REÇOIS LES HOMMAGES D'UN PEUPLE LIBRE
Fleurs, illuminations, musique, rien ne manque, pendant la nuit, à l'apothéose, pas même la visite de Belle-et-Bonne « cette fille adoptive que Voltaire légua avec son cœur à Charles Villette, jadis marquis, aujourd'hui apôtre de la liberté ».
Vers le matin, il commença à pleuvoir d'une terrible façon. Les figurants qui devaient faire partie du cortège, se trouvèrent tellement en retard que le départ, annoncé pour une heure, ne put avoir lieu qu'à trois heures et demie, et ce cortège était interminable : détachement de cavalerie avec trompettes, corps de sapeurs, bataillon des élèves militaires (pupilles de la garde nationale), députation des collèges, détachement des forts de la Halle en costume, clubs et sociétés patriotiques ; puis, cortège du patriote Palloy, l'entrepreneur de la démolition de
la Bastille, composé de douze sections et ces sections portaient des petites Bastilles, des bustes de Mirabeau, de Rousseau et de Desilles, une couronne murale, des vieux boulets trouvés à la Bastille, toute une réclame pour Palloy ; il ne faut pas oublier les drapeaux, les musiques, les amazones, les vainqueurs de la Bastille, les gardes françaises en uniforme et Palloy, en avant du principal groupe, qui salue les spectateurs. Après Palloy, les Suisses, les électeurs de 1789, la députation des Sections de Paris, la députation des artistes des théâtres, puis la statue de Voltaire portée par quatre hommes habillés à l'antique, entourée des élèves des arts aussi habillés à l'antique et portant des médaillons sur lesquels sont inscrits les titres des ouvrages de Voltaire. Ensuite, viennent les gens de lettres, chargés de toutes sortes d'emblèmes, en carton comme la statue, et d'une arche dans laquelle se trouvent les œuvres complètes de Voltaire, édition Beaumarchais; ils marchent sous des étendards sur lesquels on lit : famille de voltaire, et Beaumarchais, comme Palloy, salue et se rengorge.
Après un corps de musiciens ayant des instruments de forme grecque, le char funèbre s'avance. 11 est immense, extraordinaire, chargé de coqs, de dragons chimériques, de mufles de lions, de candélabres, de génies accablés de douleur et tenant leur flambeau renversé ; sur le tout, un sarcophage de granit oriental ; sur le sarcophage, la figure de
Voltaire étendu, presque nu, et, planant au-dessus de Voltaire, une statue de l'Immortalité. Cela avec des draperies bleues semées d'étoiles d'or, des parfums dans des cassolettes, traîné par douze chevaux gris blanc attelés quatre de front et conduits par des gardes habillés à la romaine.
Et. après le char, viennent encore les députations officielles : Corps législatif, ministres, directoire, municipalités de Paris et de la banlieue, tribunaux, juges de paix; enfin, le bataillon des vétérans, et un corps de cavalerie.
Toute cette foule, fouettée par la pluie, marche à travers les boulevards boueux, de la Bastille à la place Louis XV; elle prend le quai des Tuileries, le pont Royal, le quai Voltaire, la rue Dauphine, la rue de l' Ancienne-Comédie, la rue des Fossés- Monsieur-le-Prince, la place Saint-Michel, la rue Saint-Hyacinthe, la porte Saint-Jacques. Elle s'arrête à l'Opéra, à la maison où est mort Voltaire, au Théâtre-Français. A chaque station, hymnes, musique, couronnement de la statue, et, par les petites rues mal pavées, où le ruisseau court au milieu, on va; les muses, qui sont des filles d'Opéra, ouvrent des parapluies, les cartonnages du char se décollent, la statue, sous les avalanches d'eau, se désagrège; il faut tant bien que mal recoller la tète. La nuit tombe et on marche toujours. Ce n'est qu'à neuf heures et demie du soir qu'on arrive au Panthéon. On place en hâte les cendres sur un autel provisoire ; on remet au len-
LE DEISME PENDANT LA REVOLUTION d5
demain de faire entrer dans l'église le sarcophage délavé par la pluie, les cartonnages de Voltaire et de la Renommée. Les romains, trempés jusqu'aux os, dont la boue rend les costumes invraisemblables, s'arrêtent aux cabarets d'alentour, et voilà Voltaire panthéonisé.
Cette terminaison grotesque de la fête où la réclame mercantile avait eu si grande part, ne découragea point ceux qui pensaient en profiter. Le triomphe de Voltaire encombra les journaux : de nombreuses gravures en ont conservé, non point les aspects réels, mais l'ordonnance imaginaire. Le résultat fut acquis : pour la première fois, une théorie funèbre avait traversé Paris tout entier, lavait ému, l'avait rassemblé autour d'un cadavre, sans que le culte catholique — sans qu'aucun culte — eût sa place dans le cortège. Voltaire installé au Panthéon, — médiocrement installé à vrai dire, car il n'y eut jamais qu'un sarcophage de bois dessiné par Hubert, — c'était le Déisme proclamé.
Cette fête peut servir de type aux fêtes analogues qui, réglées de même par David, avec Chénier pour poète et Gossec pour musicien, furent célébrées de 1791 à 1795. A coup sûr, on ne déploya point pour tout le monde ces pompes triomphales et la pluie ne fut pas toujours invitée, mais c'est dans un esprit analogue qu'est conçue la cérémonie du 3 juin 1792, en l'honneur de Simonneau, maire d'Etampes, mort dans une sédition populaire. Seu-
lement, cette fois, ce n'est pas le corps de Simonneau qu'on porte au Panthéon, c'est son écharpe d'officier municipal. La fête est consacrée à la Loi; statue de la Loi, inscriptions en l'honneur de la Loi, romains portant dés faisceaux, fauteuil du maire couvert d'un crêpe, et toujours des jeunes filles jetant des fleurs et Royal-Bourbon ouvrant la marche et Royal-Pituite la fermant 1 .
Pour Michel Lepelletier, assassiné chez Février, restaurateur au jardin de l'Égalité, par Paris, un ancien garde du corps, le lendemain du jour où il a voté la mort du Roi, Chénier a voulu trouver du nouveau. « Ces funérailles, a-t-ildit, doivent porter un caractère particulier. Que la superstition s'abaisse devant la religion de la Liberté, que des images vraiment saintes, vraiment solennelles parlent au cœur attendri ! » La Convention, précédée de sa garde, se rend place des Piques, ci-devant Vendôme. Elle se range autour du piédestal sur lequel se dressait jadis la statue de Louis XIV. La statue est remplacée par un lit à l'antique sur lequel le cadavre de Lepelletier est étendu, presque nu, sa blessure visible à tous les yeux. Le président de la Convenlion monte sur le piédestal et pose sur la tête de Lepelletier une couronne civique. On chante un hymne à la Divi-
1 Plus tard, le 12 septembre 1792, l'Assemblée législative vote à Beaurepaire, commandant du 1" tbataillon des volontaires de Maine-et-Loire, qui s'est tué, dit-on, plutôt que de signer la capitulation de Verdun, les honneurs du Panthéon, mais le décret n'est pas exécuté.
nité des nations et le cortège se met en marche pour le Panthéon. Là, discours, effusions, « élan patriotique et fraternel de Félix Lepelletier près du corps de son frère. »
Tant que Robespierre est le maître, il n'ouvre' qu'avec peine les portes du Panthéon. C'est, il est vrai, sur son rapport, que le 23 nivôse an II, la Convention décrète qu'elle décerne les honneurs du Panthéon à Fabre de l'Hérault, représentant fidèle à la cause du peuple et mort en combattant pour la patrie (il avait été tué à l'armée des Pyrénées-Orientales) ; mais ces honneurs se réduisent à une pension accordée, seulement en l'an V, à sa veuve. De même pour le représentant du peuple Beauvais qui, emprisonné à Toulon par les Anglais, était venu mourir à Montpellier le 8 germinal l . Des honneurs particuliers lui avaient été rendus par le département de l'Hérault. Son corps, porté au Champ de Mars de Montpellier, avait été placé sur un bûcher auquel les Autorités avaient mis le feu. Les cendres recueillies dans une urne funéraire
1 J'hésite à penser que, bien que les honneurs du Panthéon aient été accordés à Dampierre, général en chef de l'armée du Nord, par décret du 11 mai 1793, rendu sur la proposition de Barère, le corps du général y ait jamais été transporté. Pourtant Couthon proposa plus tard de remplacer ses restes par ceux de Ghalier, le lerroriseur de Lyon. 11 est vrai que cette proposition n'eut pas de suite. Je pense qu'il en est de même du décret du 9 floréal an II, qui ordonne d'élever dans le Panthéon une colonisa en marbre sur laquelle seront gravés les noms des citoyens morts dans la journée du 10 août 1792 et aussi les noms des généraux Haxo et Moulin, qui se sont tués pour ne pas tomber dans les mains des Vendéens.
avaient été expédiées à la Convention. On en ordonna le dépôt'aux archives et, bien que les honneurs du Panthéon eussent été demandés pour Beauvais et pour ses collègues Bayle et Gasparin, tout ce qu'on semble lui avoir accordé fut de placer son buste en cire dans la salle de la Convention ; quant à Gasparin, dont le cœur avait aussi été apporté à l'Assemblée par les sociétés populaires du département de Vaucluse, il ne fut plus question de lui. Ce fut Napoléon qui se chargea d'acquitter vis-à-vis de lui la dette de la Patrie i .
Quoique morts, ces hommes, morts en combattant, portaient ombrage à Robespierre. Il passa seulement Barra et Viala, des enfants, des ombres, peut-être des entités, dont la fête décrétée le 23 messidor devait avoir lieu le 10 thermidor. L'attention n'était pas ce jour-là au Panthéon, elle était à la place de la Révolution où l'on guillotinait Robespierre. Une fête nuisit à l'autre. On ajourna Barra.
Si Robespierre ne voulait point du Panthéon
1 Testament de Napoléon, 4°codicile, § 3 : « Nous léguons cent mille francs aux fils ou petits-iils du député de la Convention. Gasparin, représentant du peuple à l'armée de Toulon, pour avoir protégé, sanctionné de son autorité le plan que nous avons donné qui a valu la prise de celte ville et qui était contraire à celui envoyé par le comité de Salut public. Gasparin nous a mis, par sa protection, à l'abri des persécutions do l'ignorance des états-majors qui commandaient l'armée avant l'arrivée de mon ami Dugommier. »
pour les autres, si, par lui, et tant qu'il fut le maître, Marat et même Rousseau en furent éloignés, ce n'était pas qu'il ne fût partisan énergique du Déisme, qu'il ne s'en considérât point même comme l'apôtre. Seulement, c'était à lui-même, à lui vivant, qu'il réservait ces honneurs exceptionnels qu'il n'accordait qu'à regret à ses collègues morts. Il eût été volontiers le grand prêtre de celte religion nouvelle, mais il ne la voulait point si portée vers des réalités et des cadavres. Il ne la comprenait point avec cette défroque antique, si déplacée dans les rues de Paris et dont les aspects grotesques choquaient la rectitude de son esprit sans émouvoir un sens artistique qu'il n'avait point.
Le culte déiste — ce qu'on peut appeler ainsi, car ces cérémonies répétées constituent bien un culte public — procède, pendant la Constituante, la Législative et une partie de la Convention, de Voltaire et de cette sorte de réforme du costume dont Voltaire a été l'apôtre au théâtre, dont David a été le tyran dans les arts. C'est la Mort de Brutus, ce sont les tragédies de Chénier qui donnent le ton. De là, cette antiquité de carton, cette mythologie de coulisses. Avec Robespierre, le Déisme à la Rousseau est souverain. Voltaire n'était qu'un incrédule qui s'était arrêté au Déisme, parce que l'athéisme lui semblait dangereux. Chez Rousseau, le Déisme est l'argument le plus puissant de sa rhétorique et Rousseau arrive à force de déclamations à paraître convaincu. Cela l'emplit, cela résonne en
cadences superbes dans des phrases toujours harmonieuses. A ce Déisme, il rapporte tout, l'enfance telle qu'il la rêve qui est Emile, l'amour tel qu'il le peint dans la Nouvelle Héloïse, sa propre existence même qu'il confesse à ses semblables en présence de son Dieu. Dans cette religion, qui n'exige point de frais d'entretien, dont il est à la fois le prêtre et le fidèle, qui permet à sa conscience des capitulations dont la sanction n'est que littéraire, Rousseau seul fait école, parce que, si factice qu'il nous paraisse, son enthousiasme peut à quelques-uns et à certaines heures sembler sincère. Il le fut peut-être. Au Déisme, il a donné un poète, ne pouvant lui donner un martyr. Il lui a taillé dans la nature cet admirable décor dont la vue émeut encore des croyants. A défaut d'un rite qu'il n'était pas assez sot pour inventer, se voulant seul en sa religion comme il se voulait seul en sa vie, il lui a prêté un style. Grâce à la famille de Girardin, il lui a même légué un lieu de pèlerinage, cette île des Peupliers où se précipite l'Europe sensible. De lui, dérive toute cette sensibilité comédienne, qui dresse les échafauds, s'effondre en déclamations, se noie en paroles, se prodigue en confessions, tue l'action, mais qui, grâce au style, à la parole, à l'éloquence, soulève des parties de discours des Girondins, des pages de M mo Roland, des phrases de Robespierre.
Le Déisme à la Rousseau, le Déisme de Robespierre, ne s est manifesté d'une façon publique, par
une fête solennelle, que le 20 prairial. Quand, ce jour-là, Robespierre apparaît au balcon du pavillon de TUnité — le pavillon central des Tuileries — vêtu d'un habit bleu barbeau et d'une culotte de nankin, la taille serrée d'une écharpe aux trois couleurs, il se sent plus que le président de la Convention nationale, il est le fondateur de la religion nouvelle, une religion qui convient à sa nature, à son tempérament, au vague de son esprit mélancolique et froid, qui flatte ses instincts d'alignement et de despotisme et ses côtés de rêvasseur poétique, où se retrouve le Rosati d'Arras et le fabricant de bouquets à Chloris: une religion où il n'y a pas de dogmes, mais une simplicité de bon ton, bien parée, poudrée et coiffée, et une petite, très petite échappée sur cette médiocre nature, à laquelle il convient d'être sensible, mais que Robespierre, terriblement myope, ne connaît que par ouï-dire. A la main, il tient un bouquet composé d'épis, de fleurs et de" fruits : c'est l'offrande destinée à l'Etre suprême; voilà le rite à la Rousseau, le rite du botaniste, qui découvre Dieu dans le pistil d'une fleur. Le reste, les discours, l'incendie de la statue de l'Athéisme qui, en brûlant, laisse apparaître, quelque peu noircie, la statue de la Sagesse, la promenade au Champ de Mars, l'escalade de la Montagne, l'invocation même à l'Être suprême, les hymnes deChénier sur la musique de Gossec, tout cela rentre dans les programmes ordinaires : le bouquet seul vient de Rousseau; le bouquet c'est le seul rite qui
doive demeurer et qui sait, ce culte eût peut-être duré quelques jours de plus, si, dans ce bouquet comme sur le chemin des Charmettes, il y avait eu de la pervenche?
Quarante jours se sont écoulés entre le 20 prairial et le 10 thermidor. Robespierre trônait au faîte de la Révolution, ce char de Djaggernatt qui écrasait ses croyants; il est maintenant sous les roues et, à demi broyé, sans plainte, pendant cette funèbre nuit du 9 au 10, il essuie avec la gaine d'un pistolet le sang qui coule de sa mâchoire brisée.
Dans ces quarante jours, comment, au milieu de sa lutte avec la Plaine, avec les anciens représentants en mission, eût-il pu établir ce culte dont la fête de l'Etre suprême n'avait été que la préface? Mais si Robespierre est tombé au 9 thermidor, ce n'est pas par suite d'une lutte de principes ; ceux qui l'ont renversé et qui piétinent son cadavre n'ont pas un idéal gouvernemental différent du sien. Leurs vices étaient signalés, leurs actes étaient flétris, leurs appétits étaient accusés, leur tête était menacée. Ils se coalisèrent; ils conspirèrent leur délivrance. Leur victoire tint à un de ces riens qui font les victoires populaires; elle tint ensuite au coup de pistolet d'un inconnu, d'un gendarme inconscient. S'ils avaient eu un idéal de gouvernement, de religion, de société, les hommes de
Thermidor auraient eu le même que Robespierre, mais en subordonnant gouvernement, religion et société à leurs appétits sensuels. Ils n'étaient point, comme les Héberlistes, des matérialistes conscients : leur incrédulité ne se haussait qu'à un Déisme honteux. Aussi ennemis du Catholicisme qu'avait pu l'être Robespierre, plus radicaux même à certains égards que celui-ci ne l'avait jamais été, ils cherchèrent à figer la France dans le moule révolutionnaire, à figer les consciences dans le moule déiste par des lois qui n'avaient guère d'autorité et qu'entraînait cet invincible courant de clémence, né, le 9 thermidor, de la lassitude, de la pitié et de la peur.
C'est après le 9 thermidor que, légalement, la Convention cherche à organiser le Déisme. Jusquelà tout est gouvernement révolutionnaire et c'est comme conspiratrice que l'idée catholique a été proscrite. Dans ce grand bouleversement, on Fa prise pêle-mêle avec toutes les idées d'autrefois, les ci-devant idées, mais on n'a pas créé pour elle une pénalité spéciale ; il n'y en avait qu'une : la mort. A présent qu'on ne tue plus que par accès, on pourra combiner les petits moyens, les petits délits et les petites lois. Il faut décatholiser la France, il faut la déchristianiser, cela est entendu; mais comme, en même temps, on ne veut point retomber à Chaumette et au culte de la Raison, comme le matérialisme pur effraie encore, comme après tout on a, girondin ou montagnard, trop
2i LE DEISME PENDANT LA REVOLUTION
parlé de Dieu pour ne pas penser qu'il existe, il s'agit de supprimer administrativement la Religion catholique et d'y substituer l'autre : l'autre, ce ne peut être le Déisme à la Voltaire qui décidément a fait son temps, c'est le Déisme à la Rousseau.
Et, pour bien établir cet esprit qui la domine, la Convention, de même qu'elle a afGrmé qu'elle était la Révolution — et même la Terreur-^ en faisant transporter Marat au Panthéon, le cinquième sansculottide de l'an II, affirme qu'elle est le Déisme en y faisant porter Rousseau le 20 vendémiaire an III. La cérémonie en l'honneur de Marat ne sort point de l'ordinaire : c'est l'officiel, le convenu, le banal. Dans celle de Rousseau, se développe et fleurit tout le bouquet de la fête à FEtre suprême. Au milieu du grand bassin des Tuileries, on a élevé une sorte d'ile des Peuvliers, réminiscence de celle d'Ermenonville, avec peupliers et saules, où l'on a déposé l'urne cinéraire. Le discours de Cambacérès, président de la Convention, est scandé d'airs de Rousseau : « fai perdu tout mon bonheur » ou « Dans ma cabane obscure. » Les botanistes forment dans le cortège un groupe spécial. Puis, viennent les artisans, avec les instruments de leur métier, rangés sous l'inscription : Il réhabilita les arts utiles ; après, les députés des Sections portant les tables des Droits de l'Homme, des mères avec leurs enfants, les habitants de Montmorency et d'Ermenonville, les citoyens de Genève, les Conventionnels devant qui l'on porte le Contrat social
appelé le Phare des législateurs, et la statue de Jean-Jacques, et la statue de la Liberté, et les drapeaux unis des États-Unis et de Genève, et Cambacéres pérore, et des chœurs chantent l'hymne inévitable de Chénier. Il Ta dit lui-même, Marie- Joseph: « Tout remplissait l'âme d'une mélancolie religieuse, d'un sentiment délicieux et profond, digne du bon, du sensible Jean-Jacques. »
Cette fête de Jean-Jacques, développement de la fête de l'Etre suprême, réussit bien mieux que l'apothéose de Voltaire ; mais, si l'on est assuré de rencontrer toujours des figurants pour de telles cérémonies, cela ne va pas à fonder un culte habituel.
A coup sûr, la Convention, en abolissant le calen- î
drier grégorien et en taillant les années et les mois l
sur un patron nouveau, avait tenté un grand effort *
contre le Catholicisme. Mais, si elle avait rayé des jours légaux ce dimanche qui, chaque sept jours, apportait aux campagnards, avec le repos, la monotone distraction de la grand'messe, elle n'avait pu si facilement en arracher la coutume dix-huit fois séculaire. Malgré la Convention, malgré la Loi, malgré Fabre d'Églantine, on chômait le dimanche et on travaillait le décadi. Avant tout, c'était le dimanche qu'il fallait arracher des mœurs, car si le dimanche demeurait, bientôt, par habitude, on retournerait aux églises catholiques et on y retournait déjà.
Puis, le dimanche devenu jour ouvrier, que faire de ce décadi qui s'annonçait long comme un jour
sans pain et ennuyeux comme un discours. Ce fut sur ce sujet que tous les petits Rousseau de France se donnèrent carrière : les propositions abondent.
Il y en avait déjà une de Robespierre, mise en décret et adoptée avec l'Être suprême, mais Robespierre s'était tenu dans ce vague qu'il affectionnait. L'article 4 du décret disait : II sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être. Puis, après avoir nommé chacune des vertus auxquelles les décadis seraient consacrées, Robespierre avait ajouté : Les comités de Salut public et d'Instruction publique sont chargés de présenter un plan d'organisation de ces fêtes.
Le projet de Saint-Just était bien plus complet, mais s'il l'annonçait dans son rapport du 26 germinal, c'est dans son livre posthume Sur les institutions républicaines qu'il le faut chercher. En voici les traits principaux :
Le peuple français qui reconnaît l'Etre suprême lui consacre des temples publics où l'encens fume nuit et jour, entretenu tour à tour pendant vingtquatre heures par les vieillards âgés de soixante ans. Ceux de ces vieillards qui ont vécu sans reproche portent une écharpe blanche. Dans ces temples, tous les matins, le peuple vient chanter l'hymne h l'Etre suprême. Le premier jour de chaque mois est consacré à la Divinité. « Tous les ans, le 1 er floréal, le peuple de chaque commune choisit, parmi
LE DÉISME PENDANT LA RÉVOLUTION il
ceux de la commune exclusivement et dans les temples, un jeune homme riche, vertueux et sans difformité, âgé de vingt-un ans accomplis, qui choisit et épouse une vierge pauvre en mémoire de l'égalité humaine. » Dans les temples, on proclame solennellement les lois, et, tous les dix jours, les citoyens s'y assemblent pour examiner la vie privée des fonctionnaires et des jeunes hommes au-dessous de vingt ans, y rendre compte de l'emploi de leur revenu et y déclarer leurs amis. Quiconque frappe ou injurie quelqu'un dans les temples est puni de mort.
A défaut du projet de Saint-Just, on eut celui du comité d'Instruction publique (1 er nivôse an III). Le rapporteur Chénier sent fort bien tout le creux du décret qu'il propose. « Il peut vous sembler insuffisant et vide, dit-il à la Convention, mais le comité d'Instruction publique, ayant discuté plusieurs fois la question, a pensé qu'il ne fallait pas confondre les mesures législatives et les détails qui appartiennent à l'exécution. » Donc voici: chaque décadi, fête civique, en plein air quand le temps le permet. Les sexagénaires ont une place réservée. La fête commence par une instruction morale, puis vient la lecture des lois et décrets ; ensuite, chants patriotiques et le tout terminé « par des danses et par d'autres exercices adaptés aux mœurs républicaines ».
Ce sont presque littéralement les dispositions qui passent dans la loi sur l'Organisation de Fins-
truction publique du 3 brumaire au IV, mais elles ne s'appliquent qu'aux sept fêtes nationales instituées. La célébration de ces fêtes consiste « en chants patriotiques, en discours sur la morale du citoyen, en banquets fraternels, en divers jeux publics propres à chaque localité et dans la distribution des récompenses ».
Pendant deux années, de Fan IV à Tan VI, c'est sur ces fêtes nationales que se concentre l'effort officiel. Pour la fête de la Jeunesse célébrée le 10 germinal, le Directoire imagine d'adjoindre aux exercices de morale, de chant et de danse, l'exécution de la loi sur l'inscription civique et l'armement des jeunes gens parvenus à l'âge de seize ans. A l'occasion de la fête de la Vieillesse, dès le matin, les jeunes gens ornent de guirlandes de feuillages l'habitation des vieillards vertueux, que, plus tard, les administrateurs de la commune viennent chercher. On les conduit au temple où l'on prononce des discours et l'on chante des hymnes: on offre aux vieillards des couronnes de chêne, des corbeilles de fleurs et de fruits; on se livre devant eux à des jeux champêtres et des danses joyeuses. Dans les villes, on les mené au théâtre dans des loges spéciales, et le public est prié de les applaudir. A la fête des Époux, le 10 floréal, distribution de couronnes civiques aux personnes mariées qui ont fait de bonnes actions; cortège composé des vieillards des deux sexes, des jeunes époux unis dans le mois "écédent: « les épouses seront vêtues de blanc*
parées de fleurs et de rubans tricolores » ; discours, hymnes et chants civiques. «L'économie et la simplicité doivent régner » dans cette solennité. La fête de rAgriculture.au contraire, doit être célébrée avec tout l'éclat possible. En vertu de l'arrêté du Directoire exécutif, en date du 24 prairial an IV, toutes les autorités constituées, les gardes nationales et tous les citoyens et citoyennes se rassemblent en ordre sur la place publique. Devant l'autel de la Patrie, on a placé une charrue ornée de feuillages et de fleurs, et attelée de bœufs ou de chevaux. Derrière la charrue, un char surmonté d'une statue de la Liberté, qui tient d'une main une corne d'abondance et montre de l'autre les ustensiles de labourage entassés sur le devant du char. La charrue, précédée de vingt-quatre laboureurs les plus anciens du canton, qu'accompagnent leurs femmes et leurs enfants et qui tiennent d'une main un ustensile de labourage et de l'autre un bouquet d'épis et de fleurs, est conduite dans un champ dont la municipalité peut disposer. Alors « les laboureurs se mêlent parmi les citoyens armés et, à un signal donné, il font l'échange momentané des ustensiles du labourage contre les fusils. Au son des fanfares et des hymnes, le président enfonce dans la terre le soc de la charrue et commence un sillon. Les laboureurs rendent les fusils ornés d'épis et de fleurs et reprennent leurs ustensiles- au haut desquels flottent des rubans tricolores ». Ensuite, discours, offrandes de fruits, de
fleurs et d'épis sur l'autel de la Patrie ; couronnement civique du laboureur le plus vertueux. La fête est terminée par des danses. Signé : Carnot, président.
C'est qu'à côté, du Carnot ingénieur et conventionnel, du Carnot de Wattignies et d'Anvers, il y aie Carnot poète — ou poètaillon — Rosati d'Arras tout comme Robespierre, le Carnot qui chantait Les deux Glycères et Sophie abandonnée, cette Sophie qui s'écrie :
Sur mon visage une affreuse pâleur Hélas ! a remplacé la rose ; De mes yeux abattus je n'ose Fixer les traits flétris par la douleur.
Viens du moins pour me plaindre, toi cruel, que je chéris toujours, Hâte tes pas, car, de mes tristes jours, Le flambeau va s'éteindre.
Après la fête de l'Agriculture, il se faut arrêter : d'ailleurs, les autres, Reconnaissance, Liberté, Fondation de la République, sont de celles qu'on voit, qu'on nomme patriotiques, avec un peu plus de discours et un peu moins de feux d'artifice.
Qui cela pouvait-il émouvoir? A qui cela pouvait-il faire l'effet d'un culte ? Et c'étaient les fêtes carillonnées; c'était ce qui devait remplacer, pour des catholiques, les mythes charmants ou terribles dont leur enfance, leur jeunesse, leur vie tout entière s'était bercée. Encore était-ce le programme tel qu'on devait l'exécuter dans les grandes villes ;
mais, dans les petites, la fête se réduisait à quelque distribution de secours à des vieillards désignés par le bureau de bienfaisance, à quelques prix donnés aux enfants des écoles, à la lecture du Bulletin des Lois et à un discours du président de l'administration municipale. Et, à la campagne, où trouver ce matériel nécessaire, où rencontrer l'orateur indispensable? Hélas! il se rencontrait et c'était là le pis !
Donc, voilà les grandes fêtes et voilà comment on les occupe et les remplit. 11 est assez naturel que, pour les petites, pour les décadis ordinaires, les vingt-neuf restants, la fête soit encore de moindre intérêt. Qu'y comprend-on d'ailleurs, à cette fête? Qu'y sent-on à ce décadi? Il faut d'abord faire pénétrer dans les esprits cette doctrine peu compréhensible pour les simples. Il faut, en quelques mots, en quelques phrases, résumer pour eux cette philosophie dépourvue de symboles et que ne suffisent point à exposer tous les livres des philosophes anciens et modernes. Rien pour les sens dans cette religion toute de tête; rien pour l'imagination et la rêvasserie.
Ce dieu abstrait, dont un pédant s'efforce de prouver l'existence à coups de citations, ce dieu dont on se plaît à récapituler les preuves, mais auquel on ne croit pas, il faut le faire accepter et comprendre par toute cette masse que la Révolution a soulevée parce qu'elle lui a montré des faits tangibles : son indépendance d'abord et son intérêt
ensuite, plus de corvées, plus de dîmes et les biens nationaux : tâche difficile à laquelle sont conviés « les gens de lettres et les artistes les plus distingués par leur civisme ».
Il est un petit livre dans la religion catholique qui est le produit de l'expérience des siècles, c'est le Catéchisme. Avec cette brochure, on fait des chrétiens parce que les idées y sont nettes, les formules claires, les demandes courtes, les réponses précises, parce que, depuis dix-huitsiècles, des générations de sages travaillent à l'épurer, à l'amender, à le condenser, à en faire vraiment l'Abrégé de la Foi. Les gens de lettres à la solde du comité d'Instruction publique n'en demandent pas si long : ils voient que le catéchisme catholique fait des catholiques;, ils s'imaginent qu'un catéchisme déiste fera des déistes; donc, catéchismes de pleuvoir. Il en est de toutes formes : Catéchisme républicain, par le citoyen Lachabeaussière, chef d'un des bureaux de la 3 e division du ministère de l'Intérieur; Catéchisme du citoyen, par Terrasson de Bordeaux ; Catéchisme républicain à l'usage des sans-culottes de l'Orient, Catéchisme de la nature, par Platon Blanchard, citoyen de la section de la Réunion. Il en est en prose et en vers. Celui de Lachabeaussière est en vers.
Qui es-tu? demande l'instructeur, et le disciple répond :
Homme libre et pensant né pour haïr les rois, N'aimer que mes égaux et servir la patrie,
Vivre de mon travail et de mon industrie, Abhorrer l'esclavage et me soumettre aux lois.
Qu'est-ce que Dieu?
Je ne sais ce qu'il est, mais je vois son ouvrage; Tout, à mes yeux surpris, annonce sa grandeur : Je me crois trop borné pour m'en faire l'image; Il échappe à mes sens, mais il parle à mon cœur.
Bien que répandu et imprimé par les soins des Représentants du peuple en mission, le Catéchisme républicain ne parvenait pas, à ce qu'il semble, à se substituer à son prototype. On alla donc plus loin. Puisque les vieilles traditions existaient, c'était leur forme qu'il fallait adopter. C'était dans les moules coutumiers des superstitions anciennes qu'il fallait glisser les vérités nouvelles. Ainsi, le Christianisme adopta les cérémonies païennes en changeant leur sens. Les catholiques avaient l'habitude de réciter des épîlres et des évangiles : quoi de plus simple que de leur en faire ! et on leur en fît. Voici les Épltres et Evangiles pour les décades de l'année à l'usage des jeunes sans-culottes, dédiés à la Convention nationale, par le citoyen Henriquez, de la section du Panthéon français ; et, de ce livre, pour en donner l'idée, il convient d'extraire simplement l'évangile de la troisième décade de pluviôse :
En ce temps-la, une citoyenne que le hasard avait fait naître du nombre de ces fous qui se croient au-dessus des autres hommes, mais qui, bien avant que sa patrie eût adopté
le gouvernement républicain, avait donné des preuves de vertus républicaines, fit divorce avec son mari qui portait les armes contre son pays. Or, cette citoyenne était fort riche et faisait beaucoup de bien aux pauvres. Cependant une mesure de sûreté la mit d'une manière particulière sous les yeux de la Loi. Un sans-culotte, témoin de ses bonnes actions, plaida la cause de cette citoyenne avec tant de chaleur qu'il obtint sa liberté. Or, quand elle eut été remise en possession de ses richesses, elle invita ce sans-culotte à la venir voir. Celui-ci, ayant refusé plusieurs fois, se détermina à se rendre aux sollicitations réitérées de cette citoyenne, et alla chez elle avec un de ses amis. Après les témoignages de la reconsaissancc la plus vive, cette citoyenne lui dit : « Si je t'offrais une récompense pécuniaire, je t'offenserais ; je crois que je puis te prouver ma reconnaissance d'une façon plus digne de toi... Prends ma main et partage, en m 'épousant, les richesses que mon cœur met bien au-dessous du bonheur que j'aurai à te posséder. »
Il y eut mieux : un Pater, un Ave Maria, un Credo républicains, parodiés sur les prières catholiques. Il y eut les Commandements républicains pour remplacer les commandements de Dieu et de l'Église :
A ta section te trouveras
Convoqué légalement.
La Constitution tu suivras
Ainsi que prescrit ton serment,
A ton poste tu périras
Si ne peux vivre librement.
Il y eut toute une contrefaçon du passé qui arrive tout uniment au grotesque, qui n'est pas même toujours risible, mais qui, par contre, est toujours ennuyeuse.
Gela, en soi, a quelque saveur; mais catéchismes et évangiles ne sont rien à côté des hymnes. Tout le menu fretin de YAlmanach des muses, toute cette bande que Rivarol a fouaillée dans son Petit Almanach des grands hommes, les faiseurs de tragédies et les faiseurs de bouts rimes, Dorât Cubières et la citoyenne Pipelet, Chénier et Déforgues, Dantilly et Legouvé, tout s'empresse à la cantate. Cubières est le plus prolifique : il en fait trente-six pour les trente-six décadis de Tannée, et quelle poésie ! Qu'on prenne par exemple Y Hymne à la Pudeur pour le décadi 30 nivôse, sur l'air de La Croisée :
Pudeur, tu n'as jamais recours À l'art trompeur d'une coquette ; Des roses forment tes atours.
L'onde est ton miroir de toilette.
Qu'elle plaise par mille efforts, La coquette digne de blâme, L'extrême parure du corps Peint la laideur de l'âme.
On s'est vite lassé des airs nouveaux et compliqués que composaient Gossec et Méhul. On met le Déisme sur des airs familiers, sur l'air du Vaudeville de V officier de fortune :
Portons les jeux sur le feuillage, Sur le gazon, les fleurs, les fruits, Admirons dans le paysage Ici les ceps, là les épis ;
sur Tair de Jeunes amants, cueillons des fleurs :
Créés pour l'immortalité, Nous bravons le temps, les années ; Pour la gloire et l'éternité Un Dieu fixa nos destinées.
Cet air-là a beaucoup de succès. Outre le citoyen Truchement, de Montpellier, il inspire le citoyen Armand, employé dans les transports militaires des armées et le citoyen Buard fils, de la section Bon- Conseil. Buard fils est un poète abondant qui chante la Morale des Républicains sur l'air : J'aimais un berger discret ou J'avais à peine dix-sept ans, et l'Etre suprême sur l'air du Vaudeville des Visitandines, Piis, pour ses Stances contre Vathéisme, préfère l'air de la Soirée orageuse qu'il trouve de circonstance. Et sans cesue, et par paquets, et par liasses, avec leur musique grossièrement gravée, ils arrivent sous la main, ces hymnes, ces odes, ces stances, toujours pareils et presque toujours imbéciles, parodies des vers de J.-B. Rousseau ou démarquage des strophes de Chénier. 11 en esta chanter par les enfants :
Reçois de nous pour culte et pour autels, Nos cœurs tout remplis de toi-même ;
Il en est que doivent alternativement entonner lus pères et les enfants, les mères de famille et les jeunes filles ;iJ en est avec accompagnement d'orgue et de guitare; il en est qu'on exécute sur les théâ-
très, comme la Prière à l'Être suprême du citoyen Fabre Olivet, musique du citoyen Rochefort; il en est qu'on doit chanter dans les guinguettes avec des Jarni! à la clef et cet imbécile patoisement qui est censé représenter la langue paysanne. Il en est toujours, et tout cela est mort, tout cela n'a jamais vécu, tout cela a toujours été muet. Il est des chansons du temps passé, si bêtes soient-elles, en qui Ton sent l'âme des âges anciens, sous un rigodon ou une musique, et qui, avec leurs notes chevrotantes, sur des airs vieillis, chantent encore à nos oreilles et nous apportent comme en écho la voix des ancêtres ; mais, cela, ce fut toujours mort : le peuple ne le chanta jamais et le bourgeois en eut toujours peur.
Et pourtant c'était avec cela qu'on comptait amuser le décadi.
Quant à ces trois moments de la vie, la naissance, le mariage et la mort, que l'homme entend solenniser et parer, dont il veut prendre à témoin un Etre plus fort, plus grand et meilleur que lui-même, dont la célébration est la base de la famille et de la société, on les avait omis. 11 est vrai que, pour Saint-Just, le mariage n'existait point: « L'homme et la femme qui s'aiment sont époux. » La maternité existait à peine : « Les enfants appartiennent à leur mère jusqu'à cinq ans, si elle les a nourris, et à la République ensuite. La mère qui n'a point nourri son enfant a cessé d'être mère aux yeux de la Patrie. On ne peut ni frapper, ni caresser les
enfants. » Quanta la sépulture, la tombe est creusée par les amis du mort qui y sèment des fleurs.
Saint-Just est une exception. Il s'occupe de désorganiser la famille, mais au moins y pense-t-il. Pour les autres, la naissance, le mariage, la mort sont des faits physiques que l'Étal se contente d'enregistrer. Cette cérémonie réduite à une déclaration, on s'en dispense. Dès 1792, il faut rappeler par des pénalités sévères l'obligation de faire inscrire les nouveau-nés. Le mariage, lorsqu'on le contracte, est, comme au tribunal révolutionnaire, l'occasion de ce que Dumas appelle un feu de file. Les couples, rangés sur des bancs, répondent tous à la fois à la question de l'officier municipal en bonnet rouge. D'ailleurs, c'est comme la préface normale du divorce. Quant aux morts, une sorte de tombereau couvert d'un drap tricolore les emporte à travers la foule, « avec la même indifférence qu'une solive ou qu'une voie d'eau », vers ces cimetières, où sur le piédestal des croix abattues, on a gravé, par ordre de Cbaumette : La mort est un sommeil éternel.
A la veille de sa chute, dans ce discours qu'on trouva manuscrit dans ses papiers, Robespierre déjà protestait contre cette inscription : « Français, disait-il, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine! Non, Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel ! Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un crêpe funèbre sur la nature, qui
décourage l'innocence opprimée et qui insulte à la mort ; .gravez- y plutôt celle-ci : La mort est le cornmencement de l'Immortalité. »
Déclaration vaine : L'Humanité a besoin d'une immortalité en quelque sorte tangible. Ce n'est point de Cbamps-Élysées qu'elle se contente, ni de ces philosophies vagues, renouvelées de l'antiquité, dont elle doit récapituler les preuves en son esprit pour être assuré qu'elle ne mourra point tout entière. Si la mort n'est point respectée, si les cimetières sont déserts et abandonnés, la faute n'en est point à Chaumette, mais à la Révolution môme. Elle a blasé l'homme sur la mort. L'enterrement civil, lorsqu'il est l'exception et qu'il a des allures d'opposition, peut être l'occasion d'une manifestation politique. Mais, lorsqu'il est devenu la règle, lorsque, chaque jour, la guillotine — sans compter la maladie et la faim — se charge d'en fournir, ou s'en lasse comme d'un spectacle habituel, et la mort, dépouillée de son lendemain ou ornée par les rhéteurs d'un lendemain philosophique, n'est plus qu'un embarras qu'on cherche à supprimer le plus vite possible.
Tous les partisans de la Religion naturelle ont beau en gémir. Tous ont beau proposer des institutions propres à relever le respect de la mort; l'idée qu'ils en prétendent donner est à la fois trop abstraite et trop confuse pour qu'elle puisse émouvoir et passionner. Ils ne cherchent dans leurs projets qu'à soustraire le mort à la vue du vivant. « Tout
animal, dit Coupé de l'Oise, souffre en voyant son semblable mort, défiguré, putride. Il s'en éloigne. » Dès lors, projets de dépositaires où Ton portera les cadavres que l'autorité se chargera de faire disparaître, projets de monuments pour l'incinération, la vitrification des cadavres. Ce spectacle que le Catholicisme mettait sans cesse sous les veux du peuple, cette mort qu'il rappelait à toute heure pour établir et aflermir son autorité, nul des réformateurs ne l'admet. C'est encore un tyran cette mort que l'ouvrier du moyen âge contorsionnait aux portails des vieilles cathédrales et dont il étalait en longs bas-reliefs les suprêmes jugements. A qui a proclamé l'Égalité sur terre, qu'importe celte mort dansante et presque gaie qui emporte dans sa ronde les riches et les nobles, les rois et les prêtres devant le tribunal aux infaillibles arrêts. Il ne faut plus de cette mort qui est une consolation et presque une espérance et à qui la vie sert de préparation. Il faut une mort dont l'horreur disparaisse, une mort où le cadavre s'envole et se disperse, qui tout au plus évoque chez l'homme sensible des idées mélancoliques, une mort avec des Heurs, des parfums, des monuments champêtres, qui laisse cours h cette sorte de panthéisme diffus qui est au fond de tout Déisme.
Panthéisme pour ceux qui ont lu Rousseau, et combien sont-ils? matérialisme pour les autres. Le mariage sans Dieu, c'est l'accouplement. Le mort sans Dieu, c'est la charogne. La foule court au ma-
lérialisme, s'y jette, s'y précipite, s'y vautre et, quand les déistes s'éveillent de leur rêve, ils se trouvent, à la fin de Tan V, en face d'une société qui, d'un côté, retourne ardemment au Catholicisme, qui de l'autre court ardemment à la barbarie.
LES THEOPHILANTHROPES
A la suite du 18 fructidor et de ce coup d'Etat qui fut une réaction non pas tant contre le royalisme, comme le pensaient au dehors de France les armées, que contre la tendance de réorganisation sociale que subissait la plus grande partie de la nation, contre la religion, contre les mœurs, contre Tordre ancien se rétablissant peu à peu, ceux qui, dans le Directoire et les Conseils, n'étaient pas uniquement des sots ou des jouisseurs, comprirent la nécessité d'imposer au pays une religion, et, puisque ce peuple ne pouvait vivre et échapper à la brute que par un culte, de lui en fournir un. Du Catholicisme il ne pouvait être question, h l'heure où les armées victorieuses approchaient de Rome, même de ce Catholicisme schismatique qu'avait fait la Constitution civile du clergé. Cela était encore trop compliqué, trop fanatique. Il fallait une religion simple et tolérante avec un ou deux dogmes au plus, comme disait Revelliere Lépeaux, une religion avec le moins de prêtres possible et des prêtres qui fussent, si Ion peut dire,
intermittents, qui, en dehors du temple, dépouillassent le caractère sacerdotal, une religion avec des cérémonies plutôt civiles que religieuses, qui servissent le gouvernement et consolidassent la République.
Jusque-là, ils avaient laissé le peuple vivre dans une liberté relative au point de vue du calendrier. Dans divers départements, le Jura, le Doubs, le Calvados, l'Hérault, le Nord, par exemple, des Représentants du peuple en mission avaient bien, au temps de leurs proconsulats, défendu formellement tout travail le jour du décadi et ordonné le travail le jour du dimanche. « J'ai fait voir à tous les citoyens, disait l'un d'eux, qu'il n'y a que des paresseux et les amis de l'ancien régime qui célèbrent le dimanche. » Mais tous ces arrêtés sont dp l'an II ou du commencement de l'an III, c'est-à-dire de l'époque de la Terreur et ils ne semblent mt'ine pas avoir eu une exécution générale. Aucun, en tous cas, n'étant postérieur à brumaire an III, il est à penser que le travail et le repos furent libres depuis ce moment jusqu'à Tan VI ; mais, à partir de l'an VI, d'abord locale, et du fait des administrations départementales, puis générale et organisée par les lois, la persécution commence.
Cela est naturel et nécessaire : le dimanche est l'ennemi parce que le dimanche est chrétien et que le Christianisme est l'ennemi. Pour déraciner le Christianisme, il faut commencer par déraciner le dimanche et enraciner le décadi. Les fêtes déca-
daires n'ont point suffi à changer l'esprit du peuple: ce que le peuple n'a point voulu faire de bonne grâce on le lui fera faire de force : le décadi devient jour de repos obligatoire. Ce jour-là, vacance de tous les bureaux, vacance de tous les pensionnats, de toutes les écoles ; point de significations, de saisies, de contraintes par corps, de ventes et d'exécutions judiciaires, point de ventes à l'encan et à cri public, point d'exécutions criminelles, toutes les boutiques fermées, « sauf les étalages portatifs d'objets propres à l'embellissement des fûtes » ; enfin, interdiction absolue de tout travail dans les lieux et voies publiques et en vue des lieux et voies publiques. (Loi du 16 thermidor an VI.)
C'était fort bien ; mais quoi faire de ce repos forcé V On essaya bien, dans quelques départements, d'obtenir des prêtres constitutionnels qu'ils transférassent le dimanche au décadi, mais on n'y parvint que très rarement et d'ailleurs ce n'était pas là le but qu'on se proposait. On chercha autre chose et ce ne furent pas les projets qui manquèrent. Un des plus curieux est celui présenté par Leclerc (de Maine-et-Loire) qui, tout enthousiaste de musique, fut plus tard l'initiateur de l'Ecole nationale de musique.
Ses Institutions civiles ont pour base le décadi et voici comme il en règle l'emploi. « Dans chaque chef-lieu de canton, un quart d'heure après le lever du soleil, les tambours de la garde nationale et les joueurs d'instruments parcourent les principales
rues et se font entendre alternativement. Les tambours battent une marche consacrée à cet objet, et les musiciens jouent l'air d'une marche à l'Éternel. » De huit heures du matin jusqu'à dix, cérémonies relatives à la naissance et à l'adoption; de dix à onze, le temple est ouvert aux citoyens qui désirent, sous l'inspection de la police, lire ou entendre des discours de morale et chanter des hymnes ; de onze heures à une heure de l'après-midi, mariages. Le reste delà journée est consacré àdes lectures relatives aux affaires publiques, à l'agriculture et aux arts. Puis, exercices militaires, danses et jeux publics.
Le temple dans lequel doivent s'accomplir ces diverses cérémonies est établi dans la principale église du chef-lieu de canton. Il est décoré d'un autel sur lequel sont deux vases de fleurs et le tableau des formules qui doiventetre prononcées dans les cérémonies civiles. Derrière l'autel, est un siège assez élevé pour l'officier public ; au-dessus de sa place, est un tableau, sur lequel est écrit : « Les actes relatifs à l'état civil des citoyens français se font au nom de la République, en présence et sous les auspices de l'Être suprême. » Adroite de l'autel, sur une estrade, se tiennent les scribes; à gauche, les chanteurs et les joueurs d'instruments; visà-vis, les invités. Le cortège, pour la cérémonie du mariage, se compose obligatoirement : d'un corps de musique, d'un groupe d'enfants portant des corbeilles defleursetuneguirlandede fcuillesdc chêne,
d'un autre groupe portant les prix remportés par les époux dans les jeux publics ou dans les écoles nationales, de l'époux tenant ostensiblement le livre de famille et accompagné de son père et de sa mère, de l'épouse accompagnée de môme, de quatre témoins, des parents et des amis. A l'arrivée du cortège, les musiciens exécutent l'hymne du mariage. On s'assied. Les époux transportent dans divers sens le livre de famille, suivant un rite compliqué ; le magistrat prononce un petit discours dont le texte est soigneusement réglé ; puis, après un second hymne, lorsque chacun ayant signé sur les registres a repris sa place, « à l'exception des époux qui restent à la droite de l'autel, les enfants, portant la guirlande de chêne et les fleurs, montent à la gauche et présentent le tout à. l'officier civil. Celui-ci prend la guirlande et dit à l'époux à haute voix : Les feuilles de chêne sont l'emblème de la force. Souvenez-vous qu'un bon citoyen doit toutes les siennes au bonheur de sa famille et à la prospérité de la République.
« Il s'adresse à l'épouse et lui présente une corbeille en disant: Prenez quelques-unes de ces fleurs. Attachez-les à cette guirlande, afin que leurs couleurs égaient le vert foncé de ces feuilles de chêne et souvenez-vous que le devoir d'une épouse est de tempérer par son enjouement et par la douceur de son caractère les fatigues et les soucis inséparables des travaux de son époux.
« L'épouse attache quelques fleurs à la guir-
rues et se font entendre alternativement. Les tambours battent une marclie consacrée à cet objet, et les musiciens jouent l'air d'une marche à l'Éternel. » De huit heures du matin jusqu'à dix, cérémonies relatives à la naissance et à l'adoption; de dix à onze, le temple est ouvert aux citoyens qui désirent, sous l'inspection de la police, lire ou entendre des discours de morale et chanter des hymnes ; de onze heures à une heure de l'après-midi, mariages. Le reste delà journée est consacré àdes lectures relatives aux affaires publiques, à l'agriculture et aux arts. Puis, exercices militaires, danses et jeux publics.
Le temple dans lequel doivent s'accomplir ces diverses cérémonies est établi dans la principale église du chef-lieu de canton. Il est décoré d'un autel sur lequel sont deux vases de fleurs et le tableau des formules qui doivent être prononcées dans les cérémonies civiles. Derrière l'autel, est un siège assez élevé pour l'officier public ; au-dessus de sa place, est un tableau, sur lequel est écrit : « Les actes relatifs à Tétat civil des citoyens français se font au nom de la République, en présence et sous les auspices de l'Etre suprême. » Adroite de l'autel, sur une estrade, se tiennent les scribes; à gauche, les chanteurs et les joueurs d'instruments; visà-vis, les invités. Le cortège, pour la cérémonie du mariage, se compose obligatoirement : d'un corps de musique, d'un groupe d'enfants portant des corbeilles de fleurs et une guirlande de feuilles de chêne,
d'un autre groupe portant les prix remportés par les époux dans les jeux publics ou dans les écoles nationales, de l'époux tenant ostensiblement le livre de famille et accompagné de son père et de sa mère, de l'épouse accompagnée de même, de quatre témoins, des parents et des amis. A l'arrivée du cortège, les musiciens exécutent l'hymne du mariage. On s'assied. Les époux transportent dans divers sens le livre de famille, suivant un rite compliqué; le magistrat prononce un petit discours dont le texte est soigneusement réglé ; puis, après un second hymne, lorsque chacun ayant signé sur les registres a repris sa place, « à l'exception des époux qui restent à la droite de l'autel, les enfants, portant la guirlande de chêne et les fleurs, montent à la gauche et présentent le tout à l'officier civil. Celui-ci prend la guirlande et dit à l'époux à haute voix : Les feuilles de chêne sont l'emblème de la force. Souvenez-vous qu'un bon citoyen doit toutes les siennes au bonheur de sa famille et à la prospérité de la République.
« Il s'adresse à l'épouse et lui présente une corbeille en disant: Prenez quelques-unes de ces fleurs. Attachez-les à cette guirlande, afin que leurs couleurs égaient le vert foncé de ces feuilles de chêne et souvenez-vous ïjue le devoir d'une épouse est de tempérer par son enjouement et par la douceur de son caractère les fatigues et les soucis inséparables des travaux de son époux.
« L'épouse attache quelques fleurs à la guir-
lande, après quoi l'officier public enlace les deux époux et leur dit: « Allez et ne brisez jamais la chaîne qui vous unit. »
Ces rites, Leclerc les décrit soigneusement pour le divorce et la naissance, pour la sépulture et la présentation civique. Il a inventé un livre de famille qui a eu une meilleure fortune que ses autres institutions et qu'on semble recommander aujourd'hui, mais il a fallu près d'un siècle pour cela et sait-on seulement que Leclerc (de Maine-et-Loire) y ait eu quelque part?
Après Leclerc, Pison du Galand apporte son projet, mais tous ces projets se ressemblent, et plus ils visent au détail, plus vite ils arrivent au grotesque. Déjà, d'ailleurs, le choix du gouvernement, ou plutôt de certains gouvernants, était fixé. Depuis le 26 nivôse an Y, quelques hommes qui, par leur passé et par leurs tendances se rattachaient à l'ancien parti girondin, se réunissaient, rue Saint-Denis, au coin de la rue des Lombards, à l'Institution des Aveugles des deux sexes, dirigée par Hauy, le frère du physicien, « pour inculquer à leurs enfants les principes de la religion naturelle et observer, avec eux, quelques pratiques extérieures très simples et dont le but fût très facile à saisir. »
N'avaient-ils fait que donner un corps à des idées vagues circulant dans le public ou avaientils emprunté l'idée première de leurs pratiques à un livre de Daubermesnil, député du Tarn?
Il semble que le nom seul de Théoandropophiles, plus tard changé en celui de Théophilanthropes, leur vient de Daubermesnil. Celui-ci, girondin aussi, était un mystique qui croyait avoir retrouvé la doctrine des anciens mages. Il y avait, dans le culte qu'il avait inventé, les inventions les plus étranges : feu perpétuel entretenu par des gardiens spéciaux, libations aux quatre éléments, cérémonies accompagnant chaque acte habituel de la vie, danses saintes exécutées par toute la communauté ; rien de tout cela ne se retrouve dans le culte des théophilanthropes.
Leurs dogmes se résument exclusivement dans la croyance de l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme. « Ce qu'est Dieu, ce qu'est l'âme, comment Dieu récompense les bons, punit les méchants, les théophilanthropes ne portent point jusque-là leurs recherches indiscrètes. »
La morale est fondée sur un seul précepte :
« Adorez Dieu, chérissez vos semblables, rendezvous utiles à la Patrie. »
Voilà toute la religion : la conduite journalière du théophilanthrope doit nécessairement être pure, sage et modeste. « Il pense quelquefois dans la journée qu'il est en présence de la divinité », et, le soir, il fait un petit examen de conscience, « dont le résultat est la résolution d'être meilleur le lendemain. »
Le culte n'est guère plus compliqué. « Le temple le plus digne de la divinité, aux yeux des
théophilanthropes, c'est l'Univers. » Mais cela ne les empêche pas d'en avoir d'autres. « Il faut, disent-ils, que le local soit propre et décent. Quelques inscriptions morales, un autel simple sur lequel ils déposent, en signe de reconnaissance pour les bienfaits du Créateur, quelques fleurs ou quelques fruits, suivant les saisons, voilà tout l'ornement de leurs temples. »
Cinq inscriptions obligatoires, la première placée au-dessus de. l'autel, les autres de chaque côté de Tinscription principale, rappellent les principes généraux de la morale et les devoirs particuliers à chaque âge.
Un chef de famille, proprement et simplement vêtu, fait une lecture morale, puis récite une sorte d'invocation; ensuite, silence et examen de conscience tacite ; puis lectures morales ; le tout coupé par des hymnes et des chants.
Telle est la première forme du culte théophilanthropique : rien de plus semblable aux fêtes décadaires civiles. Il est vrai qu'on y ajouta divers sacrements plus ou moins calqués sur les sacrements de la religion catholique : tel, le baptême ' avec parrain et marraine, où Y orateur (c'est ainsi que se nomme le prêtre) se contente, il est vrai, seulement de tenir l'enfant élevé vers le ciel et d'enregistrer la promesse « de lui inspirer, dès
1 Une jolio composition de Mallet représente le baptême des tliéophilantliropes dans le temple décadaire. — Grand in-f°, signé Mallet, rue Thévenot.
l'aurore de sa raison, la croyance de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. » Le mariage est un peu plus compliqué. Les époux, toujours le jour du décadi, se présentent au temple « entrelacés de rubans ou de Heurs dont les deux extrémités sont tenues de chaque côté des époux par les anciens de leur famille ». Après les demandes et réponses habituelles, l'époux présente à son épouse une médaille et un anneau ; puis l'orateur invite les mariés à « s'occuper du bonheur des générations futures, soit en plantant quelques arbres, soit en greffant sur de jeunes sauvageons dans les bois des branches à fruit qui puissent un jour apaiser la soif du voyageur égaré ».
Pour les derniers devoirs à rendre aux morts, on attend le décadi. Après la cérémonie religieuse, on place dans le temple un tableau sur lequel est écrit : La mort est le commencement de l'immortalité. Devant l'autel est une urne ombragée de feuillages et l'orateur « fait quelques réflexions sur la mort, sur la brièveté de la vie, sur l'immortalité de l'âme, etc., etc. »
Voilà en ses débuts « la touchante simplicité du culte ». Rien n'y prouve mieux cette souche commune des hommes de la Révolution que cet emprunt fait à Robespierre par les Girondins de deux des maximes principales sur lesquelles est fondé leur culte. Rien ne montre mieux comment, divisés sur certains points de politique, de gouvernement et surtout d'ambitions, tous ces hommes — ceux qui
sont convaincus — sont les fils du même père. Robespierre qui institue le culte de l'Etre suprême, et Revellière Lépeaux qui, membre du Directoire, fait de la théophilanthropie un culte quasi-officiel, sont loin l'un de l'autre à ce qu'il semble. Revellière a été proscrit par Robespierre, mars il n'importe : Girondins ou Montagnards, ils sont fils de Rousseau.
Revellière, ce Revellière qui, dès son arrivée au Directoire, se. fait peindre herborisant dans un bosquet pour ressembler à Jean-Jacques, passe pour le pape des théophilanthropes. C'est ainsi que le nomme Prudhon en bas d'un très curieux et peut-être peu ressemblant portrait que Copia a gravé ; Mahomet-Théophilanthrope , comme l'appelle l'auteur anonyme des Étrennes aux Amis du Dix-Huit, imprimées à Paris, par les théophilanthropes, à l'image de Polichinelle. Boulay, de la Meurthe, dans un discours au Conseil des Cinq- Cents, fait allusion à ce « pontificat burlesque dans le Directoire même ». Carnot ne se prive point d'épigrammes à ce sujet et, aujourd'hui, ces deux idées sont presque inséparables. Pourtant, publiquement au moins, Revellière ne s'est point donné ce rôle. On dit qu'il n'a assisté qu'une fois aux réunions et que l'offrande qu'il donna aux théophilanthropes qui se présentèrent au Luxembourg pour lu quêter, fut des plus modestes, mais si, sa protection ne fut pas ostensible, elle n'en fut pas moins efficace.
LE DEISME PENDANT LA REVOLUTION ol
Bientôt après le 48 fructidor, le nouveau culte sort du numéro 34 de la rue Saint-Denis et c'est pour se répandre dans Paris tout entier. Depuis Tan III, quinze églises desservies par les prêtres constitutionnels, près de quarante desservies par les catholiques non assermentés, s'étaient peu à peu rouvertes. Quinze seulement sont maintenues, reçoivent des dénominations nouvelles et doivent désormais être communes aux théophilanthropes et aux chrétiens. Saint-Philippe-du-Roule devient le temple de la Concorde, « parce que cet arrondissement renferme les Champs-Elysées, les Tuileries et tous les jardins où les citoyens se réunissent pour jouir des fêtes qu'on y donne.» Saint- Roch est consacré au Génie parce que Corneille y est inhumé. Saint-Eustache est le temple de Y Agriculture, à cause des Halles. Saint-Germain-TAuxerrois est dédié à la Reconnaissance, vu que la France doit à Malherbe, qui y est inhumé, la pureté du langage. Saint-Laurent, situé en face de l'Hospice des vieillards, est le temple de la Vieillesse. Saint-Nicolas-des-Champs appartient à Y Hymen; Saint-Merry au Commerce, à cause de la Halle ; Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint- Antoine, à la Liberté et à F Égalité ; la Jeunesse est à Saint-Gervais, la Paix à Saint-Thomasd'Aquin, le Travail à Saint -Médard, la Piété filiale à Saint-Etienne- du-Mont, la Bienfaisance à Saint-Jacques -du-Haut-Pas, la Victoire est à Saint-Sulpice, parce que tout près est le Luxem-
bourg, habitation des Directeurs. Quant à Notre- Dame, il est de droit h Y Être suprême. Ces quinze temples doivent suffire à tous les cultes : les autres églises sont fermées et beaucoup sont vendues et démolies. Les temples rebaptisés sont déclarés communs aux théophilanthropes et aux catholiques. Les décadis, le culte catholique doit cesser à huit heures du matin, pour n'être repris qu'à six heures du soir et, pendant ce temps, tous les signes extérieurs de la religion doivent être enlevés ou voilés. De même, les théophilanthropes, en s'en allant, devront enlever le matériel de leur culte : autel et tableaux. Les frais d'entretien des édifices sont partagés entre les deux sectes et les clefs déposées chez les commissaires de police.
Enhardis par cette protection qui se témoignait publiquement, car ce fut un délégué de l'Administration municipale qui les installa à Saint-Merry, le 10 vendémiaire an VI, avec un discours élogieux, les théophilanthropes, sans se rendre compte que leurs adhérents n'étaient point assez nombreux pour remplir toutes les églises, acceptèrent le bienfait et, au 20 prairial an VI, ils célébraient, àParis, leurs cérémonies dans quatorze temples. La résistance des prêtres conslitulionnels avait été molle; partout ils avaient accepté le partage, se fondant sur des motifs de tolérance et sur divers précédents trouvés en Alsace et en Allemagne.
Cette abondance de temples exigeait qu'on rehaussât quelque peu le prestige du nouveau
culte. Le père de famille « en habit propre et décent » n'était pas pour frapper la foule. On lui inventa « pour les exercices publics, un costume particulier consistant en une tunique bleu céleste, prenant depuis le col jusqu'aux pieds, ceinture rose et robe blanche par-dessus ouverte en devant. » En tons dégradés, c'était du tricolore.
Après le costume, il fallut soigner et développer les rites, et le citoyen Chemin, devenu le grand majordome et le maître des cérémonies de la nouvelle religion, en publia les formules développées. On a vu quels étaient au début les exercices recommandés. En voici à présentie programme pour le décadi.
YïExercice est divisé en trois parties. La première débute par l'hymne n° I :
Adorateurs de l'Eternel, Qui dans tout homme aimons un frère, Enfants chéris du même père, Silence... amour, respect autour de son autel (bis).
Pendant ce chant, les enfants ou le Lecteur — c'est le ci-devant père de famille — déposent des corbeilles de fleurs et de fruits sur l'autel qui tantôt est de forme antique, tantôt simplement couvert de draperies rouges. Le Lecteur débute par une sorte de collecte : Recueillons nos pensées, etc. et après, avoir invité l'assemblée à se tenir debout, il prononce une invocation à la Divinité qui se termine ainsi : « Daigne agréer avec nos chants
l'offrande de nos cœurs et l'hommage des présents de la terre que nous venons de déposer sur ton autel en signe de notre reconnaissance pour tes bienfaits. »
Ensuite, hymne. Il y en a un pour l'été et un pour l'hiver. En été, on chante :
Quelle fête, ô mes fils! inspirant vos cantiques, Presse un peuple attentif autour de ces portiques? Sur cet autel orné de simples dons des champs,
Quel Dieu recevra votre encens ?
C'est le Père commun de tout ce qui respire, Inconnu du méchant, mais que le sage admire.
C'est le Dieu juste et bon, le Dieu dont les décrets Couronnent les vertus, punissent les forfaits.
Il y a six strophes.
En hiver, on se contente de l'hymne à l'Etre suprême, de Désorgues.
Après le chant, le Lecteur provoque, de la part de l'assistance, un examen de conscience détaillé, ilénumère successivement tous les vices. Dans les devoirs envers soi-même, il place, non sans raison, « la propreté qui accompagne ordinairement la pureté de l'àme et qui préserve le corps d'une foule d'incommodités et de maladies graves ». Il parle des devoirs envers la famille et envers la société, prenant un temps entre chaque question. Puis, nouvelle invocation au Père des humains contenant la résolution de se hien conduire. Ensuite, hymne variant suivant les saisons.
La deuxième partie se compose d'une lecture morale et d'un hymne; la troisième partie, où intervient un autre père de famille, celui qu'on nomme ['Orateur, est faite d'un discours de morale et d'un hymne toujours approprié à la saison. Enfin, le Lecteur dit : La Fête religieuse et morale est terminée et il en profite pour recommencer ses discours antérieurs.
Cela dure une heure et demie.
Les hymnes qui, paraît-il, étaient chantés par de véritahles artistes, faisaient le fond de Y Exercice. Ce n'est pas pourtant que, sauf quelques odes de J.-B. Rousseau, ils fussent d'une versification bien remarquable ni d'un souffle bien éloquent.
Voici, par exemple, la première strophe de l'hymne n° XI :
D'un Dieu nous croyons l'existence Et nous bénissons sa bonté, Nous croyons à la Providence, A Pâme, à l'immortalité.
De ce symbole élémentaire, Si nous- ne voulons rien ôter, Nous n'interrogeons point un frère Sur ce qu'il y veut ajouter.
(Refrain) De votre Dieu, de vos semblables, Accourez, sincères amis, Avec ces titres respectables Parmi nous vous serez admis.
Cela est plein de bonnes intentions. Tout le culte en est plein. L'Exercice des Enfans est
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d'une pureté et d'une morale excellentes ; il n'y a rien à reprendre dans tous les chants adoptés que des vers détestables ; dans Y Hymne (Factions de grâces, par exemple, destiné à remplacer le Te Deum, la strophe IV vaut d'être citée :
Peuples, cessez donc de vous plaindre.
Si le ciel a souvent protégé les Français Des seuls ambitieux, redoutez les succès :
Les nôtres ne sont point à craindre.
C'est comme exemple et comme ami Que du milieu de vous s'élève un peuple libre ; Aimcz-le, entraimez-vous et de votre équilibre
11 sera l'heureux point d'appui.
Et dans la strophe iv :
Puissent toujours nos paysages Offrir à l'œil charmé de superbes sillons
Et point de terrains négligés!
Si tels étaient les chants officiels, que dire des officieux ! Félix Nogaret, celui dont Rivarol, en son Petit Almanach des grands hommes, disait qu'il n'avait pas laissé languir un seul jour l'admiration publique, en propose tout un volume, où l'on trouve un Pater et un filii, sans compter uno profession de foi et des hymnes par douzaine. C'est dans ÏO ftlii, destiné à elre chanté tous les ans, le 30 ventôse et pendant les Irois décades de germinal, que se trouvent ces strophes :
L'onde amoureuse, à ce signal, Sur les perles de son canal,
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Roule... et sourit à Germinal.
Alléluia.
L'épi, sans se montrer encor, S'annonce... et promet le trésor Que doit recueillir messidor.
Alléluia.
Là est, pour un culte quel qu'il soit, le danger d'être célébré en une langue vulgaire, une langue qui ne soit pas mystérieuse et secrète. Quelques paroles qu'on emploie, elles sont toujours inférieures à la pensée; elles tombent à quelque moment dans le commun ou le grotesque et entraînent, avec les bonnes intentions, le culte et la religion ellemême.
Au début, sauf l'a peu près des hauts filous en troupe, il ne semble pas que, dans le public, on se rende compte du côté comique. Les chanteurs, payés cher, font passer les paroles. Ce sont de vraies Heurs et de vrais fruits qu'on dépose sur l'autel. La chaire, pour plus de gaieté, est tendue de draperies aurore; La secte a quelques écoles des deux sexes, elle publie deux journaux. Plusieurs hommes estimés, célèbres même, s'associent à ses pratiques : de plus nombreux encore, sans s'y associer, adhèrent à sa doctrine : Bernardin de Saint-Pierre et Dupont (de Nemours), par exemple. De Paris, le culte se répand en province, d'abord aux environs de la capitale : à Montreuil-sur-Vincennes, à Villeneuve, à Athis, à Choisy, à Épinay-sur-Orge, à Andrésy ; on lui concède, à Versailles, la chapelle dite du Reposoir. Il
apparaît à Fontainebleau, à Chantilly, à Château- Thierry; on le trouve au Havre, à Metz, à Rodez, à Bordeaux, à Soissons, dans la Nièvre et dans l'Ain, à Châlons-sur-Marne, à Poitiers, à Bourges, à Toulouse et surtout dans l'Yonne, où il prend un développement tout h fait inattendu, s'établissant non seulement dans les villes comme Auxerre et Sens, mais dans de petits villages, où il devient en quelque sorte officiel, puisque pour lui on sonne les cloches, ce que les catholiques, les philenc loches, comme dit Mercier, n'oseraient faire. A Sens, l'organisateur du culte, le citoyen Benoît Lamothe, trouvant les cérémonies de Paris trop simples, y ajoute toutes sortes de pratiques généralement empruntées au Catholicisme : il y a une messe, une sorte de pain bénit, pain de la fraternité et de la charité, avec lequel on communie; au baptême, il faut de l'eau, du miel, une fleur. Le mage a une aube de toile blanche et une écharpe violette. Bref, en face du rite* de Paris, il y a un rite de Sens. Cela n'est pas pour flatter peu les citoyens du Conseil central.
La Théophilanthropie ne se borne pas à la France et aux provinces annexées. Qu'elle soit à Liège, chef-lieu du département de l'Ourthe, qu'elle soit à Turin, que les Français occupent en attendant qu'ils en fassent le chef-lieu du département du Pô, rien de plus simple, mais on la signale en Helvétie, à la suite des agents de Rewbell. Elle s'attache aux ambassadeurs de la République et Ton peut,
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devant certains articles des traités conclus avec Naples et le Portugal, se demander si le Directoire ne songea point à faire de ses diplomates les missionnaires officiels de la doctrine, ayant culte public et chapelle en leur hôtel. Au reste, déjà à Constantinople, devant la colonie franco-grecque, Descorches célébrait le décadi, prononçait des discours et faisait chanter des hymnes ; l'exemple de l'ambassadeur avait été suivi par divers consuls des Echelles et, à Smyrne, on voyait s'élever les singuliers commencements d'un culte où tous les autres semblaient se mélanger.
Rien n'est moins spontané que la diffusion de la nouvelle doctrine : c'est le ministre de l'Intérieur qui envoie gratuitement le Manuel des Théophilanthropes dans les départements ; c'est le ministre de la Police qui solde les frais de premier établissement dans diverses églises (300 livres environ, dont 150 pour le menuisier, 100 pour les tableaux et 50 pour la corbeille), c'est le même qui encourage, par des secours pécuniaires, les quelques écoles théophilanthropiques existantes. Dans les départements, la pression est encore plus apparente. Partout l'établissement du culte est un fait politique, un fait de protestation violente contre le Catholicisme renaissant. Ce sont des prêtres apostats, des moines mariés, des ci-devant ministres protestants, toute la frapouille des défroqués qui se font les apôtres de la doctrine, et, comme au temps où l'on cherchait à faire de l'Église consti-
tutionnelle l'Eglise d'Etat, ce sont des hommes qui n'ont aucune espèce de croyances religieuses et qui ne peuvent guère en avoir de morales, qui se montrent les plus assidus aux exercices des théophilanthropes,
A Versailles, s'ils obtiennent la chapelle du Reposoir (actuellement l'église protestante), c'est que Gilles, l'apôtre du nouveau culte, est en même temps accusateur public et que presque tous les adhérents sont fonctionnaires publics. L'effort qu'ils y produisent, la curiosité qu'ils provoquentemplissent tellement leur chapelle qu'ils sont obligés de se transporter au Château, où ils installent leurs inscriptions au-dessus de l'autel chargé de fleurs et de gerbes de blé. Dans l'Yonne, s'ils prennent cette importance, c'est que ce département a été jadis un des plus travaillés par le Déisme. Au temps de la Terreur, Maure, conventionnel en mission, y a établi le culte de l'Etre suprême dans des conditions tout à fait exceptionnelles, et, à présent, ceux qui y introduisent la Théophilanthropie sont les Commissaires du Directoire et le Président du département. Partout où la propagande terroriste a été doctrinale, le nouveau culte trouve des adhérents : l'une des idçes se lie presque nécessairement h l'autre. A mesure donc que décroissent en pouvoir les hommes de Fructidor, le culte qu'ils ont inventé décroît.
Où ils se soutiennent le mieux, c'est a Paris, non seulement parce que, à Paris, les Robespier-
ristes ont laissé plus de semence, que les partisans de ces idées y sont plus influents et les orateurs plus écoutés, mais parce qu'il s'y trouve un matériel qui, fourni par le gouvernement, leur permet de varier un peu leurs fêtes et de leur donner un attrait de curiosité. Quand cet admirable Lenoir, qui a sauvé les Monuments français, leur prête un buste de Socrate ou de Jean-Jacques, de Lhopital ou de Vincent-de-Paul, cela attire quelques passants. Il en vient pour entendre l'éloge de Hoche que prononce Dubroca dans le temple connu sous le nom de Saint-Sulpice et c'est, en quelque sorte, une fête où la présence est obligatoire que celle célébrée, le 15 vendémiaire an VIII, en l'honneur de Joubert, dans le temple de la Jeunesse, ci-devant Saint-Gervais. Aussi rien n'a été ménagé. Au milieu du temple décoré de draperies tricolores, de guirlandes de chêne et de cyprès, s'élève une pyramide de six pieds de haut, ornée d'urnes, d'étoiles, du buste de Joubert, de trophées et de drapeaux. Des parfums brûlent devant la pyramide ; l'orgue alterne avec une musique guerrière. Après le discours, entrecoupé de chants, les invalides, les vétérans, a des compagnies de la 17 e division et des officiers de l'état-major » défilent autour de la pyramide en jetant des fleurs. L'orateur couronne de lauriers, le buste de Joubert, et la Marseillaise, « l'air chéri », termine la cérémonie.
N'ont-ils pas inventé aussi une sorte de fête à la Tolérance où apparaissent les bannières de la Reli-
gion, de la Morale, des Juifs, des Catholiques et des Protestants et où le prêtre de la Religion, c'està-dire le théophilanthrope, donne le baiser de paix à ses frères et réunit les cinq bannières — même celle de la Morale, destinée aux alliées et portée par Sylvain Maréchal, — avec un ruban tricolore.
Mais, à la fin, tout cela coûte, même les fleurs artificielles et les fruits factices qui, depuis longtemps, ont remplacé les fleurs naturelles et les fruits à couteau sur l'autel de l'Etre suprême. Revellière est tombé, ce pauvre homme, ce gouvernant botaniste dont ses collègues se moquaient, l'engageant, pour assurer le triomphe de la Théophilanthropie, à se faire pendre et à ressusciter le troisième jour, lui demandant, comme Carnot, où était le pigeon qui était venu lui becqueter l'oreille . Il ne lui a pas même manqué, après le 30 prairial an VII, d'être renié par ceux qu'il a soutenus. Les temples, où les fidèles ne se découvrent plus, sont devenus des sortes de clubs « où Ton se dispute chaudement ». Nul ne regarde plus les tableaux noirs pendus ça et là, où, en grandes lettres blanches, se lisent les préceptes adoptés. A Saint-Germain-rAuxerrois, l'autel qui n'est pas payé est enlevé par un menuisier récalcitrant. Malgré cela, les schismes abondent : Les théophilanthropes de Saint-Thomas-d'Aquin se séparent violemment du comité séant à Catherine (c'est-à-dire aux Jeunes Aveugles) et intitulent leur culte, culte primitif.
linze temples avaient été ouverts, il n'en reste
que quatre au 18 brumaire an VIII : Saint-Germainl'Auxerrois (la Reconnaissance), Saint-Nicolas-des- Champs (l'Hymen), Saint-Sulpice (la Victoire) et Saint-Gervais (la Jeunesse). On s'y dispute parfois entre catholiques et théophilanthropes et ceux-ci n'ont pas toujours le dessus. Bientôt un arrêté des Consuls du 7 thermidor an VIII, déclarant que le repos des décadis n'est obligatoire que pour les fonctionnaires publics et non pour les autres citoyens, leur porte un premier coup. Ils essaient de le parer en portant leurs fêtes aux dimanches, mais alors la lutte avec les catholiques, reprend plus vive. A Saint-Gervais, le 20 nivôse an IX, on démolit leur autel, on arrache leurs décorations, on brûle le tout devant l'église.
Gela se traîne encore près d'une année ; mais les négociations du Premier Consul avec la Cour de Rome vont aboutir. 11 est temps d'en finir; le 12 vendémiaire an X, les préfets reçoivent une circulaire signée de Fouché, ministre de la Police générale, annonçant que « l'intention du gouvernement est que les sociétés connues sous le nom de théophilanthropes ne puissent plus se réunir dans les édifices nationaux ». Les théophilanthropes protestent; ils déclarent qu'ils continueront l'exercice de leur culte dans un local qu'ils se proposent de louer, mais ils ne peuvent obtenir acte de leur déclaration et tout se trouve noyé dans le grand acte, du Concordat.
Après dix années de tentatives vaines pour rétablissement d'un culte qui n'eût point son chef hors de France, après l'essai d'Eglise constitutionnelle, après la proclamation de TÊtre suprême, après la Théophilanthropie, on revenait donc au point de départ : au Catholicisme romain. Ce n'était point à coup sûr que le Premier Consul ne connût les difficultés que présentait cette solution, mais rester où on était c'était affronter ces deux périls : la guerre civile permanente et l'athéisme dissolvant. Pour refaire une France, il fallait enlever aux hommes de l'ancien régime la croix dont ils avaient fait un drapeau; il fallait enlever aux hommes de la Révolution l'athéisme avec lequel ils démoralisaient la nation. Ce n'était pas que, dans la première année du Consulat, Bonaparte n'eût essayé lui aussi d'une sorte de religion sans dogmes : celle de l'Honneur, dont il avait célébré les solennelles cérémonies au temple de Mars ; mais, bonne pour une armée, cette religion ne pouvait convenir à un peuple. Un mouvement dé reflux portait la France vers le Catholicisme. Le Premier Consul tenta d'organiser ce mouvement, d'en enlever la direction aux évêques émigrés et aux royalistes. Il voulut refaire l'Église gallicane, comptant sur l'énergie de ses successeurs pour la préserver des doctrines ultramontaines, pour la maintenir dans la voie
droite et large que lui a vient tracée les grands évêques du xvii siècle. Il serra la Papauté dans des langes étroits, sachant comme elle s'en délie et quelle patience elle y apporte. Le Concordat ne fut une loi de l'Etat qu'accompagné des Articles organiques qui en règlent l'application : il ne fut promulgué qu'avec eux, il n'existe qu'avec eux.
Mais si combinée fût-elle, la tentative excédait les forces humaines : elle avorta. L'abolition du Clergé comme ordre de l'État, le Schisme constitutionnel, le Concordat môme avaient tué l'Église gallicane. Quant au Déisme, on le voit reparaître de temps en temps, mais il n'est qu'une croyance individuelle ou un prétexte à démonstrations anticatholiques ; c'est un cadavre qui essaie vainement de se soulever sous les hymnes de Chemin et de Nogaret : on peut en faire une manifestation ; on n'en fera point une religion.