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» voisine se découvre une merveille oubliée dont la crasse voile la
» fraîcheur et la beauté ».
Quinze ans de travail gisent ainsi sous la poussière et dans l'ombre, témoignages de la vanité des efforts. S'il manque quelques toiles, c'est qu’elles lui ont été enlevées à des prix humiliants. Encore l'artiste peut-il se réjouir aujourd’hui de ce que l’incompréhension ait été si totale et si générale.
En effet, vers ces temps-là, au moment climatérique où le désespoir s’abandonne et se laisse aller à la dérive, Ensor s'était mis en tête de réaliser quelque argent. Un ami s'offrit qui, après entente müûrement délibérée, se mit à la recherche d’un acquéreur. Il s'agissait de vendre en bloc tout l’atelier d'Ensor, c’est-à-dire donc la presque totalité de sa production. Ilen demandait Auit mille francs. Lisez bien: huit mille francs!
Les siens, plus convaincus que jamais de la non-valeur de son pauvre travail, faisaient des vœux pour la réussite de l'opération. Pour mettre un peu de baume à la cruauté de ses conseils, sa mère faisait miroiter l'espoir qu'il pourrait se remettre à peindre, une fois la liquidation faite. Car c'était bien une liquidation, avec tout ce que ce mot signifie d'échecs et de râté.
Si Ensor conserva son œuvre, c'est que personne, le croirait-on ? n'en voulut, méme à ce prix.
C’est à la lumière de tels faits qu’on découvre les causes de l’altération profonde qui s’opéra dans son humeur et sa productivité. Les quelques sympathies qui continuaient de suivre sa carrière avec admiration, n'eussent même point empêché Ensor de sombrer dans le renoncement définitif, si — de temps à autre — quelque événement réconfortant n'était venu remonter son énergie et lui mettre, pour ainsi dire par la force de la persuasion, le burin ou le pinceau à la main.
En 1896 Eugène Demolder réunissait en une rétrospective partielle,
un choix d'œuvres de James Ensor (1). Le Lampiste, qui y était exposé, fut acquis par l’État et entra au Musée de Bruxelles. Chose à noter, il y avait quinze ans qu'Ensor avait signé cette toile. Aussi comment s'offusquer encore de ses audaces ? De toutes les œuvres montrées
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Le Cataclysme. Vision devançant le futurisme (1885). Eau-forte.
c'était la plus accessible, la moins Ensorienne. Directe, purement plastique, : brutale mais puissante, d'une virtuosité de métier insur- . passable, on comprend qu'elle ait dû finalement trouver grâce.
La bataille définitive n'était donc pas gagnée: Pourtant c'était une
(1) L'exposition eut lieu dans les locaux d’un immeuble situé Montagne-aux-Herbes- Potagères, à Bruxelles.
POUILLEUX INDISPOSÉ SE CHAUFFANT (1882) Musée d'Ostende.
Photo Antony, Ostende.
sorte de consécration, un dignus 1ntrare dont les autres musées pouvaient au besoin invoquer l'autorité.
A son tour la Ville de Liége, du moins le Collège échevinal, proposa l'achat de La Mangeuse d'Huñtres. Déjà la toile avait pris place
Motif décoratif.
Croquis.
au Musée, quand un conseiller, jugeant que ce n'était pas là un sujet à proposer à l'admiration du peuple, souleva l'opposition de son parti, et, droite contre gauche, comme dans les affaires politiques, le conseil refusa d’entériner la décision du collège. Le tableau, après lavoir, pendant quelques jours, éclairé de sa lumière et égayé de ses couleurs, fut retiré du musée et rendu à l'artiste.
La plaie, causée par ce contretemps était encore vive, quand survint un événement de nature à la cicatriser.
En 1890, la Revue d’Art, La Plume, (1) qui tient à cette époque, à Paris, parmi les périodiques, l’une des premières places, peut-être la première, lui consacre un numéro spécial. Max Elskamp, Georges Lemmen, Camille Lemonnier, Maurice Maeterlinck, Camille Mauclair, Octave Maus, Constantin Meunier, Pol de Mont, Maurice des Ombiaux, Edmond Picard, Octave Uzanne et Emile Verhaeren y scrutent tour à tour les divers aspects de son œuvre. Blanche Rousseau y trace un croquis de l’homme. Dans son ensemble, c'est l'hommage le plus éclatant que puisse souhaiter un artiste. La valeur en est rendue encore plus précieuse si l’on observe avec Maeterlinck que /e plus bel éloge c'est une bonne critique, et que les pages de Mauclair et de Lemmen qu'on y trouve, sont parmi les plus fouillées et les plus entendues qu'on puisse lire.
On aurait pu croire qu'une telle manifestation, qu’une glorification aussi éclatante, un concert aussi exceptionnel de louanges autorisées, seraient de nature à faire réfléchir, à s'interroger, à se demander si l’on ne se trompait pas, si l’on n’était pas injuste en méconnaissant à ce point la valeur d'Ensor? Il n’en fut rien. L’incompréhension ne désarma point.
Son âme, à force de déboires et de désenchantements, était-elle devenue moins sensible, ou bien le nombre croissant de ses admirateurs et surtout leur valeur morale lui donnaient-ils de nouvelles forces, toujours est-il que, pendant les quinze années qui suivirent, Ensor semble avoir supporté plus stoïquement les tristesses quotidiennes de son home et les amertumes de sa carrière.
I n’est plus « cet original de peintre aux allures de grand pierrot
» Spleenétique » dont parle Lemonnier ; il n'est plus « le grand garçon
(x) Fames Ensor, peintre et graveur. Paris. La Plume.
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» pâle et brun, à la tête pensive, aux yeux veloutés et tristes, à l'allure » distinguée, dédaigneusement douce et taciturne » que connut plus tard Mauclair.
La chevelure onduleuse et la barbe ont blanchi; les traits toujours fins et réguliers se sont arrondis ; les yeux toujours veloutés et tristes ont accentué, tout en en adoucissant l'expression, le noir de la pupille. Un léger embonpoint écarte les plis de son éternel manteau à pèlerine.
I se tait volontiers et le plus souvent regarde au loin, vers quelque rêve plutôt que vers le monde réel. Il a, en lui, quelque chose d'énigmatique et de bizarre et tout à la fois de simple, et de sympathique. Pourtant il ne s'abandonne pas. Comme l'observait Verhaeren, « ses paroles qui souvent déconcertent, ses saillies drôles, ses rires » soudains et furtifs, sa voix sourde, sa marche lente et l'étérnel » parapluie qui toujours l'accompagne, comme s'il se défiait du plus » fidèle et du plus loyal soleil, confirment l'étrange impression qu'il » produit — volontairement ou ingénument — qu'importe. »
Cette défiance, soyons-en certains, ne va pas qu'au soleil; elle s'étend à l'humanité entière ; elle est comme une lumière sombre qui colore ses pensées et ses impressions. Elle a été projetée sur son âme par la Vie même.
Rien ne pouvait plus en détruire les effets. Pas même la consécration solennelle de sa gloire qui spontanément s'organisa en 1920 à l'occasion d’une exposition rétrospective de son œuvre, à Bruxelles.
Celui dont les maîtres de l’art et de la critique n'avaient su deviner l'avenir, celui que la plupart de ses contemporains avaient vu passer à leur côté sans presque le remarquer ou — s'ils le voyaient — sans l’offenser de leurs moqueries, vit tout-à-coup venir à lui, du fond des rangs obscurs et batailleurs des jeunes artistes, l'hommage d’une vénération enthousiaste et bruyante. Un banquet fut organisé; on l'y
magnifia avec élan ; on l'y glorifia avec un véritable sentiment d'amour
Frog (1898).
forte.
Vengeance de Hop Eau-
ecker, Bruxelies
Photo P