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ET LE CULTE DE L'ÊTRE SUPRÊME

La Révolution, presque dès son début, s'est attaquée à la religion catholique, non pas tant parce qu'elle prétendait détruire dans le Clergé une classe privilégiée, que parce qu'elle cédait aux passions- du parti progressiste. Celui-ci, uni momentanément sur les questions de réforme politique, se divisa bientôt, sur les questions religieuses, en deux fractions. L'une, que représentaient Camus, Durand-Maillane et Grégoire, poussait à un gallicanisme pur, à une quasi-séparation d'avec l'Église romaine, à la lutte contre les pratiques, les formules, les croyances ultramontaines. Sans être comme on Ta dit des jansénistes

avérés, ces hommes se rattachaient aux idées de Port-Royal parce que ces idées avaient été condamnées par Rome. Ils adoptaient, en les exagérant, en les tournant non plus au profit du Roi mais au profit de la Nation, les doctrines que jadis Bossuet avait soutenues au nom de l'Église de France. Ils visaient à constituer une Église qui fût si intimement liée à la nation qu'elle vécût de sa vie, partageât ses idées et ses rêves, concourût à la Révolution et la rendit chrétienne. Chrétiens, ils le demeuraient, ne discutant point le dogme et ne se séparant de Rome que sur des questions de discipline, essentielles il est vrai, mais qui ne touchaient point la foi. La preuve en est que, lors du Concordat, un grand nombre d'évêques constitutionnels purent, avec une simple rétractation, que tous ne signèrent point, conserver leurs sièges ou en opter d'autres. La scission, si profonde entre les prêtres qui acceptèrent la Constitution civile du clergé et ceux qui la rejetèrent, ne tient pas à une question de foi ; elle tient d'abord à la résistance de la plupart des évêques qui furent suivis par leur clergé ; elle tient encore plus à la révolte des consciences devant la persécution.

Cette persécution, les auteurs sincères de la Constitution civile du clergé, ceux qui entendaient rester chrétiens et rendre la Révolution chrétienne, en sont certes responsables. Certains d'entre eux, esprits étroits et absolus, ont voulu, même par le fer, plier à leur doctrine les prêtres dont ils

sentaient l'hostilité; en les persécutant, ils les ont grandis, en même temps qu'ils luaient pour l'avenir ces principes gallicans dont ils voulaient assurer le triomphe. Par haine de l'ultramontanisme, ils jetèrent l'Église de France aux bras du Pape. Par amour de ce christianisme qu'ils disaient le christianisme primitif, ils jetèrent la France aux bras des non-chrétiens.

. C'était là l'autre fraction du parti progressiste. Dans l'Assemblée constituante, les non-chrétiens sont déjà nombreux. Ils dominent dans l'Assemblée législative et sont les maîtres dans la Convention. Non-chrétiens, point athées. Dans les Assemblées, on ne trouverait pas, pour ainsi dire, de rationalistes : tous ou presque tous, sauf Chaumette et la bande d'Hébert, sont des déistes : déistes, Roland et M mo Roland, et Buzot, et Vergniaud, et Louvet, et toute la Gironde; déistes, Robespierre, et Saint-Just, et Couthon et Lebas ; déiste, Mirabeau; déistes, Danton et Camille. La qualification d'athée est rejetée comme une injure et, quand Hébert est poursuivi et condamné, c'est pour avoir conspiré le renversement delà République « par la révolte, par la corruption des mœurs, par le renversement des principes sociaux ».

Les Hébertistes qu'on a tenté de réhabiliter de nos jours, pour et par la Commune de Paris, n'ont été dans Paris qu'une exception, et Paris était une exception en France. Le culte de la Raison n'a été qu'une saturnale accidentelle. Cela sort de la ligne

générale commune aux révolutionnaires de droite et de gauche, qui étaient presque tous, au moins en paroles, des hommes religieux : c'est-à-dire des hommes professant, en toute occasion, la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme, et mettant leurs actes les plus graves sous la protection de la Divinité.

Justement parce qu'ils étaient convaincus, ils ont été fanatiques. Ils avaient commencé par proclamer la liberté des cultes : c'était pour avoir la liberté de n'être pas catholiques. Ce point gagné, ils ne voulurent bientôt plus tolérer d'autre croyance que la leur et, au nom de la liberté, s'acharnant à écraser le fanatisme, ils commencèrent contre les prêtres catholiques, même contre les prêtres dits constitutionnels qu'au début ils avaient encouragés, cette longue lutte qui dure de 1791 à 1799.

Les autres cultes — protestants et israélite — se rapprochant davantage de leur idéal religieux, sont par eux infiniment moins attaqués. Les Girondins, Mercier entre autres, se seraient très volontiers arrêtés au protestantisme; mais, pour cela, il eût fallu oser se proclamer chrétien, il eût fallu renier la tradition des deux ou trois philosophes dont, au point de vue des idées, procède toute la Révolution. Ils se contentèrent d'être déistes et leur but fut, dès lors, de donner un corps tangible à leurs doctrines confuses, d'établir une morale d'après leurs principes et d'inventer, pour frein et pour appui à cette morale, un culte, réduit à la vérité à

son expression la plus simple, mais qui néanmoins fût un culte.

Au début de la Révolution, la religion catholique est associée à toutes les fêtes. Chaque bataillon de gardes nationales a son aumônier. Tout drapeau est solennellement béni. Le 14 juillet 1790, à la fête de la Fédération, c'est autour d'un autel chrétien, qui est en même temps l'autel de la Patrie, que se rangent l'Oriflamme et les bannières des départements. L'évêque d'Autun, accompagné des soixante aumôniers de la garde nationale, ceints de rubans tricolores, offre le sacrifice : c'est lui qui reçoit les serments, c'est lui qui entonne le Te Deum. Partout, en province, le clergé prête son concours aux messes patriotiques, aux fédérations, aux plantations d'arbres de la liberté.

Déjà pourtant la Constitution civile du clergé est votée, mais elle est encore lettre morte. A la fin de Tannée 1790, la situation change. La lutte commenceavecla persécution. Néanmoins, l'Assemblée poursuit l'organisation du clergé constitutionnel et, ce qu'elle réclame, ce n'est, en apparence, que la soumission des catholiques à ses décrets.

Le premier acte par lequel on sort franchement de cette ligne, émane du directoire du département de Paris et date du 3 avril 1791. Mirabeau venait de mourir. Le duc Alexandre de La Rochefoucauld

se présenta devant l'Assemblée nationale, à la tête du directoire du département qu'il présidait : il demanda que la nouvelle église Sainte-Geneviève fût consacrée aux grands hommes et que Mirabeau y fût placé le premier. « Le temple de la religion, dit-il, va devenir le temple de la patrie. La tombe d'un grand homme deviendra l'autel de la liberté. » Sur le rapport fait par Chapelier, au nom du comité de Constitution, l'Assemblée adopta ce décret :

Article premier. — Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à recevoir les cendres des grands hommes, à dater de l'époque de la liberté française.

Art. 2. — Le Corps législatif décidera seul à quels hommes cet hommage sera décerné.

Art. 3. — Honoré-Riqueti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.

Art. 4. — La législature ne pourra pas décerner cet honneur à un de ses membres venant à décéder : il ne pourra être déféré que par la législature suivante.

Art. 5. — Les exceptions qui pourront avoir lieu pour quelques grands hommes morts avant la Révolution, ne pourront être faites que par le Corps législatif.

Art. 6. — Le Directoire du département de Paris sera chargé de mettre promptement l'édifice de Sainte-Geneviève en état de remplir sa nouvelle destination.

Seront gravés au-dessus du fronton, les mots : Aux grands hommes, la pairie reconnaissante.

Art. 7. — En attendant que la nouvelle église Sainte-Geneviève soit prête, le corps de Riqueti Mirabeau sera déposé à côté des cendres de Descartes dans le caveau de l'ancienne église Sainte-Geneviève.

La cérémonie funèbre de Mirabeau fut pourtant religieuse. Le corps, présenté à Saint-Eustache, fut accompagné par le clergé à l'ancienne église Sainte-Geneviève où il fut déposé dans un caveau sous le cloître. Sur le cercueil on lisait l'inscription chrétienne : Requiescat in pace. Néanmoins, l'affectation delà nouvelle église Sainte- Geneviève aux sépultures des grands hommes, réminiscence du décret que Mirabeau lui-même avait fait rendre à propos de la mort de Franklin, indiquait une préoccupation anticatholique. On en a la preuve en lisant le rapport qu'Antoine Quatremère présenta au directoire de Paris, en mai 1791, sur les mesures propres à transformer l'église dite de Sainte-Geneviève en Panthéon français.

Le mot église employé ici par Quatremère est prématuré. Le nouvel édifice n'était point encore occupé par le culte catholique. Les travaux de construction commencés en 1757, pour l'accomplissement du vœu fait à Metz, par Louis XV r en 1743, lors de sa grande maladie, étaient à peine assez avancés en 1764, pour que, au mois de septembre, le Roi pût poser la première pierre des piliers du dôme ; soit que ces piliers fussent trop faibles pour supporter un poids aussi écrasant, soit que, après la mort de Soufflot, en 1781, on n'eût point suivi exactement ses plans, le monument qui, quoiqu'il eût déjà coûté plus de quinze millions fournis par les trois loteries de Paris depuis 1755, n'était point terminé en 1791, et dont l'ornementa-

tioa intérieure n'était point achevée, menaçait ruine et les architectes se donnaient carrière pour trouver moyen de remédier « aux effrayantes dégradations qui s'y manifestaient. » Bien que l'église Sain te- Geneviève eût été, par le décret du 4 février 1791, déclarée paroissiale, le culte n'y était point célébré, aucun clergé n'y était attaché et jusqu'à son achèvement la paroisse du quartier était Saint-Etienne-du-Mont.

Le culte n'était pas célébré à Sainte-Geneviève, mais tout y annonçait le culte. On ne pouvait changer la forme générale de croix grecque, mais on se hâta de détruire l'ornementation intérieure et extérieure. Le tympan du fronton, exécuté par Coustou, représentait une croix rayonnante entourée d'anges adorateurs. Il fallut le dégager « de cet insipide ramas de nuages et de rayons » et y substituer l'image de la Patrie, sous la forme d'une femme, vêtue d'une longue robe, accompagnée des symboles qui caractérisent la France et distribuant des couronnes au Génie et à la Vertu. Cet ouvrage fut confié au sculpteur Motte. Des bas-reliefs de Julien, de Dupré, de Houdon et de Boizot rappelaient des traits de la vie de sainte Geneviève, ;de saint Pierre et de saint Paul. On les remplaça par une svmbolisation de la Déclaration des Droits de l'Homme, de l'Institution du Jury, de l'Instruction publique, de l'empire de la Loi et du Courage militaire. On commanda pour l'intérieur du monument des statues de la Liberté, de l'Égalité, qui ne

furent, semble-t-il, exécutées qu'en plâtre. On remplaça les concerts d'anges, sculptés par Bovet, par des apothéoses de la Philosophie et de la Vertu ; les scènes de l'Ancien Testament, par des allégories philosophiques ; les emblèmes de l'Église grecque, par les emblèmes des Sciences auxquelles fut consacrée la nef septentrionale. La nef méridionale où Soufflot voulait faire représenter des sujets relatifs à TÉglise latine dont les modèles seuls étaient exécutés, fut consacrée aux Arts. Dans la nef du fond ou orientale, où toutes les sculptures étaient à faire, Cartellier, Foucou, Masson et Lorta symbolisèrent les Vertus patriotiques. Les croisées furent bouchées pour donner au monument un aspect plus sépulcral; enfin, pour remplacer la croix qui couronnait la lanterne du dôme, on commanda au sculpteur Dejoux, une statue de la Renommée, haute de vingt-huit pieds. Quant aux tours qui flanquaient la nef du fond et qui, du reste, ne se trouvaient pas dans le plan primitif de Soufflot, on les abattit.

Ainsi parvint-on à laïciser l'église Sainte-Geneviève, désormais consacrée au culte de la Patrie dont l'image colossale devait se dresser dans la grande niche du fond du monument ; mais tous ces travaux étaient à peine commencés lorsque, le 8 mai 1791, les officiers municipaux de Paris, sur la requête qui leur avait été adressée par le marquis de Villette, demandèrent à l'Assemblée que les cendres de Voltaire, déposées par l'abbé Mignot en

son abbaye de Scellières, fussent transportées à Paris. Il y avait urgence : l'abbaye de Scellières, bien national, venait d'être vendue. Les municipalités de Romilly dont Scellières dépendait, et de Troyes, chef-lieu du département, se disputaient le corps qu'on songeait à partager.

La pétition à peine lue, Regnaud de Saint-Jeand'Angély demanda que Voltaire fût mis au rang des grands hommes et que son corps rapporté de Scellières, fut placé au Panthéon. Un décret conforme fut rendu par l'Assemblée, sur le rapport de Gossin, le 30 mai. Le directoire du département de Paris fut chargé de l'exécution .

Cette fois il n'y avait pas à s'y tromper, c'était un triomphe purement laïque qu'on préparait. On ne songeait plus à renouveler le tour de passepasse au moyen duquel le neveu de Voltaire avait assuré à son oncle une sépulture chrétienne et qui avait alors si vivement ému la cour de Rome.

Quelques catholiques protestèrent : ce ne fut que faire mieux ressortir le but des meneurs. La fête, pour laquelle on mit en réquisition la musique de Gossec, les vers de Chénier et les talents de décorateur de David, fut fixée au 4 juillet, quelques jours après la triste rentrée que Louis XVI, venant de Varennes, avait faite dans sa capitale; « mais un roi fuyard et déshonoré n'était pas une raison pour que le peuple français oubliât qu'il avait un tribut d'hommages à payer aux mânes d'un grand homme, d'un philosophe aimable qui, le premier,

LE DÉISxME PENDANT LA RÉVOLUTION 11

lui avait montré l'aurore du bonheur et de la liberté. » La fête ne fut retardée que jusqu'au 11. Un des municipaux de Paris, le citoyen Charon, fut chargé d'amener le corps de Romilly à Paris. Ce fut sur un char de forme oblongue, haut d'environ trente pieds et auquel ne manquaient ni les colonnes, ni les guirlandes, ni le baldaquin aux couleurs nationales. Sur le devant du char on lisait : Aux mânes de Voltaire ; sur un des panneaux latéraux : Si l'homme est créé libre, il doit se gouverner. Sur l'autre : Si V homme a des tyrans, il les doit détrôner.

A la vérité, l'édifice traîné par quatre chevaux, blancs caparaçonnés de blanc et de violet, était médiocrement solide, mais « les députés de Troyes tantôt assis, tantôt debout, tantôt à genoux, portaient leurs mains religieuses sur le sarcophage pour éviter qu'en balançant avec trop de violence, il ne frappât les colonnes auxquelles il était suspendu. »

On passa par Nogent, Provins, Nangis, Guignes, Brie-Comte-Robert. Partout musiques, gardes nationaux, jeunes nymphes jetant des fleurs; parfois, comme à Nangis et à Brie, messes solennelles. Il est vrai qu'elles étaient dites par d'étranges prêtres, des prêtres que Gorsas loue d'être plus familiers avec les vers de « l'Ànacréon français » qu'avec les dominus vobiscum.

A Charenton, où Ton arrive le 10 juillet, on trouve M. de Pastoret, procureur général syndic de

Paris, avec une escorte de gardes nationaux. Ici, discours. On entre dans Paris par le faubourg Saint- Antoine où une foule immense est dans l'attente. Tout le monde crie : Vive Voltaire! « Il semblait qu'on reçût un Dieu. » L'emplacement de la Bastille à demi détruite a été décoré par le patriote Palloy. Sur une masse de pierres destinée à recevoir le sarcophage est cette inscription :

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