de France ;
f]u*en sa qualité d'étranger sa vie était à lui et qu'il pouvait Toffrir à celui des souverains qui a déployé le plus noble caractère et le plus de loyauté dans ses engagements, enfin qu'il n'était pîis éloigné de demander du service en Russie, pourvu qu'il pût être employé à l'état-major particulier de Sa Majesté Impériale, dans un poste oii il pût réellement se rendre utile ».
On est bien près de s'entendre, puisque TcherniU^heff souhaite ardemment « l'acquisition d'un homme qui a profondément pensé et médité les grands principes de la guerre » et qui a « la connaissance intime et étudiée de tous les individus qui figurent aujourd'hui dans les armées de l'Europe », ce qui « assure à celui qui la possède une sujiériorité sur tout autre qui aurait égalité de génie militaire »; et que, 4e son côté, Jomini demande qu'on lui confère le grade de généralmajor et qu'on l'indemnise du sacrifice de sa fortune.
Pour se préparer les voies, Jomini sollicite, le 28 juin 1810, un congé de six mois, et présente à l'appui un certificat délivré par Larrey attestant que le congé est nécessaire et que le baron ne peut supporter les fatigues de la guerre. Le jour tfivme, l'Empereur accorde le congé avec solde entière et Jomini part en Suisse.
De Pétersbourg est arrivé, courrier par courriep.
Tordre de suivre la négociation avec Jomini : Tempereur Alexandre « lui assure d'avance le grade de général de brigade avec une place dans son état-major » ; reste à régler « ce qui concerne le traitement à lui accorder et les autres avantages qu'il désirerait trouver en indemnité du sacrifice de sa fortune en France » : « il peut être sûr d'avance qu'on fera tout pour le rendre satisfait ».
Jomini, avant son départ pour la Suisse, a mis Tchernitcheff en relations avec « un de ses compatriotes, nommé Hedelliofer, son ami intime, qui doit l'accompagner en Russie, s'il entreprend ce voyage ». Tcbernitcheft va donc, aussitôt la dépêche reçue, trouver cet Hedelliofer et convient avec lui des questions d'argent : Le traitementdu nouveau général-major sera de 15.000 roubles par an, il aura droit à un logement et l'Empereur ne manquera pas de lui donner l'équivalent de sa dotation, dont Jomini évalue le capital à 120.000 francs. Tout étant réglé, jusqu'à l'itinéraire des voyageurs et aux passeports qu'ils devront recevoir sous des noms supposés, Hedelliofer part pour la Suisse, où ildoittrouver Jomini à Aarau.
L'empereur Alexandre n'a point trouvé les 15.000 roubles demandés dignes de sa générosité : de lui-même il a porté à 20.000 roubles le traitement de Jomini (6 septembre). Mais il a recommandé en même temps que la rupture se fît sans éclat a et que M. de Jomini, en quittant le service fie l'empereur Napoléon, ne fit rien qui pût blesser
m JADIS BT AUJOURD IIUI
ce monarque et le mettre dan» le cas d'en faire plainte, peut-être même de le réclamer ». Tchernitcheff, pour convenir de la marche à suivre, écrit donc à Hedelhofer de venir le trouvera Paris, mais Hedelhofer, durant ce temps, est parti pour Vi«one « dans le dessein d'y préparer tout ce qui leur est nécessaire pour le voyage, et d'être plus tôt inibriué de l'arrivée des passeports demandés ».
Joiniiii paraît déterminé; le 28 octobre, il a adressé sa démission au ministre de la Guerre et au priiM-e major-général, mais cette démission n'a point été acceptée et Clarke a répondu à la lettre d'envoi par l'ordre à Jomini de se rendre à Paris et (le se présenter au ministère dans les vingt-quatre heures rie son arrivée.
Tchernitcheff, parti pour Stockholm où il va praliqurr Bernadotte, ne donne plus signe dévie, Joiuini nbéit. Il se rend à Paris, où il arrive le 15 JériHubre et où il trouve, signé de TEmpereur, à la date du 7, le décret qui le nomme général de brigade.
CcUe faveur ne changea point ses intentions visà-vis (le la France. Tchernitcheff, revenu le iï/21 avi'il, trouva Tindividu dans les mêmes disposiLioiis malgré tout ce qui s'était passé et les avaiilai^es qui lui avaient été récemment accordés. Seulement, une nouvelle question d'argent se posait :
(( Ses différents voyages aussi bien que ceux de son ami lui avaient occasionné des dépenses très considérables qui, jointes à la perte causée par la faillite d'une maison de banque où il avait placé des fonds, le réduisaient au plus grand embarras et jusqu'à l'impossibilité de bougerde Paris sans une somme de soixante-cinq mille francs ». Tcliernitcheff avait eu beau lui remontrer que l'empereur de Russie « lui offrait des avantages tels qu'il n'en a jamais été fait chez nous à aucun officier étranger » ; il avait essayé vainement de transiger en lui remettant les 20.000 francs qui avaient été assignés pour son voyage et qui étaient plus que quatre fois suffisants, Jomini ne se rendit pas.
(Qu'on veuille bien remarquer ici que, à dater du 3 avril, il touchait sur la Caisse des Théâtres 39.000 francs, par mensuahté de 4.000 et 3.000 francs.)
Le 6 juin, ordre de l'empereur Alexandre de donner à Jomini les 70.000 francs. « Sa Majesté attache un si grand prix à Tacquisition que vous croyez encore pouvoir faire pour elle, qu'elle est bien éloignée de regretter les soixante et dix mille francs que vous jugez être nécessaires. ».
A l'arrivée de cette dépêche, ce n'est plus 70.000 francs : « Il n'y a pas à y songer à moins de 100.000 francs. Je prendrai sur moi, écrit Tcheïnitcheff, d'aller jusque-là, mais je ne croirais pas devoir faire davantage. » Seulement il remet un pourboire de 2.000 francs à Hedelhofer « à la con-
lition qu'il saisira la première occasion favorable pour engager son ami à franchir le pas ». ,
Tirant ainsi de chaque côté, Jomini qui, dit son biographe suisse, était porteur en même temps de son brevet de général de brigade français, d'un brevet de général-major russe, dut quitter Paris le 8 février 1812 pour se rendre k Mayence où il devait être employé au quartier général de l'Empereur en qualité d'historiographe. Tchernitcheff fit près de lui une dernière tentative, mais Jomini répondit « que malgré tout le désir qu'il aurait eu de recommencer l'affaire, il ne voyait point de possibilité de l'effectuer dans ce moment sans encourir le blâme universel et s'exposer aux plus grands dangers » .
Telles iurent les négociations engagées en 1810 et 1811 avec la Russie. On peut penser que celles qui aboutirent en 1813, lors de l'armistice de Plessvitz, ne furent ni moins intéressantes, ni moins intéressées. Ni le colonelLecomte, ni Sainte-Beuve, qui écrit surtout d'après lui, n'ont jugé à propos de toucher à ces questions d'argent. Elles portent poids pourtant lorsqu'il s'agit de déterminer les motifs de conscience qui ontdécidé la désertion à l'ennemi J'un officier général au service de la France.
Ces quittances retrouvées feront bon effet sur le piédestal de la statue érigée à Payerne, et, pour l'inscription, elle s'impose :