‹ James EnsorChapitre 15 sur 62 · LE · texte numérisé non relu

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autre fois, la flânerie autant que la curiosité le porte au quartier maritime. Il y trouve des types humains dont le physique et le costume, les habitudes et l'attitude sont dignes de son pinceau. Il y contemple surtout le sujet éternel et à chaque heure renouvelé, soit par la marée, soit par la lumière, des barques, vivantes comme des oiseaux, coloriées comme des choses de joie et de luxe, avec leurs cordages et leurs mats aériens, avec leurs voiles mobiles comme des ailes. Belles, grandes et presque immatérielles à force de légèreté, elles laisseront dans son imagination, non seulement le motif d'une marine, mais le cadre où, plus tard, il situera l’une ou l’autre vision lyrique.

Et, plus durable peut-être que toute autre impression, la contemplation quotidienne des ciels désordonnés et orageux de la mer, enrichira sa mémoire coloristique de mille ressources. Et c'est dans leur évocation visionnaire et tragique qu'il placera le drame d'Adam et Eve chassés du Paradis et le Foudroiement des anges rebelles.

Mais s’il faut, à un artiste, des années pour explorer le monde que constitue une petite ville, l'exploration cependant a une fin. C'est alors que, livré à lui-même, la curiosité de la découverte ne l’aiguillonnant plus, n’éprouvant plus dans son milieu l'excitation nerveuse qui ébranle sa sensibilité, — son aptitude à réagir s'émoussera. Les êtres et les choses le trouveront désarmé ; ils l’useront de leur ennui quotidien. Il deviendra comme une matière molle et passive où s’imprimeront plus aisément les griffes sournoises de la bêtise et de l'hostilité.

Oh ! certes, Ensor ne sera pas vaincu. Il résistera, mais sa résistance sera intérieure. Il méprisera cette humanité ennemie ; il en verra les laideurs ; il ne lui trouvera plus que des vertus hypocrites. L'ironie le vengera de ses ridicules ; la satire flagellante, de sa sourde et cauteleuse incompréhension. Enfin le scepticisme le poussera à l’irrévérence et au blasphème envers les conceptions les plus élevées, les cultes les plus nobles des philosophies et des religions.

Portrait de James Ensor en 1890.

Dessin au crayon.

*“2pPU9ISO.P 29S0N *(1881) SHANVIA

Et nous verrons ainsi naître et se développer la dernière phase de sa vision, ces planches qui ne sont que sarcasmes et drôleries, compositions amusantes, méchantes le plus souvent, où il critique, bafoue et stigmatise, mais dont rayonne malgré tout, comme une irradiation de sa personnalité foncière, quelque chose de lumineux et d'étrange, une lumière inattendue, souveraine, telle qu'elle règne dans la Cathédrale, le Christ montré au peuple et cent autres pages dessinées ou gravées.

Ses masques aussi auront participé de cette évolution morale. Œuvre unique dans l’histoire de l’art, ils constituent la synthèse er laid du visage humain. Leur vraie signification, leur côté littéraire ou psychologique n’ont pas été suffisamment reconnus. Chacun d'eux, en effet, est l'expression d’un de ces sentiments, d’une de ces passions qu'Ensor veut stigmatiser : l'envie, la bêtise, toutes les laideurs morales qu'il a vues autour de lui et qu'il a crues acharnées à sa persécution.

Telle est l’histoire de cette vie d'artiste, histoire purement morale, sans anecdotes, sans événements autres que son travail et ses déboires, qui va depuis les débuts ardents remplis d’espoirs jusqu'aux jours où les désillusions, le manque de confiance en soi, la lassitude de l’art, vont livrer leurs définitives attaques.

Il n’est plus celui dont Lemonnier disait qu'«il traversait la vie d’un » air d’hallucination, comme s’il eût comploté de recommencer les » casses de vitres d'un Manet ».

» Il vivait, nous apprend Mauclair, à Ostende, plutôt à l'écart, se » confiant peu et laissant deviner une nature tout à fait digne d’estime » plutôt qu'il ne cédait à la dévoiler ».

Après quinze ans d'efforts il est l'homme un peu las qui se ressent d'une sorte de maturité morale précoce. Il semble avoir oublié les traces que son passage a marquées dans l’évolution de la peinture belge. Au point de vue matériel il n’a pas avancé d’un pas.

« La chambre où il travaille, écrit Verhaeren, ouvre, là-haut, au

uatrième d’une maison banale, son unique et peu large fenêtre. Lui, ? s

le chercheur de lumière, il campe ses toiles en un jour médiocre » tombant, non pas d’une verrière, mais à travers les pauvres carreaux » d’une baie verticale et parcimonieuse de clarté... Celui qui surprend Al » Ensor, là-haut, dans son travail, le voit surgir d’un emmêlement » d'objets disparates : masques, loques, branches flétries. coquilles, | » tasses, pots, tapis usés, livres gisant à terre, estampes empilées sur des » chaises, cadres vides appuyés contre des meubles et l’inévitable tête | » de mort regardant tout cela, avec les deux trous vides de ses yeux L » absents. Une poussière amie recouvre et protège ces mille objets | » baroques contre le geste brusque et intempestif des visiteurs. Ils sont | » là chez eux pour que seul le peintre leur insuffle la vie, les interroge, » les fasse parler et les introduise dans l’art grâce à la sympathie qu'il » leur voue et l’éloquence secrète qu'il découvre en leur silence. » Il est opportun de se figurer James Ensor en tête à tête quotidien » et prolongé avec ces effigies en carton et en plâtre, avec ces débris » d'existence et de splendeur, avec ces défroques ternes ou violentes, » pour comprendre quelques-unes des surprises de son caractère et » quelques traits profonds et spéciaux de son art. Il est certain que » pour lui, à telles heures d’illusion souveraine, un tel assemblage de » visages, d’attitudes, d’ironies ou de détresses a dû représenter la vie. » Elle lui est apparue mauvaise, déplorable, hostile. Elle lui a enseigné la misanthropie que seuls corrigent la farce, le rire et le sarcasme ». Quelle autre leçon en aurait-il pu tirer? « Ses toiles », dit encore Emile Verhaeren, « ne sont pas même tendues. Elles gisent roulées les » unes sur les autres, en des coins obscurs. Elles apparaissent à la » lumière ployées et gondolées et c'est avec peine qu'on leur trouve » une zone de clarté propice afin qu'elles s'y étalent sans trop se nuire » entre elles. Et les œuvres succèdent aux œuvres et quand tout est { » montré, toujours, soit au fond d’un coffre, soit au fond d’une pièce

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