LA RUE DE FLANDRE A OSTENDE
Coll. Speth, Anvers,
mortes en clair dont le sujet rappelle peut-être des tableaux antérieurs, mais dont il fait, par une simple transposition des tons, des œuvres entièrement nouvelles, véritables anticipations sur le néo-impressionnisme.
Et de même qu'il y aura précédé de tant d'années, dans ses toiles légendaires, notre retour à la composition et à la fantaisie lyriques — c'est encore là, en 1896, qu'il anticipera sur notre faveur actuelle pour la stylisation en y proposant, à notre sensibilité étonnée, la merveilleuse Vue de Mariaherke.
En un mot, c'est aux expositions annuelles des XX qu'il se révéla le précurseur de tant de formules qui, longtemps après, allaient nous être présentées avec l'attrait de l’engoue-
ment, par la jeune école française.
Croquis au crayon (1885).
Si nous insistons, dans cette note biographique, sur des détails qui tiennent plutôt de l'analyse critique, c'est que, à de rares exceptions près, l’histoire d’un artiste c'est l’histoire de ses œuvres, les événements sont d'ordre moral; ils sont faits de ses idées, de ses émotions et principalement de sa part d'originalité.
Ses travaux seront les batailles de sa vie. Selon l'accueil qui leur sera fait, ils constitueront ses victoires sur l'opinion, ou ses défaites, avec tout ce que ce mot peut comporter de méfiance de soi et de démoralisation. ;
Pendant vingt ans James Ensor s’est vu violemment attaqué, dénigré par le grand nombre, admiré seulement par de rares amis. Mais les opinions étaient si contradictoires, si brutalement opposées — souvent
même les admirateurs de la veille comprenaient si peu l'œuvre du lendemain — qu'il doit s'être senti plus d'une fois balloté entre la confiance et le doute.
On est donc en droit de se demander ce que serait devenue son humeur belliqueuse, s'il n'avait pu compter sur l'arène ou la tribune que constituait pour lui le cercle des XX.
La détresse de l'abandon moral se serait étendue sur son âme. Songeons au milieu déprimant où s'écoula sa vie !
Et ce milieu, il ne le quittait pour ainsi dire jamais.
« Ses voyages furent très rares, dit Emile Verhaeren. En 1892 il ne » s’attarda que quatre jours à Londres ; il fut à deux ou trois reprises » à Paris ; il se divertit dans un voyage en Hollande avec son ami » Vogels, et les musées d'Amsterdam et de Haarlem le retinrent » longtemps entre leurs murs. »
Et c’est tout !
« Sa vie s'est écoulée, à Ostende, presque tout entière. Il a subi
» l’interminable et ensevelissant ennui de la province qui tombe sur » l’âme comme une poussière sur le corps ; il y a connu la moquerie et
la haine ; le potin et la risée ; il y a rencontré les contrariétés domes-
tiques, l’incompréhension inévitable, la déréliction. Les heures noires lui ont fait cortège au long des jours gris, maussades, monotones. Sa
sensibilité fine, comme le grain d’un bois rare et précieux, a subi les » coups de rabot de la bêtise. Il s'est senti foulé, meurtri, brisé.
» Les rares joies qui flambaient autour de lui étaient de pauvres » joies provinciales. Il en prit, certes, sa part, ne fût-ce que par tristesse. ». Une société, Le Rat mort, le comptait et le compte encore au nombre » de ses membres. Ce cercle où des médecins coudoient des avocats, » des échevins serrent la main à des notaires, où des musiciens — quel- » ques-uns de vrai talent — introduisent le culte d’un goût surveillé, » inscrit à son programme le rire et l'entrain pour essayer de vaincre
Anvers.
Esouisse
GEOIS.