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LE LAMPISTE

Musée Royal des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles.

principes encore ignorés d'où allaient jaillir les formules esthétiques à venir.

Georges Lemmen, que j'aime à citer à cause de son incontestable compétence et dont l'autorité est d'autant plus grande qu'il fut luimême un artiste d'élite, l’atteste en ces termes :

« L'importance de sa production, l'intérêt de ses recherches, la foi » de ses disciples, ne pouvaient rester sans influence sur les artistes de » sa génération. Cette influence fut considérable, elle décida les » enthousiastes et les imitateurs et atteignit la plupart d’entre ceux qui, » plus tard, évoluant, dégageant leur originalité, s’affirmèrent dans » une voie personnelle ».

C'est un phénomène extraordinaire, une antinomie, que cette influence qui s'exerça non seulement sur ses contemporains, mais qui se fait sentir encore, et cet art essentiellement personnel, cet art d'exception, qui s'inscrit en marge de la vision générale et normale, que rien ne destinait donc à faire école, comme on l'entend à l'ordinaire.

Si un peintre qui se réclame de la Vérité ne peut faire abstraction des observations d’Ensor, relatives à la lumière et à l'atmosphère; si ses recherches de stylisation, telles les Vues de Mariakerke, si son retour à la peinture d'imagination, telle la série des ]ndécises, ont anticipé sur les théories les plus récentes, on ne saurait soutenir cependant qu'il laisse des héritiers directs de son génie.

C'est que des possibilités innombrables sont contenues virtuellement, au repos, dans son œuvre.

Et c'est tout cela qui lui confère ce caractère d'exception; c'est cette variété, cette complexité, ces tentatives heurtées, cette évolution parfois contradictoire dans ses expressions, qui rendent la compréhension de cet artiste plus ardue, qui fait hésiter à lui assigner sa place dans le temple de l'Art, à douter de l'autel qui lui revient selon la justice.

C'est cela aussi qui tient la foule à distance. En perdant son criterium

ordinaire, qui est la tradition, elle hésite, son jugement tâtonne et va se

casser l’aile de son enthousiasme, cet enthousiasme plus nécessaire ici

L'Enfer et le Paradis (1886). Dessin rehaussé.

que jamais.

À défaut de cet acquiescement populaire, Ensor est assuré d'une gloire pure et durable. Il est impossible qu'un jour on néglige ses apports de beauté ; ceux-ci ne sont point l'effet d’un caprice, d'une

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mode, de l'engouement d’une heure, d'une originalité due à l'anomalie d’un cas psychologique ; ils ont trait à ce qui est éternel: le coloris et le dessin, dans leurs diverses modalités : richesse, vérité, ombre et lumière.

D'autre part, par l'émotion et l'imagination ils s’alimentent aux sources intarissables des passions. Ils sont donc basés sur la vie même, par opposition à l’art mort des faux classiques, des reconstitutions, des retours au passé, en un mot de ces variations sur des thèmes archéologiques, qui sont, en art, ce que peuvent être, pour l’histoire naturelle, des oiseaux empaillés.

L'avenir confirmera-t-il, sur Ensor, le jugement de ses fervents d'aujourd'hui? Il faut le croire, puisque les artistes qui, par leurs aspirations, s'en éloignent le plus, se retrouvent dans une même admiration pour le grand peintre. Fréquemment j'ai entendu — avec surprise, je le confesse, mais avec joie — de la bouche de ceux dont on l'attendait le moins, telle louange qui équivaut au suprême hommage.

Bien mieux, par une juste compensation pour les rigueurs du passé, comme une lueur de l'avenir, un avertissement de la postérité, l'attention des jeunes et des plus jeunes d’entre les artistes, se porte de plus en plus vers Ensor. Ils méditent sur son œuvre comme si d'elle devait sortir la vérité attendue et le bon conseil qui les guidera. Il n’est certainement pas, en ce moment, de peintre qu'ils aiment mieux. Et ce culte pour le peintre s’exalte à ce point qu'il se confond avec un véritable attachement pour l'homme. Il leur est doux de lui témoigner publiquement la vénération que leur inspirent une existence exemplaire d'artiste indépendant et une œuvre aussi riche d'inspiration et de leçons.

Ces manifestations, précisément parce qu’elles émanent des générations montantes, celles qui confronteront les gloires que nous aurons faites, ont fini par émouvoir l'incompréhension officielle. Les aveugles

qui pendant trente ans ont abreuvé Ensor de leur mépris, ont été

frappés de clairvoyance. Avec le même zèle qu’on l’évitait ou l’évinçait

autrefois, ils se portent sur son chemin, heureux et fiers si, dans son

vaste et silencieux dédain, le maître veut bien laisser croire qu'il a

ignoré ou qu'il a oublié leurs vilenies de jadis.

« Preuve évidente, s'écrie Emile Verhaeren, de force profonde et souterraine ! Quelqu'un qui reste aussi durablement jeune ne vieillira jamais. [l porte en lui la résurrection incessante. Il vit de lui-même, mystérieusement. Déjà il ne connaissait plus la mode, voici qu'il ignore le temps.

» [1 n'importe que James Ensor soit ignoré en Allemagne, en Angleterre, en Italie et en Amérique. Il est classé en Belgique et à cette heure on le classe en France... En son pays, la rénommée de James Ensor grandit d'année en année. Ceux qui le méconnaissaient autrefois sont morts ou sont vaincus. On ne relègue plus ses envois dans les oubliettes des salons triennaux : ils s'étalent à la cimaise, aux places d'honneur. Les musées des grandes villes s’en enrichissent: Liége, Anvers, Bruxelles. Les mécènes qui villégiaturent à Ostende, l'été, visitent l'atelier du peintre et leurs galeries se décorent de ses toiles. Les prix atteints sont élevés. L'heure est déjà loin où les œuvres du peintre s’échangeaient contre une obole. Certes l’art ne se pèse pas au poids d'argent. L'or donné ne représente que ce fait : l'admission d’un peintre dans une compagnie de choix et la place élue qu'on lui assigne dans une école. L'auteur de la cOLORISTE, de l'APRÈS-MIDI A OSTENDE, du SALON BOURGEOIS, du LAMPISTE et de la MANGEUSE D'HUÎTRES, des ENFANTS A LA TOILETTE, des MASQUES DEVANT LA MORT, de ADAM ET ÈVE CHASSÉS DU PARADIS et de la DAME SOMBRE peut avec tranquillité voir se passer les années: il est sûr de la durée».

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