LA DAME AU CHALE
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Sûr de son métier déjà étourdissant à cette époque, maître de soi puisqu'il savait exactement ce qu'il voulait réaliser, sous quel angle il allait considérer la nature, quels aspects spéciaux il en restituerait, il se mit à l'œuvre avec l'énergie, la confiance, la rapidité de celui qui est certain de l'avenir. « L'année 1880», dit Verhaeren, « fut une année admirable pour James Ensor. Son vrai début date de ce temps ».
Mais quel début! Moins d’un an après sa sortie de l’Académie, il avait peint plus de trente toiles et atteint à la maîtrise, puisque parmi élles on compte Le Lampiste, Le Chou, Musique russe, Le Flacon Bleu.
En 1881 il expose, à la Chrysalide (1), La Coloriste; au Salon de Bruxelles, Musique russe.
En 1882 il montre, à l'Essor, le Portrait de son père, qui viendrä prendre place en 1921 au Musée de Bruxelles.
Le Salon Bourgeois et Chinoïseries sont reçus au Salon de Paris, alors que le jury vient d'écarter plus de 7000 tableaux.
Ce succès étonne ses concitoyens et leur arrache quelque considé= ration pour l'artiste. Le navire qui porte ses projets et ses espoirs semble avoir le vent en poupe. Il en oublie presque les tristesses du foyer paternel où règne la discorde et le désordre. S'il ne peut s'y réfugier, il a, du moins, le port, la mer, la mer surtout qui, dès ce moment, commence à s'associer à tous ses rêves de coloriste et de créateur d’atmosphère et de lumière.
En été, il a la ville dont l'animation, le faste, les plaisirs, le flux et le reflux des foules qui vont et qui viennent, l'excitation continue, les mille couleurs des toilettes, fouettent son imagination et décuplent, pour ainsi dire, sa participation à la vie universelle. Et cela d'autant plus intensément que sa jeunesse écarte encore de lui la lassitude,
(x) « Ce Cercle déjà ancien et dont le lieu d'exposition s’ouvrait salle Janssens (rue du » Gentilhomme, alors rue du Petit Écuyer), avait à sa tête des maîtres : Louis Dubois, Artan, » Vogels, Rops, Pantazis et d’autres. On y cultivait une peinture aux qualités solides, faite » au couteau... » James Ensor, par Emile Verhaeren.
réveille chaque matin sa curiosité et lui découvre en toutes choses des raisons de peindre. Aussi les toiles s’accumulent-elles, les unes après les autres, toutes palpitantes de vie, vibrantes d'animation.
Il y a là un cas extraordinaire de maturité précoce et de fécondité heureuse ;. seule une exceptionnelle personnalité, toute d'instinct, encore accentuée par l'isolement où s’est écoulée son enfance, peut l'expliquer. Ne s'étant jamais asservi, il n’a point eu à se reconquérir.
Les années qui suivirent ne furent pas moins fécondes.
«Son œuvre», dit Verhaeren, «n’est point une moisson d'été ni une » vendange d'automne ; c’est avant tout une germination de printemps. » Sa force libre jusqu’à l'excès, sa personnalité violente jusqu’à » l’exaspération, son indépendance superbe et outrancière lui ont fait » une jeunesse admirable. Il créait abondamment, surabondamment » même, avec acuité». Et il ajoute : «Il n’a pu donner ni à la louange ni » au blâme le temps d’avoir prise sur lui ni de modifier en quoi que ce ».füt son travail. L'’éclosion de son talent fut comme une explosion. » D'un coup,. il apparut presque en toute sa stature ».
Tout, jusqu'à ce moment, s’est passé selon l’ordre ordinaire. Si ses toiles. ont suscité l’étonnement et la discussion, du moins elles ont été reçues.
Hélas ! Voici venir les déconvenues et l'hostilité !
En 1882, La Mangeuse d'Huîtres, page capitale, est refusée au Salon. d'Anvers ; en 1883, à l'Essor, cercle qui pourtant se disait d'avant-garde, elle ne recoit pas meilleur accueil; le Pouilleux seul trouva grâce devant le jury.
En 1884, l'artiste voit se confirmer l'opposition générale. Tout son envoi est refusé au Salon de Bruxelles. Dans cet envoi figuraient : L'Après-midi à Ostende, aujourd’hui reconnu comme une œuvre capitale du maître, et Les Huîtres qui devaient trouver place au Musée d'Anvers. Pourtant Constantin Meunier et Alfred Verwée étaient du
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jury. À la vérité, le premier se plaignit d’avoir été impuissant à défendre l'envoi, mais la bienséance empêche de rappeler la forme sous laquelle Verwée condamna la peinture de James Ensor.
On demeure stupéfait devant de tels arrêts. Timidement quelques voix firent même observer, dans la Presse, que de telles rigueurs étaient peut-être imprudentes.
Ce fut encore, vers ce temps-là, que Jef Lambeaux prit ombrage des violences de James Ensor et se retira des XX. Il est vrai que Rodin moins craintif y prit sa place.
À dater de ce jour l'hostilité ne désarme plus. D’incompréhensive la critique devient méchante et ne cesse plus de poursuivre l'artiste de ses traits, comme si elle s'était donnée pour mission de le perdre dans l’opinion et de l’ensevelir en même temps sous le découragement.
Elle ne fut point de taille; il résista. Sa nature était telle qu'il devait se rebiffer et même répondre par l'attaque ouverte et brutale à l'agression sournoise, plutôt que de se soumettre ou de concéder quoi que ce fût. Son énergie, sa puissance créatrice, son esprit de révolte, sa soif de recherches semblent donc être restés entiers et sortis vainqueurs de la lutte. On est du moins porté à le croire. D'autre part, son œuvre est assez variée et parfaite pour qu'on la puisse considérer comme complète.
Pourtant en fut-il bien ainsi ? N'’eût-elle pas été plus grande et plus féconde encore, s’il avait créé dans un milieu plus favorable ? Les refus successifs de ses meilleures toiles, de 1881 à 1885, étaient-ils, moins que le blâme méchant d’un feuilletonniste, de nature à ébranler ou à décourager ? Une fissure, même minime, ne suffit-elle pas à laisser pénétrer le doute dans l’âme d’un artiste, cet être sensible et impressionnable par essence ?
Ensor ne se fait aucune honte d’avouer les défaillances qu'il eut parfois, le trouble de certaines heures et ses doutes sur ses découvertes.
Iston, Pouffamatus, Cracozie et Transmouff, célèbres médecins persans, examinant les selles du Roi Darius après la bataille d’Arbelles (1886). Eau-forte.
Photo P. Becker, Bruxelles,