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Chose curieuse, maintenant que personne ne doute plus de la valeur d'Ensor, Ensor lui-même, lorsqu'il interroge l'avenir, en doute parfois. Nul plus que lui ne croît devoir défendre son œuvre. Il la défend avec entêtement, avec acharnement ; il revendique hautement et âprement ses droits de priorité, son mérite de précurseur. On dirait qu'à certaines heures il a plus confiance dans la gloire que lui ont valu ceux-ci, que dans la valeur intrinsèque de sa production. Il a le plus poignant désir de se voir durer dans l'admiration, aspiration légitime s'il en fût, lorsqu'il s'agit d'un artiste qui a tout sacrifié à l'art et rien aux avantages du succès. Mais cette ambition le rend presque craintif des événements et des hommes ; il semble appréhender que la gloire des autres ne se prenne sur sa part à lui.
On sait combien les artistes en général sont incapables d'une appréciation saine et éclectique. Ils comprennent peu de chose à la vision qui s'écarte de la leur ; il en est même qui le confessent et le trouvent un bien; cet exclusivisme leur paraît une mesure de se/fdefense. Ce n'est pas un parti-pris, c'est un réflexe de l'instinct, comme pour la bête de mordre quand elle se croît en danger.
Malgré la place éminente et d’ailleurs chaque jour plus grande qu'il occupe dans l'art contemporain, Ensor n'est pas à l'abri de ce sentiment fait d'orgueil et de peur, de confiance dans son idéal et de la crainte de s'être trompé. Son appréhension est manifestement injustifiée et raisonnablement elle devrait tomber, si le sentiment n'excluait la raison. Car il craint peu de chose de ses devanciers et de ses contemporains : il n'a d'inquiétude que devant le flot des générations montantes. Naïveté, combien humaine! que de croire que le génie ait pour mission d'arrêter la marche de la pensée ou de stéréotyper un aspect du Beau! Crainte chimérique que de penser que le domaine de la Beauté soit limité et que toute révélation nouvelle se fait au détri-
ment des anciennes ! Seule la convention basée sur la mode est éphémère.
Ensor le sait fort bien, lui qui n’a jamais brûlé le moindre encens aux faux dieux, mais l'instinct de la conservation, que l'artiste reporte essentiellement sur son œuvre, l'empêche de garder son calme et il n'hésite pas à briser, de ses paroles, qu'il lance comme des pierres, toutes les vitres de la maison de ses jeunes émules. On verra, dans ses écrits, qu'il le fait avec esprit et avec une virtuosité verbale étonnante.
Si cette sollicitude de soi, cette tendance à s’abandonner sans réserve à son instinct, à s'affirmer entier avec ses qualités et ses défauts s'explique par son origine anglo-saxonne, on trouve dans les déboires de sa vie les raisons de cette sorte d’égologie qui sature une grande partie de son œuvre. Une personnalité aussi absolue, qui rapportait à soi tous les événements et donnait aux moindres une importance dont ils étaient peut-être dénués, devait trouver dans ceux-ci des sujets dignes de son talent. C’est un fait que la vie agissait fortement sur son caractère et, comme son art servit à l'expression de ses passions, on reconnaît le moment où ce caractère s'aigrit, où Ensor prit les hommes en grippe et, non sans quelque naïveté, leur rendit les coups qu'il en croyait recevoir, maltraita l'humanité qu'il croyait intéressée à sa perte.
« L'âpreté de la lutte », observe Lemmen, « détacha-t-elle l'artiste » de sa foi primitive, songea-t-il à conquérir par des moyens nouveaux » lPattention faiblissante ou le succès toujours fuyant ? Peut-être la » somme des dédains éprouvés, accentuant sa misanthropie native, le » poussèrent-ils à quelque sentiment de rancune envers le public » incompréhensif et hostile que dès lors il accabla, — feignant de » l’'amuser, — à coups cinglants de son ironie, à grands coups de » farces et de couleurs exaspérées.
» Et voici que, vomissant d'horribles invectives, éjectant des flots » d’ordures, il se venge des outrages que le public lui infligea par des » œuvres qui l'insultent, des œuvres où, sous la cocasserie et l'apparente
». jovialité des conceptions, perce une haine féroce, une amertune
» cruelle. Le visage humain n'est plus pour lui que prétexte à hideuses » déformations ; l'humanité, il la montre livrée à ses bas instincts, » vautrée dans la fange ».
Il est certain qu'à un moment donné, une profonde altération s’est produite dans sa physionomie morale. Sa sensibilité s'est sentie exaspérée. Plus l'artiste avance et prend conscience de sa valeur, plus il est sensible à l'injustice. La plupart se contentent de crisper les poings, mais ne vont pas jusqu'aux représailles. Tel n'était point James Ensor. Il se rebiffe, griffe, mord et ne songe pas un instant que le temps et le travail autant que le dédain sont les meilleurs des baumes.
Ses plaies restent ouvertes et saignent longtemps. Peut-être a-t-il
plus souffert des coups qu'il asséna que ceux qui les reçurent.
Mais plus l'artiste grandit en gloire, moins nombreux sont ceux qui songent. à l’attaquer. Les jours deviennent plus calmes; le souvenir des luttes s'estompe. L'admiration qui l'entoure le pousse à l'oubli des injures ; une sorte de grande sérénité et d’ailleurs une sage adhésion à la destinée que les dieux lui ont reservée, le poussent à l'indulgence. L'œuvre à laquelle il a donné son âme et sa vie perd cette importance capitale qu'il lui reconnaissait. La gloire qu'elle lui a donnée n’a plus tout son prix, depuis qu'il en est plus ou moins blasé. Et le travail de tant de jours n’a plus que la valeur d'un plaisir et d'un embellissement un peu coûteux de la vie.
Ensor a connu cette philosophie de l'âge mür. Comme Ingres, il regretta presque de n'avoir point choisi un autre art. Durant ces dernières années il s'est épris d'une vive passion pour la musique. Bien entendu il n'est päs musicien au sens théorique ou professionnel du mot. Il aime la musique et y trouve un mode d'expression plus approprié à certains états de sensibilité qu'il n'a pu transcrire plastiquement. La musique qu'il compose est sœur de sa manière de peindre.
De petits traits vifs, sautillants, légers, multipliés à l'infini, dessinent la phrase mélodique. Comme un rien lui sert de motif à peindre et
à dessiner, un thème allègre et d'allure populaire lui suffit à exprimer
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La bataille des Éperons d’or (x892).
Eau-forte.
sa conception mélodique et harmonique. Tout son caractère capricieux, compliqué, moqueur; sa personnalité fantasque ; ce sentiment de naïve
et fraîche puérilité qu'on observe dans la plupart de ses œuvres
graphiques, se retrouvent dans ses compositions musicales.
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La Gamme d'Amour, flirt de marionnettes (1), en constitue le morceau principal. C’est un ballet-pantomime ; comme il en dessina les décors, il en écrivit le texte. Le sujet est élémentaire, un peu fruste, delicieux de simplicité, sans aucune visée littéraire, en un mot, une légende populaire spontanée plutôt qu'une conception bien ordonnée et conforme aux règles. Tant il est vrai qu'aux moindres choses James Ensor devait imprimer le signe de son originalité.
Il sait d’ailleurs tout le prix qu'il faut attacher à cette qualité essentielle. Si sa susceptibilité jalouse réclame à toute occasion ses droits d'inventeur, il a par contre un tel souci de ne rien emprunter à autrui, qu'il regrette pour ainsi dire de devoir employer les mots qui sont le bien commun de tout le monde. Chaque fois qu'il le pourra, dans les noms de ses personnages comme dans les mots tarabiscotés qu'il compose, il s'évadera de cette nécessité.
Maintenant que l’irritabilité de son caractère s’est apaisée et qu'à l'usage, la gloire que lui a value son art, a perdu de sa saveur, parlez-lui de sa peinture, il vous répondra par sa musique et ses écrits. De même qu'au physique on ne le voit jamais sans son inséparable parapluie, au moral il ne se sépare pas un instant de son violon d’Ingres.
On dirait que c’est en vertu d'une loi naturelle qu'avec l’âge, les manies, les petits travers, les défauts mêmes s'accentuent chez les grands hommes, que leur ambition se déplace. Tel qui est un penseur solitaire rêve de la tribune ; tel autre qui écrit voudrait peindre et, fréquemment, le peintre ne savoure la plénitude de la gloire que s'il se voit imprimé.
Très humainement James Ensor apprécie la renommée; mais il aime certainement mieux en compter les avantages matériels que d'en
énumérer les victoires morales. Il sait la somme d’abnégation de toute (1) Ce ballet fut exécuté sous la direction de M. Léon Delcroix, à la Galerie Georges Giroux, à Bruxelles, le 17 janvier 1920.
sorte dont il a acheté ces dernières et il ne trouve que trop juste qu'on lui en rende la petite monnaie.
Ensor n'est pas un saint bien qu'il fût un martyr de l’art; il est profondément homme, homme avant tout, avec tout ce que ce terme comporte d'égoïsme légitime. Comme tel il veut bien pardonner les offenses, maintenant qu'elles sont loin et ne se renouvellent plus, mais il lui est plus difficile de les oublier. L'esprit de vengeance ou tout au moins de revanche veille toujours au fond de son esprit inquiet et de son cœur susceptible. Aussi se complaît-il dans l'évocation des avanies que lui ont fait subir, à lui et à tant d'autres, ceux qu'il appelle les « bourreaux des bureaux » et les « ânes savants des musées». Mais ce rappel ne lui est doux que parce qu'il les voit aujourd’hui empressés à servir sa gloire, à la vérité le fiel aux lèvres et la rage dans l’âme.
Car tout de même, sous ses dehors de pasteur anglican, doux, lointain et taciturne, à la belle tête blanche et pensive, se cache, vieilli, un peu désabusé, l’ancien spadassin d'art qui se remémore à part lui, les brettes et les échauffourées d'autrefois.
Raison de plus pour lui de rechercher les jeunes, en qui il se reconnaît et se retrouve. Ce n'est que parmi eux qu'il rencontre, dans toute sa fraîcheur, ce sentiment de filiale vénération, qui est le réconfort des maîtres.
Quoi de plus pur et de plus sacré que cet amour ! C’est l'hommage spontané d’une admiration qui a passé par le cœur et qui rend justice, non seulement au génie d'Ensor, mais aussi à l'indépendance de son art affranchi de tout souci de succès, à son passé sans compromissions ni concessions, au spectacle de ce caractère presque puéril à
force de netteté et d'adhésion à l'instinct.
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