LES EAUX-FORTES ET LES DESSINS
Photo P. Becker, Bruxelles. Î
PoiSSARDES MÉLANCOLIQUES (1892:.
Coll. Ch. Franck, Anvers.
Aussi variée, aussi multiple dans ses tendances, aussi compliquée par ses apparences contradictoires, l'œuvre dessinée et gravée de James Ensor se développe dans le temps, suivant une évolution parallèle à celle de sa peinture.
Tout d'abord voisine de la nature, se contentant des beautés que nous propose un paysage ou une marine, burinant le cuivre directement d'après le modèle, il se contente de ce qui est à la portée de tout le monde, sauf à y imprimer les traits typiques de sa forte personnalité.
À peine aura-t-il eu le temps de graver quelques planches où les noirs profonds et les oppositions violentes de l'eau-forte traditionnelle maintiennent la prédominance de leurs effets, que son obsession de la lumière lui fera découvrir un métier plus approprié aux aspects aériens et vibrants de la nature. Son trait devient léger, sinueux, frisé, tremblant, adéquat au poudroiement de la clarté, à l’imprécision due au mouvement des atomes atmosphériques. Ce trait, soit dans ses gravures, soit dans ses dessins, il le conservera, jusqu'à la dernière phase, comme élément essentiel de sa facture et peut-être y peut-on trouver l'origine du métier plus dessiné, plus graphique qu'il devait bientôt adopter dans sa façon de peindre.
« Dans le métier de graveur », constate Georges Lemmen, « Ensor » n'exploite pas uniquement son intarissable veine de gros comique ou » d'indécentes diableries : l'artiste délicat d'autrefois reste sensible à la
» splendeur des effets naturels, à la beauté des paysages. Maintes
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» planches, en nous introduisant dans un monde plus reposant et plus » calme, vont remettre en lumière l’autre face momentanément délaissée » de cette personnalité si étrangement complexe. Ce sont des parcs dont » les feuillages tremblent au soleil ; — des villes érigeant dans la brume » leurs clochers et leurs tours; — des plages où les barques sont » échouées; — les bassins d'Ostende où les grands voiliers sont ancrés. » Il y a dans cette nombreuse série de paysages et de marines des » pièces d’une délicatesse merveilleuse, et depuis Rembrandt et Whistler, » je ne connais chez nul artiste pareille aptitude à fixer en quelques » traits légers les effets les plus vaporeux ou les plus fluides de » l'atmosphère, à dégager des choses le charme poétique. »
Si des chefs-d'œuvre du burin, comme le Moulin de Mariakerke, les Patineurs, les Barques échouées, le Bassin à Ostende, la Cathédrale, avaient besoin d’une consécration, cette appréciation d'un artiste délicat et critique subtil comme Lemmen, en serait une indiscutable.
Il en est une autre, celle de Camille Mauclair, qui, par son argumentation et son analyse, non seulement la confirme, mais situe plus spécialement Ensor dans la pléiade des grands aquafortistes.
Un jour, une gravure, étalée à la vitrine d’une boutique attire son regard.
« Perdue », dit-il, « parmi des estampes et un pêle-mêle d'affiches » bariolées, elle n'eût point attiré l'attention, si précisément sa discrète » tonalité d'ombre pâle, sa transparence singulière ne lui eussent » conféré ce quelque chose d’indéfinissable qui arrête de loin l'amateur » et l’assure qu'une œuvre d'artiste est toute proche de lui.
» C'était une eau-forte représentant une cathédrale, au pied de » laquelle se pressait une foule grimaçante et houleuse, repoussée » par le défilé rigide de régiments en parade. La minutie affolante des » détails et l'incroyable finesse des morsures du cuivre ne gênaient en
» rien le grand style, le sens des silhouettes et le goût à la fois riche et
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Photo P. Becker, Bruxelles.
Musée Royal des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles.
càricatural de cette planche étonnamment aérée, d'une coloration sobre et forte dans le blanc et le noir. La blondeur un peu fauve du tirage était faite pour charmer.…. »
Plus loin, parlant de l’ensemble des planches qu'il eut dans la suite
l’occasion de contempler, Mauclair ajoute :
» Les sujets qui ont occupé l'esprit de l'artiste en composant cette quantité déjà considérable de planches se peuvent aisément diviser en deux catégories : l’une de visions fantastiques et fantaisistes, l’autre de paysages et de marines. Je noterai tout d'abord, touchant la première, sa fréquence chez les aquafortistes. Ils ont tous quelque velléité de bizarrerie et de caprice. On dirait que leur art de griffe et de morsure nette leur donne l'envie de jouer un peu perversement comme des chats, ou de décrire sur la plaque polie les arabesques badines et hasardeuses du patineur, et le trait infaillible de l’eau-forte a quelque chose d’acerbe par lui-même. Expliqué-je mal ici, par cette subtilité que je ne donne à valoir qu'à titre d'impression, ce penchant de tous les graveurs ? Le fait est qu'il est général, et M. Ensor n’en est point exempt. Il a, de plus, la caractéristique de l'art flamand de la vraie race : un mélange de burlesque et de macabre s'alliant à un réalisme patiemment minutieux ».
Puis, insistant à nouveau sur le caractère profondément original
de James Ensor, le critique ajoute :
« Je me demande si l’on rencontrerait ailleurs des paysages et des marines de la même originalité de style et d'exécution. Je ne crois pas affirmer à la légère, mais par l'effet d'une étude réfléchie, que s’il en existe de semblables je n’en ai pas encore rencontré chez aucun aquafortiste de l’art contemporain ».
Et, passant rapidement en revue la manière des principaux
graveurs, il ne craint pas de conclure :
« Les eaux-fortes de M. Ensor ne ressemblent à rien de tout cela.
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» Elle possèdent une tonalité singulière, elles parlent un langage » individuel.
» Etablies avec une sûreté absolue des plans, une solidité simple et » classique, elles expriment à un point rare la transparence des zones » successives de lumière, la netteté des silhouettes dans l'air libre,
Soudards exaspérés échangeant force horions (1891). Dessin rehaussé.
» l'ordonnance des détails et la qualité de chaque objet. La consistance » et la transparence s'y constatent avec une précision continue
» M. Ensor a le sens des valeurs autant qu'il est donné à un peintre de » l'avoir, etila, de plus, une distinction extrême dans l'usage de ces » valeurs. Nombre d'artistes se croient quittes pour les avoir gardées » justes, qui négligent de les sentir finement: la distinction, le style,
» l'élégance que recèle un certain noir juxtaposé à un certain gris leur
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échappe complètement. M. Ensor est un amoureux de la tonalité des eaux-fortes. On dirait d'un coloriste à qui l'usage des couleurs serait interdit, et qui, réduit à un crayon pour tout moyen d'expression, s'efforcerait quand même de satisfaire son penchant. De là cette
Les diables Dzitts et Hihahox conduisant le Christ aux Enfers (1895). Eau-forte.
minutie étrange dans la différenciation des encrages, du degré de morsure, du sens des hachures, en couches de lumières contrariées, ces réductions de toute l’estampe à un seul ton d'ambre ou d'ivoire ; de là ces luminosités inégales, fluides, ces oppositions légères, ces linéaments toujours nets, jamais chargés de noirceurs inutiles, ces
effets du gris au blanc, ces ombres moites et diffuses, ces jours sep-
tentrionaux tamisés et changeants, qui baignent les objets sans les
» cerner et qui mettent dans les eaux-fortes de M. James Ensor une » vibratilité constante de la clarté. La mise en cadre n'est pas moins » faite pour plaire. Il y a dans cette série nombre de petites plaques que » l'artiste a certainement emportées en poche et travaillées sur place: » elles n’ont pas l'aspect combiné de l'atelier, elles gardent l’imprévu, » le velouté, la fleur de l'esquisse en plein air. Elles sont fraîches et » vives comme un croquis au pastel, avec le rien de gravité durable que
» confèrent le burin et le métal. Le coin saisi de la sorte s’encadre tout
» naturellement avec l'aspect de la chose vue et l'agrément de la » rapidité.
» Que l’on consulte ces suites d'impressions sur le village et les
environs de Mariakerke, ou sur le port d'Ostende, on y trouvera les
témoignages d'une maîtrise. Jamais l’eau-forte n'a été plus blonde,
plus douce, plus aérée ; le toucher d'une vivante main d'artiste y
frissonne encore. Un dessin souple et vrai y souligne toutes choses,
» y construit les cabanes, les ossatures d'arbres, les panaches de feuilles, » et, sans être une servile copie, par le mariage savant d'une foule de » petits traits nerveux reconstruit l'illusion de la nature. A cet égard, la » grande eau-forte de l'orage, où de la pluie cingle les futaies éclaircies, » est un chef-d'œuvre de facture et de sentiment, et encore le Pont à la » lisière d'un bois, et la Vue générale de Mariakerke avec son ciel » alourdi de nuées. Les marines grises et mystérieuses m'évoquent » invinciblement les lithographies de M. James Whistler. Lui seul, » magicien subtil et suprêmement aristocratique, a su définir ainsi le » tremblement doux d'un reflet de mâture dans l'eau brumeuse, le » frisson des gréements dans le vent, la silhouette d'un quai dans les » treillis des cordages et des vergues bercés au long du môle, l’atmos- » phère fluide d'un port septentrional. La grande eau-forte Bassin à
» Ostende, qui est peut-être, à mon sens, la plus parfaite de M. Ensor,
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» s'apparie, sans y ressembler, aux plus exquises notations du savant » harmoniste des Nocturnes. Et toute la série est à voir et à revoir, » dévoilant, plus on l’étudie, des charmes inattendus de technique, » comme ce nuage décoratif qui ondule au-dessus des Barques » échouées, si fortement construites...
» Comme exemples de science dans l’arrangement, l'atmosphère, » la structure des plans, je citerais à tout aquafortiste désireux de » s’instruire la Maison à Bruxelles, l'Hôtel de Ville d'Audenarde, la » Rue du Bon-Secours, et surtout cette exquise petite Crypie où » l'atmosphère fraîche, parfumée et vaporeuse des chapelles abbatiales » plane avec une onctuosité tremblante. Ce sont là des pièces de » musée, des dentelles sur vieil ivoire ouvragées par un artiste qui a su » trouver dans l’eau-forte des ressources qu'on ne connaissait point » si complètement avant lui, et devenir exceptionnel dans un des » domaines de cette technique périlleuse : l’affinement des lumières ».
Il n’était pas possible de passer sous silence une page de si pénétrante et complète analyse. Et c’est parce qu'elle a toutes les qualités de la subtilité, de la compréhension généreuse et totale de James Ensor, que les termes admiratifs dont cependant elle abonde, sont précieux et indiscutables.
Le sens critique de Mauclair est tellement aigu et perspicace que son étude, bien que limitée à l'œuvre gravée, devine, dévoile, détermine les qualités fondamentales et générales, les caractères essentiels de James Ensor peintre aussi bien que graveur.
Originalité de style et d'exécution, personnalité intégrale, coloriste délicat jusque dans ses eaux-fortes dont les tons d’ambre et les valeurs compensent l'absence de la couleur ; vibratilité constante de la clarté, affinement des lumières, préoccupation des effets dus à l’atmosphère, c'est le résumé de tout l'art du maître. Et que cette définition de son
œuvre gravée s'applique et s'ajuste si parfaitement à son œuvre
peinte, démontre que, malgré toutes les apparences de sa complexité
et son renouvellement incessant, l'unité — que suppose la person-
nalité péremptoire du génie — domine toutes ses créations, les rassemble comme autant d'unités d’un groupe, les totalise enfin comme
Croquis.
des chiffres qui gardent leur valeur propre. tout en coopérant à former
une somme.
On a moins écrit sur les dessins d'Ensor. C'est qu'ils sont moins connus.
À peine exposés, ils rentraient dans la nuit de ses cartons. Pourtant ilenest qui resteront parmi les pages maîtresses de son œuvre et l’on ne saurait se faire une idée juste, un jugement fondé et équi-.
table de sa prodigieuse fécondité, ni assigner à
Ensor la place qu'il doit
occuper dans l'histoire générale de l’art, si l’on omettait de porter à son
actif tels dessins incomparables qui sont aussi imprévus que si jamais
avant lui on n'avait dessiné, aussi beaux qu'ils évoquent aussitôt, sans
que pourtant aucune similitude ne se présente à l'esprit, les noms les
plus grands d’entre les plus grands noms.
Il n’est peut-être pas téméraire, par exemple, d'associer dans une
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