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LA FEMME AU BALAI

Il ne craint nullement d'affirmer que, s'il s'était senti appuyé, ses œuvres — sans être meilleures peut-être — eussent été assurément plus abondantes. Quel est le peintre qui n'hésite pas à se remettre au travail quand il voit s’accumuler, dans un coïn de son atelier, ses toiles dédaignées. Entre deux pages, également vibrantes d'enthousiasme, de vie et de révolte, il y a place pour un long désespoir.

N'en doutons pas, elle est fausse la théorie, inventée pour les besoins de la cause et la justification des pauvres d'esprit, comme les nomme Ensor, que le succès est de nature à nuire à l'artiste ou à le corrompre et qu'il faut qu'à ses débuts il rencontre quelque opposition!

Soyons assurés, au contraire, que s'il est de taille à résister à l'injustice, il résistera aux séductions de la louange. Ce qui fait penser différemment c'est que cette louange ne s'adresse le plus souvent qu'aux faux talents, aux suiveurs asthmatiques de maîtres arrivés et choyés.

Comment expliquer autrement que la fécondité extraordinaire de James Ensor se soit subitement ralentie vers 1885 ?

Il ne saurait être question d’épuisement de ses vertus créatrices, puisque c'est peu après qu'il renouvelle sa vision, affine son art, immatérialise de plus en plus son métier et aborde enfin ce que les meilleurs peintres essaient rarement : des toiles d'inspiration lyrique — lyrique non point littérairement mais plastiquement, par la fantaisie presque paradoxale des couleurs autant que par la composition — telles le Christ apaisant les flots, Adam et Eve chassés du Paradis, le Jardin d'Amour, etc.

Mais à quoi bon s'interroger quand les faits sont là pour nous répondre ? Qui donc, de ses amis d'alors, ne se souvient del’étonnement heureux mais nuancé de méfiance, qu'on surprenait autrefois dans ses yeux quand on le louait pour l’une ou l’autre de ses toiles.

— « Vraiment, vous aimez cela !» demandait-il. Et comme, à son

tour, on s’étonnait de sa question :

— « C’est qu'elle a été si souvent refusée et que tout le monde » trouve cela très-mauvais ».

Moi-même ne l'aije pas vu, sans ménagement, piétiner l'Aprèsmidi à Ostende, qu'il venait d'étendre devant moi, pour me permettre de la revoir ?

Il m'avoua dans la suite s’en être servi longtemps comme d’un tapis.

Ah ! oui, comment n'eût-il pas douté, malgré son âme forte ? Comment n'eût-il pas fini par épouser la mésestime ou le dédain général?

Au temps où son admission au Salon de Paris lui avait attiré quelque attention, un bonhomme, croyant à la bonne affaire, lui avait pris Le Salon bourgeois et Chinoïseries, le premier pour 350 francs, l’autre pour 250.

Un an plus tard, les critiques avaient ébranlé la confiance du pauvre amateur. Il exposa les deux toiles dans les Salles du Restaurant du Kursaal, dont il dirigeait l'exploitation, et les agrémenta de cette fiche peu glorieuse :

Tableau de James Ensor a vendre francs.

Il était trop désespéré pour ne pas être honnête ; les prix étaient exactement ceux qu'il avait payés.

Six ou sept ans se passèrent sans qu'il trouvât amateur. Enfin un ami acquit le Salon bourgeois et la mère de l'artiste découvrit plus tard la seconde toile chez un marchand de meubles. Donnée en paiement d'une table, elle lui fut, avec empressement, rétrocédée au prix de celle-ci, soit 65 francs.

Telles étaient les conditions défavorables dans lesquelles se débattait l'activité de James Ensor. Si l’on y ajoute la solitude morale que lui imposait l’incompréhension antipathique de ses concitoyens et l'impossibilité de trouver, sous le toit paternel, à cause des orages domestiques qui perpétuellement l’agitaient, le refuge amical dont son excessive et

Bruxelles,

Becker,

Photo P.

( 1ts,

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