‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 17 sur 81 · LA LUXURE · texte numérisé non relu

LA LUXURE

LE ROI PESTE (Dessin) .

et son entente des vives oppositions d'ombre et de lumière.

L'âpreté de la lutte détacha-t-elle l'artiste de sa foi primitive, songea-t-il à conquérir par des moyens nouveaux l'attention faiblissante ou le succès toujours fuyant P Peut-être la somme des dédains éprouvés, accentuant sa misanthropie native, le poussèrent-ils à quelque sentiment de rancune envers le public incompréhensif et hostile que dès lors il accabla, — feignant de l'amuser, — à coups cinglants de son ironie, à grands coups de farces et de couleurs exaspérées.

Et voici que, vomissant d'horribles invectives, éjectant des flots d'ordures, il se venge des outrages que le public lui infligea par des œuvres qui l'insultent, des œuvres où, sous la cocasserie et l'apparente jovialité des conceptions, perce une

haine féroce, une amertume cruelle. Le visage humain n'est plus pour lui que prétexte à hideuses déformations; l'humanité, il la montre livrée à ses bas instincts, vautrée dans la fange. Il perd tout respect, hue la sottise de la foule — (Bourgeois indignés sifflant Wagner); raille la science et le progrès — (les Mauvais Médecins, la Sensibilité en 1590 et la Roue, le Bûcher, etc., la Sensibilité en 1890 et la Vivisection); crache sur u nos plus nobles institutions », la police, la magistrature, et ne voit dans « l'imposant appareil de la Justice » qu'une solennelle bouffonnerie — (les Bons Juges).

Il ne m'appartient pas, après l'importante et consciencieuse étude consacrée par M. Eugène Demolder à son peintre favori, d'analyser ici les œuvres principales de James Ensor. J'ai voulu simplement, suivant l'artiste depuis ses débuts,

PEINTRE ET GRAVEUR

indiquer la complexité d'allures, la diversité d'aspect de ce talent singulier où le grotesque se mêle si étrangement au sérieux, le fantastique au naturel, l'ignoble à l'exquis. Sans doute un spectateur superficiel n'y verra-t-il que désordre et incohérence, et, dans cette bouffonnerie féroce et outrancière dont l'irrépressible besoin caractérise la manière actuelle d'Ensor, sera-t-il frappé surtout par la trivialité et l'ordure.

En effet, les œuvres que James Ensor prodigue depuis quelques années évoquent surtout les bruyantes et grossières polissonneries des masques . Le carnaval doit procurer, au peintre et à l'ironiste dont le peintre est doublé, des joies profondes ; il lui est occasion de voir, dans la licence autorisée de ces quelques heures, le a bourgeois » lâcher le troupeau des instincts malfaisants, et, cynique et lâche sous le couvert du masque, assouvir son besoin de déprédation. Puis, ce spectacle est fécond aussi en opposi-

tions tristes et joyeuses, — joyeuses par la bigarrure éclatante des oripeaux, la musique et le bruit, le tourbillon des couleurs vives, — triste par la grossièreté de cette joie elle-même, par l'étalage de cette turpitude.

Le peintre s'est saoulé à cette orgie de couleurs et de sons, de grimaces et de cris; en son souvenir la mascarade déroule ses images violentes et crues, se précise en scènes où le masque de carton, le masque trivial et grossier, s'anime d'une vie personnelle, prend l'importance d'un personnage.

Ce grotesque spécial qui, dans la production récente d'Ensor, tient une place si considérable, je crois en trouver le point de départ dans une énorme toile, déjà ancienne mais jamais exposée, — une Entrée du Christ à Bruxelles, — d'une prodigieuse cocasserie. Le sujet n'est que le prétexte

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