AIT D
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saisie par la sensibilité ordinaire de quiconque ne perçoit la beauté plastique que par les yeux. Pour aller au delà, c'est-à-dire jusqu à l'essence même de l'œuvre d'art, il faut le secours complémentaire d’une compréhension intuitive et ces affinités mystérieuses auxquelles on doit l'émotion spéciale qui ouvre l’entendement aux beautés inexprimées. Seules possèdent ces dons, les natures essentiellement artistes.
Encore, plus d'un admirateur de James Ensor croira-t-il avoir tout vu quand il aura observé la variété objective de l’Après-midi à Ostende et du Salon bourgeois, sans se douter des problèmes de lumière et d'atmosphère qui y sont résolus ; plus d’un s’imaginera avoir scruté à fond ses fantaisies et ses compositions lyriques, quand il en aura compris l'esprit caustique ou la fougue échevelée ; ils n'auront pas été frappés de l'extraordinaire luminosité et de l'insolite grandeur d’un Christ montré au peuple ou d'une eau-forte comme la Cathédrale.
Ils auront conçu, pour Ensor,une admiration sincère mais inférieure à ce que valent sa complexité, son ampleur, l'étonnante étendue de son inspiration et ses efforts de beauté. Aussi bien les plus zélés de son culte—le mot n'est pas trop fort pour caractériser leur ferveur — ne l'ont réellement mesuré à sa taille, élevé à son vrai rang, qu'après l'exposition rétrospective de son œuvre, organisée à Anvers, en 1921, où près de cent cinquante toiles, gravures et dessins furent réunis par les soins de la Société de l’Art Contemporain.
Avant cela, grâce aux salons d'avant-garde où il révéla ses tentatives de précurseur et les diverses phases de son évolution, on avait peut-être accumulé dans sa mémoire des admirations successives ; on n'avait pas songé à les additionner, à les totaliser, en un mot à voir en luile très grand artiste qu'il s’est là, du coup et d’une manière flagrante, révélé.
Malheureusement, de longtemps on ne verra plus pareil ensemble.
La plupart des œuvres sont rentrées dans les collections particulières.
Quelques-unes seulement ont pénétré dans nos Musées. A vrai dire, elles leur furent plutôt imposées, soit par la générosité privée (1), soit par la ferme volonté d'un ministre des Beaux-Arts (2) qui ouvrit enfin les yeux de ceux qui n'avaient rien vu bien que nos destinées artistiques leur fussent confiées, et parvint à forcer les portes qu'ils tenaient
obstinément closes devant Ensor.
Le grand bassin d'Ostende (1888).
Eau-forte.
C'est pourquoi le présent ouvrage qui reproduit, à peu de choses près, toutes les créations essentielles du maître, pourra dans une certaine mesure — trop faible, hélas ! — donner une idée de son œuvre et remédier en partie à l'impossibilité où l'on se trouve d'en admirer