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Des robes à douze francs, qui en a vu, sauf Au Bonheur des dames? Des souliers à cinq francs, qui en a vu, sauf chez les cordonniers du faubourg-, fabriquant ajuste prix en quelque loge ignoble de portier? Qui a bu du vin et du vrai vin, et le plus grand vin qui soit, à 78 livres la feuillette ? Cela a été ainsi pourtant et c'est le prix qu'on payait h Paris, il y aura tantôt un siècle et demi, au temps où régnait par la grâce de Dieu, très grand, très illustre et très excellent prince, Louis, XV e du nom, roi de France et de Navarre, Louis le bien-aimé.
Il y a quelque cent cinquante ans donc, vivait à Paris, en son hôtel de ce quai des Théatins, auquel on a donné depuis le nom de M. Arouet de Voltaire, une très grande dame, qui, au nom le plus illustre de la monarchie, à ce nom de Mont-
morency qui se rencontre à chaque page de notre histoire, avait allié le nom de Harlay, le premier nom de la Robe.
M llD de Harlay de Beaumont avait épousé en 1711, à l'âge de dix-huit ans, très haut et très puissant seigneur Mgr Christian-Louis de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, souverain de Luxe, lieutenant général des armées du Roi et de la province de Flandre, gouverneur de la ville et citadelle de Valenciennes. Les titres étaient fort grands, l'âme très haute, le courage hors de pair : mais, d'argent, Christian-Louis n'en avait point. C'était un cadet, le quatrième fils de ce maréchal de Luxembourg, qui, fils posthume d'un père décapité sur l'échafaud, se vengea de son roi en remportant en son nom dix glorieuses victoires, en tapissant avec des drapeaux pris sur l'ennemi les murs de Notre-Dame. Il fut grand, ce bossu; il mérita, par son dévouement à la France, qu'on donnât son nom à une des rues de Paris. Cette rue se nommait ainsi depuis l'an de grâce 1719; dernièrement on a jugé que ce nom de Luxembourg était de mauvais exemple. L'entrepreneur de victoires a été remplacé par un entrepreneur de banqueroutes : on a mis Cambon là où était Luxembourg. Ce fabricant d'assignats plaît au Conseil municipal de Paris autant que lui déplaît ce fabricant de gloire.
Comme cadet, Christian-Louis n'avait eu qu'une légitime très mince et un titre de chevalier de Malte : titre nu, car, n'aimant que le service de terre, n'ayant point voulu s'engager dans la Religion, ni faire ses caravanes, il n'avait à attendre ni commanderie, ni bailliage. Dès l'enfance, ilavait servi : à seize ans, il était à Steinkerque; à dixsept, il obtenait un régiment. Cette année-là (1693); son père mourut. C'était sa fortune qui semblait mourir. 11 lui fallut servir double, réclamer comme une faveur la corvée des quartiers d'hiver et, pendant que les jeunes, les galants, les riches s'envolaient à Versailles, demeurer sur les frontières, remplir sa bourse, se serrer le ventre pour tenir table au printemps prochain et faire bonne figure. Ainsi, avec ses appointements, quelques gratifications du Roi, sa médiocre légitime, un petit héritage qu'il avait mangé économiquement, toise à toise, il parvint à vivoter. Puis, quand, à la force du poignet, après dix actions d'éclat, dont la moindre eût classé son homme, il arriva aux grades supérieurs, ce ne fut rien encore. Cela honorait, mais on n'en vivait point. Enfin, il eut la lieutenance générale de Flandre et quelques années après, le gouvernement de Valenciennes : cette fois, c'était la vie assurée. Il put songer à faire souche, l'héritière se trouva; celui qui avait été le chevalier de Mont-
morency, qui était le chevalier de Luxembourg, devint le prince de Tingry, et il épousa M lle de Harlav.
Son nouveau titre ne l'avait point enrichi; en son contrat de mariage il eut beau mettre bout à bout sa vaisselle d'argent, ses chevaux et équipages, ses meubles meublants, une créance peu recouvrable sur les trésoriers de l'Extraordinaire des guerres, ses appointements comme lieutenant général en Flandres et comme gouverneur de Valenciennes, le brevet de retenue que le Roi lui avait accordé sur sa charge, c'est tout au plus s'il parvint à fournir un total de 159.027 livres et c'étaient, comme on voit, des valeurs difficilement négociables ; mais M lle de Harlav était riche par son père, le premier président, et par sa mère : une du Louët de Coëljenval. Elle eut en dot 20.000 livres de rentes bien assises, trois fois autant à la mort du premier président de Harlay, bien plus encore à la mort de sa mère. En 1734, quand le prince de Tingry fut devenu maréchal de France et que, changeant de nom pour la quatrième fois, il s'appela le maréchal de Montmorency, non seulement il fut ce qu'il était jadis, un des hommes les plus nobles, les plus braves et les plus justement honorés qu'il y eut en France, mais un des hommes les plus riches, non pas riche à la façon d'un financier
ou d'une favorite, par les croupes sur les fermiers généraux ou les intérêts dans les fournitures, mais riche d'une richesse solide, en bons contrats et bonnes rentes, en terres patrimoniales, en redevances certaines, en fermes de rapport assuré.
La maréchale, en grande dame qu'elle était, dut s'babiller chez les meilleurs fournisseurs ; sa table fut des plus soignées ; sa cave des mieux remplies. Ce n'était point chez elle la profusion d'une de ces maisons où Ton ne sait point ce que vaut l'argent, le gâchage, comme chez les princes du sang royal où la desserte et la mise bas faisaient le profit et les appointements d'une nuée de serviteurs, c'était la vie réglée et attentive où la Montmorency se souvenait qu'elle avait été Harlay et, de cette race d'bonnêtes gens économes, avait gardé l'art de calculer et l'habitude de payer ses dettes.
Et elle les payait, car voici les mémoires des fournisseurs avec leur acquit et bien souvent à côté : « Mme la Maréchale a rabattu tant », et de son écriture, plus mâle que femelle, elle a refait les additions, vérifié les totaux, inscrit en haut de la feuille un numéro de rappel. En était-elle moins bien habillée, sa maison en était-elle moins agréable? Non pas, mais elle était d'aplomb et en équilibre.
Les étoffes, elle les achetait au lieu d'origine et de fabrication, à Lyon, à Marseille, à Tours; puis, à Paris, les modistes de bon renom les accommodaient : c'étaient M Hos Panier ou M 1,e de Launav. Et
si on payait cher les étoffes, si Ton payait 330 livres pour l'étoffe d'une robe à bouquets détachés sur fond agathe de la manufacture royale de Marseille ' f 450 livres pour l'étoffe d'une robe fond rose, à Lyon ; 600 livres pour l'étoffe d'un habit de velours à bouquets brodés, les couturières de ce temps-là n'étaient point dignes de celles du nôtre : 8 livres, la façon d'une robe noire ; 12 livres la façon d'une robe bleu et or, garnie en polonaise de même étoffe; 8 livres une robe de moire noire ; 8 livres une robe de taffetas vert glacé, garnie en polonaise ; 5 livres une robe de Perse fond bleu ; 3 livres une robe de velours refaite ; 12 livres une robe et un jupon vert et bleu, garnie en polonaise et garnie à volants. Voilà les prix qui reviennent sans cesse : 5 livres la robe de toile perse ; 8 livres la robe garnie en polonaise ; 12 livres la robe avec le jupon à volants. Les agréments sont en sus : 26 ou 36 aunes à o sols ; puis le bord de la jupe, haut et bas, travers et plomb à 2 livres 10 sols; cela ne grossit pas beaucoup et ne va jamais au louis d'or.
La maréchale a ses quarante ans. Peut-être se néglige-t-elle, va-t-elle au bon marché et ne se soucie-t-elle point des bonnes faiseuses ? Mais elle a une fille, la duchesse de Tresmes, qui donne le ton, qui est de tous les Voyages, qui fait les beaux
jours de la Cour, et, en mère bien apprise, la maréchale paye la note chez sa couturière : voici pour la duchesse, un habit en gros de Tours gris : coût, ■18 livres ; voici un habit noir complet, 18 livres; voici une robe rose et argent, 10 livres ; une robe rose et gris, 8 livres ; voici, et ce sont des robes de Cour, c'est le dernier cri de l'élégance et du luxe en l'an de grâce 1738, un habit de drap d'or, manteau, jupe et jupon, un habit de drap d'argent, manteau, jupe et jupon. Quel prix? 23 livres chaque !
Où donc peut bien habitera présent M 1Ie de Launay ?
M llc Percheron, maîtresse couturière, sera-t-elle plus difficile en ses prix que n'était M lle deLaunay? Quand, en décembre 1752, le fils aîné du maréchal, titré à son tour prince de Tingry, épouse M Ue Louise Magdeleine de Fây de la Tour Maubourg, c'est pour les habits de noces une telle splendeur qu'il est bien possible que la facture ait participé de cette gloire. C'est un malheur, en tous cas, que l'orthographe de M llc Percheron n'en ait point profité, car la facture des abbys de nosse, on ne la lit pas, on la devine.
La façon d'une robe d'étoffe fond or avec des fleurs nouées avec de l'argent, garnie, avec tous les ajustements : 36 livres; plus six douzaines de bouquets h 12 livres la douzaine; une robe de Damas fond blanc avec on ne sait quoi en couleur, de l'or et de l'argent : 36 livres ; plus six douzaines de bouquets à 10 livres la douzaine, 60 livres ;
plus, pour les deux robes, 16 aunes d'agréments à 6 livres l'aune : 96 livres ; cela fait de façon et fourniture quelque ISO livres par robe. Voilà des prix qui, si on les quadruple pour trouver la valeur actuelle de l'argent, commencent à avoir quelque tournure, mais on baisse vite. La robe de satin fond rose avec une raie en argent se paie 24 livres; la robe de satin fond blanc avec une raie verte et un ramage violet ne coûte que 15 livres, mais on y emploie 36 aunes d'agréments à 8 sols l'aune, soit 14 livres buit sols; 6 aunes d'agréments à deux côtés pour les manchettes, à 14 sous l'aune, soit 4 livres 4 sols, et six douzaines de bouquets à 5 livres la douzaine, soit 30 livres : cela ne fait encore que 63 livres 12 sols; et on arrive aux robes à douze livres, une robe et jupon de satin rayé souris et blanc, une robe et jupon de damas fond vert : 12 livres tout cela, et 6 livres un jupon de taffetas blanc garni.
Ce sont donc bien les mêmes prix chez M Ue de Launay, M llcs Panier et M ,le Percheron. La façon d'une robe avec son jupon est de 12 livres; ce n'est que par exception, en cas d'habits de noces ou d'habits de cour, qu'on sort de ces données ordinaires et normales.
Et les souliers, ces chers et mignons souliers du siècle passé, qui dansent au bout du pied des dames de Moreau le jeune, ces souliers galants qui s'envolent dans les hasards heureux de l'Escarpolette, ces souliers dont le talon mutin sonne, après
un siècle écoulé, dans le cerveau de tout homme qui aime la femme, ces souliers adorés qui, retrouvés après tantôt un siècle, ont rendu à la Parisienne l'exquis et le particulier de son allure, ces souliers qu'on veut chasser à présent pour mettre en leur place l'ignoble, l'imbécile, le déplorable soulier à l'anglaise, les voilà qui défilent devant nos yeux comme un régiment dont, coûte que coûte, il faut suivre la musique : souliers noirs chamarrés, souliers de castor gris, souliers de maroquin noir, souliers marron avec un galon d'argent, souliers brun avec un galon d'or : à 5 livres, les souliers unis ; à 7 livres les souliers avec un galon. Douze paires de souliers pour 69 livres ! Ah ! qu'ils étaient bien de leur temps, ces maîtres cordonniers, et comme on doit les remercier d'avoir fait d'une des armes les plus exquises de la femme une des choses les moins coûteuses !
Veut-on du pratique à présent, et voulez-vous passer à la cuisine et voir le compte de l'épicier? Il apporte du café de Moka à 43 sous la livre, du gruyère à 12 sous. Un fromage de Brie vaut 2 livres ; le sucre coûte 1G sous la livre. On a pour 6 livres dix-huit citrons et douze bigarrades; pour une livre cinq sous un quarteron d'œufs, pour dixhuit sous un quarteron de pommes.
Quand la Maréchale est à sa terre de Beaumont,
elle paye à ses gens qui restent à Paris leur nourriture en argent : c'est 16 sous pour les femmes et 25 sous pour les hommes. Quand elle est à Paris, on consomme chez elle par jour environ 27 livres de pain.
Elle mange dans des assiettes d'argent à 846 livres la douzaine ; et à sa tahle on aime le Bourgogne, le vrai vin de France, celui qui met du soleil dans le cœur et une chanson dans la voix, le vin de Vougeot que lui fournissent tout droit les moines de Cîteaux, le vin des vignes séculaires devant qui les colonels avisés font porter l'arme à leurs régiments : A 78 livres la feuillette, le vin de Vougeot !
Un 1 )- en a plus à ce prix depuis 1744.
Tout cela, habits, maison, table et cuisine, ce n'est pas la grosse dépense. A côté de cela qui est le luxe des grands seigneurs, qui est l'utilité de leurs corps et l'agrément de leur vie, il y a quelque chose que je dirai quelque jour qui est la nécessité de leurs âmes. Nous nous plaignons parfois d'avoir trop à donner aux pauvres ; on verra comment savaient donner les gens d'il y a cent ans.
La question des logements d'ouvriers est à l'ordre du jour depuis trente ans. Le Conseil municipal de Paris pense à s'en occuper pour y trouver une réclame électorale. Jadis, parce qu'il aimait le peuple, un souverain en avait cherché et découvert la solution : quoi qu'il tente, le Conseil municipal républicain ne parviendra qu'à plagier Fempereur Napoléon III.
Si intéressante qu'elle soit, si urgente qu'elle puisse être, la question des logements d'ouvriers n'est qu'uu détail dans la quantité des objets que doit toucher la bienfaisance et qu'elle a touchés depuis un siècle. La bienfaisance est toute moderne, en effet : elle a cent ans. Avant cette époque, il n'y a que la charité^ toute chrétienne, toute inféodée à la religion, tout en vue de Dieu. La bienfaisance étendue et éiargie, a mené à 1 étude des moyens
propres à améliorer le sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, à la science nouvelle de l'économie sociale, à ce qu'on appelle improprement le socialisme. Mais elle a été d'abord un mouvement presque irraisonné, plus généreux par cela même, et qui a eu pour point de départ l'idée d'humanité, la conscience de la solidarité entre tous les hommes.
Au milieu du xvm e siècle, la bienfaisance apparaît en même temps que cette sensibilité dont on a tant abusé. Il fut de mode d'être humain et bienfaisant en même temps que sensible ; les philosophes, Rousseau surtout, avaient créé ce courant : nul n'y résista. Rousseau avait montré dans la maternité autre chose qu'une gêne, une laideur et une souffrance. Il avait plaidé pour l'enfant, réclamé pour lui le sein maternel, proposé un mode d'éducation physique tout différent de celui qu'on suivait. L'enfant fut à la mode, et, en même temps qu'il reprit sa place dans la famille, il prit une place dans la société. On s'inquiéta de l'enfant pauvre : c'est de 1788 que date la Société de charité maternelle, formée sous les auspices de Marie-Antoinette, cette société à qui aujourd'hui l'État et Paris refusent toute subvention, société toute laïque pourtant, de bienfaisance et non de charité. A. la même époque, on essaie de protéger par des règlements sérieux le sort des enfants trouvés.
Ce n'est pas qu'avant le xvni e siècle on ne se fût occupé des enfants exposés. De longue date, des hospices destinés à les recevoir avaient été fondés par la charité des pasteurs et des fidèles. Des arrêts du parlement avaient obligé les seigneurs hautjusticiers à concourir à leur entretien ; mais les aumônes qu'on recueillait ne suffisaient point, et les arrêts du Parlement n'étaient point exécutés. De plus, nulle surveillance. Les servantes chargées à Paris de soigner les enfants les laissaient mourir de faim ou les vendaient. Le prix courant était de vingt sols. Quand Vincent de Paul fonde en 1638 un nouvel hôpital, les ressources qu'il a rassemblées sont si restreintes, qu'il faut tirer au sort les enfants qui seront nourris et ceux qui seront abandonnés, c'est-à-dire qui devront mourir. Louis XIV leur donne, en 1641, 4.000 livres de rente, 8.000 en 1643, en 1648 le château de Bicêtre. Mais ce n'est rien encore. Qu'en fera-t-on après les avoir sauvés ? Un édit de 1670 les destine à recruter l'armée ou à peupler les colonies. Ils sont bien peu nombreux encore, ceux qu'on recueille : 442 en 1663, 547 en 1665, 424 en 1666.
Cent ans plus tard, en 1761, leur nombre a décuplé. Chaque année, les provinces en fournissent de cinq à six mille. Année moyenne, l'Hôpital général en a neuf mille à sa charge. Le reste meurt.
C'est donc une mortalité effrayante, presque inouïe, parfaitement explicable. Prenons Paris : les enfants qui y sont exposés, ceux qui naissent à l'Hôtel- Dieu et dans les lieux de force de la Salpêtrière sont apportés dans une maison de la rue Neuve- Notre-Dame, appelée la maison de la Couche. Le bureau de l'Hôpital général, ce que nous appellerions aujourd'hui le Conseil général des hospices, les envoie en nourrice; ils y restent jusqu'à l'âge de cinq à six ans. Alors on les fait revenir. Quelques-uns (60 à 70) rentrent à la maison de la Couche. Les autres vont à la maison des Enfants trouvés du faubourg Saint- Antoine, qui en contient sept à huit cents, garçons et filles; quand c'est plein là, on envoie les garçons à la Pitié et les filles à la Salpêtrière. On leur enseigne le catéchisme, on essaie de leur apprendre à travailler; quand on le peut, on les place en apprentissage ; mais les occasions sont rares : chaque corps de métier, jaloux de ses prérogatives, non seulement n'a qu'un nombre infiniment restreint de maîtres, mais n'accorde à chaque maître qu'un nombre réglé d'apprentis. Le travail est un privilège : il faut payer, très cher parfois, pour être apprenti. (Dans un testament je trouve 1.500 livres léguées à une fille pour payer son apprentissage chez une maîtresse couturière.) Donc, les enfants trouvés ne peuvent apprendre à gagner leur vie. Alors, les filles restent jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans à la Salpêtrière, et ensuite, comme l'écrit un brave homme : elles disposent
d'elles-mêmes. Les garçons, sans profession ni métier, vont grossir la grosse armée de la misère.
En 1761, on cherche un remède : puisque les campagnes sont désertes, que les terres sont incultes faute de cultivateurs, c'est là plutôt que dans les colonies qu'il faut envoyer les enfants trouvés. D'ailleurs le retour à Paris, après le sevrage, est fatal à la plupart d'entre eux. Ils resteront donc à la campagne, chez des paysans qui se chargeront d'eux moyennant une pension (pour les garçons, 40 livres jusqu'à douze ans; 30 livres de douze à quatorze ans ; pour les filles 40 livres jusqu'à seize ans). Les paysans seront tenus de les élever dans la religion catholique (l'habillement pour la première communion est payé 30 livres par l'hôpital), et de leur donner la même éducation qu'à leurs propres enfants. Tout un système de surveillance et de contrôle est confié aux curés des paroisses, et le Roi accorde comme privilège aux chefs de famille qui auront élevé des enfants trouvés, l'exemption de la milice pour leurs enfants propres.
Malgré ce règlement, il reste bien à faire. En 1774, un nouvel arrêté indique les conditions à remplir par les nourrices et les sevreuses, détermine dans un détail infini la layette de chaque enfant et la vêture annuelle, organise le système des meneurs de nourrices, tel qu'il existe encore, et, pour rendre la surveillance plus exacte, en charge les sœurs de charité en même temps que
les curés. C'est un chef-d'œuvre que cet arrêté, qui complète si utilement celui de 1761. C'est la réponse de Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, à Jean-Jacques Rousseau, auteur de Y Emile. C'est la réponse du Parlement aussi ; car, dans le bureau de l'Hôpital général, il n'y a qu'un prêtre : l'archevêque. Tout le reste est magistrat, homme de loi, de finance ou de commerce : ces adversaires de Rousseau cèdent au mouvement dont Rousseau est un des auteurs, et, par une de ces contradictions dont le monde est plein, ils améliorent sur l'impulsion de Rousseau, le sort de ces enfants trouvés parmi lesquels vivent inconnus les tristes et misérables rejetons de Rousseau et de Thérèse Levasseur.
Le Roi restera-t-il en arrière ? A Louis XV, ce Bien-Aimé de la maladie de Metz , a succédé Louis XVI, le roi bienfaisant, un homme plein de bonnes intentions, facilement attendri, sensible aux douleurs du peuple, mais sans cesse entravé, arrêté par cette irrémédiable faiblesse qui le livre à sa cour, à ses entours, à la société intime de celui-ci ou de celle-là; Louis XVI, est entraîné par ce courant de son temps : il y cède d'autant plus facilement que sa nature intime est meilleure; et, comme il est et se sent profondément père, ce roi qui doit se faire l'instituteur de ses enfants, il s'applique, lui aussi, à soulager et à protéger les enfants sans père. C'est de lui-même qu'il ordonne que des boîtes de remèdes soient déposées dans les
villages où se trouvent des enfants en nourrice. Ces boîtes, composées par le premier médecin de la Reine, sont confiées aux sœurs de charité ; elles contiennent, outre les instructions sur les maladies des enfants, les balances et poids nécessaires pour peser les médicaments et les remèdes les plus usuels. On les délivre gratuitement au bureau des nourrices.
Louis XVI ne se borne point aux enfants :
THôtel-Dieu est un des objets qui le préoccupent à bon droit. Cet Hôtel-Dieu contient douze cents lits: il n'y a jamais moins de quatre mille malades. On en a vu jusqu'à sept mille. On met quatre malades par lit, six parfois : on en met huit, et la mortalité est de plus d'un cinquième. Ainsi, de 1737 à 1748, il entre à l'Hôtel-Dieu 251.178 malades; il en meurt 61.091, — vous avez bien lu : soixante et un mille. De 1774 à 1784, la proportion est presque identique. Entrés: 232.565; morts : 42.882.
Les morts restent gisants jusqu'au matin, pêlemêle avec les vivants : et c'est pourtant un asile recherché; là viennent s'échouer, pour une nuit, les mendiants et les vagabonds. Nul n'est refusé à la porte : saint Louis Fa voulu ainsi.
Les lits rapprochés et serrés, bout à bout, côte à côte, entassés comme en un garde-meuble, dans ces vingt salles, où sans cesse passe la mort ; ces
lits où les misérables sont entassés, quelquefois même sur l'impériale, sans choix, sans distinction de maladies, c'est un but, c'est presque un rêve pour les vagabonds.
Certes, la charité a beaucoup fait, surtout la charité des siècles croyants. Philippe- Auguste, Blanche de Castille, saint Louis, saint Louis surtout; mais, ensuite, des centaines d'années ont passé sans que l'Hôtel-Dieu s'accrût, et Paris a grandi toujours, et les pauvres ont toujours été plus nombreux. Ce fut presque un bonheur que cet incendie de 1772 où, comme en un sanglant sacrifice digne de nos ancêtres gaulois, des centaines de malades moururent brûlés. Au moins onreconstruisitl'Ilôtel- Dieu ; mais, par une sottise digne de noire temps, on le reconstruisit sur le même emplacement. Nous l'avons vu debout tel qu'il fut rebâti. Louis XVI voulait qu'on supprimât Îllôtel-Dieu et que les malades fussent recueillis dans les hôpitaux placés aux extrémités de la ville. Les lettres patentes qu'il rendit à ce sujet ne furent point exécutées; mais, par de nouvelles lettres de 1781, le Roi ordonna que le nouvel Hôtel-Dieu put contenir au moins 3.000 malades, seuls dans un lit; mille autres malades pourraient être reçus, mais placés, dit l'ordonnance, comme ils sont actuellement. Malgré cela, en 1780, il n'y avait encore que 1.500 malades seuls dans des lits espacés convenablement. Ce fut la création de quatre hôpitaux nouveaux qui diminua seule l'encombrement ; cette création est
aussi le fait du Roi, et c'est ce qui me porte à dire que les efforts de Louis XVI pour améliorer le sort des malades île sont pas un de ses moindres titres devant la postérité.
Il ne s'arrêta point aux hospices. La création des monts-de-piété est de 1777. On demanda aux ministres de France en Italie, particulièrement au cardinal de Bernis des mémoires sur les monts-depiété fondés par les papes et imités successivement par les souverains delà péninsule. Sur ces modèles, le Roi institua le Mont-de-piété de Paris, dont il confia l'administration au bureau de l'Hôpital général.
Cela est connu ; mais ce qui l'est moins, c'est la formation des dépôts de mendicité. En général, on attribue cette institution à Napoléon I er . Quand, par le décret du 5 juillet 1808, l'Empereur ordonna que des dépôts fussent ouverts dans chaque département, il ne faisait que renouveler un arrêt du Conseil du 21 septembre 1767 qui en avait établi un par généralité. En 1789, l'ordonnance avait été exécutée partout. J'ai entre les mains les comptes du dépôt de mendicité ou maison de travail de la généralité de Soissons. Voici ce que j'y vois : en 1782, 460 hommes et 340 femmes ont passé au dépôt. Sur les 340 hommes, 250 étaient des charretiers, des pâtres et des journaliers à qui le tra-
vail manquait et qui mendiaient par besoin ; des autres, 37 exerçaient des professions manuelles; le reste était des vagabonds, des militaires renvoyés de leurs corps, des fous, et ce qu'on appelait des mendiants de race ou coureurs de pèlerinages. La première classe était donc à la fois la plus nombreuse et la plus intéressante pour l'intendant de la généralité. Or, sait-on ce qu'il propose, ce quasipréfet de Louis XVI? Simplement la création d'invalides du travail : « Il conviendrait, dit-il, d'inviter tous les cultivateurs à donner à leurs domestiques des billets de congé dans la forme qui serait prescrite. Tout charretier ou pâtre qui présenterait une suite de vingt années de services jouirait d'une prébende de 120 livres dont le brevet serait expédié par l'intendant. Serait-il injuste qu'après vingt années de travail, il fût accordé quelques distinctions aux bras qui ont cultivé la terre, qui nourrit le soldat qui la défend ? »
Quelle avait été jusque-là la législation contre les mendiants? En 1350, le roi Jean défend la mendicité sous peine du fouet et du pilori ; à la deuxième récidive, le mendiant est marqué au front et banni. En 1547, Henri II prononce contre les mendiants la peine des galères. En 1662, Louis XIV ordonne qu'ils soient enfermés et condamnés au travail perpétuel et forcé; en 1720, déclaration identique du Régent. Or, sait-on quelles sont les punitions prévues par le règlement de la maison de Soissons : pour les hommes, la prison
et la privation de la soupe, surtout le renvoi de l'atelier pendant plusieurs jours ; cela nia paru la punition qui faisait le plus d'e/fet, écrit l'intendant; pour les femmes, la première punition est d'avoir, au lieu de coiffure, un bonnet de laine brune avec un habit de couleur mi-partie ; la seconde est d'être enfermée dans une cellule à claire voie; cette pénitence publique est beaucoup plus efficace que le cachot. » La femme est obligée d'y filer gratuitement une ou deux livres d'étoupes pour le service de la maison. Ainsi, à la place des galères, la vie assurée par le travail, et, au lieu du fouet du garde-chiourme, des punitions toutes morales qui ne s'attaquent qu'à la vanité. Au lieu du travail forcé dont l'État seul bénéficie, le travail presque libre dont tout le bénéfice va à l'ouvrier.
La dépense totale du dépôt est, en 1782, de 23.423 livres, et, en 1783, de 39.000 livres (pour 1.003 individus). Voilà cent ans de cela! Pourrait-on dire combien de départements ont aujourd'hui des dépôts de mendicité ? En 1868, il n'en existait plus que quatre pour toute la France (Villers-Cotterets, Montreuil, Saint-Lizier et Bellevaux).
Le code pénal punit la mendicité et le vagabondage. Soit ! Mais l'ancienne loi, renouvelée par Napoléon, la loi qui donnait au mendiant et au vagabond un asile et le moyen d'acquérir un pécule, n'était-elle pas supérieure"?