‹ James EnsorChapitre 14 sur 62 · LE SALON B · texte numérisé non relu

LE SALON B

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» la torpeur ambiante. Y réussit-il ? Et sa joie n'est-elle pas uniquement » réglementaire ? »

O les tristes et véridiques paroles! © la belle mais douloureuse description ! Comme le poète a bien deviné !

Il se demande si Ensor réussit à vaincre la torpeur ambiante. Soyons certains que non et affirmons, sans crainte de nous tromper, que la joie n'y était pas seulement réglementaire, mais lugubre, mortelle, comme celle d'une parade foraine sous la pluie ou la neige, comme le rire de quelques-uns de ces masques inquiétants dont l'artiste a compris la grimace psychologique.

Tout confirme la vanité de cet effort de réaction. La nature de l’œuvre en est la preuve visible. D'abord abondante, pressée, continue dans ses recherches, purement picturale, elle s’affine peut-être mais se fait plus rare ensuite. La fantaisie de l'heure et de l'humeur en devient la seule inspiratrice ; le scepticisme, la déception ironique, en engendrent les sujets.

Plus artiste peut-être, à cause de cela même, plus exceptionnelle, plus totalement humaine mais plus littéraire, elle s'éloigne de plus en plus de la plastique pure, au point que nous voyons Ensor, renoncer peu à peu aux œuvres de grand effort, s’abstraire dans sa pensée silencieuse et, pour ainsi dire, se désintéresser de cette lutte d’art où il a tenu l’une dés places les plus glorieuses.

Pourquoi ? La vie en province, comme le pressentait Emile Verhaeren, l'explique en majeure partie.

Les grands centres sont des foyers d'énergie. Les forces individuelles qui les créent y bénéficient elles-mêmes de l'effort général. La lutte y étant plus ardente, plus continue, l'habitude de la défense de soi contre l'ambiance de torpeur, y développe la faculté de réagir et incite à l’action.

Cet exercice constant des énergies innées prolonge la souplesse et

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pour ainsi dire, l'élasticité de la jeunesse. L'action déprimante et dissolvante de l’âge s’y fait moins sentir, et c'est un fait qu'on y prend moins vite qu'en province les apparences extérieures de la vieillesse. N'est-ce pas une preuve que l’âme est restée plus riche en vitalité ?

D'autre part, les jouissances d'ordre élevé étant plus nombreuses et plus à la portée de tous dans les grandes villes, on y contracte moins facilement ces habitudes du plaisir facile, qui sont des négligences et des paresses de l'intelligence.

Il se peut que l’artiste livré à la vie de province atteigne, dans son œuvre, au maximum de son talent, mais cette œuvre sera moins abondante; sa force de création s’épuisera plus vite, la surexcitation nécessaire à la production ne pouvant se puiser que dans son propre fonds.

Bien entendu, ceci n'exclut pas la nécessité d’une certaine solitude. Ce n'est: pas l'entourage direct qui provoque cette excitation bienfaisante, mais l'ambiance plus riche en beauté, en efforts vers la beauté, en intellectualité supérieure.

Tant que la découverte des choses de son milieu suffit à émouvoir ‘sa sensibilité, Ensor travaille et féconde les heures. D'abord son milieu direct; et ce sont ses portraits et ses intérieurs: Salon Bourgeois, Après-midi à Ostende, etc. Puis il découvre la mer et les choses de la - mer: la mer multicolore et changeante, les ciels marins, rapides et féeriqués. Il voit des poissons, des coquillages où pétille encore, comme une goutte de rosée, la gouttelette de l'humidité ; il découvre aussi que les plus humbles choses : les légumes, les fleurs, les bibelots de la boutique paternelle ont leur beauté; et, de ce monde inférieur mais hautèment coloré, il tirera ses magistrales natures-mortes et, ce qui est précieux, la lecon du ton clair et franc.

Un jour, de sa fenêtre, il voit les toits d'Ostende et, spontanément pour ainsi dire, ceux-ci se transposent de la rétine sur la toile. Une

Photo P. Becker, Bruxelles.

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