‹ JadisChapitre 8 sur 17 · EN FRANCE · texte numérisé non relu

EN FRANCE

Le 15 mai 1651, toute la cour de Sa Majesté Très Chrétienne s'était portée au Bois de Boulogne pour assister à la solution du grand débat élevé entre le Prince d'Harcourt de la Maison de Lorraine et son cousin le duc de Joyeuse. Il s'agissait d'une course de vitesse entre deux chevaux nourris au village de Boulogne « ainsi qu'on nourrit les chevaux de courses en Angle terrre : c'est-à-dire, pendant trois semaines ou un mois, au lieu d'avoine, de féverolles et de pain fait avec de l'anis; les deux derniers jours, d'œufs frais au nombre de deux ou trois cents. » Le point de départ était la barrière de la Muette d'où les coureurs prenaient le grand chemin vers Saint-Cloud ; tournant par la droite au-dedans de l'enclos, ils revenaient par la grande route qui menait au château de Madrid et tournaient de nouveau pour regagner la barrière de la Muette.

Le prince d'Harcourt, qui montait lui-même, était vêtu d'un habit gris très étroit et fait exprès, et coiffé d'un bonnet juste dans lequel ses cheveux étaient rentrés. Il portait dans ses poches trois livres de plomb. Son adversaire n'était pas le duc de Joyeuse, mais le sieur Le Plessis du Vernet, maître d'Académie — le même semble-t-il que Saint-Simon appelle le premier homme de' cheval de son siècle. Jusqu'au tournant de Madrid, les deux cavaliers allèrent également et sans avantage. Mais là, après avoir passé devant le sieur Dauphin qui remplissait les fonctions de juge de la course, Le Plessis prit le devant et, arrivant à cent pas devant l'autre à la barrière de la Muette, gagna le pari.

C'est ici sans doute la première mention qu'on ait rencontrée d'une course faite en France suivant les modes qui étaient usités en Angleterre depuis 1154, c'est-à-dire avec des chevaux entraînés et nourris à dessein, des cavaliers ayant un costume particulier, un juge chargé de décider du vainqueur : en germe, toutes les conventions qui aujourd'hui régissent ces exercices. Autrement, ce serait bien plus haut qu'il faudrait remonter : car. depuis 1370, à Semur, en Auxois, tous les ans, le jeudi après la Pentecôte, se disputaient entre des coureurs à cheval, des prix consistant, le premier, en une bague d'or aux armes de la ville, le deuxième en une écharpe de taffetas blanc, le troisième en nne paire de gants à franges d'or. Mais c'étaient

là courses entre courtauds de pays, chevaux d'attelage et parfois de charrue comme on en voyait à nos foires de campagnes. Celles-ci toutefois avaient l'aspect d'institutions réglées quoiqu'elles ne fussent point anglaises.

À partir de 1651, il est possible d'établir une suite, de prouver que ce goût a trouvé constamment des adeptes et de devancer ainsi, de plus d'un siècle, la date qu'on assigne d'ordinaire à l'institution des courses à l'anglaise.

C'est le 28 novembre 1670, dans le Bois de Boulogne, un pari de trois mille pistoles entre Monsieur le Grand, grand écuyer de France, et le maréchal de Kellefond. « Ils courent, dit M me de Sévigné, sur des chevaux vitescommedes éclairs. »Le 16 juillet 1671), c'est devant Leurs Majestés, une course dans la Garenne de Saint-Germain, depuis le pont du Pecq jusqu'à une maison nommée La Borde, entre un cheval de MM. de Vendôme, monté par un Anglais, leur domestique, fort adroit en ces exercices, et un cheval de M. de Francine, le iils, maître d'hôtel de Leurs Majestés, monté par son propriétaire. Francine, vêtu d'un petit habit de taffetas couleur de citron, arrive premier, devançant de cinquante pas, l'Anglais, en taffetas couleur de rose. Il est pesé avant et après la course, et il a l'avantage d'entendre Leurs Majestés dire qu'elles ont pris beaucoup de plaisir.

Quelques mois plus tard, en septembre, dans la plaine de Madrid, l'Anglais de MM. de Vendôme,

liO LES COURSES EN FRANGE

Robin, est encore battu dans un pari de 2.000 pistoles, 120.000 livres d'alors, plus de 200.000 francs d'aujourd'hui, par M. de La Vallée, écuyer de M. d'Armagnac.

En septembre 1681, à Fontainebleau, autour du canal, course entre M. de la Vallée, montant un cheval de M. le Grand Écuyer et un petit Anglais, officier de l'Ecurie, montant un cheval de Monseigneur le Dauphin. Ils font deux fois le tour du Canal, et, à chaque fois, le petit Anglais laisse prendre le devant à M. de La Vallée; puis, arrivé devant la terrasse au-dessus et un peu à côté de la cascade, où se tient le Roi entouré de sa cour, il pousse si adroitement son cheval qu'il regagne la distance.

Il ne s'agit encore, jusqu'ici, que de paris, mais voici, en mars 1683, des courses officielles, avec prix du Roi. Au milieu de la plaine d'Achères, près de Saint-Germain, on a construit un amphithéâtre pour la Cour. Des poteaux, dressés de distance en distance, marquent le « circuit de la course ». Un drapeau est planté sur le but. Sept chevaux anglais se présentent : deux au duc de Monmouth, un à M. le Grand Prieur de France, un à M. Howard «seigneur anglais », un à M. Feilleton et le septième à un cabaretier anglais. « Comme le champ est ouvert pour disputer le prix, il est permis à tout le monde d'entrer en lice. » Ce prix est de mille louis d'or — soit 24.000 livres, et plus de 240.000 francs d'aujour-

- LES COURSES EN FRANGE Ui

d'hui.Lesjuges,les ducs de Luxembourg, d'Aumont et de Gramont, pour donner le signal du départ, ont un drapeau. Les sept chevaux s'élancent pour la première course ; après laquelle quatre sont éliminés; la deuxième a lieu entre les trois restants dont un succombe ; le vainqueur de la troisième est un cheval noir appartenant au duc de Monmouth. « On plante un drapeau devant lui pour marque de sa victoire. » Le Roi offre à M. Howard, qui est venu exprès en France pour la course, un présent d'une valeur de 10.000 livres.

Après ce glorieux précédent du Prix de Paris, il faut s'interrompre pendant près d'un siècle; car ce ne sont point des Courses, ces paris du duc d'Elbeuf, qui, en 1693, va et vient de Paris à Versailles en moins de deux heures, avec ses juments hollandaises prises à la bataille de Steinkerque où elles traînaient les canons du prince d'Orange. Rien de 1700 à 1715 : on a mieux à faire. En 1722 et 1726, des tentatives sans intérêt, rien que des gageures entre Français : M. de Saillant contre le marquis de Courtavaux, par exemple, sur le parcours de la Grille de Versailles à la Grille des Invalides. Puis trente ans encore : En novembre 1754, un seigneur anglais parie de venir en deux heures de Fontainebleau à la Barrière d'Enfer. Il change trois fois de cheval et arrive en avance de douze minutes par le temps fixé. La maréchaussée a reçu du Roi l'ordre de lever tous les obstacles. Tout cela n'est point courses : il faut arriver, sous

Louis XV, jusqu'au 25 février 1766 pour trouver une course entre chevaux anglais et français : — C'est le comte de Lauraguais qui, le matin de son mariage avec M lIe de Lowendahl, perd mille louis contre milord Forbes, sur un champ de huit milles et demi.

Dix années plus tard, au début du règne de Louis XVI, en 1775 et surtout en 1776, les courses prennent une importance. La jeune reine Marie-Antoinette les patronne et y entraîne toute la jeune cour. « Elle a pris un goût extraordinaire à ce genre de spectacle et n'en manque aucune. » On débute, en mars 1775, par des paris à la plaine des Sablons. En 1776, des courses réglées ont lieu chaque semaine le mardi, au bois de Boulogne. Une estrade a été bâtie pour la Reine et, autour de cette estrade, s'agitent et parient tous les gens élégants. Ils font cortège à leurs chefs de file, le comte d'Artois et le duc d'Orléans, et, en négligé, en bottes et en chenille, sans garder nulle trace du costume de cour, ils vont et viennent, de la Reine aux jockeys, affairés, gesticulant, ayant perdu toute tenue.

Le Bois de Boulogne ne suffit pas, il y a des courses au Luxembourg, mais ce n'est rien, le printemps, près des réunions d'automne. On fait des courses à la fois à la plaine des Sablons, où, le 6 novembre, Teucer par Northumberland et Snip, au marquis de Conflans, gagne un pari de 2.500 livres contre Cornus par Otho et Çrab au comte d'Artois.

Le 7, le 8, le 9, le 10, tantôt match entre cheval arabe et cheval anglais, tantôt poule entre chevaux français et cheval anglais.

Les premières écuries qu'on voit paraître sont - celles d'abord du comte d'Artois et du duc de Chartres, puis du marquis de Conflans, de M. Fitzgerald, du prince de Guéméné, du duc de Lauzun, de M. de Champreux, du prince de Nassau, de M. Nathaniel Parker Forlh, du duc de Fitz James, de M. Lunn, du prince dHénin.

de M. Woodward, puis du comte de Lauraguais, du marquis de Voyer, de M. de Verceil, du marquis de Champcenetz. Les couleurs du comte d'Artois sont vert pomme galonné de rose, du duc de Chartres noir galonné de rose, du marquis de Conflans, rose galonné de noir, du duc de Fitz James bleu et chamois, du comte de Lauraguais rouge, du marquis de Voyer puce, de M. de Verceil jaune, du marquis de Champcenetz bleu.

A Fontainebleau, aux courses du 13 novembre, le comte d'Artois a payé 1.700 louis le cheval qui doit porter ses couleurs King Pippin, par Turf et Cygnet. Le duc de Chartres n'a pas payé un moindre prix son champion GloivWorm, un produit de l'immortel Eclipse. Les paris sont ouverts et le notaire ClosDufresnoy a déjà 3.800 louis de consignés, compris le petit écu que Louis XVI risque sur King Pippin.

Le grand jour arrive. Dans le pavillon de la Reine, une grande table est servie, couverte d'une

ample collation, au pillage d'une troupe de jeunes gens indignement vêtus et faisant un bruit à ne pas s'entendre. Le comte d'Artois, court du haut en bas, se désolant quand il perd, se livrant à des joies pitoyables quand il gagne, s'élançant dans la foule du peuple pour aller encourager « ses postillons oujaquets » et il présente à la Reine celui qui a gagné une course. Mais c'est le jockey de Glow-Worm qu'il présente, car King Pippin est outrageusement battu.

Le goût des courses est si bien entré dans une certaine classe de la société qu'un auteur dramatique, Laus de Boissy, s'empresse d'y accrocher une pièce et d'en emprunter son titre : La Course ou les Jockeys, comédie en un acte, ne donne point d'ailleurs un seul détail curieux sur les jockeys d'il y a cent ans.

En 1777, la fureur continue. En mars et avril, courses, presque chaque semaine, à Yincennes; en octobre, courses à la plaine des Sablons et à Fontainebleau. Le favori du comte d'Artois, c'est, cette année Cornus qui, le 20 mars, gagne un pari de 200 louis contre Nip au marquis de Conflans et qui le 13 novembre, à Fontainebleau, bat Mousquetaire à M. Nathaniel Parker Forlh.

Les courses de chevaux, dans le voyage de Fontainebleau ne paraissent plus suffire à l'amusementdelaReine. Avant qu'elles commencent il y aun grand déjeuner, et, après les chevaux, on fait cou-

rir les ânes du pays : le prix est un chardon d'or et une bourse de cent écus.

Une seule course est relatée en 1778, une seule aussi en 1779. Toujours les mêmes écuries et les mêmes parieurs, et, que ses chevaux gagnent ou perdent, M. le comte d'Artois régale toujours. On parle de différences énormes : dans une seule course, des paris de 6 et de 7.000 louis. Le public commence à se lasser et, à moins d'un attrait particulier, les courtisans eux-mêmes ne viennent plus. En 1780, à la course du mois de mai, où les paris étaient pourtant des plus considérables, presque personne : « Combien de bêtes? disait-on — Vingtquatre » répondait-on et c'était compris les chevaux, les jockeys et les parieurs.

Mais, malgré la défaveur où semblent tomber les courses particulières, l'intérêt qu'elles présentent pour l'amélioration de la race chevaline et, plus encore, l'influence de certains grands seigneurs, déterminent Louis XVI à instituer des courses officielles. Tout le inonde l'y pousse : On invoque les dépenses que ne manqueront pas de faire les parieurs, Taffluence d'étrangers qui s'y empresseront, et, comme toujours, les intérêts du commerce de la capitale. On dispute seulement sur l'Hippodrome le plus propice : Sera-ce Versailles, dans l'endroit où était l'étang, du côté de Clagny, le Vésinet, près de Saint-Germain, Vincennes ou les Sablons ? Les écuyers du Roi, dont un Anglais M. Butler, s'emploient avec ardeur ; M. de Lau-

raguais, poussé par son associé, Taltersall, ne néglige rien; enfin, le comte d'Artois emporte tout. Néanmoins, les courses telles qu'elles sont instituées offrent un but pratique et, par des côtés, diffèrent des courses anglaises. On a jugé qu'on possède, en France un nombre suffisant d'étalons et que ce qu'il importe d'attirer, c'est de ces juments de tête dont les Anglais sont bien plus jaloux que de leurs chevaux, car leur sang est beaucoup plus ancien, ayant été rigoureusement conservé de mères en inères depuis le règne d'Elisabeth, tandis que, des deux étalons fameux, l'un The Darley Arabian, n'a été importé d'Alep qu'en 1714 ; et l'autre The Godolphin Arabian, trouvé à Paris même où il traînait une charrette, n'a été employé aux saillies, au hara de Gog Magog, que vers 1734. The Godolphin Arabian, barbe dont la généalogie était inconnue et la race douteuse, n'en a pas moins été, avec The Darley Arabian, l'ancêtre de tous les coureurs les plus célèbres.

On réserve donc les prix du Roi, fixés chacun à cent louis, aux juments françaises et étrangères, et le règlement, signé Bertin, imprimé à l'Imprimerie royale en 1780, détermine soigneusement la police des courses, les manières dont les juments doivent être présentées, et dont leur généalogie doit être établie, fixe les entrées à 24 livres par jument, et détermine les poids à 91 livres pour les juments prenant quatre ans, 08 pour celles prenant cinq ans, 115 pour celles prenant six ans, 120 pour

celles prenant sept ans, 121 pour celles prenant huit ans. Pour la première fois, on donne les poids en livres et non en stones, comme on avait fait jusque-là dans les courses particulières. Les juments étrangères reçoivent une surcharge de quatre livres. Certains prix du Roi — qu'on qualifiera plus tard plateaux du Roi selon l'usage anglais, — les prix en Angleterre, après avoir été une clochette d'argent, consistant, depuis Charles II, en une aiguière ou coupe d'argent avec son plateau, d'une valeur de cent livres sterling — certains prix, donc, sont réservés aux juments françaises, lesquelles ne peuvent être montées que par des Français. Un commissaire, nommé par le Roi pour présider aux courses, le marquis de Conflans, décide tous les cas de disqualification qui sont strictement prévus et presque tels que de nos jours, et distribue les certificats aux vainqueurs.

C'est sous ce régime que furent courues, dans le parc du château de Vincennes, à partir de 1781, les courses de printemps. Les premières eurent lieu le 2 avril 1781. Outre les prix du Roi on y disputait des paris particuliers, les moindres de 500 louis. Ainsi, à Vincennes, le 15 avril 1782, en dehors des trois prix du Roi, le premier de cent louis pour juments françaises prenant quatre ans, le deuxième de cent louis pour juments étrangères prenant quatre ans, le troisième de cent louis pour juments françaises prenant cinq ans, toutes courses de 2.000 et de 1.500 toises, la troisième seule avec reprises,

se court une poule à vingt-cinq louis pour chevaux ou juments françaises de tout âge, qui réunit neuf souscripteurs. La réunion dure quatre jours. Le deuxième et le troisième jour se courent quatre autres prix de cent et de cent cinquante louis ; enfin, le quatrième jour, les juments ayant gagné les prix précédents se disputent un prix de deux cents louis. Il est gagné le vendredi 26 avril par Helen, jument anglaise de cinq ans, par Conductor, appartenant au duc de Chartres.

Même disposition en 1783, du 12 au 26 avril, trois prix du Roi, de cent louis, le premier jour; deux prix et une poule le deuxième jour; deux prix le troisième jour ; deux prix, une poule et deux paris le quatrième jour. La curiosité, le deuxième jour, a été pour deux Surepstakes entre trois poulains ou pouliches de deux ans au comte d'Artois et trois poulains de même âge au duc de Chartres. Pour le plateau Roi, la victoire reste, à la dernière course de 200 louis à Lapwing, jument française de quatre ans, par Pyroïs et Brillianta appartenant au duc de Chartres.

Il semblerait que, désormais, l'institution fût fondée et qu'elle dût fonctionner sans interruption. Mais, à parlir de 1783,1a Reine s'en est dégoûtée et bien que les prix du Roi continuent à être disputés au moins jusqu'en 1790, ce n'est en quelque façon que par hasard qu'on l'apprend et il faut quelque accident comme celui qui faillit arriver au prince Joseph de Monaco, à la réunion d'octobre 1790, à

Vincennes, pour que les journaux y fassent allusion. Le prince, ayant un cheval impétueux et méchant, avait, paraît-il, prié très vivement un citoyen de se ranger. La foule prit parti pour le citoyen et manqua pendre le prince.

C'est fini pour un temps de l'anglomanie et des courses à l'anglaise. « Elles n'ont produit d'autres eflets que l'exportation d'une quantité immense de notre numéraire chez l'étranger et un mépris marqué pour nos meilleures et nos plus belles races de chevaux » mais, aux modes anglaises que patronnaient tes femmes à la mode et les gentilshommes élégants, les pions et les robins, devenus les maîtres, vont tenter de substituer les modes antiques. On veut modeler le gouvernement sur les républiques de la Grèce : il est tout simple qu'on prétende en emprunter les jeux. Il faut, à Messieurs du Tiers, des courses olympiques. Dès 1791, on voit se prononcer le mouvement et l'initiateur est un officier de cavalerie, de Lafont Pouloti, qui publie un curieux Mémoire sur les courses de chevaux et de chars en France envisagées sous un point de vue d'utilité publique. Toutefois il faut du temps pour que l'idée prenne corps et ce n'est qu'après la Terreur, lorsque les Conseils décrètent l'institution de fêtes nationales, que les courses à pied, les courses à cheval et les courses en char trouvent place dansle programme officiel des divertissements.

A la fête de l'anniversaire de la fondation de la République le 2 vendémaire an V, les courses ont

lieu au Champ-de-Mars, toutes à la fois, sur trois pistes concentriques : sur la piste du milieu, à pied; sur la piste intermédiaire, à cheval, sur la piste extérieure, en chars. Rien de plus grotesque : la pluie et le vent se mettent de la partie, décoiffent les concurrents de leurs chapeaux à plumes.

Néanmoins tout ce qui reste à Paris de voitures et d'équipages, tout ce qui peut porter toilette est aux courses : voilà si longtemps qu'on n'a pu s'amuser et se voir ! C'est Franconi qui gagne le prix de la course à cheval, mais qu'importe la course !

Même répétition en l'an VI, avec un succès médiocre.

En Tan VII, c'est François, de Neufchateau, qui est ministre de l'Intérieur; et François, s'imagine faire grand. Dans le programme qu'il rédige il y a une exposition publique des produits de l'industrie nationale, il y a des cortèges avec chars, des destructions de statues du Despotisme et du Fanatisme, des luttes, des joutes, des banquets, des danses : et aussi des courses. Tout est prévu jusqu'aux costumes : les coureurs à pied ont une veste et un pantalon de nankin ; les cavaliers portent une veste à l'écuyer, un chapeau rond surmonté d'une plume « et qui sera attaché sous le menton par un ruban » et ils sont ceinturés, par les soins du gouvernement, d'une écharpe de soie de couleur différente ; les conducteurs de chars sont vêtus d'un habit français attaché avec des ganses sur la poitrine, coiffés d'un chapeau à plume

LES COURSES EN FRANGE loi

relevé par devant, et ils reçoivent à l'entrée de l'arène des manteaux de couleur différente. Tous les chevaux admis doivent être français : Le premier prix pour les courses à cheval est un nécessaire d'armes de la manufacture de Versailles d'une valeur de 2.000 francs. Le second, un groupe en porcelaine de la manufacture de Sèvres de 1.500 francs. De plus, les vainqueurs auront la joie de recevoir du ministre de l'Intérieur l'accolade fraternelle près de l'autel de la patrie. Heureux, Alexandre Dubost ex-officier du génie, arrivé le premier, heureux le second, Antoine-Charles Vernet, Carie, le Carie Vernet qui désormais sera le peintre officiel des courses et, durant vingt années, en donnera une physionomie si aimable quoique sans doute assez peu exacte !

Les courses en chars avaient moins bien réussi : un des concurrents le citoyen Lagrange avait été culbuté avec son ch«r; il avait dû subir l'opération du trépan et en était mort trois quarts d'heures après, mais après avoir reçu une lettre « très flatteuse » où le ministre François de Neufchateau lui exprimait toute la part qu'il prenait à son malheur. Cela valait presque l'accolade fraternelle.

En vendémiaire an VII, la fête de l'anniversaire de la fondation de la République avait été célébrée par des jeux analogues par toutes les Républiques alliées. Elle le fut mieux encore au Caire par l'armée victorieuse de Bonaparte et, là, les courses prirent un caractère d'utilité qu'elles n'a-

\">l LES COURSES EN FRANCE

vaient nulle part: Les chevaux français y disputèrent les prix aux chevaux arabes : ce fut un cheval français, appartenant au citoyen Sucy, commissaire ordonnateur en chef, qui arriva premier, ayant eu constamment l'avantage sur les cinq chevaux arabes appartenant au général Berthier et à Junot. Il avait, en quatre minutes, parcouru le champ de 1.350 toises.

Sans doute, pendant la période joyeuse du Directoire et durant le Consulat, surtout à partir de la paix d'Amiens, il dut y avoir aux environs de Paris, des courses à l'anglaise : un nombre assez considérable de compositions de Carie Vernet en témoignent, mais c'étaient des poules ou des paris privés, dont nulle trace ne paraît relevée jusqu'ici, et lorsque, en 1805 (le 13 fructidor, an XIII), l'Empereur, désireux d'améliorer les races françaises et d'encourager l'élevage, ajouta aux mesures qu'il avait déj«w adoptées pour les haras, l'institution de courses de chevaux, ce ne furent sans doute pas les courses à l'anglaise qui lui vinrent à l'esprit, mais ces courses si brillantes qu'il venait de voir au camp de Boulogne et qui, en même temps qu'elles lui avaient rappelé les courses du Caire, lui avaient montré quelle utilité pratique ces divertissements présentaient pour les officiers. Le décret ne prévoyait pas seulement des courses à Paris, mais dans les départements « les plus remarquables par la bonté des chevaux qu'on y élève », c'est-à-dire l'Orne, la Corrèze, le Morbihan, la

Sarre et les Hautes-Pyrénées. Plus tard (en 1810) il en fut créé dans les Bouches-du-Rhône, les Pyrénées-Orientales, les Landes, la Vendée, la Côted'Oret les Ardennes. Mais les prix officiels pour ces courses de second ordre étaient de 300 francs : un seul de 600 francs. Dans les courses du premier ordre, les prix étaient de 1.200 francs, un seul de 2.000 francs ; enfin, à Paris, au mois d'octobre, les gagnants des prix départementaux de 2.000 francs devaient se disputer un grand prix de 4.000 francs. Les courses, présidées par le préfet ou par son délégué, où Ton n'admettait que les chevaux entiers et les juments de cinq à sept ans, nés et élevés en France, montés par des piqueurs de courses français, étaient courues, pour les prix de 2.000 francs et pour le grand prix, en trois épreuves, sur un champ de 4 kilomètres. Bien que présidé par le ministre de l'Intérieur, le grand prix de Paris, le prix de 4.000 francs, n'avait point l'heur d'attirer le beau monde. Le peuple se pressait autour du Champ-de-Mars ; quelques invités emplissaient les deux petits pavillons entre lesquels se dressait le pavillon du ministre, mais ce qui manquait c'étaient les chevaux. Plusieurs fois la course n'a pas lieu faute de partants. Néanmoins, en 1809, ce fut un succès.

Le 24 septembre, Son Excellence Monseigneur le sénateur Fouché, comte de l'Empire, duc d'Otrante depuis un mois, ministre de l'Intérieur par intérim et de la Police générale par principes, arrive au

154 LES COUtfSES EN FRANCE

Champ-de-Mars en voiture de grand gala escorté par un peloton des chevau-légers de la garde nationale parisienne, en grand costume. C'est cette garde nationale que la descente des Anglais à Walcheren lui a fourni prétexte de créer, dont il a nommé des officiers à sa dévotion et dont il semble vouloir se faire une garde prétorienne. La jument gagnante est la victorieuse du prix de la Corrèze et appartient à M. de la Bachelerie. Mais en 1809, malgré Fouché et les chevau-légers nationaux que Tourton commande, lé champ est médiocre; le plus beau c'est celui du 11 octobre 1812 où la jument Seine h M. Destillières bat ses six concurrents, des Côtesdu-Nord, de la Corrèze et des Hautes-Pyrénées. Et puis après, c'est le désastre.

Ces courses tout administratives, qui, sans doute, avaient une utilité, mais que la mode n'avait point adoptées, où la Cour ne paraissait pas, où les paris étaient nuls, où manquait par suite l'élément principal de succès, la spéculation, semblèrent, aux premiers Anglais qui les virent en 1814, tout à fait ridicules. Elles ressemblaient en tous points, a dit l'un deux, à une revue de gendarmes ou de gardes nationaux. Le champ de courses était gardé par une foret de baïonnettes ; les gens de police à cheval galopaient derrière les concurrents et parfois les devançaient au but. La tribune des autorités toute petite faisait pendant à la guérite où se tenait le juge. Sur la piste, les hommes et les chevaux tombaient à l'envi et la fête finissait au son

de la trompette. Avec la Restauration, -les choses vont changer de face. Voici revenu d'Angleterre, où il n'a rien appris et rien oublié, ce comte d'Artois qui fut le premier à implanter les courses en France : nul doute qu'il ne se remette à son œuvre : c'est la seule institution qu'il ait laissée.

Nul homme dont l'image peinte, dessinée, sculptée ou gravée, ait été plus répandue que Napoléon. Sa physionomie est familière à tous les peuples, même à ceux qui, aux extrémités du monde, prétendant vivre et penser sur eux, élevaient barrière sur barrière devant les barbares. Si fermé que se crût l'Empire du Soleil levant, l'Image conquérante y pénétra et, bientôt, après la mort, le profil caractéristique de l'Empereur apparut en tôte de livres racontant de fabuleuses histoires, où, sur un fonds très mince de traditions recueillies de quelque Hollandais de passage, l'imagination des poètes s'était donné carrière. Ainsi, sur une trame de gaze légère et brillante, les peintres du Japon égaux aux poètes, jettent en se jouant d'une main experte, les prodigieuses fleurs écloses dans leur cerveau.

Mais, parmi ces milliers de représentations du môme être, parmi ces portraits multipliés à l'infini par la curiosité, l'admiration, l'adulation ou la

haine, reproduits par tous les procédés, déformés par la reproduction même, par la manie d'enjolivement que certains y ont portée, par l'idéal artistique cristallisé sur la rétine des autres, comment démêler ceux qui, le plus fidèlement, peuvent nous procurer l'impression qu'éprouvaient les contemporains en présence de Napoléon, général, consul, empereur?

Pour y parvenir, il faut retrouver les effigies qui ont été prises d'après nature et qui sont demeurées sincères et sans flatterie. En en suivant la filière, on se donnera quelque idée de la physionomie que dut présenter Napoléon aux différents âges de sa vie.

Point de portrait connu de Bonaparte avant la campagne d'Italie. Le portrait qu'on prétend avoir été peint par Greuze en 1789 et qui fut acheté par le comte de Las-Cases est une supercherie à laquelle nul n'aurait dû se laisser prendre. Les cheveux courts et sans poudre suffiraient à la dénoncer, aussi hien que l'étrange fantaisie de l'uniforme, même si l'on ignorait que, en 1789, sur sa maigre solde de lieutenant, Bonaparte avait mieux à faire que de payer un portait de Greuze. Il fallait vivre. Le Consulat arrivé, Greuze ayant reçu diverses commandes de portraits du Consul, ayant ohtenu des acomptes et en sollicitant de nouveaux (lettre à Champagny du 19 ventôse an XII), dut imaginer qu'il se mettrait bien en cour s'il se

donnait comme ayant connu Napoléon dans sa jeunesse et comme l'ayant peint, probablement gratis. Il imagina donc ce portrait où tout est faux à crier et qui n'a pas plus de valeur documentaire qu'il n'a de valeur artistique.

A défaut de Greuze, d'autres artistes ont, avant 1796, dessiné ou peint la figure de Bonaparte — trois au moins. Il existe, paraît-il, dans un département voisin de Paris, chez les descendants d'un des condisciples de Bonaparte, un dessin qui le représente et qui a été exécuté à Brienne d'après nature, par un professeur de l'Ecole, frappé de l'énergie et de l'étrangeté de la physionomie de Napoléon. Ce portrait dont on n'a pu jusqu'ici obtenir même la vue, est, s'il est authentique, le premier document graphique sur Bonaparte.

On voit au Musée de Versailles, un dessin provenant, paraît-il, de l'ancien Musée des Souverains et portant la dédicace : Al caro amico Buonaparte, Pontornim del. 1785. Tournon : C'est un poFtrait de profil, sans accent de nature et tracé intégralement selon les canons académiques, avec un nez rond et des yeux trop grands. Ce serait malgré tout, le deuxième en date.

Le troisième, dont l'existence est attestée par Bonaparte lui-même, est le portrait, sans doute peint en miniature, qu'il annonçait à son frère Joseph par sa lettre du 25 juin 1795. « Désirée, écrivait-il (Désirée c'est la future M mo Bernadotte que, comme on le sait, Bonaparte voulait épouser),

Désirée me demande mon portrait ; je vais le faire faire; tu le lui donneras si elle le désire encore, sans quoi tu le garderas pour toi. » Ce portrait a-t-il été envoyé? Doit-on le chercher en Suède, chez les descendants de Désirée, ou, en Italie, chez les descendants de Joseph? Faut-il penser qu'il a changé d'adresse, qu'il fut donné par le général en chef de l'Armée de l'Intérieur à la vicomtesse de Beauharnais? En ce cas, ne pourrait-on le rencontrer dans les collections de Farnborough?

Il faut, en l'état actuel des connaissances, franchir toute l'enfance, toute la prime jeunesse, arriver d'un bond aux portraits faits à l'Armée d'Italie. Par fortune, outre les peintres italiens, un nombre relativement considérable d'artistes français, et non des moindres, se trouvaient, en 1796 et 1797, à Florence, à Gênes et à Milan. A la suite de l'attentat contre Bassville, la plupart des pensionnaires de l'Académie de France s'étaient réfugiés en Toscane où ils étaient assurés de trouver près du ministre Cacault un asile et une protection : c'étaient pour les peintres : Garnier, Meynier, Réattu, Laffitte, Girodet, Gounod; pour les sculpteurs : Dumont, Girard, Lemot, Bridau et Gois. Des artistes libres en assez grand nombre les avaient suivis, et, depuis 1793, d'autres étaient venus de France les rejoindre. Tel Gros qui a été et est

demeuré le plus célèbre. Tous ces artistes ont dû s'ingénier à reproduire les traits du libérateur. Dès à présent, diverses de leurs œuvres sont retrouvées : avec le temps toutes sortiront : et c'est pourquoi il importait d'énumérer leurs noms.

Est-ce Gros, Appiani ou Cossia qui, le premier, a obtenu séance du général? En tous cas, le. portrait d'Appiani, d'un vif intérêt, n'est connu que par une gravure en couleurs d'Allix, celui de Cossia que par une gravure défigurante de Schiavonetti, tandis que, du portrait de Gros, outre l'original qui est au Louvre, et l'excellente gravure de Longhi, on a la première pensée, un croquis à la plume et au crayon fait sur nature. De plus, si Ton sait que Bonaparte a donné séance à Appiani, pour un tableau le représentant en costume de général en chef, l'épée nue à la main au moment où il met le pied sur le pont de Lodi; si Ton peut supposer que c'est l'étude faite pour ce tableau qui a servi à la peinture gravée par Allix, on peut affirmer avec une certitude absolue, que, à Milan, Joséphine a procuré à Gros les moyens de peindre réellement le général d'après nature et que c'est ce portrait que le Louvre possède. On sait par Lavallette et par d'autres que, au palais Serbelloni, après le déjeuner, M mo Bonaparte entraînait son mari dans un salon où Gros attendait devant sa boîte disposée ; elle asseyait le général sur ses genoux, se chargeait de le tenir dans la pose et, pour que

m fût point dérangé, mettait un aide de camp en faction à la porte du salon.

En ce portrait héroïque, Bonaparte est représenté sur le champ de bataille d'Arcole (Gros l'y avait vu). Le sabre en la main droite, le drapeau en la gauche, il avance d'une course rapide, ses cheveux longs envolés autour de sa tête maigre. Sous ces cheveux demi poudrés, abondants et retombants, le front se rétrécit et toute sa puissance est concentrée dans les plis saillants que forment les sourcils froncés. Les yeux d'un gris d'acier, enfoncés dans leurs orbites ; le nez très mince, saillant et, du bout, en bec d'aigle ; la bouche d'un dessin si pur et si net, avec les coins baissés dans une expression de fierté suprême, c'est là ce qui frappe d'abord et qui, si on regarde, hypnotise. C'est ici l'œuvre d'un grand artiste, mais, qu'on compare ce portrait type à des portraits de même date, exécutés par des artistes de talent inférieur, on retrouve sans hésitation dans ceux-ci les mêmes traits de caractère. On connaît de Laffitte un portrait grandeur nature, signé et daté de 1796, où Bonaparte apparaît de face, coiffé de son chapeau empanaché de général en chef. La courbure du nez, le dessin de la bouche à l'arc si justement formé, l'avancement du menton, la forme des arcades sourcilières, la cavité profonde des yeux, tout est pareil, mais chez Laffitte le trait s'affaiblit, veut être antique comme il convient à un élève de M. Regnault, et déjà l'enjolivement se laisse devi-

ner dans ce gras des joues trop pleines, dans la .grandeur exagérée des yeux qui perdent cette transparence, cet éclat, ce triomphant éclair que nul regard ne pouvait soutenir. Sans doute, cette lumière interne ne jaillissait point d'une façon continue. Au repos, les yeux étaient bleus, d'un bleu très soutenu, mais ce bleu, au lieu de tourner au noir comme il arrive, pâlissait dans l'émotion jusqu'au gris tout à fait clair, au gris d'acier si brillant qu'il semblait un métal en fusion. Les lignes alors s'accusaient davantage, se sculptaient au couteau, mettaient comme à nu l'ossature même de la face, faisant ressortir la largeur des pommettes et du maxillaire inférieur, un des traits de race qui valent le plus d'être écrits et qui, s'il est omis, enlève à la physionomie une part de son caractère.

Il doit y avoir d'autres portraits de cette époque. Tout Italien, tout Français dessinant, qui a vu Bonaparte, a dû essayer de fixer son aspect extérieur, mais, dans l'état des connaissances, les documents manquent encore et l'on ne peut que signaler qu'ils doivent exister.

Il faut à présent, pour trouver une représentation intéressante, déserter l'Italie, et suivre, à travers la Suisse, le Général revenant en France. Voici, du 24 novembre J 797, un profil publié par Chr. de Mechel, qui peut avoir servi de type au dessin de Guérin, si bien gravé par Tapinois, à une gravure de Urlmann, publiée à Dresde, et, au

moins, à trois autres planches anonymes. Ce profil mérite d'être retenu, car il est d'une sincérité particulière. Les traits y sont accusés avec une rare vigueur, mais on ne saurait y rencontrer encore de renseignements décisifs sur la forme de la tête, tant les cheveux très longs et dont quelques-uns seulement sont réunis en catogan, font un voile épais descendant sur le col brodé.

Il existe d'Italie sans doute, et certainement de ces années 1797 et 1798, divers bustes et au moins une statuette, mais les cheveux y sont aussi longs et la forme de la tête aussi masquée. De même dans le beau portrait de Guérin, gravé par Fiessiriger et par Herhan et dans le buste et le médaillon que Boizot a exécutés dès le retour de Bonaparte. Si Boizot n'a pu exécuter buste et médaillon d'après nature, ce qui est pourtant à discuter, il n'est guère douteux qu'il n'ait, en plusieurs séances, très soigneusement dessiné sous six aspects différents la figure de Bonaparte.

On retrouve sa main dans six croquis très poussés, qui, h défaut de signature et de marque d'origine, prennent leur authenticité des détails de costume que le modeleur a négligés, de l'éclat des yeux sous leurs aspects les plus divers, de la comparaison, avec le buste, avec le médaillon, faits à la même date par le même artiste. Or, dans l'un de ces croquis qui tous sont de l'époque où Bonaparte portait les cheveux longs, il s'en trouve un où les cheveux sont négligés à dessein, et relevés pour

L'IMAGE VRAIE DE NAPOLEON 16b

laisser voir la forme du crâne : et la tête y apparaît exactement ressemblante à celle d'un buste que le même Boizot exécuta durant la période consulaire près de trois années plus tard. C'est la même forme du crâne, la même expression de physionomie. Ce second buste a servi de type à la plupart des portraits peints ou gravés : il était donc conforme au modèle, puisque chacun, à ce moment, pouvait s'assurer de la ressemblance. Donc la tête est bien restée identique à elle-même. Les cheveux seuls en changeaient l'apparence.

Dans les six dessins de Boizot, les traits, sans être gras, n'ont plus Tâpreté pourtant que donnent le portrait et surtout le croquis de Gros. Est-ce une illusion ? Faut-il penser que, après le repos à Monbello, à Passeriano > à Paris, un peu de maigreur a disparu. On serait tenté de le croire en regardant la vivante esquisse que David a faite à ce moment et qui appartient au duc de Bassano. Cette esquise, malheureusement, n'est point le premier jet du maître, c'est un morceau de tableau qui perd en sincérité ce qu'il gagne en composition. Que ne donnerait-on pour avoir une de ces études de David où l'on peut se fier absolument, qui procurent la certitude parce que la nature y crie. Pourtant, bien que le maître ait ici amolli l'expression générale du visage, qu'il lui ait donné un air de méditation mélancolique inhabituel et qu'il ait sûrement arrondi les lignes, les traits présentent, sur les portraits de Gros et d'Appiani, un enforcissement tel

que le peintre n'a pu l'inventer et, cet enforcissement on le constate encore dans une miniature exécuté à bord de l'Orient par Dutertre, et dans un petit dessin, l'un des plus curieux de cette série si réaliste des portraits des savants et des généraux de l'armée d'Égyptè. De cette suite, il ne faut retenir que les eaux-fortes, non les pièces terminées et gâchées plus tard. Or, dans la miniature, le dessin, l'eau-forte, Bonaparte apparaît plus grave, peut-on dire, qu'en Italie. La face est plus garnie, les joues moins creuses, le menton volontaire plus plein. 11 résulte de ce profil, une impression de calme, d'assurance, de certitude qui ne ressort d'aucun des profils déjà vus. On dirait que, au général hardi et, d'obligation, risque-tout, a succédé le législateur pondéré qui, sur ses traits, a imprimé quelque chose de la gravité sereine des Orientaux.

De l'Egypte, presque rien. La miniature de Dutertre est du voyage; le croquis du début de la campagne; les cheveux y sont encore longs et flottants. De portraits, en Egypte, avec les cheveux coupés, nul qui vaille ; à peine une légère eau-forte de Denon et, dans des architectures, quelque amusante silhouette que plaquent les dessinateurs de l'expédition pour donner un peu de mouvement. Il faut, pour trouver l'aspect du nouveau sur la figure de Bonaparte, en venir aux portraits exécutés à Paris, après Brumaire. Les cheveux coupés court à présent sur les faces, dégagent entièrement les tempes, les oreilles, et le cou, et

font mieux paraître ce remontement des épaules, si caractérisé pendant le Consulat, ou dont les artistes tiennent plus de compte alors parce qu'ils sont plus sincères et moins officiels. Par derrière, les cheveux sont encore longs, mordent sur le collet, comme on peut le voir sur un petit buste d'une qualité rare dont le moule est conservé à la manufacture de Sèvres, dans un curieux petit portrait de Châtaignier, dans le beau tableau d'Àppiani, dans le dessin de Bouilllon et même dans la gravure en couleurs de Levachez d'après Boilly. Ces cheveux donnent à la tête, vue en profil perdu, un aspect très particulier qui s'atténue et s'efface, à mesure que les cheveux, devenant plus rares, sont coupés de plus près et que le front se dégarnit comme la nuque.

Dans ces premiers portraits du Consul, la maigreur dessine encore à arête très vive la forme du nez, fait saillir l'ossature du menton, conserve les méplats de la face ; le teint — qui ne change pas — demeure d'un blanc mat, tirant sur le jaune, sans nulle rougeur ni sur les joues, ni aux pommettes; la courbe des épaules s'accentue par suite de la mauvaise habitude prise dans un continuel travail de bureau. C'est surtout, c'est presque uniquement le changement de coiffure qui établit la différence apparente entre la physionomie du Général et celle du Consul. Sans doute, la pensée, la réflexion, l'attention interne ont creusé de plus en plus la cavité de l'œil, dont les cernes sont parfois

comme un bourrelet, mais c'est ce flottement autour de la tête des mèches éparses, cette auréole des cheveux grisonnes d'un œil de poudre qui surtout empêche de retrouver l'identité entre une tête et T autre.

De plus, tout au début, Bonaparte laisse pousser des favoris qu'il coupe assez ras, mais qu'il laisse descendre aux trois quarts de la joue. On peut le constater dans une suite de bustes et de médaillons officiels, dont les moules sont conservés à la manufacture de Sèvres. Les favoris disparaissent lorsque le Consul adopte une coiffure à la Titus tout à fait franche : mais, tant qu'ils subsistent, ils changent la physionomie au point qu'un peintre contemporain des plus illustres, qui a fait de la tête de Bonaparte une étude particulière, a, dans un de ces médaillons, pu la méconnaître.

L'époque durant laquelle la figure de Napoléon est peut-être la plus belle, c'est l'époque que caractérisent ces deux, dessins d'Isabey évidemment frappants de vérité. D'abord, La Revue du décadi, puis le médaillon que grave Alexandre Tardieu et au bas duquel se trouvent ces deux vers de Théveneau :

Qui prêtera jamais pour tracer son histoire Une plume à Clio ? — L'aile de la victoire.

Ce portrait reproduit très souvent, avec le profil à droite ou à gauche, est le meilleur de Bonaparte à trente ans. Les favoris ont disparu. Les cheveux

encore assez longs et fournis, ont une liberté amusante et couvrent les oreilles qui, en cette tête la plus puissante et la plus suggestive qui soit, sont peut-être, comme chez quelques Napoléonides, la partie défectueuse. Nulle graisse qui alourdisse la ligne si pure de la tête assez petite (56 à 57 centimètres de tour), demeurée longue, sans aucune bouffissure encore. Point de flatterie dans ces portraits d'alors. Dans \&Revue du décadi, Isabey, très nettement, remonte les épaules comme elles sont dans la nature et s'il souligne ainsi ce défaut, n'en ferait-il pas autant d'autres vices de construction s'il en rencontrait?

Cette attitude que lui a donnée Isabey déplaît à Bonaparte, il en fait l'observation, et désormais, dans tous les portraits plus ou moins officiels, on verra, peu à peu les épaules s'abaisser jusqu'à devenir tombantes comme dans les statues antiques; mais, lorsque, dans ses campagnes, l'Empereur rencontrera sur sa route, à l'étranger, quelque dessinateur sincère ; lorsque, à Sainterllélène, des officiers anglais essayeront de croquer sa silhouette, toujours, on verra reparaître ces épaules remontées qu'Isabey lui avait données, qui chez certains de sa race, le roi Jérôme et le prince Napoléon par exemple, étaient si marquées. Peutêtre, au point de vue de la beauté classique, doiton les critiquer; en fait, elles ajoutent à la puissance de la tête une impression de force, et donnent à tout le corps une étrange dignité.

A la fin du Consulat, le front se dégarnit, l'embonpoint commence. Dans le portrait de Robert Lefèvre, magistralement gravé par Aug. Desnoyers, surtout dans le portrait de Gérard, gravé par Richomme et par Bazin, dont l'original fait partie des collections du duc d'Aumale et dont l'étude d'après nature était à M. le baron Gérard, on peut suivre cette transformation qu'amènent Page et la santé. Qu'on compare ce dessin de Gérard aux portraits antérieurs : certes, il y a ici de l'officiel ; la hauteur des épaules, surtout visible quand le Consul se présente de profil et plus encore de profil perdu, est supprimée ou du moins singulièrement atténuée ; mais, dans la figure, point de trait qui soit embelli. On ne peut toucher au dessin de cette bouche ; on ne peut changer la direction de ce nez ; si le bec d'aigle se fait moins sentir, c'est qu'ici Napoléon se présente de face mais, toute la flatterie, c'est la pose de la tête. Qu'on prenne le portrait au crayon d'Isabey, le Bonaparte à Malmaison, où la tête perd en puissance, parce que le front est couvert, que le chapeau tire l'attention, que la stature générale sollicite la vue, ce sont bien identiquement les mêmes traits et l'enjolivement, déjà visible pour le corps, est insignifiant pour la tête parce qu'il serait oiseux.

On peut donc suivre d'une façon pour ainsi dire mathématique, la physionomie de Napoléon depuis la première campagne d'Italie jusqu'à la fin du Consulat; mais, à partir de la proclamation de

l'Empire, on ne saurait plus, ni dans les portraits, ni dans les bustes, retrouver la sincérité qui importe à la curiosité de l'histoire ; les œuvres originales et personnelles, si nombreuses quelques mois auparavant, si recommandables par leur accent de vérité, se font à présent infiniment rares. Un type gouvernemental est établi qui est désormais la représentation officielle de l'Empereur, et la seule admise dans les palais, les préfectures et les mairies. Si Canova met encore quelque trace d'étude dans le buste où l'Empereur est montré assez maigre, la tête penchée et tournée à droite ; bientôt, dans les nouveaux bustes qu'il exécute, il se plie à la consigne. Chaudet renchérit et partage avec Canova le privilège de fournir l'effigie gouvernementale. Aussi, les deux bustes de Houdon, l'un assez médiocre à dire vrai, quoique donnant encore des indications exactes, l'autre merveilleusement beau et digne de toute admiration, n'ont aucun succès. Cela est tout simple ; Houdon a suivi la nature et le grand artiste qu'il était n'a pas pensé qu'il pût faire mieux qu'elle. Autour de la tête encore maigre, qu'il a étudiée de près lorsqu'il exécutait le buste du Premier Consul — ce buste dont on. n'a pu retrouver encore la trace et que l'on ne connaît que par le tableau deBoilly — autour de cette tête aux méplats vivement accusés, où il a concentré toute la beauté de l'homme, toute l'énergie de sa race, sans s'astreindre aux formules et aux canons antiques, il a tordu délicatement une

très mince et légère brindille de lauriers sans nul rapport avec l'épaisse couronne de feuilles de chêne et de lauriers pour laquelle Chaudet a dévalisé les forets. Son œuvre présente, outre un goût d'art digne de sa jeunesse, une ressemblance qu'on ne peut contester, mais, par cela même, elle ne saurait donner l'impression que recherche l'Empereur : une idée de puissance, de stabilité, d'éternilé; et, cette idée, elle s'impose dans les bustes de Chaudet et de Canova, tout à fait inférieurs comme art et volontairement écartés du modèle, de même qu'elle s'impose dans les portraits de Gérard et de David où, dès maintenant, on ne doit plus chercher la ressemblance.

Qu'on n'aille pas s'imaginer que ce boit par fatuité ou par désir d'être embelli. Mais l'Empereur a voulu fixer, aux yeux des peuples, d'une façon définitive, sans s'inquiéter des modifications que sa physionomie pourrait subir, le type d'après lequel les peuples devraient imaginer le souverain. Il importait que ce souverain, fondateur de la Quatrième dynastie, apparût beau, serein et grave, beau d'une beauté presque plus qu'humaine, semblable aux Césars déifiés ou aux dieux dont ils étaient l'image? Que cela lui ressemblât, il n'y attachait nul prix; il lui suffisait que les traits significatifs de sa figure se retrouvassent dans ses portraits ou ses bustes de façon qu'on ne pût le méconnaître, et ainsi se mettait-il, aux yeux des peuples, au-dessus de la vieillesse et des change-

ments qu'elle apporte, au-dessus des diagnostics que Ton pourrait tirer sur sa santé de tel ou tel portrait, et, en prohibant la multiplicité et la diversité des représentations qu'on eût pu donner de son visage, en assurait-il, par un type unique, répandu presque à l'infini, la perpétuité.

Même la prévision dynastique se faisait jour dans ce dessein. Il importe qu'une dynastie ait un type officiel, un caractère physique spécial. Tels les Bourbon et les Habsbourg. Or, en généralisant le type, en atténuant ce qui était le plus personnel en sa physionomie propre, Napoléon permettait davantage à ses descendants et à ses neveux de s'en approcher. Il est, en effet, chez tous les Napoléonides, des traits communs, qu'on ne saurait méconnaître et qui toujours, par quelque point, se rattachent à l'idéale beauté que le chef de la maison avait établie comme son effigie publique.

Appliquée à la politique et à la représentation officielle du souverain, l'idée est grande ; Napoléon la poussait jusqu'à ses conséquences extrêmes. Même sur ces petits portraits en miniature destinés à orner des tabatières de présents, il ne se souciait nullement de la ressemblance. Les lettres de Duroc, grand maréchal du Palais, chargé des commandes sont significatives : « Recommandez aux peintres, écrit Duroc le 15 septembre 1807, de faire des figures plutôt gracieuses ». Le 1 er octobre : « Recommandez aux peintres de s'attacher moins à la parfaite ressemblance qu'à donner le beau idéal en

conservant quelques traits et en faisant un portrait plutôt agréable ». Le 22 octobre : « Je vous renvoie, Monsieur, le portrait de Sa Majesté, la figure n'a pas assez de noblesse : enfin, dans celui-là comme dans tous les autres, le peintre cherche à attraper une ressemblance qu'il ne peut pas attraper et cela le conduit à faire d'autres fautes. » Les exemples pourraient être multipliés à l'infini : ceux-ci, pris en deux mois, suffisent.

On ne saurait donc trouver une physionomie vraie de l'Empereur ni dans les tableaux de David, de Gros, de Gérard, de Robert Lefèvre, d'Appiani, de Muneret, ni dans les miniatures d'Isabey, de ses collaborateurs et de ses émules. C'est ailleurs qu'il convient de la chercher et c'est par des croquis surpris en quelque sorte par des peintres français ou étrangers qu'on peut suivre la transformation graduelle qu'elle subit par le fait de l'âge et l'évolution de la santé.

Comme celui de ses neveux, notre contemporain, dont le tempérament physique s'est rapproché le plus du sien, l'Empereur, aux environs de la quarantaine a subi une crise singulière d'engraissement, que rien jusque-là ne faisait prévoir. Sans doute, cette phase s'est présentée plus tôt chez le prince Napoléon : cela a tenu à la maladie que l'Empereur avait eue depuis Toulon et qui persista jusqu'à la fin du Consulat, à la vie brûlée qu'il avait menée en Italie et en Egypte, à l'activité

' *4brale qu'il avait déployée pendant le Consulat

— surtout et uniquement à la santé. L'effet avait été retardé, mais la cause demeurait identique, et, à partir de 1807, c'est-à-dire quand le tempérament se fut rassis, Napoléon enforcit d'une façon surprenante. On peut fixer cette date, car Dâhling qui a vu l'Empereur à Berlin et qui a, en un portrait en couleurs d'une valeur singulière, fixé ses traits, d'autres artistes qui Font dessiné à Postdam et à Varsovie ne le montrent encore, en 1806 et au début de 1807, que bien portant et sans graisse inutile. Sans doute, la face s'est déjà élargie, les joues se sont empâtées, mais rien encore qui soit en excès ; tandis que, dès Tilsitt, le visage, sous Faction de la graisse envahissante, change de caractère et, dès lors, jusqu'en 1812, avec des ralentissements sans doute aux périodes où l'Empereur donne à son corps un exercice extraordinaire, mais avec une progression continue que rien n'enraye, FEmpereur grossit et surtout sa face s'arrondit.

Des estampes, pour la plupart anonymes, généralement publiées à Fétranger, exécutées par des artistes d'ordinaire assez inhabiles, permettent déjà de prendre conscience de ce changement; même il y en a trace dans des portraits officiels : tel celui où Isabey représente FEmpereur en pied, en grand costume de cour, mais le peintre est assez courtisan pour ne retenir de cet épaississement que la noblesse et la gravité qu'il apporte ; tel encore celui où David amincit exagérémemt et

flatte les contours, laissant à la tête la forme longue qu'elle a perdue, et, avec le Napoléon de 1812 donnant réellement un Napoléon de 1807, d'une expression seulement un peu plus mûre.

Mais rien ne vaut pour confirmer cette assertion le document pris sur nature, qui n'a point subi les retouches du peintre et du graveur, qui, dans ces conditions, apporte la part de la vérité que le dessinateur a été capable de voir et de rendre. Bien que gravure, il faut citer d'abord une estampe d'un travail singulier, exécutée durant le voyage de 1811 dans les Départements réunis, par un artiste hollandais. A défaut de nom de graveur, on peut affirmer l'origine et la date, car l'Empereur y est représenté portant au côté gauche de la poitrine entre l'étoile de la Légion d'honneur et la couronne de fer, la décoration de l'ordre de la Réunion qu'il vient d'instituer, qu'il n'a prise qu'alors, n'a gardée que durant ce voyage ; et ce sont seulement les artistes hollandais qui l'ont peint avec ce ruban. (Témoin un tableau de Van Spaëndonck qui, curieux par les accessoires, ne donne que peu de traits de nature et est inférieur à cette gravure.) Eh bien ! là, Napoléon est représenté avec une figure presque absolument ronde, à ce point ronde qu'on serait tenté de crier à l'exagération, si l'intention d'embellir n'apparaissait en d'autres parties de la figure, si surtout ce document ne se trouvait confirmé par trois autres témoignages graphiques originaux, le premier de Couder, les

deux autres de Girodet. Couder, qui avait vingt et un ans en 1811, a pris son croquis au pastel à la chapelle des Tuileries, pendant la messe. Le front un peu dégarni ; les cheveux non pas noirs, mais d'un brun clair; les yeux franchement bleus et d'un bleu soutenu ; la figure presque ronde, mais d'une puissance de beauté, d'une régularité merveilleuse ; la tête un peu enfoncée dans les épaules, ce sont les points qui se dégagent et mettent ce croquis léger tout à part. En le comparant aux dessins de Girodet postérieurs d'une année qui donnent cinq aspects différents de la tête de l'Empereur, on constate que de 1811 à 1812 Napoléon a encore engraissé. La tête chez Girodet est plus ronde encore, plus pleine de partout; les joues sont plus fortes, le front est plus dégarni. D'un de ^es dessins, à la vérité, on ne connaît que la gravure faite en Angleterre par Maile et publiée par Jones; mais, le second, qui appartient à M. le comte Antoine d'Hunolstein, a pu être étudié de près et il fournit la plus intéressante et la plus curieuse représentation qu'on ait de l'Empereur.

Les deux dessins de Girodet sont de la même année, presque du même mois. Le premier, celui gravé en Angleterre, a été fait à la chapelle des Tuileries le 8 mars 1812. Le second, celui qui appartient à M. d'Hunolstein, a été exécuté le 13 avril 1812 à Saint-Cloud, pendant le spectacle. Les comédiens ordinaires de Sa Majesté : Fleury,

Armand, Michot, M mes Volnais et Mars jouaient l'Amant bourru, comédie en trois actes, en vers, de Monvel, que Napoléon avait déjà vue le 3 août 1806 à Saint-Cloud et le 17 octobre 1810 à Fontainebleau. A la troisième fois, la pièce ne l'intéressa guère, car il s'endormit, et Girodet en profita. Voilà donc, le premier portrait authentique que Ton connaisse de Napoléon dormant, c'est-à-dire avec les traits entièrement au repos. Il s'éveille brusquement, regarde autour de lui si on l'a vu dormir, — c'est le second croquis. Puis s'efforçant de sourire, il fixe ses yeux sur la scène — c'est le troisième dessin. Le sourire de Napoléon, ce sourire irrésistible, disent les contemporains, ce sourire qui éclaire et qui pare sa physionomie tout entière, nul peintre, nul sculpteur, n'avait jamais tenté de le rendre, et, pour la première fois, il apparaît. A le définir par des écritures il faut renoncer. On possède là ce sourire même, avec son charme, sa grâce, l'éclair de ces yeux profonds, et ce sourire a été surpris et immortalisé par un artiste qui, cette fois du moins, a été grand. Mais en un autre point ces trois dessins de Girodet sont révélateurs : pour la forme que le visage a prise, ils confirment entièrement les deux dessins de 1811 : ils le montrent tout à fait rond, exactement semblable à celui que Gérard et Isabey, en divers portraits, donnent au Roi de Rome ; on comprend alors le but poursuivi par ceux qui n'ont pas, comme Prudhon, suivi la nature, mais, en peintres officiels, for-

mule le Napoléonide — et, en cette figure du fils, c'est le père qu'il faut rechercher.

Comme note prise sur nature, deux années plus tard, en 1814, durant le séjour à l'île d'Elbe, on peut relever le croquis d'Huber, un des valets de chambre de toilette. C'est un profil d'un dessin très médiocre, mais qui montre comme la guerre de France a maigri l'Empereur. Sans doute, le profil ne s'est jamais empâté et arrondi comme la face; certain dessin de Girodet du 8 mars 1812, le démontre; les traits y ont conservé leur pureté, le front, la ligne du nez, la bouche ; mais le menton s'y est épaissi et le gonflement de la joue marquant une ligne déformante qui rejoint la narine, ne se retrouve que très atténuée dans le dessin d'Huber.

Après le départ de Rochefort on n'a plus de Napoléon que des caricatures exécutées par des mains inexpertes et sans aucun goût d'art. Toutefois ces dessins qui émanent des ennemis, qui poussent à la charge les traits de l'Empereur et voudraient le rendre ridicule, peuvent fournir peut-être encore à qui les sait regarder quelques renseignements. Dans l'un de ces croquis, dont l'original est signé des deux initiales L. B. il est impossible de méconnaître les traits de Napoléon et même son attitude de corps. 11 a été exécuté en 1817, c'est-à-dire lorsque le captif conservait une apparence de santé. Trois ans plus tard, à la fin de 1820, un passant prend un autre croquis où la tète ressemble étrangement aux caricatures qu'on

répandait ces dernières années contre le Prince Napoléon. Le bec d'aigle s'est accusé, le menton s'est retroussé. Le corps, par cette inaction forcée et cette claustration volontaire, a encore grossi, le ventre s'est ballonné sur les jambes maigres. La fin, la délivrance approche : et voici, d'après la gravure au pointillé qui en fournit une image très fidèle, le dessin, fait quatorze heures après la mort, par William Crokatt. La main qui l'a tracé est inhabile, mais peut-être trouvera-t-on en cette tête morte quelque chose qui n'est point dans le masque d'Antommarchi. Avant que la mort eût fait complètement son œuvre, la tête de l'Empereur, émaciée parle long martyre, sembla, dit Marchand, la tête même du Consul, et, un temps, elle resta ainsi, merveilleusement belle, plus fine, plus mince, plus légère — plus espérante que possédante, — telle que la France l'avait vue après la journée bénie de Brumaire, au temps où, dans l'ascension de sa gloire, Bonaparte incarnait tout l'avenir de la patrie : et c'est quelque chose de cela, qui est dans ce dessin d'un officier anglais 1 .

1 L'admirable buste do Napoléon par Houdon dont je parle page 173 fait partie du musée de Dijon. 11 a élé moulé et quelques privilégiés en ont obtenu des épreuves; mais on en a refusé au commun des martyrs.

Page 1