SIQUE RUSSE
Coll. A. Bock, Bruxelles.
En
grandes raisons pour que l’immigré y conserve plus aisément sa personnalité et en transmette plus puissamment les traces à ses enfants.
Contrairement aux principes de nos familles bourgeoises qui tiennent la main à ce que leurs enfants acquièrent une solide instruction, les parents de James Ensor laissèrent plus de liberté à leur jeune fils. Il ne subira donc pas au même degré l’effritement, l'usure de caractère, la compression morale, le nivellement dus à la fréquentation de l’école. Comme Verhaeren nous l’apprend «il ne suit les classes que pendant » deux ans. Lui-même emmagasine quelques connaissances variées dans » sajeune tête. Les livres d'images le hantent. Après avoir admiré les » gravures il lit le texte. Mais déjà mainte tentation lui vient de rendre » les tons et les lignes qu'il voit. Il griffonne et barbouille. Détail à » noter : ce sont les couleurs qu'il traduit avant même qu'il dessine les » objets. Il a quatorze ans ».
Comme on le voit, c'est d’instinct qu'il est allé à la peinture. Il n'y a pas, chez lui, comme on le trouve à l'origine de tant d’autres carrières, une circonstance favorable, un milieu, une rencontre, un rien qui l’allume étincelle mais qui est venu de l'extérieur. Il est peintre par instinct ; cet instinct mystérieux qui le poussera plus tard à tenter tant d'aventures picturales et qui est, après tout, l'essentiel de l'artiste, parce qu'il peut, seul, conserver et développer sa personnalité. Certes, d’autres facteurs interviennent : l'exercice de ses facultés, l’affinement de sa sensibilité, l'expérience du travail; mais, en tout cela, c'est l'instinct qui guide, qui constitue comme un sens d'orientation.
Ce n'est donc pas le milieu qui détermine sa vocation. «Il grandit, » dit Verhaeren, dans une maison de négoce, avec sa boutique » achalandée s’ouvrant sur la rue, à côté de la chambre de famille. » Aux jours où la mer est calme on envoie l'enfant sur la plage se » distraire dans le sable, avec des coquillages. Il ne connaît point
encore le pittoresque quartier des pêcheurs, plein de voiles et de
bâteaux, plein de gamins hâves qui jouent parmi des charrettes à » bras, dépiautent de leurs doigts prestes les crevettes tombées des » paniers de la marée et se poursuivent parmi les cordes tendues de » poteau en poteau et les ancres abandonnées dans les terrains vagues. » Ce n’est que plus tard qu'il se mêlera, poussé par son art, à la vie » des matelots et des mousses ».
En attendant il use largement de l'indépendance que lui laissent ses parents, lesquels favorisent ainsi, à leur insu, l'intégrité de ses aspirations et de ses dons innés.
Ils se disaient peut-être qu'il en saurait toujours assez pour les aider et leur succéder dans leur négoce et qu'un jour ils pourraient avantageusement recourir à ses talents pour illustrer les coquillages, les coffrets
et autres menus objets qu'ils écoulaient dans leur clientèle. Qui sait s’il n’en est pas de ces bibelots qui furent ainsi décorés de son illustre main? Mais le sort plus clément
Croquis (1881).
— ou moins selon qu'on envisage les choses — le réservait pour des travaux longtemps moins lucratifs mais plus glorieux.
I dut cependant à de semblables considérations de subir moins rigoureusement l'opposition légendaire des parents contre toute vocation artistique. « On lui donne même, dit son commentateur, « comme professeurs deux vagues aquarellistes ostendais : Dubar et » Van Kuyck. Leurs conseils lui sont légers. Il les écoute et oublie » leurs paroles. Il n’est inquiété que par ce qu'il voit. Il ne peint que » d’après nature, et les sites marins et les dunes et les paysages des » environs d'Ostende sont ses premiers modèles. Louis Dubois, le beau » peintre solide et puissant, rencontrant un jour au cours d'une » villégiature sur la côte, les quelques pages auxquelles James Ensor,
Photo Antony, Ostende,
DEssiN (1880).
RE