L'EMPIRE
L'Empire, tel que Napoléon Bonaparte l'instaura, voici cent ans, fut-il un accident et un caprice, fut-il au contraire une résultante et une conclusion ? Le Consulat à vie ne donnait-il pas une satisfaction suffisante aux besoins qu'éprouvait la nation de vie normale, d'organisation administrative, de paix religieuse, de restauration sociale? Était-i opportun et nécessaire d'ajouter aux institutions consulaires telles que les avait formulées la constitution revisée en l'an X, le prestige d'une couronne, d'un trône et d'une cour? Bonaparte pouvait-il se passer d'être empereur?
De loin, on peut le croire : à un siècle d'intervalle, après l'expérience déjà trentenaire d'une république parlementaire, on s'étonne qu'une telle puissance, tant de gloire pacifique, de si grands résultats obtenus n'aient point suffi à celui qui les
avait acquis. De quoi, en floréal an XII, la dignité impériale augmentait-elle le pouvoir du Premier Consjjl, tel qu'il se trouvait établi, non plus par la Constitution de Tan VIII, mais par les Sénatus- Consultes qui l'avaient modifiée et parla désuétude de certains articles, inappliqués, quoique non rapportés ?
Si Pusage qui avait été fait contre lui de cette constitution avait démontré à Bonaparte que, pour son œuvre de conciliation entre la France ancienne et Ja moderne, il ne pouvait compter sur les corps élus, dans lesquels s'étaient perpétués les débris des assemblées révolutionnaires; s'il avait rencontré leur opposition intransigeante à toutes les mesures de pacification des esprits, de restauration de l'autorité, de défense sociale ; s'il avait eu à redouter que, de l'Institut qui pensait, duTribunat qui exposait, du Corps législatif qui prononçait, l'agitation ne gagnât l'armée qui eût agi, où depuis Brumaire les conspirations étaient sans nombre, où, à chaque instant, quelque général, impatient de la supériorité du Consul, menaçait de s'insurger, n'avait-il pas acquis par le renouvellement de l'Institut, l'élimination de l'opposition dans le Tribunat et le Corps législatif, et le mode nouveau de nomination des sénateurs, un système qui permît, à lui de gouverner, à la France de vivre?
Non ! Car elle a vécu, même depuis lors, dans une perpétuelle agitation ; elle a vécu dans l'inquié-
tude du lendemains elle a vécu sous le coup de cette terreur que, si les mécontents de l'armée s'entendaient avec les mécontents du dehors, si les éléments actifs de l'opposition militaire se mettaient d'accord avec les éléments actifs de la chouannerie et de l'émigration, le Consulat sauterait — avec le Consul.
Alors, l'inconnu : les Bourboils ou la dictature militaire, les régicides ou les Condéens, Fouché ou Cadoudal, qui serait le maître? Les partis, momentanément coalisés, se déchireraient après leur victoire ; une guerre — et quelle guerre ! — s'engagerait, non pas guerre de doctrines et d'opinions, mais lutte pour la vie : ici, les acheteurs de biens nationaux, les officiers promus depuis la Révolution, le personnel immense des employés nouveaux ; là, les propriétaires légitimes des mêmes biens ; les officiers émigrés ou démissionnaires, les insurgés de toutes les Insurrections, Vendée, Bretagne, Normandie, Lyon, Toulon, le Midi entier, quiconque a été ruiné, proscrit, persécuté, et c'est les deux tiers du peuple français. Ce serait la reprise de cette lutte sans merci, dont on ne connaît encore que quelques épisodes, dont nul n'a écrit l'histoire, et qui, tant qu'a duré la Constitution de Tan III, a fait de la France un immense champ de bataille.
d84 IL Y A CENT ANS
Il fallait que, de viager, le Consulat devînt perpétuel : il fallait assurer, non pas aujourd'hui, mais demain, et toujours ; il fallait que, Napoléon tué, un autre Napoléon se trouvât désigné, institué, pour le continuer. Sans doute, il n'y avait qu'un Napoléon, mais, à défaut de l'homme de génie qui avait inventé et organisé la machine et qui y avait donné l'impulsion, un homme d'intelligence moyenne pouvait suffire.
Pour établir cette perpétuation, en même temps que pour prévenir les attentais, il fallait que le chef de l'Etat fût revêtu d'une dignité inaccessible; il fallait que, par son origine et sa consécration, cette dignité écartât toutes les compétitions qui se produisaient au sujet du Corisulat et qui, si elles étaient telles Napoléon étant Consul, eussent été bien plus graves contre son successeur. Pour rallier au pouvoir les classes qui avaient été dirigeantes sous l'ancien régime et qui restaient les classes instruites, policées, sociables, les seules f[tii pussent fournir des diplomates et des administrateurs d'un certain ordre, ne convenait-il pas de leur présenter l'attrait de fonctions et de dignités telles qu'elles les avaient remplies jadis et, en répandant l'aisance dans la classe ouvrière et marchande, de restaurer une société qui eût le goût, le moyen et le devoir de vivre luxueusement? Enfin, pour rendre à la France, dans les conseils de l'Europe pacifiée, une prépondérance que la victoire ne suffisait point à lui assurer, ne devait-il
pas y avoir analogie entre son gouvernement et celui des autres nations ?
Ces motifs, et bien d'autres; mais ceux-là d'abord, d'utilité, de nécessité, de principes, les uns contingents et momentanés, les autres définitifs et éternels. L'ambition de Napoléon y eut sa part. — Certes! Mais le mot ambition peut-il convenir? Comment ambitionner un trône ? Il a fallu, pour que cette chose folle devînt possible, une succession d'événements tels qu'ils passent l'humanité. Un petit Corse, sans nom, sans appuis, sans biens, débarque en France pour occuper en un collège de boursiers une place de faveur, et, en vingt ans, par des échelons, tous de victoires, ce petit Corse monte, soulevé par la fortune, jusqu'à emplir la France de sa gloire et le monde de sa renommée ; pour lui, les désastres même se sont tournés en succès, et, tant a été constante la progression qu'il ne doit point douter qu'elle ne soit le résultat d'une loi supérieure, qu'il ne soit lui-même un instrument de la Divinité. En face de sa destinée, il ne peut demeurer sceptique. Il doit croire qu'il est désigné marqué, promis. Et, ce qui est devant lui, ce qu'il peut prendre en étendant la main, c'est la couronne — celle de France et celle du monde.
Depuis un siècle, par chacune des six révolutions que la France a subies, le prestige de la souverai-
neté a été atteint. On étonne les srcns en leur disant que la souveraineté était autre chose et mieux que l'exercice légal d'une magistrature déléguée par une assemblée ; l'on a peine à leur faire concevoir que tout rend celle-ci différente de celle-là et que même, en admettant la parité des prérogatives, l'origine seule du pouvoir suffit à vicier l'une et à ennoblir l'autre. Mais cette confusion n'existait pas au temps de Bonaparte.
On avait, depuis 1791, connu une manière de gouverner, avec ou sans contrôle, dont pouvaient, au hasard d'une élection, se trouver chargés les plus habiles, les plus sots ou les plus criminels d'une assemblée, en général les plus ternes et les plus lâches, ceux qui s'étaient donné pour règle de terrasser les faibles et d'obéir aux violents. Entre quelles mains que le pouvoir exécutif eût passé, légalement ou virtuellement : président de la Constituante, maire ou Commune de Paris, Conseil exécutif provisoire, comités de la Convention ou Directoire, le ou les détenteurs de ce pouvoir n'avaient été que l'émanation subordonnée d'une réunion, parfois légitimement instituée, le plus souvent révolutionnairement formée. Jamais le pouvoir exécutif n'avait eu une origine indépendante ; il subissait soit l'assemblée qui l'avait nommé, soit l'émeute qui l'avait tiré du néant. Seul le Consulat vint d'ailleurs et de plus haut.
Il fut l'expression de la volonté de la nation librement consultée; de là, la magistrature de Bona-
parte avait pris un caractère d'indépendance, de responsabilité et d'autorité qui ne permettait de la comparer à aucune autre, certes ! Mais d'une telle magistrature à la Royauté, comme on l'avait entendue jusqu'en 1788, quel abîme!
La Royauté, c'était le mystère de la formation nationale, c'était l'histoire de dix siècles résumée en une fonction, c'était, par la perpétuation dynastique, l'étroite association à la nation d'une race qui fit le royaume et, province par province, lui apporta le territoire dont il est composé; c'était, enfin, par la consécration d'une religion qui était commune à tous les Français et que tous pratiquaient, une institution non plus humaine, mais divine.
En fondant une dynastie nouvelle, Bonaparte ne peut prétendre qu'il la rendra la continuatrice ni même l'imitatrice de l'ancienne. II n'y peut donner que deux bases : d'abord le consentement du peuple — et le peuple qui a adopté la Constitution consulaire de Tan VIII par 3.011.007 suffrages contre 1.562, qui a nommé Bonaparte consul à vie par 3.568.885 voix contre 8.374, approuve l'établissement de l'hérédité de la couronne impériale dans la famille de Napoléon par 3.521.660 votants contre 2.579; c'est ensuite la consécration de la religion, non plus il est vrai d'une religion d'Etat, qui soit celle de tous les Français, mais d'une religion dont le rétablissement par le Concordat a pacifié la nation et réconcilié les consciences.
Aux yeux de Napoléon, cette religion, c'est « le
mystère de Tordre social », c'est, par la spiritualité de sa doctrine, « la religion d'un peuple civilisé ». « Une société sans religion, toujours agitée, perpétuellement ébranlée par le choc des passions les plus violentes, éprouve en elle-même, a-t-il dit, toutes les fureurs d'une guerre intestine qui la précipite dans un abîme de maux et qui, tôt ou tard, entraîne infailliblement sa ruine ».
Il demandera donc la consécration de son pouvoir et de sa dynastie, non pas à un des prêtres, mais au Pontife suprême de cette religion.
Ainsi, élevé au-dessus de toute compétition, défendu contre toute rivalité par le suffrage du peuple, deviendra-t-il légitime par le consentement de Dieu même. Nul catholique ne pourra l'accuser d'avoir usurpé un trône que lui aura transmis le représentant même de Jésus-Christ. Et sous de tels auspices, il formera, avec la nation qui lui a donné son unanime suffrage, une union que ne pourront ébranler ni les révoltes militaires, ni les dissensions civiles et par qui, dans la sécurité du présent, il prend possession de l'avenir.
Si colossal qu'il fût, le dessein était donc opportun, et la réalisation en était nécessaire ; mais pour que, l'Empire établi, la dynastie fût fondée et qu'elle durât, il eût fallu à tous la Foi, et nul ne l'avait entière, pas même Napoléon, puisque, dix
années plus tard, en son nom et au nom de sa postérité, il abdiqua sa couronne. Ceux qui ont la Foi n'abdiquent pas — et Louis XVIII l'avait montré.
« Pas de marine sans colonies ! » s'écrie Decrès, le ministre delà Marine, lorsque le Premier Consul l'appelle à délibérer sur la cession de la Louisiane aux Etats-Unis. « Pas de colonies sans marine ! » répond Bonaparte. Les deux termes sont inséparables, et il le sait mieux que quiconque.
Dès la signature de la paix d'Amiens, il s'est acharné à résoudre Tun et Fautre : à réparer, d'une part, les désastres infligés à la marine nationale, moins par la guerre étrangère que par la guerre civile; à restituer, d'autre part, à la France, le domaine colonial qu'elle a possédé, les contrées où elle a essaimé, où l'usage de la langue française a maintenu les traditions nationales et une liaison avec la métropole.
L'Egypte est perdue, l'Inde est sacrifiée, la Cochinchine est abandonnée, mais restent les colonies d'Amérique. Elles sont accrues de la partie espagnole de Saint-Domingue que le Roi catholique
a cédée par le traité de Bàle. et de la Louisiane qui, cédée à 1 Espagne en 1763, a été rétrocédée à la France par le traité de Saint- Ildefonse. Elles comprennent donc, à présent, Saint-Domingue tout entier, qui a seul une superGcie de 753 myriamètres carrés : la Martinique, la Guadeloupe, la Désirade, Marie-Galante, les Saintes, une partie de File Saint-Martin, Sainte-Lucie, Tabago et la Louisiane.
Mais que sont-elles, que valent-elles, pour quoi comptent-elles, en 1802, nos anciennes colonies? On Ta dit à la Contituante, lorsqu'on y a discuté r abolition de l'esclavage: « Périssent les colonies plutôt qu'un principe! » Le principe a triomphé, violemment, brutalement, férocement, mais, avec les colons massacrés, les colonies ont péri.
Sait-on ce qu'on a perdu? En 1787, les cinq colonies des Antilles avaient importé en France, par 686 navires français, d'un tonnage total de 219.122 tonneaux, pour 218.511.000 livres de denrées coloniales ; la France, de son côté, avait importé à Saint-Domingue seul pour 122 millions de livres. Outre le fret, la réexportation des produits, le mouvement d'échange et les bénéfices en résultant, la France avait profité de la majeure partie des quarante millions formant le revenu des propriétaires d'habitations. Si Ton multiplie par cinq ces chiffres pour donner la valeur présente de l'argent, c'est un mouvement de deux milliards, dont un de bénéfice. De là, en France, le luxe, le
goût d'art, la mode venant des colonies. A la Cour comme à la Ville, les créoles donnent le ton ; sans eux, sans leur influence, leur profusion, presque leur domination, on ne comprend rien aux mœurs à la fin du xvin e siècle.
Et, pour créer cette fortune immense, par qui prospèrent Bordeaux, Nantes, le Havre, la Rochelle, Dunkerque, Bayonne, même Marseille, pour armer cette flotte, qui, en 1791, emploie 135.000 gens de mer classés — disponibles au besoin pour le service de l'État — combien d'années a-t-il fallu ? A peine trente. Car, si l'on peut faire remonter à 1722, époque de l'abolition des Compagnies exclusives, la mise en exploitation de Saint-Domingue, sa prospérité ne s'est développée qu'à partir de 1764, c'est-à-dire durant les quinze années de paix avec l'Angleterre qui ont suivi la guerre de Sept ans. Seulement, cette prospérité a tenu exclusivement à l'esclavage, elle a été proportionnelle à l'accroissement de la population noire, et si elle s'est trouvée telle en 1788, c'est qu'à cette date la population noire a été portée à 405.504 esclaves, contre 249.000 en 1779.
Depuis que, par le traité de Versailles, l'Angleterre a renoncé aux plus importantes de ses colonies à esclaves, les philanthropes anglais ont prêché l'abolition de l'esclavage et ils n'ont pas
manqué de trouver en France des dupes qui ont adopté leur principe : ce principe coûte à la France, outre vingt mille Français massacrés, outre la marine marchande sacrifiée, un milliard par année : car, en Tan VIII, l'importation totale des colonies françaises, aussi bien d'Amérique que d'Afrique et d'Asie, est descendue à un million et demi, et l'exportation, de France aux colonies, à 282.000 francs.
Le Premier Consul entreprend de rétablir cette source immense de revenus et, du même coup, de refaire une marine: l'œuvre ne consiste donc pas seulement à reconquérir la partie française de Saint-Domingue sur les nègres et les hommes de couleur émancipés et révoltés, qui de fait ont proclamé leur indépendance, à occuper la partie espagnole de l'île et à prendre possession de la Louisiane ; elle consiste surtout à remettre en état de production toutes les colonies françaises des Antilles, c'est-à-dire à rétablir l'esclavage. Sans l'esclavage, point de culture ; sans la culture, point de commerce, et par suite point de marine.
Pour un tel objectif, nulle base d'action comparable aux colonies cédées par l'Espagne, où l'esclavage subsiste, où Ton trouve à la fois des points de ravitaillement, un sanatorium, et, en cas d'échec improbable, des places de retraite. Il importe peu que la Louisiane coûte près de deux millions par année : elle coûtera toujours moins que ne rapportera Saint-Domingue. D'ailleurs, le développement
en est continu : en vingt-quatre ans, la population a passé de 12.000 à 50.000 âmes et si Saint-Louis n'a que 900 habitants, la Nouvelle-Orléans en a déjà 9.000. Dans peu, la Louisiane vaudra Saint- Domingue, et la France alors jouira d'un système colonial plus étendu et plus productif que nulle puissance au monde.
Tel est le rêve : pour le réaliser, il faut au Premier Consul trois éléments : la durée de la paix avec l'Angleterre — et cette paix si précaire ne durera pas une année ; la sécurité quant à la neutralité des États-Unis — et pendant qu'à Saint- Domingue, les nègres révoltés reçoivent des Etats- Unis leurs armes et tous leurs moyens de défense que leur fournissent des spéculateurs avisés, en Louisiane, les administrateurs espagnols, ayant dénoncé le traité accordant aux Américains le droit de posséder un entrepôt de commerce à Saint- Louis, les habitants du Kentucky et du Tennessee pensent à une invasion ; le Sénat retentit des défis brutaux portés « au Tyran de l'Allemagne » ; des expéditions de flibustiers se préparent sur le haut Mississipi et elles ne rencontreront aucun obstacle ; la France n'a pas un soldat en Louisiane, et l'expédition destinée à la reprise de possession, que l'on prépare à Helvoet-Sluys, retardée par le manque d'argent, les glaces, les tempêtes, l'obligation de se procurer des présents pour les Indiens, les changements dans le commandement, les maladies dans les équipages, n'est pas encore en mer que la
guerre avec les Anglais est devenue inévitable.
Il faut enfin, au Premier Consul, la salubrité du climat à Saint-Domingue pour les troupes métropolitaines qui y seront employées : cette salubrité, tous les créoles, tous les anciens administrateurs la garantissent: Moreau de Saint-Méry, qui a écrit deux énormes volumes sur Saint-Domingue, et Barbé-Marbois qui en a été le dernier intendant, fournissent, pour la démontrer, des faits, des chiffres, des statistiques. Or, à peine l'armée débarquée, la fièvre jaune y éclate; en quelques mois, quelques jours, « elle est morte ou mourante».
L'opinion en France, jadis si favorable que c'était pour les généraux une disgrâce de n'être point de l'expédition, que, dans tous les ports de France on armait des navires, que, de partout, une exode se prononçait vers la terre de richesse, de plaisir et de joie, l'opinion, à présent retournée, fait passer en axiome que cette expédition, dont le Premier Consul a confié la direction à son beaufrère et où il a voulu que partît sa propre sœur, n'a eu pour objet que de décimer l'Armée du Rhin au profit de l'Armée d'Italie. Sans la fièvre jaune, elle réussissait presque sans coup férir, car il n'est pas une rencontre, à un contre dix, où les Français n'aient été victorieux, car, à Santo-Domingo, dans la partie espagnole où il se retira, le général Ferrand, sans renforts, sans munitions, sans communication avec la métropole, se maintint jusqu'en 1808, et avec 500 soldats blancs fit tête à 20.000 nègres.
La fièvre jaune, la guerre avec les Anglais, l'hostilité des Américains, c'est trop. Puisqu'il doit renoncera ce rêve admirable, au moins le Premier Consul veut-il éviter que les Anglais, tout prêts à se jeter sur la Nouvelle-Orléans, ne s'emparent de la Louisiane. Il la vend aux États-Unis et, de l'argent qu'on lui en donne, il fera des vaisseaux et des soldats pour aller à Londres dicter la paix à l'Angleterre.
Ce n'est point là, comme on a dit, un coup de dépit : c'est le résultat d'une délibération motivée, et c'est un acte de sagesse profonde. Devenue l'un des États de la grande République, la Louisiane cesse d'être un objet de contestation avec la France pour en devenir un avec l'Angleterre qui l'a toujours enviée, a multiplié ses approches, a tenu les Florides jusqu'à l'est du Mississipi, de 1763 à 1783, et a constamment cherché un établissement dans le golfe du Mexique.
D'ailleurs, on ne peut lutter, et cette solution est la seule qu'on puisse envisager, puisque, sur mer, la France n'est point en mesure. Toute place assiégée qu'on ne peut secourir est une place perdue. Les colonies françaises d'Amérique, assiégées par les vaisseaux anglais, contre qui les nôtres sont impuissants, sont perdues d'avance. Autant vaut les sacrifier. « Les Anglais nous laissent-ils quelques colonies, a dit le Premier Consul, c'est afin de nous épuiser en vaines dépenses pour leur conservation et c'est pour nous rendre,
malgvé nous, pacifiques par la crainte de les perdre. »
Telles sont les circonstances qui ont amené Tincorporation de la Louisiane aux Etats-Unis; tel le centenaire que fête en 1903 Saint-Louis, bourgade de 900 habitants en 1803, ville de 900.000 un siècle après.
Cette histoire que Barbé-Marbois avait écrite en 1829, qu'en France, M. de Villiers du Terrage vient de récrire avec d'intéressants détails — Les derniers jours de la Louisiane française — durant que M. Alcée Fortier l'imprimait magnifiquement à New- York — A history of Louisiana — porte une moralité et demande une conclusion : c'est celle-ci : L'expansion coloniale d'un peuple doit être proportionnelle à sa puissance maritime ; acquérir ou créer des colonies lorsqu'on ne possède ou n'entretient pas les moyens de les défendre, c'est préparer une proie à ses rivaux, et leur sacrifier d'avance l'or qu'on y aura dépensé et les nationaux qu'on aura encouragés à s'y établir.